C. Uealh
Froutispice extrait de l'étlition Briaud de 1821.
Il écrivait dans Estelle :
« Heureuse pairie, d'où la fortune m'a exilé, et qui n'en es pas moins chère à mon cœur, je t'aurais du moins céle'brée ! je t'aurais consacré les derniers accents de ma flûte champêtre! Oui, j'en jure ton nom chéri, je dis un éternel adieu à la muse pastorale. Je neveux point que d'autres airs profanent le chalumeau sur lequel j'ai chanté mon pays. Eh ! quel sujet pourrait me plaire à présent que j'ai dépeint ces campagnes si riantes, où les beautés de la nature m'ont ému pour la première fois ? Beau vallon, fortuné rivage, où jeune encore j'allais cueillir des fleurs! Beaux arbres que mon aïeul planta, et dont la tête touchait les nues, lorsque, courbé surson bâton, il me les faisait admirer ! Ruisseaux limpides qui arrosez les prairies de Florian, et que je franchissais dans mon enfance avec tant de peine et tant de plaisir, je ne vous verrai plus ! Je vieillirai tristement éloigné du lieu de ma naissance, du lieu où reposent mes pères ; et si je parviens à un cage avancé, le beau soleil de mon pays ne ranimera pas ma faiblesse. Ah ! que ne puis-je au moins espérer que ma dépouille mortelle sera portée dans le vallon où , enfant , j'ai vu bondir nos agneaux ! Que ne puis-je être certain de reposer sous le grand alizier où les bergères du village se rassemblent pour danser! Je voudrais queleurs mainspieuses vinssent arroser le gazon qui couvrirait mon tombeau ; que l'amant et la maîtresse le choisissent toujours pour siège ; que les enfants, après leurs jeux, y jetassent leurs bouquets effeuillés ; je vou-
drais enfin que les bergers de la contrée fussent quelquefois attendris en y lisant cette inscription :
Dans cette demeure tranquille Repose notre bon ami; Il vécut toujours à la ville, Mais son cœur fut toujours ici.
Son vœu n'a pas été réalisé. Mais son ombre ne doit pas le regretter. Les hommages n'ont pas manqué à sa mémoire. Ses amis l'ont pleuré et chanté.
Ducis lui avait promis de lui dédier sa tragédie cVAbufar (1) : Florian mourut, mais Ducis tint sa promesse; il changea la dédicace en une oraison funèbre où, sous l'emphase quelquefois malheureuse et déplacée, perce la sincérité de l'amitié et des regrets :
« Je devais, mon cher ami, te dédier ma Famills arabe. Tu m'en avais prédit le succès; tu l'attendais avec impatience ; j'ai eu le bonheur
(1) Abvfar ou la Famille arale^ tragédie en 4 actes et en vers,
de l'obtenir, et tu n'es plus ! C'était donc à Florian, que couvre un peu de terre, c'était donc à sa cendre que je devais offrir ce douloureux et dernier hommage ! Je n'irai donc plus te chercher à Sceaux, dans le besoin de nous soutenir, de nous consoler l'un l'autre par les charmes si doux de l'étude et de l'amitié ! Je n'irai donc plus, sous ces magnifiques ombrages, t'attendrir par la lecture de quelques nouvelles productions tragiques ! Je m'en souviens : les premières larmes qu'ait fait couler mon Abu far, c'est toi qui les a versées. 0 Florian ! de quel coup m'a frappé ta perte imprévue! Que de regrets elle m'a laissés!... Songer à t'aller voir, prendre mon jour d'avance, me mettre en route, approcher, découvrir le village, te surprendre, te sentir tout à coup dans mes bras, me nommant avec transport, et tenant encore dans ta main IsLi^lume chaste et sensible, qui n'a jamais rien écrit que pour faire aimer les mœurs et la vertu : tout ce bonheur n'est donc plus pour moi! Un souvenir consolant me reste.
« Nos deux cœurs , comme par instinct, s'étaient réfugiés, pourainsi dire, dans les mômes
climats, dans la même retraite. Nous nous étions placés tous les deux, dans nos ouvrages, sous les tentes des patriarches, dans le désert, au milieu de leurs troupeaux! Oh! combien ton Eliézer, non encore connu , mais ton chefd'œuvre, mais ton plus charmant ouvrage, mais écrit sous la dictée des grâces, ou de Fénelon, enchantait autour de moi, cet été, les bosquets solitaires, les hauts peupliers sous lesquels tu m'en fis entendre la lecture ! Oh ! combien il honore ton âme! Combien il ajoute à ta gloire ! A ta gloire! et je vois le triste cyprès qui couvre ta cendre! N'importe, tu n'es pas mort tout entier. Tes ouvrages sont entre les mains des gens de goût. La mère sensible et vertueuse les relit; sa jeune fille, à son tour, en fait ses délices. Oui, ton nom vivra, il sera immortel ; il vivra, et surtout il sera aimé. 0 Florian! était-ce avant quarante ans que tu devais nous être ravis ! Repose , ô mon ami ; repose , aimable élève de Fénelon, peintre enchanteur de l'innocence, de la valeur, de l'amour, de la vertu ! Qu'à l'aspect de l'humble cyprès qui attend ta tombe, le cœur encore ému du souve-
nir de ta perte et des douces impressions de tes ouvrages, la beauté naissante en approche cVun j^as timide et involontaire , avec une douleur muette , avec un soupir, une larme peut-être ; qu'elle dise enfin à sa mère affligée : Voilà le cyprès de Florian! Que ne puis-je, mon ami, y graver ces touchantes paroles qui t'échappèrent quelquefois, dans le pressentiment d'une mort trop prochaine : a Quand on n'a plus longtemps à vivre, il faut se hâter de faire du bien ! »
Non content de ce premier hommage, Ducis composa une Epître qu'il adressa aux mânes de son ami.
Quand La Ilarpe^ dans son Cours de littérature, en vint à Florian, il suspendit un instant le développement de ses observations critiques, pour a jeter, selon son expression, quelques fleurs sur le tombeau d'un ami. Aimable et malheureux jeune homme que j'ai chéri comme mon enfant, depuis le temps où je dirigeais tes premières études, jusqu'à celui où j'aplanis à ta jeunesse déjà célèbre la route des honneurs littéraires! Un attrait personnel se joignit pour toi seul à ce que le seul intérêt pour le talent
me fît faire aussi pour d'autres, et ton inviolable reconnaissance m'a consolé plus d'une fois de leurs fréquentes ingratitudes. Je ne saluerai pas ton ombre ; cette emphase triviale et philosophique nous est trop étrangère à tous deux ; mais je me repose dans cette confiance, que le Dieu juste et bon qui t'a si sévèrement éprouvé aura reçu dans sa miséricorde le tribut de tes souffrances, que sa loi, qui te fut toujours chère, t'avait appris à lui offrir, et qui n'est jamais perdu devant lui. »
En 1839, à Sceaux, on érigea auprès de l'église un monument qui supporte le buste de Florian : c'est là que chaque année une touchante cérémonie réunit les Félibres qui viennent saluer dans l'auteur d'Estelle un ancêtre, le premier et le poétique chantre du Midi.
Florian aujourd'hui semble un peu vieilli et démodé. Les jupes en satin rose de ses bergères sont défraîchies; les roses de leurs guirlandes sont fanées, et leurs douces figures, sous les perruques poudrées, semblent pâles et décolorées dans la lumière trop vive de nos lustres qu'illuminent le gaz ou l'électricité. Tout le
LES DERNIÈUES ANNEES. 235
monde sait le nomde Florian, maispeu lelisent.
Cette persistance du souvenir qui s'attache à son nom constate dans le passé un vif succès, une influence notable, due à la parfaite convenance des œuvres à la société qui les lisait.
Florian en littérature, Greuze en peinture, sont plus que personne les hommes de leur temps. Ce temps, les Goncourt en ont curieusement démêlé les signes :
« Heure étrange dans le xviii® siècle 1 On croirait voir le cœur d'un libertin tomber en enfance. Humanité, bienfaisance, ces mots lui apparaissent tout à coup comme une révélation. Les malheureux intéressent, la misère touche, Monthion fonde ses prix, la philanthropie naît. Toute la société caresse l'image d'une vertu qu'elle pare comme une poupée. Les ducs, dans leurs villages , couronnent des vierges. La morale se met au petit lait. Trianon élève auprès de Versailles ce petit village d'opéraoomique, un village bâti pour être le fond du théâtre de Sedaine. Rousseau passionne et Florian enchante. »
Florian enchante par la satisfaction qu'il
donnait à ce besoin général d'émotion sensible et mouillée, de probité bienfaisante, de peintures où l'on verrait le mariage réhabilité, où brilleraient les vertus de la Bonne Mère et les joies du Bon Ménage, et aussi où l'on verrait danser et s'aimer les enrubannées bergères de Trianon.
Tous ces charmes sont perdus pour nous. Aussi faut-il faire deux parts dans l'œuvre de Florian. L'une n'a conservé que l'intérêt historique d'une peinture qui fait revivre une délicieuse et curieuse époque; l'autre est plus durable, elle est faite de sentiments qui seront éternellement humains : une émotion saine et sincère, exprimée sous la forme la plus délicate, la plus poétique, la grâce, ce sourire des choses.