II. L'œuvre
Florian a renouvelé un genre. Comme Marivaux, comme Seclaine, il écrit pour le théâtre italien ou pour les théâtres de société ; mais ses Arlequinades ne ressemblent point aux autres, elles conservent une curieuse originalité. Arlequin n'est plus ici ce balourd facétieux connu jusqu'alors pour ses naïvetés, ses pantalonnades, les contorsions de son torse emprisonné dans un maillot à damiers, et les grands gestes de son bras armé d'une batte. L'Arlequin de Florian est tout autre, et presque méconnaissable ; on sent qu'il vient après Diderot, après Lachaussée, après Saurin, après Sedaine (1) ; i! devient larmoyant, probe et sen-
(]) Kénovateurs du théâtre en France, et pères d'un genre nouveau : le drame.
slble, naïf avec esprit, sentimental avec finesse, honnête et bienfaisant comme le duc de Penthièvre ou les héros de Berquin. Mais Florian va nous le présenter:
« Arlequin, toujours bon, toujours facile à tromper, croit tout ce qu'on lui dit, donne dans tous les pièges qu'on lui tend : rien ne l'étonné, tout l'embarrasse; il n'a point de raison, il n'a que de la sensibilité ; il se fâche, s'apaise, s'afflige, se console dans le même instant : sa joie et sa douleur sont également plaisantes. Ce n'est pourtant point un bouffon ; ce n'est point non plus un personnage sérieux : c'est un grand enfant; il en a les grâces, la douceur, l'ingénuité: et les enfants sont si aimables, que j'ai cru mon succès certain si je pouvais donner à cet enfant toute la raison, tout Tesprit, toute la délicatesse d'un homme. »
Un grand enfant, un gros naïf, un brave homme, voilà l'Arlequin de Florian, dévoué, sensible surtout. La Harpe, qui a vu l'Arlequin à la scène, résumait son caractère dans une « bonhomie naïve ; et tout l'esprit qui la relève n'est qu'un composé fort heureux de bon cœur, de bon sens et de bonne humeur. Florian, dont le talent est surtout marqué par le bon goût,
l'auteur DRAMATlgUE. ^b
en se modelant sur Marivaux et Gessner (1), s'est approprié l'esprit de l'un, mais sans abus ; la naïveté de l'autre, mais sans fadeur. Il a fait de son Arlequin le contraire de ce qu'a fait Beaumarchais de son Figaro : celui-ci est brillant dans son immoralité ; l'autre est charmant dans sa bonté. » Il y a beaucoup de justesse dans cette appréciation, qui fait de l'Arlequin nouveau un mélange original de la manière de Marivaux avec la sensibilité au goût du jour.
Il était bien porté, au siècle dernier, d'être un cœur sensible. Il fallait des larmes à tout propos, sous peine de passer pour une âme de pierre. On affectionnait ce que Diderot appelle « cette disposition composée de la faiblesse des organes, suite de la mobilité du diaphragme^ de la vivacité de l'imagination, de la délicatesse des nerfs, ({ui incline à compatir, à frissonner, à admirer^ à craindre, à se troubler, à pleurer, à s'évanouir. )> C'est l'époque où Greuze peint Le Père de Famille lisant la Bible {[Ib^) et VAccordée de Village ; et où Collé, le gai Collé gémit sur cet attendrissement général. « La jeunesse
(1) Gcssncr, poète pastoral suisse;
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actuelle ne connaît plus d'autre espèce de comédie que le genre larmoyant. La nation est devenue triste. Les femmes d'ailleurs ont tellement pris le dessus chez les Français, elles les ont tellement subjugués^ qu'ils ne pensent plus et ne sentent plus que d'après elles. Les femmes veulent un spectacle qui les fasse pleurnicher (1). »
Arlequin, celui de Florian, avait à ce compte de quoi leur plaire. La tendresse mouillée inonde son cœur ; le pis est que le besoin des larmes ne tarde pas à gagner tout le monde. Nisida « sort en pleurant », Arlequin « l'embrasse en sanglotant » et « sort en pleurant », finalement tous « s'embrassent » en confondant dans un même ruisseau leurs torrents de larmes.
Mais, au-dessus de cette sensibilité ruisselante, on découvre chez lui un trésor de bonté douce, vertueuse, paterne^ qui le rend malgré tout intéressant et sympathique. Grimm luimême , le sec et sévère Grimm , se laisse toucher, et mouille d'une larme sa joue fardée. « M. le chevalier de Florian a donné au rôle
(1) Journal de Collé, }a.nvieT 1770.
l'auteur DllAMATinUE. 47
cF Arlequin une couleur, une lune et des formes nouvelles ; on est tenté de lui dire quelquefois : Vous êtes Arlequin, seigneur, et vous jDleurez ! » Mais il pleure de si bonne grâce qu'il y aurait de l'humeur à le trouver mauvais (1). » Un souvenir de Sainte-Beuve achève de préciser les traits de cette physionomie. « Dans Michel et Christine de M. Scribe, avez-vous vu Perlet jouant Michel ? A ceux qui ne l'avaient pas vu^ M. Scribe indiquait, pour donner idée de l'esprit véritable de ce rôle, rArlocjuin-Lubin de la Bonne Mère de Florian. Les Arlequins de Florian se confondent à quelques égards avec les Lubins, tant ils ont de bonhomie et de sentiment (2;. »
Il en résulte que la comédie florianesquc présente un aspect neuf et à elle propre. Ce n'est pas la comédie d'intrigue, ce n'est pas la comédie de caractère : c'est la comédie morale.
« Je voLikis donner à toutes mes pièces un but de morale et d'utilité... Je voulus surtout présenter le la-
(l) Correspondance de Grimra, février 1783. 2) Causeries dit Lunili, 111,234.
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bleau de ces vertus famiiiijres, de ces vertus de tous les jours, les plus utiles peut-être, les plus nécessaires au bonheur. »
De là ce caractère simple, naturel, bourgeois, parfois vulgaire et — qui le croirait de la part de Florian ? — réaliste, de ses peintures • (( On est rarement, dit-il, dans le cas de sacrifier à son devoir, à la patrie, à l'honneur, son repos, sa fortune, sa vie; mais on est tous les jours obligé d'être un bon fils, un bon époux, un bon père. » Ce sont des tableaux d'intérieur, des peintures de ménages; la scène tient entre une commode et une horloge à caisse ; la chambre, proprette, est « meublée très simplement ; » au mur sont accrochés les portraits d'Arlequin et d'Argentine. Quand la toile se lève, Argentine, assise, festonne ; ses deux enfants, sur des tabourets, sont à ses pieds ; l'un feuillette un livre pour en voir les estampes ; l'autre joue avec un jeu de cartes ; et quand Arlequin rentre chez lui, il arrive en droite ligne du bazar voisin où il a fait des emplettes pour les petits, « un tambour d'enfant, et une petite trompette de bois. j>
l'auteur dramatioue. 49
Tout cela manque certainement de grandeur, et n'est pas imposant; mais la tentative est à noter, et devrait prendre place à côté des romans de Lesage, à côté des toiles de Chardin, dans une histoire du Réalisme, le réalisme des braves gens, celui-là.
Comment Florian fut-il conduit à concevoir ce type nouveau? Il nous l'apprend lui-même. Persuadé que tous les grands caractères avaient été traités de main de maître et d'une façon définitive par Molière, qu'il ne restait plus après lui à peindre que des demi-caractères, il jugea qu'il fallait désormais renoncer à la comédie de caractère. Ce sentiment, très contestable évidemment, détermina Florian à penser qu'il ne restait plus que deux genres possibles : la comédie de sentiment et la comédie d'intrigue. Ce ne serait pas le lieu de discuter ici la valeur d'une pareille idée ; nous la constatons, voilà tout.
La comédie qu'il appelle de sentimient^ c*est celle de La Chaussée, celle qui met en scène des personnages vertueux et persécutés, où la passion combat le devoir, où l'honneur triomphe
1)0 FLOlllAN.
de l'intérêt, celle qui « attendrit sans attrister, et qui fait couler ces douces larmes, le premier besoin d'un cœur sensible. »
La comédie d'intrigue emploie des moyens tout différents : un vieillard amoureux , un rival ridicule, des valets adroits, des dangers évités à force de ruses, des méprises, et tout l'arsenal delà vieille comœdia rnotoria(\).
Voilà les deux seuls genres que Florian crut possible de cultiver. Au lieu de les traiter séparément, il eut l'idée d'unir ces deux survivants, et de faire naître de leur réunion un genre nouveau, tout comme le drame était né du mélange de la tragédie avec la comédie.
Ses comédies, sont à la fois sentimentales et mouvementées. Le sentiment y entre avec le sensible Arlequin; le mouvement est dû à l'intrigue, qui est toujours attachante et animée.
Le théâtre de Florian est comme la biographie dramatisée d'Arlequin. Chaque pièce nou-
(1) Comédie mouvemealée, chez les Romailis.
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velle nous le montre dans un état nouveau, amant, mari, père. C'est le roman d'un brave homme. Chaque comédie est comme un feuillet détaché de son état civil.
Arlequin songe à se marier. Dans Les Deux Billets, il est jeune, amoureux. « Il a plus d'esprit que dans les deux autres pièces, par la raison qu'il est amoureux, et que Tamour, qui ote souvent l'esprit à ceux qui en ont, en donne infiniment à ceux qui, comme Arlequin , ne savent ce que c'est. Quant à sa façon d'aimer, elle est peinte dans la pièce. »
La pièce se passe sur une place publique de Paris. C'est l'histoire assez joliment détaillée des ruses par lesquelles Scapin essaie de voler à Arlequin un billet gagnant à la loterie, et le cœur de la belle Argentine. Il se trompe, et vole à la place du billet gagnant, un billet d'Argentine à Arlequin. Mettant à profit sa méprise, il persuade à la belle qu'Arlc({uin s'est moqué d'elle, a sacrifié ce billet à la gentille Violette, et que, sans lui, ce doux poulet circulerait à présent au miheu des rires et des quolibets de ces messieurs Trivclin, MczzeliU; Pascariel et
tutti quanti. Argentine, furieuse, congédie durement Arlequin et promet sa main à Scapin. Celui-ci, non content de cette bonne fortune, en vise une autre plus solide, et propose à Arlequin de lui rendre le billet galant contre son billet gagnant. Arlequin n'hésite pas, et rentre en grâce auprès d'Argentine, quand elle apprend que sa lettre avait été non pas portée chez Violette, mais volée par Scapin. Le trompeur est puni lui-même. Argentine feint d'aimer le fourbe exige qu'il lui montre ce billet qu'il tient à la main, qu'elle dit être un billet de femme , et qu'elle veut voir, par jalousie. Scapin, trop confiant, lui montre que c'est un billet de loterie. Elle s'en saisit, et Scapin s'éloigne tout marri, n'ayant su conserver aucun des deux billets qu'il avait eu tant de peine à voler. A trompeur trompeuse et demie.
L'intrigue est simple, légère, sans prétention.
C'est une des plus heureuses comédies de Florian que Les Deux Billets. Cette « jolie bagatelle )), comme l'appelle Grimm, fut jouée le 9 février 1779 par les comédiens italiens ordi-
l'auteur dramatique. 53
naires du roi, avec le succès qu'elle méritait.
Arlequin marié est le héros de la pièce suivante, Le Bon Ménage ou la suite des Deux BUlets, représentée aux Italiens le 28 décembre 1782. Elle avait déjà été très goûtée quan d on la joua une première fois sur le petit théâtre du comte d'Argental, puis à Versailles , devant Leurs Majestés. Elle est dédiée à lareine, «mais, dit Grimm , les efforts que fait l'auteur dans sa dédicace pour trouver quelques rapports entre le bon ménage d'Arlequin et celui de Sa Majesté ont paru manquer également et d'esprit et de goût. y> On ne peut être d'un autre avis.
Arlequin, bourgeois de Bergame (1)., habite avec sa femme et ses enfants une modeste maison où ils coulent une vie paisible jusqu'au jour où le mari reçoit, par la méprise d'un laquais, un billet d'amour de Lelio pour sa femme Argentine. Arlequin, profondément blessé, fait de cruels reproches à sa femme qu'il aimait tant; point d'éclats, point de colères mélodramatiques ; son caractère est si doux (jue, môme dans cette circonstance pénible, son indignation
(1) Ville du Nord de l'Italie.
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n'est pas bruyante : il se retire les larmes aux yeux ; il ne chasse pas l'infidèle, il ne la tue pas: il lui laisse la maison et les enfants, et c'est lui qui s'en va. Voilà qui est pousser aux dernières limites la délicatesse et la douceur. Heureusement, bientôt tout se découvre et tout s'arrange. Le billet de Lelio était non pour Argentine, mais pour une autre. Arlequin reconnaît son erreur et mouille de larmes abondantes son bonheur retrouvé.
L'action se déroule naturellement ; Arlequin a de beaux mouvements dans son indignation attendrie ; ses reproches doux et désolés sont aussi touchants que le plus bruyant désespoir. Mais ces scènes de jalousie ou de reproches se retrouvent souvent ailleurs, et ce n'est pas là ce qui constitue à la pièce sa valeur propre et son originalité. C'est bien plutôt dans les scènes intimes où nous pénétrons, au sein de la vie privée de cet heureux ménage, quand tout est bien rangé, que la mère s'occupe aux travaux d'aiguille en attendant le père,, tandis que les enfants jouent de leur côté. Il y a là comme un essai de peinture exacte et réaliste, une
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d'après fiiidin.
Mère, pourquoi pleurez-vous ?
{Le Bon Ménage.)