‹ Florian et ses bandes de partisans en 1814 et 1815Chapitre 4 sur 4 · LA BANDE DE BEAUPUY, DITE DES NÈGRES · texte numérisé non relu

LA BANDE DE BEAUPUY, DITE DES NÈGRES

En même temps que se déroulaient les événements que nous venons de raconter, — séjour de Florian à Agen, affaire de Saint-Barthélémy, affaires de Miramont et d'Issigeac, — une nouvelle bande se formait dans les environs de la Réole et de Marmande, tout aussi menaçante pour la tranquillité publique, et, comme la première, donnant pour excuse à ses violences la seule volonté d'abattre le drapeau blanc et de le remplacer par le drapeau tricolore. Pour la distinguer de la bande de Florian, elle fut désignée à ce moment par les autorités locales sous le nom de bande de Beaupuy ou des Nègres, étant composée en grande partie d'hommes de couleur et s'étant fait prendre presque tout entière sur le territoire de la commune de Beaupuy près de Marmande.

Avait-elle quelque connexité avec la bande de Florian et devait-elle se réunir à elle ? La coïncidence des dates et des jours, ainsi que les dépositions de certains prévenus, le donnent clairement à entendre. Quoiqu'il en soit, l'énergie des autorités locales et le courage des gardes nationaux de Marmande empêchèrent cette jonction et évitèrent ainsi de nouveaux malheurs au pays.

L'histoire de la bande de Beaupuy est le complément indis-

(1) La Guirlande des Marguerites. Sonnets dédiés à la Ville de Nérac. Nérac, L. Durey. 1876. ln-8° de 276 pages.

pensable de celle de la bande de Florian. Nous allons la résumer, nous servant de documents entièrement inédits.

Sous la pression des événements qui le contraignaient à envoyer chaque jour de nouvelles troupes à l'Empereur, le général Clausel, lieutenant-général commandant en chef, pendant les Cent-jours, tous les départements du Sud-Ouest de la France, prit le 5 juin 1815 l'arrêté suivant :

a Corps d'observation des Pyrénées-Occidentales :

« Sa Majesté l'Empereur ayant, par un décret du 26 mai,-] autorisé la formation à Bordeaux de compagnies d'hommes de j couleur, le lieutenant-général commandant en chef le corps J d'observation des Pyrénées-Occidentales a désigné pour organiser ces compagnies, M. le maréchal de camp Pigot, commandant le département de la Gironde. En conséquence, les autorités civiles et militaires des 11e et 20e divisions militaires sont invitées à faire diriger sur Bordeaux et à adresser à cet officier général les hommes de couleur qui se trouvent dans leurs arrondissements et qui voudront prendre du service.

« Bordeaux, le 5 juin 1815, Clausel (1). »

Conformément à cet ordre, les gendarmes de toute la région procédèrent immédiatement et simultanément à une rafle de nègres et de mulâtres, qui fut particulièrement fructueuse sur le port de Bordeaux et les ports voisins de Pauillac, de Blaye et de Libourne. Ces malheureux furent aussitôt incorporés dans des bataillons dits de chasseurs coloniaux, dont la plupart des officiers venaient, comme eux, des colonies. A force de menaces et de distributions d'eau-de-vie, il ne fut pas difficile d'obtenir d'eux des opinions bonapartistes et de les préparer à combattre, par tous les moyens possibles, la restauration des Bourbons. A Agen, ils firent leur apparition au lendemain des troubles graves des 27, 28 et 29 juin.

« On apprend, le 2 juillet, nous dit Proche, que le département de Lot-et-Garonne a été mis en état de siège par le général Clausel et qu'on envoie des troupes à Agen pour cet

(1) Journal de Lot-et-Garonne du 10 juin 1815.

effet. Le lendemain, il arriva vers midi cinq cents hommes venant de Bordeaux, dont quatre cents hommes d'infanterie du 44e régiment, parmi lesquels étaient soixante nègres propres à inspirer la terreur, et cent hommes de cavalerie du 6e régiment de chasseurs. On leur avait fait espérer que ces troupes seraient logées en ville ; mais le général Bessières s'y opposa et les fit caserner à l'hôpital de Las. En cela il rendit un grand service aux habitants ; car il les délivra d'une grande crainte en les dispensant de loger des gens qui arrivaient avec les plus mauvaises dispositions (1). »

Ces troupes restèrent trois semaines environ dans notre ville, où elles eurent le temps de faire connaissance avec Florian, arrivé on le sait à Agen avec sa seconde bande le 15 juillet. Ce furent ces mêmes nègres qui débarquèrent à la tin du mois à La Réole et constituèrent la bande de Beaupuy Les dépositions des prévenus, ainsi que nous le verrons dans la suite, sont formelles à cet égard. 0. Gauban dans son Histoire de La Réole semble ignorer ce détail, lorsqu'il s'exprime ainsi :

« Un bateau, portant à l'avant un drapeau tricolore et quatre-vingts ou cent nègres, descendait la Garonne à la fin des Cent- Jours. Ces hommes appartenaient, selon les uns à un dépôt établi dans le Midi, selon les autres à un régiment colonial débarqué à Marseille. M. César-Faucher, commandant militaire des arrondissements de Bazas et de La Réole, en résidence devant cette dernière ville, fit héler le bateau, passant devant le port. Le capitaine qui conduisait ce détachement descendit, et, après une entrevue avec le général, fit débarquer ses soldats. Les nègres ne tardèrent pas à prendre une attitude hostile contre la population. Les habitants effrayés fermèrent leurs portes. Ceux qui, plus hardis, voulurent sortir de leurs maisons, furent mis en joue et contraints de rentrer. La nuit fut pleine d'angoisse ; les nègres parcouraient les rues par bandes, proféraient des menaces, poussaient des cris sauvages

(1) Proche, Annales de la cille d'Agen, p. 208.

et tiraient des coups de fusil contre les volets. On comprit bientôt qu'ils voulaient suppléer au nombre par la terreur. On se concerta dès le matin, et chacun se disposait à prendre les armes pour réprimer toute tentative de violence, lorsque un régiment de chasseurs entra dans la ville. Ce secours inattendu obligea les nègres à prendre la fuite ; ils se réfugièrent dans les bois des communes voisines où ils furent cernés par les habitants de La Réole et forcés de se rendre ou de se disperser. Aucune habitation ne fut pillée, comme on l'a prétendu. »

Et Gauban ajoute : « Le débarquement de cette troupe fut rangée parmi les chefs d'accusation dans les poursuites dirigées contre les frères Faucher par le Conseil de guerre de Bordeaux. Ils nièrent avoir fait arrêter le détachement. Mais l'officier, qui avait été arrêté, donna des détails précis sur la portion de la maison Faucher où il avait été introduit. Ce fait ne présentait pas sans doute aux yeux du Conseil un caractère sérieux de gravité ; car les frères Faucher furent relaxés sur ce chef d'accusation (1). »

Si quelques-uns de ces nègres, ainsi que le dit Gauban, furent pris par la garde nationale de La Réole, la plupart s'échappèrent dans la campagne, où ils ne tardèrent pas à se reformer en compagnie sous les ordres de deux officiers ; et, plutôt que de prendre la direction de Bordeaux où ils étaient envoyés, ils préférèrent rebrousser chemin et se dirigèrent vers Marmande où les attendait Florian.

C'est ce que confirme la lettre que le procureur du Roi de La Réole écrivit, le 24 juillet 1815, au procureur général d'Agen, ainsi conçue :

« M. le Procureur général, peut-être avez-vous déjà appris que quelques troupes cantonnées à La Réole se sont portées dans ces contrées à de violents excès. Depuis deux jours, nous avons été plongés dans une stupeur qui n'est pas encore

(1) Histoire du La Réole, par O. Gauban, p. 357. Les frères Faucher, accusés d'être chefs d'un parti de fédérés, n'en furent pas moins condamnés à mort et exécutés à Bordeaux, le 27 septembre suivant, aux plus mauvais jours de la Terreur blanche.

entièrement dissipée. Le drapeau blanc, qui avait été arboré par ordre supérieur, a été arraché par ces soldats insurgés. L'avant-dernière nuit surtout s'est passée dans de vives alarmes. A minuit, des coups de fusil se sont fait entendre. Mais bientôt un peu calmés par quelques officiers, les soldats ont promis de quitter la ville et ont dit qu'ils allaient se porter vers Agen. A deux heures de la nuit, ils se sont portés au château de M. de Verduzan, qui est situé à une lieue de La Réole. Ils en ont brisé les portes, les armoires et en ont emporté tout ce qu'ils ont pu ; argent, argenterie, linge, habits, cheval, rien n'a été épargné. Ensuite ils ont continué leur route.

« S'il faut en croire les militaires qui sont encore ici, leurs camarades vont se joindre à une bande de partisans qui rode dans les environs d'Agen et dont un officier est venu à La Réole enrôler les troupes qui s'y trouvaient. Celui qui commande ce corps de partisans se nomme Florian. L'officier envoyé par lui a donné cinq francs à chaque militaire.» (1)

Ainsi se trouve indubitablement établie la complicité de deux bandes et s'explique pourquoi, au lieu de continuer sur Bordeaux, les nègres de La Réole se dirigèrent, le 23 juillet, vers Marmande, où ils pensaient rejoindre la troupe des Florian.

Composée d'une trentaine d'hommes, la petite troupe était commandée par deux officiers de l'armée régulière, Duclos Casimir, lieutenant au 1er régiment de chasseurs coloniaux, et Varret Joseph, sous-lieutenant au 44e de ligne. Elle longea, par des chemins détournés, les coteaux qui bordent la rive droite de la Garonne et arriva, l'après-midi de ce même jour 23 juillet, dans le petit village de Beaupuy à cinq kilomètres au nord de Marmande, où elle se reposa quelques heures et envahit les cabarets. Un homme de cœur et d'esprit, M. Boisvert, maire de cette commune, n'hésita pas, aussitôt que l'arrivée des nègres lui fut confirmée, à prévenir la gendar-

(1) Archives départementales de Lot-et-Garonne. Série M, dossier relatif à la bande de Beaupuy.

merie et la garde nationale de Marmande, qui prit immédiatement les armes et très courageusement marcha contre cette nouvelle bande de partisans.

a Prévenus par M. Boisvert, écrit l'officier de gendarmerie dans le procès-verbal qu'il rédigea le soir même du 23 juillet, qu'un détachement de chasseurs coloniaux, hommes de couleur, fort de trente hommes environ et commandé par deux officiers, était dans sa commune à se rafraichir et se disposait à se porter sur Virazeil, nous, Laporte Joseph, lieutenant, Thibeau Brice, maréchal des logis, Lafon, Goury et Cazabonne gendarmes, tous à la résidence de Marmande, en compagnie d'un détachement de la garde nationale de cette ville, sommes de suite sortis de Marmande en nous dirigeant sur trois colonnes vers le coteau de la commune de La Magdeleine, où étant, la colonne de droite qui s'est trouvée la première a rencontré le détachement susdit, fut, malgré que l'on eut fait le signe de parlementaire en élevant un mouchoir blanc au bout d'une bayonnette, assaillie de plusieurs coups de fusil, tirés par les malheureux composant le détachement déjà cité et blessèrent très grièvement d'un coup de feu le nommé Frusquet, arpenteur de la commune de Marmande. Les gardes nationaux, qui se virent attaqués, répondirent par des coups de fusil et parvinrent à repousser les assaillants jusque dans les vignes, près la maison de M. Ballias, appelée Mon Désir, où étant, et après que les colonnes de garde nationale et de gendarmerie susdites commençaient à se concentrer et que les divers postes et vedettes furent placés pour observer le mouvement des rebelles, M. le lieutenant Laporte conseilla au maréchal des logis Thibeau, avant de les attaquer, de se porter vers eux pour parlementer avec le commandant de ces insurgés.

a Aussitôt ledit maréchal des logis se porta en avant et, suivi par un garde national de la ville de Marmande, parvinrent à se faire entendre du commandant qui, après l'avoir invité de s'arrêter et de venir à eux, a aussitôt ordonné à sa troupe de faire alte {sic), et de sa personne s'est porté à la rencontre du maréchal des logis et du garde national déjà cités.

« Après l'avoir arangué (sic) et lui avoir fait connaître à quoi il s'exposait, ainsi que sa troupe, à tenir des chemins ainsi détournés de la grande route et de faire feu sur une troupe qui ne s'était portée sur eux que pour les inviter à rentrer dans l'ordre, fut invité par le maréchal des logis et le garde national à réunir sa troupe et la former en bataille pour déposer ses armes, sur la promesse qu'il ne leur serait rien fait et que le feu cesserait ; ce à quoi l'officier commandant obtempéra et le désarmement eut lieu aussitôt.

« Il a été trouvé sur le sieur Duclos Casimir, mulâtre, lieutenant au premier régiment de chasseurs coloniaux, commandant un détachement de tous militaires de ce corps et au nombre de vingt-un, une grande cuillère en argent qui a été reconnue pour appartenir à M. Verduzan, propriétaire près La Réole, et qui d'après l'invitation de M. Drouilhet, adjoint au maire de la commune de Marmande, a été restituée audit M. Verduzan. Il avait, en outre, à la main un rouleau de papier, contenant trois paquets séparés et tous presque insignifiants, parmi lesquels il y a cependant une feuille de route à lui délivrée, le 20 du courant, par M. le commissaire des guerres à Agen, d'après laquelle il devait être rendu à Bordeaux le 25 dudit (1).

« Le sieur Varet Joseph, sous-lieutenant au 44e régiment de ligne, se disant natif de Sarlat (Dordogne), qui s'est joint depuis La Réole à ces misérables, était porteur d'un état nominatif de plusieurs habitants de la commune de Layrac et désignés comme les plus grands royalistes. Au moment où ils se sont rendus, ledit Varet était précédé d'un cheval qu'il a dit lui appartenir, et était conduit par une femme faisant suite au détachement dont il a été déjà parlé. Ce cheval d'une robe alezan clair, queue et crinière blanches, un œil verron, chanfrein prolongé entre les deux naseaux et garni d'une selle anglaise, fontes ambulantes et couvertes d'une

(1) Ce qui prouve bien que les nègres de la bande de Beaupuy étaient les mêmes que ceux qui tinrent garnison à Agen, au commencement de ce mois de juillet.

toile cirée, la bride d'un cuir roux naturel, a été reconnu également pour appartenir à M. Verduzan, dont la remise lui a été faite en vertu de l'invitation de M. l'adjoint cité à l'article du sieur Duclos.

« Cette opération terminée, la gendarmerie et la garde nationale se sont retirées sur Marmande, en conduisant avec elles deux officiers, vingt-un sous-officiers ou soldats et une femme dont l'état nominatif se suit, et qui ont été déposés dans la maison d'arrêt de cette ville pour y être à la disposition de l'autorité supérieure. Et advenant le 24 du mois susdit et immédiatement après le départ des détenus, il a été ordonné une seconde visite dans les prisons ; et après avoir fait des recherches dans la cellule où était renfermé le sieur Varet, on a trouvé quatre cuillères et deux fourchettes en argent, plus une capote en drap bleu, deux chemises, deux mouchoirs et une paire de bas que l'on présume avoir été volés à M. Verduzan, cité plus haut-; lesquels objets seront remis au greffe du Tribunal comme pièces de conviction. »

Suivent les noms des prévenus :

« Duclos Casimir, mulâtre, lieutenant au 1er régiment de chasseurs coloniaux ; Varret Joseph, sous lieutenant au 44e de ligne ; Duval Hyacinte, mulâtre, sergent au 1er régiment de chasseurs coloniaux ; Mami jeune, Louis-Sylvestre, Testut Charles, Jean-Baptiste, Jean-Louis, Louis-Etienne-Benjamin, Momier Frédéric, Datis Charles, Louis-Paul, Jean-Baptiste, Philippe-Raphaël, François-Daniel, Marc Scipion, Rives Jean- Baptiste, Jean Jacson, Jean-Pierre, Massan Sébastien, François-Joseph, Tarin Louis et Marie-Rose Guesmer, née à Turin, épouse de Duval, cantinière et vivandière (1).

D'un autre côté, voici la lettre. qu'écrivait, huit jours après, le maire de Marmande, M. Gaston de Forcade, au sous-préfet de l'arrondissement, et que nous croyons devoir reproduire comme donnant sur cette affaire de Beaupuy des détails complémentaires :

(1) Archives départementales de Lot-et-Garonne. Série M. Dossier de la bande de Beaupuy. Cf. : Greffe de la Cour d'appel d'Agen.

« Monsieur. Le 23 à huit heures du matin, vous me fîtes prévenir qu'une compagnie de partisans, dont on ignorait la force, se raffraichissait dans la commune de Beaupuy, canton de Marmande.

« J'ordonnai à la garde nationale de prendre les armes sur la demande qui m'en fut faite par M. de Forcade, chevalier de Saint-Louis, inspecteur des gardes nationales de l'arrondissement, pour porter ses secours à la commune de Beaupuy, et pour mettre la ville à l'abri d'un coup de main, dans le cas où cette troupe fut assez nombreuse pour oser le tenter.

« Le zèle des citoyens fut au-dessus de tout éloge ; il faut avoir été témoin de ce mouvement pour s'en faire une idée ; dans peu de minutes un détachement fut formé et reçut l'ordre -de partir sous le commandement de M. de Colombet fils pour la commune de Beaupuy ; d'autres détachements partirent su^essivement sous les ordres de MM. de Courrèges et de Montour (?) dirigés par M. l'Inspecteur.

« M. de Colombet, ayant reconnu la force de la troupe des partisans, composée de vingt-trois hommes y compris un capitaine et un lieutenant, les fit sommer de se rendre ; et en cas de refus, ordonna d'attaquer ; ils répondirent à la sommation qui leur fut faite par cinq décharges de mousqueterie ; le détachement de la garde nationale étant à cinquante pas, M. FruSquet, placé en tirailleur, qui s'était approché de très près, fut blessé mortellement.

« La garde nationale répondit à ce feu, autant que le lui permettait le peu de munitions qu'elle avait à sa disposition ; elle continua à s'approcher des partisans, qui, voyant l'audace de cette manœuvre, se décidèrent à un mouvement rétrograde. Ils furent favorisés dans leur retraite par les vignes dont notre basse plaine est couverte.

« Parvenus au grand chemin de Marmande à Escassefort, ils suivirent sa direction, pour gagner le haut de la côte. M. le lieutenant de la gendarmerie, qui avait prévu ce mouvement, s étant porté avec son maréchal des logis et trois gardes nationaux à cheval, à l'effet de retarder leur marche et intercepter leur retraite, déboucha sur la hauteur à quinze pas du lieu où

les partisans venaient se mettre en bataille, afin d'arrêter le mouvement d'un peloton de dix gardes nationaux qui les abordaient et les sommaient de se rendre. L'intrépidité de ces deux faibles détachements' leur en imposa, et ils se décidèrent à poser les armes.

« Si je vous citais tous ceux qui dans cette journée se sont comportés avec courage, il faudrait nommer tous ceux qui composent la garde nationale ; mais on a particulièrement remarqué le sang-froid du lieutenant de gendarmerie, l'activité de M. de Colombet, les sages mesures qu'il avait ordonnées pour l'attaque et l'intrépidité de son détachement.

« Les commandants mirent beaucoup d'empressement à organiser les détachements qui devaient soutenir celui qui était parti en avant-garde.

« La garde nationale rentra à midi, emmenant prisonnière toute la troupe de partisans. A deux heures de l'après-midi, le tocsin sonnait de nouveau dans les communes voisines ; au premier rappel toute la garde nationale prit les armes ; elle se porta sur les différents points qu'on disait infestés de brigands, avec le même zèle. Elle trouva quatre militaires dans les bois; ils n'opposèrent aucune résistance ; ils furent remis de suite en liberté ; rien ne prouvait qu'ils eussent fait partie de la,trourJe arrêtée le matin.

« M. Frusquet mourut le lendemain des suites de* sa blessure ; les autorités constituées, la garde nationale en armes et tous les habitants ont assisté à la cérémonie funèbre ; le Sous- Préfet, le Président du Tribunal, le Maire et un officier de la garde natianale portaient le poêle.

« Le Conseil de la commune s'est réuni extraordinairement après en avoir reçu l'autorisation ; il a décidé de donner à Catherine Frusquet une somme de 2,000 francs, lors de sa majorité ; et, dans le cas où elle se marierait avant cette époque, la somme de 2,000 francs lui sera comptée le jourde son mariage; le Conseil a aussi décidé que l'intérêt de cet argent courrait à dater du jour du décès de son père, et lui serait payé annuellement à raison de cinq pour cent.

« Le Conseil a accordé à François Frusquet une place gra-

tuite au collège de Marmande et une pension de 300 francs jusqu'à ce qu'il ait atteint sa vingtième année ; ladite pension de 300 francs réversible sur Jeanne Drouilhet sa mère, pour qu'elle en puisse jouir comme rente viagère sa vie durant.

a Le Maire,

Gaston de Forcade (1). »

Toute la troupe fut dirigée sur Agen, dès le lendemain,

24 juillet. Le sous-préfet Lamarque l'annonce au préfet M. de Villeneuve, ajoutant, « qu'il n'a pas fait partir encore divers autres détenus, faisant partie de la troupe de Florian. Nous avons à regretter, écrit-il en terminant, un de nos concitoyens estimables, le sieur Frusquet, arpenteur-géomètre. Il fut atteint hier d'un coup de feu ; il vient de mourir, laissant deux enfans, âgé l'un de sept ans, l'autre de trois. On m'assure que cette famille perd en son chef un soutien nécessaire à leur existence. » Et en Post-Scriptnm : Cinquante officiers espagnols sont ici : ils sont accueillis et traités ainsi que vous le recommandez par votre lettre du 23. Tout mon arrondissement est dans la plus belle attitude de défense. M. de Forcade, inspecteur, parcours les divers cantons. J'ai une commission dans chaque canton, chargée d'en diriger les forces.... J'oubliais de vous dire qu'on a trouvé sur l'officier du 44e, arrêté, une liste de royalistes de la commune de Layrac (2).))

« On savait depuis deux jours, écrit Proche dans son journal, qu'on avait arrêté dans l'arrondissement de Marmande un grand nombre de militaires qui, après avoir quitté leurs corps, s'étaient formés en partisans et exerçaient toute sorte de brigandages ; de ce nombre étaient plusieurs nègres. Le

25 juillet, vers midi, on en amena vingt-cinq bien liés, conduits par les gendarmes et des gardes nationaux à cheval. Parmi ces brigands étaient deux officiers blancs, les autres

(1) Archives municipales de Marmande. Reg. n° 11. (Pièce communiquée par M. Martin, conseiller à la Cour d'appel d'Agen, descendant du géomètre Frusquet.) Voir également la délibération du Conseil municipal de Marmande du 26 juillet 1815. Reg. n° 11, i" 32.

(2) Archives départementales de Lot-et-Garonne. Série M. Bande de Beaupuy.

étaient noirs. On les mit d'abord aux prisons du Chapelet ; mais comme on ne les crut pas assez sûres, ils furent transférés, sous l'escorte de la compagnie des canoniers de la garde nationale, aux prisons criminelles (1). »

Les deux officiers furent interrogés le même jour. Leurs dépositions confirment, en fournissant de nouveaux détails, tout ce que nous savons déjà sur cette affaire. Tous deux reconnaissent, ainsi que l'écrit le Préfet au duc d'Angoulême, « que l'intention de leur troupe était d'arrêter tous les militaires qu'elle rencontrerait, de les entraîner avec elle et de se répandre dans les campagnes pour les ravager et piller les maisons (2). )) Le sieur Varret avait quitté Agen le 21 avec sa compagnie, en vertu d'un ordre du général Bessières qui lui prescrivait de se rendre à Bordeaux. Arrivés à La Réole, tous ses hommes se débandèrent pour rentrer dans leurs foyers. Lui-même forma alors le projet de se rendre à Sarlat, où il avait des connaissances et voulait fixer sa résidence. Quant à la liste des royalistes de Layrac, trouvée sur lui, elle lui avait été remise par un cordonnier de la localité. Il l'avait gardée à tout hasard, mais sans y attacher la moindre importance. Tout le temps qu'il est resté à Agen et en détachement à Astafïort, Layrac, Saint-Sixte, Sauveterre, sous les ordres de l'aide de camp du général Pégot, il a toujours tenu , ainsi qu'on peut s'en assurer, une conduite irréprochable. Il a connu les noirs à la caserne d'Agen et a voyagé avec eux sur le même bateau jusqu'à la Réole.

Le lieutenant Duclos se rendait à Bordeaux, ainsi qu'il est dit sur sa feuille de route. Il a rejoint son détachement à la Réole, et croyait continuer sa route sur Bordeaux, lorsque l'officier, qui le commandait, répondit à ses questions que, d'après les papiers qu'il lui montra, il était autorisé à rejoindre la bande de Florian. Duclos lui observa alors que, s'il avait connu cette destination, il ne l'aurait pas suivi. Mais il lui fut répondu qu'il était trop tard. Peu après, il fut arrêté, après

(1) Proche ; Annales de la cille d'Agen, p. 225.

(2) Archives départementales. Dossier bande de Beaupuy.

avoir déjeuné avec son collègue chez le maire de Beaupuy. Mais il nie énergiquement que sa troupe ait tiré la première. « Sans rien dire, les gens de Marmande ont tiré deux coups de fusil sur nous ; c'est alors que ma troupe a rispoté par une douzaine de coups de fusil, puis elle s'est débandée. » Lui, cependant, est resté en place et sur l'invitation du maréchal des logis de gendarmerie, il a fait déposer les armes à ceux qui étaient restés à ses côtés. Ils se sont ensuite tous dirigés sur Marmande, sans opposer la moindre résistance (1).

Il faut en effet qu'un certain nombre de nègres ait pu s'échapper à ce moment et ait repris le chemin de La Réole, pour que le procureur du Roi de cette ville ait cru devoir ajouter à sa lettre du 24 juillet, adressée au procureur général d'Agen, cette mention :

« Hier au soir, on vint annoncer à La Réole que les brigands s'étaient de nouveau dirigés sur le château de M. de Verduzan. Le pays fut de suite en mouvement. Trois cens hommes, armés de fusils, furent prêts dans un quart d'heure et l'on se porta vers le lieu menacé ; mais on n'y trouva personne. Les paysans assurèrent cependant avoir vu roder une vingtaine de noirs pendant la journée. On n'a pu les trouver encore.

« ... Il serait à désirer qu'on put détruire bien promptement la bande insurgée qui circule dans notre province, qui n'était d'abord que d'une vingtaine d'hommes et qui se trouve aujourd'hui de près de six cents.

« Si, dans vos fonctions, vous apprenez quelque chose de relatif au vol de M. de Verduzan, nous vous aurions beaucoup de reconnaissance de vouloir bien nous en instruire. Vous jugerez aussi, je pense, qu'il sera bien de faire traduire devant nous les militaires qu'on a saisis (2). »

La bande de Beaupuy demeura enfermée dans les prisons d'Agen jusqu'au 9 septembre 1815.

(1) Archives départementales de Lot-et-Garonne. Dossier de la bande de Beaupuy.

(2) Idem.

Ce jour-là, fut rendu un arrêt en vertu duquel la Cour royale d'Agen se déclarait incompétente, reconnaissait que les chemins étaient devenus plus sûrs, et, en conséquence, renvoyait la cause et les vingt-trois prévenus devant la Cour royale de Bordeaux, « pour être donné suite à l'information et délibéré sur la compétence définitive (1). » Il ne faut pas oublier en effet que l'autorité militaire réclamait les prévenus comme ayant été pris les armes à la main, et que le Ministre de la police générale semble, dans la lettre qu'il écrivait le 16 août 1815 au Préfet de Lot-et-Garonne, demander qu'ils fussent traduits devant une commission militaire, instituée spécialement à ce sujet (2).

La juridiction civile eut le dernier mot. La Cour royale de Bordeaux se déclara compétente, et la chambre des mises en accusation renvoya, par arrêt du 18 novembre de cette même année, tous les prévenus devant la Cour d'assises de Bordeaux.

L'affaire fut jugée les 18 et 19 décembre suivants. Les prévenus étaient accusés « d'attentat et de complot tendant à « changer ou détruire le gouvernement et l'ordre de successia bilité au trône, à exciter à la guerre civile, à la dévasta- « tion, au massacre et au pillage d'une ou plusieurs commu- « nés, de tentatives d'homicide et avec préméditation, de a vols, de pillage de denrées et de meurtre contre le sieur « Frusquet et autres...., d'avoir lacéré le drapeau blanc, mis « sur le clocher de l'église de La Réole, sous l'influence des « frères Faucher, d'avoir tenté d'enfoncer la porte du curé, « d'avoir raccolé plusieurs habitants de la Réole, d'avoir tiré « des coups de fusil sur les dits habitans, d'avoir pillé la maia son du sieur Verduzan, etc. etc. » Neuf questions furent posées au jury, sur lesquelles il fut répondu diversement, mais cependant assez affirmativement pour que la Cour condamnât, par arrêt du 19 décembre 1815 :

Joseph Varet à la peine de mort, « comme coupable du crime d'attentat et de complot, tendant à exciter à la guerre

(1) Greffe de la Cour d'appel d'Agen.

(2) Archives déples de Lot-et-Garonne. Série M., Bande de Beaupuy.

civile en armant ou en portant les citoyens ou babitans à s'armer les uns contre les autres et à porter la dévastation, le massacre et le pillage dans une ou plusieurs communes. »

Duclos à vingt ans de travaux forcés ;

Duval à dix ans de travaux forcés;

Rose Guesmer à six ans de travaux forcés ;

Louis Silvestre à cinq ans de la même peine;

Viot, dit Bombance, à dix ans de bannissement;

Enfin, tous les autres à cinq ans d'emprisonnement comme coupables de vols simples.

Tous se pourvurent en Cassation. Par arrêt du 15 février 1816, leur pourvoi fut rejeté. L'arrêt de la Cour de Bordeaux resta donc valable. Néanmoins, par lettres royales du 15 mai 1816, Varet, qui devait avoir la tête tranchée sur la place d'Aquitaine, vit sa peine commuée en celle de douze ans de travaux forcés, et Duclos, son compagnon, ne fut plus condamné qu'à onze ans de la même peine (1).

La période des troubles était passée. La tranquillité se rétablit lentement dans le département de Lot-et-Garonne, où aucune autre bande de partisans ne se forma, depuis celle de Florian et de Beaupuy.

Il n'en fut pas de même dans le département des Landes. Plus d'un an après, une tentative y fut faite pour essayer de renverser le gouvernement des Bourbons.

« Vers la fin du mois d'octobre dernier (1816), nous apprend le Journal du Gers dans son numéro du 15 février 1817, sous la rubrique Cour d'assises de Mont-de-Marsan, M. le comte de Carrère, préfet des Landes, fut informé que quelques individus, déjà signalés par l'opinion comme de véritables séditieux, ourdissaient une trame contre le gouvernement du Roi, qu'ils méditaient la dévastation et le pillage et cherchaient à rallumer parmi nous les flambeaux de la guerre civile. Des enrôlements se faisaient dans quelques communes ; le nom de

(1) Greffe «le la Cour d'appel de Bordeaux.

l'usurpateur était invoqué ; des nouvelles absurdes et criminelles étaienttpropagées, et, dans des assemblées nocturnes, ces séditieux combinaient le moyen de consommer les plus grands des crimes. L'époque précise de l'exécution du complot était arrêtée. Mais le premier magistrat, dont l'œil vigilant suivait toutes les démarches des conspirateurs, déjoua leurs manœuvres en faisant arrêter les principaux d'entre eux. »

Traduits devant la Cour d'assises de Mont-de-Marsan le 27 janvier 1817, ils furent convaincus d'avoir voulu entrer de force dans cette ville, le dimanche après la Toussaint, sur quatre points et au nombre d'environ quatre cents hommes, arrêter le préfet et les principaux fonctionnaires, s'emparer des caisses publiques, mettre des contributions sur les nobles, les royalistes et les riches négociants, en cas de refus livrer leurs maisons au pillage, enfin proclamer empereur Napoléon IL Ils devaient ensuite marcher sur Saint-Sever, Mugron, Dax et Bayonne et s'insurger contre le gouvernement, en rétablissant partout le drapeau tricolore.

En conséquence de ces faits, deux charpentiers, les principaux meneurs, furent condamnés à la peine de mort, neuf autres à cinq ans et deux ans de prison, ainsi qu'à 500 francs d'amende, trois enfin acquittés (1).

Ainsi s'éteignait peu à peu, très misérablement, sur les bancs des diverses cours d'assises, l'agitation provoquée dans les rangs de la vieille armée impériale par le retour des Bourbons.

Avide de paix et de repos, le peuple français acclamait alors en toute sincérité son roi légitime Louis XVIII. Quinze ans après, il renversait son trône. Trente-six ans après, il portait sur le pavois l'héritier de Napoléon, au cri, mille fois répété et non oublié dans les campagnes, de Vive l'Empereur ! Les bandes de Florian étaient bien vengées. Triomphe hélas ! tout

(1) Journal politique, littéraire et administratif du département du Gers, n° du 15 février 1817. — Cf. Un complot bonapartiste dans les Landes en 1816, par M. l'abbé Breuil. (Reçue de Gascogne, t. xl, p. 259. Année 1899.)

aussi éphémère ; le second Empire ne tardait pas à s'effrondrer, comme le premier... Mais que penser d'une nation, pourtant généreuse entre toutes, qui, dans l'espace de moins d'un siècle, change onze fois de gouvernement ! Ne peut-on pas tout craindre d'elle, comme aussi tout espérer?

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