CHAPITRE II
Le duc de Penthièvre. — Florian entre dans la maison du duc en qualité de page. — Il est admis à l'école militaire de Bapaume.
Le duc de Penthièvre était le dernier héritier des fils légitimés de Louis XIV, il était né à Rambouillet le 16 novembre 1725; Destiné au service
— iode mer, les efforts furent vains pour de'terminer cet insiinct chez lui; sa nature mélancolique et rêveuse le détachait de la vie active, le poussait vers les pratiques religieuses, le calme de la vie privée et les soins de la bienfaisance. Engagé comme volontaire dans Tarmée du maréchal de Noailles son grand-oncle, il fit néanmoins bravement son devoir a Dettingue et à Fontenoi, oij il chargea des premiers la colonne anglaise. A la paix il quitte l'armée, vient s'établir a Sceaux dans cette superbe résidence oii la duchesse du Maine avait tenue une cour brillante (1). pleine encore des souvenirs des fêtes que le poète Malézieu, le principal ordonnateur des réceptions de la duchesse, y organisait; d'où partit la conspiration de Cellamare qui valut a celui-ci l'exil et au faible duc de Maine une place h la citadelle de Doullens , où le tint pendant plusieurs années le duc d'Orléans pour avoir osé lui disputer la régence k la mort de Louis XIV.
Le duc avait réuni l'héritage du comte de Toulouse et du duc du Maine, il vivait paisiblement dans cette splendide résidence, loin des affaires publiques; ses nombreuses charités toutefois lui avaient acquis une grande popularité (2).
(1) Voltaire, Chaulieu, Lamothe, l'abbé Genest, Vertot, Fontenelle, en étaient les principaux personnages.
(2) Le duc de Penthièvre présida par déférence le T"» bureau à l'assemldée des notables le 22 février 1787.
Un jour le prince de Conti, pour échapper a la persécution , viendra lui demander un asile : « Il n'y a que vous, lui dira-t-il, qui puissiez être assuré de rafteclion des Français, il n'y a que votre âme qui puisse se promettre quelque calme au milieu de l'agitation universelle ». Et plus tard quand la reconnaissance publique en aura fait un commandant de la garde nationale, après avoir prêté en cette qualité fidélité à la nation, à la loi, au roi, ii ne dédaignera pas même d'être nommé maire d'une petite commune de Brie. Le petit-fils de Louis XIV maire de son village , qu'aurait pensé de cela le grand roi !
L'oncle de Florian était donc au service de cet homme excellent et aimé par lui. Après avoir perfectionné l'éducation de son cher neveu , il résolut de le présenter au duc en le priant de l'accepter en qualité de page. Il est admis , captive son maître dont il devient le favori, qui le baptise a son tour du nom depulcinella {petit polichinelle) (1), et lui promet de l'attacher un jour a sa maison militaire.
Voila donc ce petit page de douze ans qui , au début de la vie , trouve pour protecteurs dans la
(1) « Florianet, petit polichinelle, toujours des sobriquets et des diminutiis pour exprimer la grâce, la gaité, la gentillesse » . Sainte-Beuve, Causeries du lundi.
carrière des armes et dans celle des lettres , le petiL-fiis de Louis XIV et Voltaire.
L'éducation des pages n'était pas excellente : « Il faut que je vous peigne, dit-il, cette éducation pagique. Nous avions pour gouverneur un homme fort dur . et qui , a force de vivre avec des chevaux de carrosse , était devenu le plus brutal cheval de Técurie du duc.
» Nous avions deux domestiques chargés de veiller sur nos actions et de rapporter fidèlement tout ce que nous disions et faisions. De plus, nous avions des maîtres de dessin , d'écriture , de mathématiques, d'exercice, d'arme , de danse, de voltige ; mais la plupart de ces messieurs, trop grands seigneurs pour nous donner des leçons eux-mêmes, avaient des prévôts, lesquels prévôts en souspayaient d'autres pour ne pas venir donner la leçon.
Je passais ma vie sur les chemins ou k l'église , car le duc était très-dévot et voyageait sans cesse; je n'étudiais guère, j'oubliais même ce que j'avais appris. Mon projet était de servir dans la cavalerie, et je croyais qu'il était inutile de s'appliquer a autre chose qu'au cheval »,
Nous avons dit que notre jeune page, par son esprit et une sensibiUté agréable , avait séduit son nouveau maître comme il avait enchanté tout le monde à Ferney.
Le prince qui surveillait sa maison et avait un jugement sain ne tarda pas h le distinguer de ses camarades. Sa franchise, ses plaisanteries toujours décentes, ses propos vifs et joyeux e'gayaient ce vertueux personnage qui, malgré ses richesses et même sa bienfaisance s'ennuyait constamment (1).
Parfois, oublieux des lois sévères de l'étiquette, le page favori osait se mêler k la conversation, fort de la bienveillance , qui ne se démentait jamais k son égard. « C'est ainsi qu'un jour, k la petite cour d'Anet, oij l'on parlait de sermons, Florian prétendit qu'un sermon était chose facile et s'offrit k en composer un. Le prince le prit au mot et paria cinquante louis qu'il n'en viendrait pas k bout. M. le curé de Saint-Eustache, qui était présent, fut choisi juge du pari.
Quel fut l'étonnement du prince et du curé en entendant réciter , trois jours après , un sermon sur la mort, qui aurait pu soutenir la comparaison avec ceux de plusieurs prédicateurs renommés de cette époque ! Le prem.ier convint qu'il avait perdu le pari et paya sur le champ et avec plaisir le prix convenu; le second s'empara du sermon et le fit prêcher dans sa paroisse (2) ».
(1) L.-F. Jauffret, Notice sur Florian.
(2) L'affection du duc de Penthièvre pour Florian était toute paternelle, celui-ci l'ayant alarmé par deiLx ou trois courses nocturnes; le piince venait le soir l'enfermer dans sa chambre.
Ce furent les premières lignes qui sorlirent de sa plume; ce mélange de mélancolie et de gaîté qui fera le fond de son caractère se montrait déjà ; il avait quinze ans.
Florian avait terminé son service de page , qui avait duré deux ans ; il voulut entrer dans Tariillerie et fut envoyé h l'école de Bapaume pour y apprendre les mathématiques.
A-ssidu au travail, il trouvait le temps néanmoins de donner ou de recevoir quelques coups d'épée dans^plusieurs duels et de filer une intrigue sentimentale avec la nièce de Gresset. « Florian et les nièces de Vert-Vert! Il y a dans tout cela des accords secrets et des sympathies (1) ».
Cette jeunesse turbulente, emportée par la fougue de l'âge, finit un beau jour par indisposer l'autorité militaire, qui mit un terme h ces brillants exploits, licencia l'école et les renvoya tous h la suite des différents régiments du corps d'artillerie ; la plupart n'en furent pas fâchés : ils y trouvaient un nouveau moyen de ne rien faire.
Florian était resté plein des souvenirs qu'il avait rapportés de Ferney, il voulut y retourner, et y retrouva le même accueil empressé de la part de Voltaire.
(1) Sainte-Beuve, Causeries du lundi.
On sait que l'auteur du siècle de Louis XIV n'était pas seulement un historien, un poète et un critique de premier ordre ; c'était aussi un habile architecte ; il venait d'élever une église h Ferney et fait graver ces mots sur le fronton : Deo erexit Vol ta ri us.
Voltaire pour le moment traçait le plan d'une maison que l'oncle de Florian voulait faire bâtir sur une terre qu'il possédait dans les environs de Ferney; l'œuvre accomplie, Florian s'y fixa avec son oncle et sa tante, heureux de voisiner avec le grand homme et de se retremper dans la vie des champs.
Mais il était entouré de trop de sollicitude pour qu'on lui permit l'oisiveté, du reste son père qui ne l'avait pas vu de longtemps était venu le retrouver, et après les premières effusions du retour, ce fut dans cette nouvelle maison qu'une délibération de famille décida que le licencié de Bapaume entrerait dans la marine.
Il fit ses préparatifs de départ, prit congé de tous les siens, et dès son arrivée à Paris va frapper naturellement h la porte du duc de Penthièvre qui le reçoit avec bonté. Il lui dépeint sa triste position , ajoutant qu'il aurait l'intention d'entrer dans la marine, mais que du reste, à défaut de la marine, il serait enchanté d'entrer dans son régiment de cavalerie.
Le duc promit de penser à lui; en solliciteur prudent Florian allait journellement lui faire la cour pour qu'il n'oubliât point ce qu'il lui avait demandé.
Un mois après il reçut d'abord un brevet de sous-lieutenant dans la cavalerie et bientôt celui de capitaine avec ordre de rejoindre son régiment a Maubenere.