M. GUIZOT JUGÉ PAR M. DE CAVOUR
Contrairement à ce que l'on devait attendre d'un esprit superbe, trompé dans ses calculs politiques, désabusé, selon toute apparence, sur la valeur absolue de ses propres idées, sur le poids des jugements du vulgaire, sur l'importance de ce vain bruit qui se fait autour des hommes de pouvoir aussi longtemps que la fortune leur est propice, M. Guizot semble avoir pris à tâche, en ces dernières années, de ramener vers lui les regards.
Par des défis répétés, il a provoqué la critique qui s'arrêtait silencieuse en présence d'un grand désastre et respectait le seuil de la vie domestique. Les occasions se sont multipliées de lire et d'entendre les opinions du ministre de Louis-Philippe, sur les faits et sur les idées qui se produisent comme au rebours de ses prévisions, dans un état social si complètement étranger aux prises de son esprit qu'il le déclarait naguère impossible*.
* « Il n'y a pas de jour pour le suffrage universel, disait M. Guizot, en 1847, à la tribune de la Chambre des députés, pour ce système absurde qui appellerait toutes les créatures à l'exercice des droits politiques. >>
La publication de ses Mémoiï'cs, les séances de l'Académie, les assemblées évangéliques elles-mêmes, tout lui a été motif ou prétexte à des apologies hautaines de ce que l'on est convenu d'appeler ses doctrines politiques. Tout sujet, religieux ou littéraire, lui a fourni matière à des allusions, où se trahissent, avec l'amertume des ambitions déçues, de puériles colères contre le développement européen de ces germes de liberté dont il se fait honneur d'avoir favorisé en France l'éclosion.
De là, tout un retentissement factice, inopportun, une poussière de contradictions soulevée autour d'un nom que le silence, en l'isolant des choses de la politique, élevait insensiblement au-dessus des attaques de l'esprit de parti, dans les régions sereines de l'histoire. De là, des récriminations, des indignations rétrospectives, des désaveux qui remettent en question un talent et un caractère pour lesquels allait sonner l'heure des jugements désintéressés. Cela est fâcheux. Mais si i'éminent historien de la civilisation se retrouve, sans nécessité ni bienséance, mêlé à la dispute du journalisme, s'il y rencontrait quelque nouveau mécompte, si le renom de sa sagesse politique y recc-vait quelque nouvelle atteinte, il ne devra du moins s'en prendre qu'à lui-môme. La publicité quotidienne ne le cherchait certes pas; c'est lui qui l'a cheichéa. En ce qui nous concerne, si nous prenons aujourd'hui la plume, ce n'est pas pour nous procurer la satisfaction de rappeler ici combien la sévérité d'un jugement porté ailleurs' se trouve ratifiée par la suite des événements. Moins encore serions*
'- HUtoire de la Révolution de 1848, tome l".
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nous sensible au plaisir de nous joindre à ces représailles de l'opinion, qui, d'ordinaire, ne gardent ni leinpéramcnt, ni mesure. L'intention des quelques lignes qui suivent est autre. En étudiant dans ces derniers temps la nature et les causes de la popularité d'un ministre appelé, connue le fut M. Guizot, et dans des circonstances beaucoup plus difficiles, à conduire les affaires de son pays, il nous est tombé sous les yeux une page très-curieuse de Thistoire contemporaine.
Nous retrouvions ces jours passés un jugement porté, à la veille de la révolution de Février, par un homme d'État, alors simple publiciste, sur le ministère conservateur. La politique de M. Guizot, appréciée par M. de Cavour, et cela dans un temps où rien ne faisait présager, ni à l'un ni à l'autre, la ruine et l'élévation qu'un prochain avenir leur réservait, c'était une rencontre historique à la fois tréspiquante et trés-instructive. Nous soumettons au lecteur les réflexions que cette rencontre nous a suggérées. Elles empruntent, ce nous semble, un certain à-propos aux récentes polémiques que le nom de M. Guizot vient de soulever dans la presse.
C'était au commencement de l'année 1848. M. de Cavour, qui n'appartenait pas, comme on sait, par sa naissance, au parti libéral, ne s'était encore fait connaître que par quelques travaux d'économie politique, et par la direction d'un journal, H Bisorgimento, qu'il avait fondé un an auparavant — 15 décembre 1847 — avec le concours de MM. César Balbo, Pietro di Santarosa, Carlo Buoncompagni, etc. Mais, dans le cours de cette seule année, Il Risorgimento prenait, sous la direction du futur
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ministre, une importance considérable. Il devenait le centre du mouvement libéral ; de telle sorte que M. de Cavour, après une délibération avec les principaux publicistes du Piémont et de la Ligurie , bien qu'il n'eût pu se les concilier tous, se sentait néanmoins autorisé à demander au roi Charles-Albert, dans une lettre à la fois respectueuse et hardie qu'il lui faisait tenir par la poste, l'établissement du gouvernement constitutionnel. Un mois après, 7 janvier 1848, la Charte piémontaise, lo Statuto, était promulguée. A quinze jours de là, Camille de Cavour siégeait dans une commission chargée de préparer la loi électorale. En moins de quinze jours, la commission avait terminé ses travaux et rédigeait un projet qui, avec de légères modifications , est devenu la loi aujourd'hui en vigueur. Appelée pour la première fois à l'exercice des droits électoraux, la ville de Turin clioisissait pour la représenter le comte de Cavour, qui prononçait, dans la séance du 4 juillet 1848, son Maiden speech. l Sur ces entrefaites avaient eu lieu l'ouverture des Chambres françaises et la discussion de l'adresse. Le discours de la couronne ne faisait pas mention des affaires d'Italie. Celte omission blessait le patriotisme du nouveau représentant. Elle étonnait en lui l'instinct de l'homme d'État. Il ne comprenait pas cette politique indécise et limide, cette politique d'excessive circonspection, imposée à une nation généreuse et hardie par le cabinet conservateur'.
* Sul biscoriodclki cuiuiia di l'iuiicia. // [lixoigi'iieiilo, i yeiiuajo I8i8.
Il se demandait comment une politique contraire aux intérêts de la France non moins qu'aux intérêts de l'humanité avait pu être adoptée par l'illustre homme d'État qui présidait les conseils de Louis-Philippe; comment M. Guizot, après avoir si profondément étudié les lois du progrès social, pouvait se montrer indifférent, quasi-hostile au mouvement régénérateur de l'Itahe. Pour s'expliquer une anomahc si regrettable, il jetait un regard en arrière, examinait quel avait été le caractère de la politique française en ces dernières années, puis il exposait les plans du ministère conservateur. M. Guizot, disait M. deCavour, était entré au pouvoir dans l'année 1840 avec l'intention avouée de renouer entre la France et l'Angleterre les liens rompus sous le ministère de M. Thiers. Après avoir surmonté des épreuves très-difficiles, M. Guizot avait mené à bien son entreprise. Favorisé, il est vrai, par le changement politique qui fit succéder dans le maniement des affaires extérieures de l'Angleterre, à l'impétueux et hostile lord Palmerston, le prudent et pacifique lord Aberdeen, il était parvenu à rétablir entre les deux grandes nations cette alliance qui maintint la paix, et qu'il se hâta d'annoncer au monde sous la célèbre dénomination dU'ntente cordiale.
A ce moment, M. Guizot était maître d'imprimer à sa politique une impulsion forte ; il pouvait entrer hardiment dans les voies du progrès qui, seules, conviennent au tenir ^érament et au génie de la France. 11 lui était facile, en se prévalant de l'autorité reconquise en Europe et du concours de l'Angleterre, de protéger l'essor des nationalités, non pas seulement par des paroles stériles jetées en pâture aux sentiments généreux des Chambres, mais par une infiuenc e
efficace, exercée activement sur tous les points où la lutte s'engage entre les deux principes qui divisent le monde.
Au lieu de cette politique magnanime, et tout ensemble utile aux intérêts de la France, le ministère conservateur, dépité du retour de lord Palmerston aux affaires, ne pensa plus à autre chose qu'à contrecarrer partout l'Angleterre, afin de lui rendre, s'il était possible, les humiliations subies en 1840.
Affaiblie par les rivalités de la diplomatie en Grèce, en Egypte, en Portugal, l'alliance anglaise fut complètement détruite par les malheureux mariages espagnols, que la diplomatie française eut la puérilité de vanter comme un prodige d'habileté et de ruse ; tandis que, au contraire, sans conférer à la France une autorité plus grande en Espagne, ils la laissaient dépourvue de tous moyens d'influence dans le reste de l'Europe. C'est ce que ne tarda pas à comprendre M. Guizot, qui, s'effrayant des colères de l'Angleterre et craignant de voir se renouveler la coalition de 1840, se mit à caresser les puissances orientales : l'Autriche et la Russie. Il sacrifia les principes libéraux de la France aux exigences du czar et du prince de Metternich : politique funeste au pays, indigne de ce ministre, qui, mieux que tous les autres, comme écrivain et comme orateur , avait mis en lumière les véritables destinées des nations européennes, et en particulier celles de la France.
Cette politique mal inspirée eut dans les affaires de Suisse les plus fâcheuses conséquences. La Diète, se confiant aux sympathies de la nation française, avait tenu peu de compte des menaces et des prières de M. Guizot. Elle
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prononça la dissolution du Sonderbund et chassa les jésuites , aux applaudissements presque unanimes de la France. Aussitôt le minisire, qui avait communiqué au gouvernement fédéral des notes menaçantes, changea de ton et parla de médiation bénévole. Si M. Guizot était demeuré fidèle aux principes libéraux, il eût, peut-être, concurremment avec l'Angleterre, obtenu une solution pacifique de la question ; car en délivrant la Suisse des calamités jésuitiques — dalle calamità gesuitiche — et des périls de l'union illégale d'un petit nombre de cantons, on ne renversait pas pour cela, l'on n'excluait pas du pouvoir le parti modéré. Mais l'inclination de M. Guizot vers l'Autriche lui inspira dans toute celte affaire une politique faible, incertaine, entièrement négative et d'un effet désastreux pour rinfluence française. En Italie, le ministère ne pouvait pas se déclarer contraire à l'œuvre régénératrice de Pie iX, ni porter obstacle aux sages réformes de Léopold et de Charles- Albert. Quel que fût son désir de complaire à l'Autriche, il ne lui était pas possible de laisser paraître pour les créatures de Lambruschini et pour la politique grégorienne les sympathies qu'il avait manifestées pour le Sonderbund. L'hostilité ouverte lui était interdite. Forcé même, sous peine de heurter trop violemment le sentiment national, de donner au souverain pontife quelques marques d'approbation, il prit le parti de demeurer presque entièrement étranger aux événements de l'Italie. Dans ce dessein, la diplomatie française reçut pour instruction de rester spectatrice indifférente de tout ce qui arriverait. La part que les journaux lui ont attribuée a été fort exagérée. La plupart des nutes qu'elle était censé remettre
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Rome et à Turin n'ont eu d'existence que dans le cerveau de quelques correspondants des feuilles publiques. Ainsi donc, au lieu de seconder de tout son pouvoir le mouvement qui rapprochait les Étals de la péninsule du système politique de la France, M. Guizot ne fit rien, ou fit très-peu de chose, se bornant à quelques démonstrations ambiguës qu'il s'ingéniait à tenir cachées. Il voulait, en agissant de la sorte, garder les bonnes grâces récentes de l'Autriche et se maintenir en bons termes avec les partis réformateurs.
Il se flattait d'être agréable aux deux politiques qui se combattent en ItaUe et dans le monde entier, allant le matin porter des félicitations au marquis de Brignole sur les réformes albertines, causant le soir avec le comte Apponyi des dangers de l'esprit révolutionnaire. Honteuse duplicité, modération inconsidérée de l'homme d'État, faiblesse impolitique, erreur immense! « Vergognosa cloppiezza! scon- (( sigliata moderazione dello statista, debole%%a impolitica, « errore immenso ' .' »
<( Nous voulons cependant encore espérer, ajoutait M. do Cavour, que le grand homme d'État reconnaîtra son erreur. Déjà, dans le discours du trône, il parle un langage moins hostile à la Suisse ; bientôt, sans doute, il voudra se montrer fidèle interprète des véritables sentiments et des intérêts véritables de la généreuse et puissante nation française. Si notre espoir était trompé, si M. Guizot, soit de son mouvement propre, soit sous l'ascendant d'une volonté royale, persistait dans sa politique équivoque, une
* Sul Discorso délia corona di Fraiicia. // Risorglnienlo, 4 gcnnajo
pleine confiance nous resterait encore dans l'opinion nationale. Cette opinion, qui a soutenu le cabinet conservateur lorsqu'après 1840 il a rétabli en Europe l'influence française, abandonnerait sans aucun doute M. Guizot, s'il continuait de combattre, comme il l'a fait naguère en Suisse, les principes libéraux ; ou bien si, comme il le fait à cette heure en Italie, il s'abstenait de toute action afin de complaire à l'Autriche.»
A l'époque où M. de Cavour caractérisait ainsi le ministère conservateur et en pressentait la chute, la puissance de M. Guizot était à son apogée. Depuis sept années, la plus docile des majorités se déclarait satisfaite; l'équilibre européen se maintenait. La résistance à l'intérieur, l'équivoque à l'extérieur pouvaient paraître, par leurs résultats momentanés, le dernier mot de la science pohtique et du gouvernement d'une grande nation. Celui qui se permettait d'y contredire n'était, à ce moment, qu'un simple publiciste dans un pays obscur, gouverné par le bon plaisir d'une dynastie plus féconde en guerriers et en bienheureux qu'en réformateurs, habituée à l'obéissance passive d'un peuple sans culture.
Depuis lors, qu'est-il arrivé? Le ministre conservateur est tombé; et, malgré l'appareil parlementaire dont il s'entourait, il avait si peu protégé la personne royale, qu'il entraîna dans sa chute le roi, et, avec le roi, la dynastie. A peine remis du froissement d'une chute si soudaine, il s'employait avec tous ses amis à compliquer la lâche des hommes de bien que l'enthousiasme populaire avait portés au pouvoir, il s'efforçait de rendre impossible l'établissement d'une répubUque libre et véritablement constitution-
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nelle. Aujourd'hui, dans un État que son honneur lui défend de servir, il assiste à la consohdation en France, à rintroduction dans le droit européen de ce suffrage universel qu'il déclarait n'avoir pas son jour. Il voit se ranimer et s'étendre cet invisible esprit des nationahtés, qu'il avait cru endormir par de vagues paroles. Il en est réduit enfin à déployer toute son éloquence pour faire passer aux mains d'un rival un ^rix académique que se disputent trois de ses adversaires ; pour comble de disgrâce, l'honnêteté protestante refuse de se reconnaître aux paroles ambiguës par lesquelles il prétend lui faire exprimer ses sympathies pour la perturbation générale qui afflige l'Église catholique, qu'il n'oserait appeler de son nom dans l'assemblée des enfants de Calvin, mais qu'il désigne sous la dénomination équivoque de « ime portion considérable de la grande et générale Église chrétienne^. »
Pendant le même espace de temps qui voyait le déclin rapide de cette haute fortune, qu'advenait-il de son humble contradicteur? 11 grandissait dans les luttes parlementaires. Il traversait, en s' élevant toujours dans l'estime publique, une longue et effrayante impopularité. Il entrait dans les conseils de son roi. Il faisait entrer avec lui sa nation dans les conseils européens. Il maintenait dans un pays à peine affranchi, en proie aux plus cruelles vicissitudes, l'intégrité des institutions libres et la probité des gouvernements constitutionnels. Il rattachait à un petit royaume subalpin le sort d'une grande nation. Il intéressait le monde entier aux destinées futures du royaume d'Italie.
' Discours prononcé par M. Guizot au temple de l'Oratoire, dans l'assemblée de la Société protestante de l'instruction élémentaire.
Le contraste est frappant et vaut qu'on s'y arrête. Il amène à l'esprit, sur les lèvres, cette question bien simple : Comment deux hommes d'État semblables à beaucoup d'égards, deux grands esprits, profondément versés dans l'étude des institutions et des mœurs constitutionnelles, élevés dans la connaissance familière et dans l'admiration du système représentatif de l'Angleterre', appelés tous deux à diriger un gouvernement libre dans un temps révolutionnaire, par quelles vicissitudes M. Guizot et M. de Gavour paraissent-ils aujourd'hui si différents, et par le caractère et par les résultats de leur politique?
Et comment se fait-il que le plus doué des deux par certains côtés de l'intelligence, le plus libéral peut-être dans le domaine de la spéculation, le protestant, l'homme du tiersétat, M. Guizot, ait échoué dans une tâche analogue à celle oîi devait se signaler avec tant d'éclat l'homme d'ancienne noblesse et de tradition catholique? Quelle a été la supériorité du gentilhomme piémontais sur le philosophe doctrinaire de Nîmes? On ne saurait lui en reconnaître qu'une seule, mais celle-là suffit à tout expliquer: M. de Gavour a eu la conception claire et vive des idées de son siècle. Il a su démêler, du sein d'un chaos d'excitations confuses, le vœu véritable, le vœu réalisable de la nation italienne. Il y a subordonné les tendances particulières de son esprit. Four tenter une grande fortune nationale, il a mis en jeu son repos, son honneur. Il a écouté ce dieu inconnu qui parle
' Il est assez curieux de l'emarquer que ces deux ministres reçurent en France et en Italie, de la verve populaire, un sobriquet expressif de cette partialité. Le peuple disait à Paris : Milord Guizot; à Turin : Miloirl Risorgivtento.
obscurément dans les pressentiments populaires. Il ne s'est pas effrayé, lui, le fils de vieille race, de cette démocratie que renient et trahissent ses enfants ingrats et pusillanimes.
M. Guizot, au contraire, n'a connu ni les souhaits, ni les désirs, ni les intérêts nouveaux de la société française. Les études mêmes qu'il avait faites de son histoire l'ont trompé en lui faisant prendre le passé pour unique mesure du présent et de l'avenir. Il a aimé le progrès, mais un progrès en quelque sorte vieilli ; il a aimé les hbertés religieuses, civiles et politiques, mais dans une certaine mesure et d'une certaine manière qui aurait convenu à nos ancêtres. En religion, il a été protestant à la façon antique au lieu d'être chrétien à la façon moderne . En politique, il a étéun Anglais du siècle passé plutôt que d'être un Français ou un Européen du nôtre. Au lieu de s'appuyer sur les forces vivantes de son temps, sur l'esprit des nationalités, sur l'esprit de la démocratie, il a eu recours à la vaine assistance de forces artificielles, à la bourgeoisie parvenue, à l'habileté parlementaire, au triste respect des faits accomplis. Il a exclusivement mis en œuvre celte politique de la résistance qui ne devait être qu'une partie, et peut-être la moindre, de la politique de l'homme d'État au dix-neuvième siècle. 11 n'a pas même soupçonné la grande évolution européenne qui substitue le droit des nations au droit des princes. Enfin, pour emprunter les expressions d'un écrivain illustre, à l'extérieur comme à l'intérieur, M. Guizot « ne servit personne et nuisit à tout le monde K »
' C.ioliei'li. Del lUunovamento civile d'Ilalia, tome I", page 5.S.
Ajoutons en terminant que ce jugement, trop vrai dans sa sévérité, ne frappe dans M. Guizot que Thomme politique. Si, un jour à venir, le comte de Cavour devait voir le sublime effort de son génie condamné par le jugement de l'histoire, il n'y aurait pour sa gloire ni compensation, ni refuge. Elle périrait tout entière avec la grande cause au triomphe de laquelle elle est attachée. La renommée de M. Guizot est assurée d'une autre manière ; comme historien, il a peu d'égaux; comme orateur, il ne fut pas dépassé. Il ne tiendrait qu'à lui, en s'efforçant de faire oublier, au lieu de rappeler inconsidérément, à tous propos, l'homme politique, de commander encore les respects de ses contemporains ; car chacun serait heureux d'admirer cette belle intelligence, dont le seul tort a été l'obstination aveugle à ne pas comprendre son temps, l'obstination présomptueuse à s'en croire le maître