CHAPITRE P
Le cliâteau de Florian. — Premières années de Florian, il est amené à Ferney chez Voltaire.
Le château de Florian est situé dans le Bas- Languedoc, a 15 kilomètres d'Anduze, dans la commune de Logrian , canton de Sauve (Gard).
Brûlé pendant les guerres de religion , il a été reconstruit sous Louis XV. Depuis la vente consentie par Florian , il a changé deux fois de maîtres ; des réparations considérables en ont modifié le caractère et lont transformé récemment en une belle demeure.
Les lieux eux-mêmes qui l'environnent ont changé d'aspect ; les bois de grands chênes qui l'entouraient de leurs ombrages ont été successivement et à peu près tous abattus pour faire place
aux mûriers moins pittoresques, jadis plus productifs, et comme eux assez vigoureux pour prospérer dans ce sol géne'ralement peu fertile.
C'est a tort que les biographes en font le lieu de naissance du poète. Cette erreur est partagée par JaufFret (1) , Ch. Lacretelle (2) , Quérard , Bouillet, Sainte-Beuve, etc.; elle est inexpliquable : En effet la plupart de ceux qui ont écrit sur Florian se sont aidés, en ce qui touche les premières années de sa vie, des Mémoires cVun jeune Espagnol (3), où il relate tout ce qui l'intéresse jusqu'à sa dix-huitième année ; quelque soit le déguisement dont il revêt les personnages et les noms, la moindre attention eût suffi pour en lever le voile ; dans la mention de la terre de Niafior on voit clairement l'anagramme de Florian. Lope de Vega et sa campagne Fernixo ne couvrent pas mieux Voltaire et Ferney que Dona Nisa et l'abbé Marianno ne déguisent M™" Denis, la nièce de Voltaire et l'abbé Mignot son frère.
(1) L.-F. Jauffret, littérateur 1770-1840, auteur de fables et d'un petit théâtre des Familles; il a écrit des ouvrages enfantins dans le genre de Berquin. On lui doit une édition de Florian, 12 vol in 8», 1837.
(2) Charles Lacretelle, auteur de l'Eloge de Florian, prononcé à l'Institut le 10 septembre 1812.
(3) Ouvrage posthume de Florian. Paris, Aug. Renouard,
Lorsqu'il eh vient a faire connaître son lieu de naissance, il dit : « Je suis né a Cogollos, petite ville du royaume de Grenade ». Si cette appellation cache absolument le nom véritable, il est impossible d*y voir une désignation quelconque du château.
Jean-Pierre de Claris de Florian est né à Sauve (Gard), le 6 mars 1755 (1), d'une famille noble et vouée à la carrière des armes (2). Sa mère, d'origine espagnole, s'appelait Gilles Salgues; sa beauté, sa douceur, son esprit, avaient captivé le cœur de celui qui devait être son mari; après des difficultés causées par la différence de religion (elle était pro-
(1) Extrait du registre des actes curiaux de Sauve de l'année 1755.
« Le douzième mars au même an, a été balisé Jean-Pierre de Claris de Florian, né le sixième du présent, fils de noble François de Claris de Florian, lieutenant de cavalerie, et de dame Gilles Salgues mariés ; son parrain a été Messire Jaques Pierre de Gailhan, conseiller en la souveraine cour des aydes, comtes et finances de la ville de Montpellier, faisant pour noble Jean de Claris, seigneur de Florian, aussi conseiller en la même cour ; sa marraine dame Jeanne de Vibrac, épouse de noble Louis Durand de Vesenobre, faisant pour dh. Marthe Flaugugicr, épouse de M. Jean Salgues, avocat au parlement signés avec nous. »
"Vibrac de Sauve, Gailhan, le cler de Florian et Flotard, curé, signés au registre,
(2) Voir aux pièces justificatives l'arrêt du Conseil d'Etat du Roi,
testante), ils se marièrent; Florian fut leur premier enfant.
La pauvre mère ne jouit pas longtemps de son bonheur, elle mourut un an après en donnant le jour h un second fils.
Le père de Florian fut inconsolable de la perte d'une compagne qu'il aimait tendrement, il fit vœu de ne plus se remarier et se voua à l'e'ducation de ses enfants et h l'amélioration de sa fortune de'jh bien compromise ; la terre de Florian e'tait tout ce qu'il possédait, encore était-elle chargée de dettes.
Le grand-père de Florian, conseiller à la Cour des Comptes de Montpellier, possesseur d'un patrimoine considérable, avait eu la malheureuse idée de bâtir un château hors de proportion avec le peu d'importance de son domaine ; h ses goûts de bâtisse il en joignit deux autres non moins dispendieux : l'amour du beau sexe et la manie des procès. C'était plus que suffisant pour amener la ruine, elle ne se fit pas attendre.
Vieillard aimable et instruit, doué de beaucoup d'esprit et d'une vivacité prodigieuse malgré ses quatre-vingts ans , il entourait d'affection le jeune Florian, en faisait le compagnon ordinaire de ses courses champêtres et lui faisait admirer ses transformations agricoles. « Beaux vallons, s'écriera-t-il un jour au souvenir du pays natal, fortunés rivages, où jeune encore, j'allais cueillir des fleurs! beaux
arbres que mon aïeul planta et dont la tête touchait les nues, lorsque courbé sur son bâton, il me les faisait admirer ! (1) ».
Florian y puisa de bonne heure ce goût ardent des choses de la nature qui devait un jour faire le charme de ses ouvrages et lui inspirer ses plus agréables productions.
Le père de Florian, esprit assez ordinaire, peu attentif aux sensibleries de son enfant, luttait de son mieux avec le sol âpre de sa terre. Malgré la modicité de sa fortune il ne voulut rien négliger néanmoins pour l'éducation de son enfant et le mit d'abord en pension k Saint-Hippolyte ; il y resta jusqu'à l'âge de neuf ans.
Passé ce temps il est ramené au château : « Mon père, dit-il, qui me destinait au service^ aimait k me voir manier un fusil, il me donnait de la poudre, du plomb; je courais les champs tout seul, tuant fort bien les moineaux, et le soir je revenais au château rapporter ma chasse et lire quelque livre : celui qui me plaisait le plus était la traduction de V Iliade d'Homère; les exploits des héros Grecs me transportaient, et lorsque j'avais tiré un oiseau un peu remarquable par son plumage ou par sa grosseur, je ne manquais pas de former un bûcher avec du bois sec au milieu de la cour, j'y
(1) Estelle, p. 22.
déposais avec respect le corps de Patrocle ou de Sarpédon » (1).
L'horizon était donc assez borné pour le jeune Fiorian; un événement heureux qui exercera une grande influence sur son avenir vient l'arracher a sa vie champêtre.
Son père avait un frère aîné, le marquis de Fiorian, qui servait dans les dragons de la Garde du roi. Nous n'essayerons pas d'en tracer le portrait, il nous est plus facile de céder la parole a notre jeune héros : « Le peu de tendresse que mon grand-père avait pour ses enfants, lui fit presque oubher mon oncle dès qu'il ne le vit plus. Il se vit donc abandonné k Paris, n'ayant d'autres ressources que lui même ; il se répandit beaucoup, joua gros jeu et heureusement; se fit aimer de beaucoup de femmes, et se passa aisément des secours que son père lui refusait. Mon oncle était fait pour les femmes. Né avec la plus grande complaisance, la plus grande discrétion, une persévérance infatigable, et l'art heureux de savoir vivre pour les autres; il était très-aimable auprès de celles qu'il attaquait. Il obtint par ses maîtresses une compagnie de cavalerie, et après avoir servi longtemps avec agrément, il vendit sa compagnie pour épouser une femme h laquelle il était attaché depuis
(l) Mémoires d'un jeune Espagnol, page 10.
bien des années. Elle était grande, bien faite, bonne, assez-bien de figure. Elle portait dans ses yeux tout l'esprit qu'elle avait, et personne n'en eut un plus juste et plus fin. Elle était tendre, compatissante, toujours prête h tout sacrifier à la personne qu'elle aimait, mais quelquefois impérieuse et exigeante : voilh les deux seuls défauts que ma reconnaissance pour elle m'a permis de voir » (1). Sa nouvelle tante était de plus la propre nièce de Voltaire (2).
C'est auprès d'eux que Florian va trouver toute la tendresse et le dévouement que peuvent renfermer le cœur humain; il n'avait jamais connu sa mère, c'est auprès de sa tante qu'il apprit comment on les aimait, et quand la mort viendra les lui ravir, comme dernier témoignage de leur attachement, il se trouve institué l'héritier d'une fortune qui pouvait suffire k lui assurer pour jamais le bien être : « Je n'avais pas besoin, dit-il, de ce bienfait pour les pleurer 1 »
Ils s'étaient donc épris de ta gentillesse et de l'intelligence précoce de leur neveu, et obtinrent facilement de son père de se charger de son éducation et de l'amener avec eux hFerney où sa nou-
(1) Mémoires d'un jeune Espagnol, page 10.
(2) La tante de Florian était une sœur de Madame Denis et de l'abbé Mignot,
velle tante allait présenter, à Tillustre écrivain, son nouveau mari :
« Ce fut au mois de juillet que j'arrivai chez le premier homme de l'Europe, il me combla de caresses ; je n'avais que dix ans ; je savais bien que Voltaire était supérieur par son génie au reste des hommes; mais j'étais peu en état de sentir cette supériorité ; le respect que j'avais pour lui était mêlé de beaucoup de crainte ; quinze jours suffirent pour la dissiper, il me fit tant de caresses que bientôt il devint celui de la maison que j'aimais le mieux. Souvent il me faisait placer auprès de lui à table; et tandis que beaucoup de personnages qui se croyaient importants le regardaient et l'écoutaient, Voltaire se plaisait a causer avec un enfant ».
Voltaire était charmé de ses gentillesses, de sa sensibiUté, de ses reparties vives et le baptisa du sobriquet de Florianet (1).
Les fêtes se succédaient k Ferney, M°"= Clairon vint y jouer sur le théâtre que Voltaire y avait fait dresser; le jeune Florian avait un rôle dans toutes
(1) Dans une de ses lettres en date du 14 janvier 1767, adressée au marquis de Florian, Voltaire dit : « Florianet a écrit une lettre charmante en latin à Père Adam. Je vous prie de le baiser pour moi des deux côtés. J'embrasse de tout mon cœur la mère et le fils ». Et dans une autre lettre au même : a Vous avez un neveu qui est charmant » .
les pièces. C'est de la célèbre actrice qu'il reçut les premières leçons d'art dramatique où nous le verrons exceller plus tard.
Voltaire chargea son aumônier d'apprendre le latin h son protégé : « On m'acheta des livres, on me fit faire des thèmes, et comme j'étais souvent embarrassé pour mettre en latin ce que je n'entendais pas trop bien en français, je m'en allais prier Voltaire de me faire ?na phrase ; ce grand homme que j'interrompais quelquefois au milieu d'une tragédie, ne se tachait jamais ; il me faisait ma phrase avec bonté : l'aumônier trouvait mon thème excellent ».
Choyé par tous, Florian oubliait aisément la maison paternelle. Il fallut quitter ce lieu enchanteur devenu le centre du plaisir et suivre son oncle à Paris, où l'appellait son service d'écuyer auprès du duc de Penthièvre; cet homme excellent dont la vie austère ne rappelle que des bienfaits.