‹ Foe koue ki ou relation des royaumes bouddhiquesChapitre 1 sur 112 · M DCCC XXXVI · texte numérisé non relu

M DCCC XXXVI

INTRODUCTION

Tant de considérations de l’ordre le plus élevé se rattachent aux croyances qui ont donné lieu à la composition première et originale du FoË KoiiË ki ; tant de questions, les unes obscures, les autres tout à fait nouvelles, ont été soulevées, discutées et éclaircies dans le Commentaire qui y est joint; les particularités qui y sont rapportées touchent aux subtilités d'une métaphysique si abstruse, aux rêveries d’un mysticisme si radine; elles expliquent tant dç contradictions, rectilient tant d’erreurs, que lorsque, par descirconstanc.es aussi funestes qu’imprévues, un esprit ordinaire s’est trouvé appelé à les résumer, inopinément transporté dans une sphère aussi élevée au-dessus des idées communes, ses efforts même l'ont ramené à tout le sentiment de sa faiblesse et de son insuffisance : fatale impression, qui s’est emparée de lui comme celte espèce d’éblouissement dont on ne peut se défendre quand, d’une hauteur considérable, on jette les yeux au-dessous de soi !

Telle ne serait pas la position de M. Rémusat s’il lui eût été permis de mettre la dernière main à ce livre et d'en écrire luimême l’introduction.

Habitué à traiter des sujets qui demandent toutes les ressources d’une réflexion puissante et l'emploi de la plus rare sagacité , son esprit avait assez d’étendue pour embrasser dans leur ensemble

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les opinions indiennes et assez de force pour les faire apprécier jusque dans leurs moindres résultats. Son imagination vive, mais cependant tempérée par un jugement sévère et par la critique la mieux raisonnée, était assez patiente pour chercher dans toutes les sources, et par des procédés aussi ingénieux que multipliés, l’interprétation d'une doctrine qui a tenté de s’élever où l’intelligence humaine ne peut atteindre. Et soit que, la considérant dans ce quelle a de purement spéculatif, il eût cherché à pénétrer dans ce sanctuaire tout de mystères et de symboles où elle a comme enfermé la religion; soit que, se plaçant sur un terrain plus solide, il l’eût considérée dans ses rapports avec presque tous les systèmes de la philosophie orientale, et dans son influence sur la civilisation des «peu pies de la haute Asie ; soit que , s'attachant à en sonder les profondeurs, à on peser le fort et le faible, à séparer l’absurde de ce qui était rationnel, il l'eût observée dans sa sublimité et dans ses écarts; soit enfin que, se bornant à l'exposition des faits qui ont accompagné ses progrès et sa décadence et à l’appréciation des causes auxquelles il faut les attribuer, il l’eût suivie dans sa propagation , depuis l’Hindoustan où elle est née et où elle s’est éteinte, jusqu'aux bords du grand Océan et jusqu'au Japon où elle a été adoptée; de quelque manière qu’il eût envisagé son sujet, on eût retrouvé dans le résumé qu’il aurait offert cette critique élevée des faits généraux, cette consciencieuse érudition des faits de détail qui distinguent tous ses écrits. Philosophe, ces antiquités de la métaphysique n’auraient eu rien de caché pour lui; les dogmes auraient été sans extravagances, les allégories sans voiles, les initiations sans mystères. Historien , l’origine de ces opinions converties en croyances et celle des peuples qui les ont embrassées, n’auraient plus eu rien de vague; dans les traditions plus de fables, dans les dates plus d’incertitude, dans les événe-

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ih

ments plus de confusion. Comment oser s’élever jusqu’à ces régions inaccessibles où lui seul eût pu nous conduire ! Les points auxquels il faudrait s'arrêter embrassent toutes les parties de l'érudition, intéressent les peuples les moins connus de l’Asie, rassemblent les notions les plus contradictoires et touchent à la fois au polythéisme le plus grossier et à l’idéalisme le plus sublime. Que l’on parcoure le Commentaire de M. Rémusat sur le FoÈ kouë ki, on verra que cet aperçu, que j’aurais pu étendre bien davantage, n’a rien d’exagéré; on comprendra toute la difficulté de réunir et de rapprocher dans un seul cadre tant de documents épars auxquels s'attache un intérêt si varié, et l'on appréciera par quelle réserve on ne trouve ici, au lieu d’une des pages les plus intéressantes de l’histoire de la philosophie que sa plume aurait tracée, que de simples détails sur une publication qu’à deux reprises la mort est venue interrompre.

Mais, auparavant, qu’il me soit permis de jeter un coup d’œil sur les efforts qui ont été tentés jusqu’à présent pour éclaircir un des points restés les plus obscurs dans l’histoire des doctrines et des peuples. Quoique l’on connaisse et la part que M. Rémusat y a prise, et celle qu’il convient de lui assigner dans les progrès récents de l’étude des livres et des traditions bouddhiques, il ne peut paraître hors de propos de rappeler ici quels travaux ont précédé et en quelque façon préparé la composition du Fof: kouë ki. En de telles matières, pour bien juger le mérite, il ne suffit pas de savoir ce que le mérite a produit, il faut surtout le mesurer d’après les facilités qu’il a pu rencontrer et les obstacles qu’il lui a fallu vaincre.

H y a vingt ans, quand M. Rémusat commença à s'occuper du Bouddhisme, il n'avait aucun modèle à suivre; ni conseil, ni

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secours à espérer. Cette religion célèbre n'avait encore été l’objet que d’un petit nombre d’essais, dont les résultats se bornaient à des rapprochements hasardés ou à des conjectures téméraires. On s’était peu occupé de ses abstractions morales et métaphysiques, ou ceux qui avaient été tentés d’y jeter les yeux avaient, les uns renoncé, les autres mal réussi à nous les faire connaître. Trop souvent elles sont rendues par des expressions qui ne correspondent à aucune des nôtres, qui se groupent d’une manière différente et qui sont autant de métaphores prises d’objets matériels ou sensibles autres que ceux qui ont servi à former notre langage liguré. Le vide pour l 'esprit, l’ ignorance pour la matière , Y apparence pour le corps, les cinq racines pour nos organes, les cinq poussières pour nos sens, les cinq amas pour nos facultés, et une infinité d’autres termes du même genre, doivent être pris dans une acception si éloignée du cercle ordinaire de nos idées, que longtemps elle a pu échapper à l’intelligence la plus exacte des textes. Ce n’est rien, en pareil cas, que d’entendre les radicaux,. quand il reste encore à savoir quel sens abstrait ou détourné on a attaché, soit par caprice, soit par convention, à tel ou tel dérivé.

Pour ne s’ètre a né té qu’à la signification littérale et souvent absurde de ces expressions , on n’a pas su démêler, dans l’appréciation du système bouddhique, l’idée d’une double cause de tout ce qui existe, et l’on a prononcé que la loi de Bouddha était une loi de néant, que s’y conformer, c’est admettre le néant comme principe de l’être, et les êtres comme n'ayant qu’une existence illusoire. Un tel énoncé, et la rigueur des conséquences qu’il entraîne, était un avertissement qui aurait dû engager à chercher quehpre autre interprétation moins directe, mais plus raisonnable. On aurait été conduit alors à faire sortir de ce langage énigmatique un ensemble rationnel d’idées opposé presque

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en tout point au nihilisme systématique que l’on avait reconnu de prime-abord.

Cependant, il faut en convenir, toute cette antique sagesse des Indiens est comme ensevelie dans une idolâtrie tellement étrange, que l’on a pu être détourné par là de l’examen plus approfondi dont elle méritait d'être l’objet. Quels enseignements espérer d’une doctrine entachée d’autant d’extravagance et de déraison? A vrai dire, les récits bizarres, les inventions ridicules, les conceptions fantastiques qui y abondent, étaient peu faits pour atténuer en rien l’opinion défavorable qu’on s’en était formée. Aussi les missionnaires, qui ne la jugèrent digne d’aucune réfutation sérieuse, font-ils rejetée presque sans examen. L’un d’eux la déclare le comble de la malice réduite en quintessence. En même temps des philosophes, qui voulaient trouver à tout prix, dans les premières annales du genre humain, des armes pour renverser les bases de ses croyances, ou qui appartenaient à cette classe de littérateurs qui ne se sauvent de l'insignifiance cpie par la bizarrerie , pensaient y voir le culte d’un prétendu peuple primitif et la source de toutes les religions des deux continents. Ainsi tout ce grand système de philosophie qui, depuis deux mille ans, compte plusieurs millions de sectateurs zélés dans différentes parties de l’Asie, fut méconnu et par ceux qui le condamnaient faute de le comprendre, et par ceux qui l’admiraient, sans le comprendre mieux, mais parce que les autres l’avaient condamné. Alors, par un travers d’esprit assez commun, on abandonna une vérité dont la recherche était difficile, pour les mensonges qui lui servaient de voile et qui, en apparence, ne semblaient devoir imposer aucun effort à l’intelligence.

M. Rémusat sut le premier en France remonter des effets aux causes et de l’idolâtrfe à la métaphysique; il sut distinguer

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la doctrine extérieure, qui n'est qu’un polythéisme allégorique, de la doctrine intérieure, qui consiste dans quelques dogmes simples, tels que l'unité de Dieu, l’esprit opposé à la matière, et dans l’explication physique des phénomènes naturels; il sut démêler, dans mille notions vagues et incohérentes, et à travers l’exagération et l’obscurité des termes, un enchaînement d’idées et de propositions, dont les conséquences, bonnes ou mauvaises, méritaient seules d’arrêter l’attention des hommes éclairés, encore que les énoncés en fussent souvent déraisonnables et contraires ail sens commun. De bonne heure, l’influence indienne sur la philosophie chinoise avait attiré son attention. Également éloigné de l’admettre sans preuve ou de la rejeter sans examen, la patiente élude des faits, l’habitude des déductions sévères, le conduisirent à approfondir, arec plus de succès qu’on ne f avait fait encore, ces doctrines qui semblaient impénétrables. Il accorda moins d’attention à la mythologie et aux cérémonies du culte, pour s’occuper davantage des opinions, et il mesura leur importance, non plus sur les écarts ou les singularités qu’on y remarque, mais relativement à leur antiquité et à l’étendue des régions qu’ elles se sont soumises. Tolérées chez les peuples du monde les plus intolérants, les Chinois et les Japonais; adoptées, avec quelques modifications , chez les Birmans, les Siamois, les Anamites; naturalisées au Tibet, de toutes les nations de l’Asie orientale, il n’y a plus que celle qui leur a donné naissance chez qui elles soient méconnues; elles ont fait, depuis près de six siècles, les plus grands progrès chez les peuples de race mongole; elles ont changé, adouci leurs mœurs, et, fixant dans les limites de leurs steppes presque toutes les tribus nomades de la Tartarie, elles ont rendu à jamais impossibles ces formidables agrégations qui, du nord de la Chine, se répandaient de tous côtés, et.

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se grossissant des peuples vaincus, faisaient trembler l’Asie entière et menaçaient l'Europe. Étrange révolution, dont les annales d’aucun pays ni d'aucurte époque n’offrent d’exemple! Certes, d'aussi grands événements, d'aussi étonnantes vicissitudes méritaient bien d’être examinés en détail; c'est là un assez vaste sujet de recherches pour l’historien, de méditations pour le philosophe; voyons comment il a été compris.

Deguigncs ne s’est occupé de la religion de Bouddha qu’incidemment, et à l’occasion des faits qui la concernent dans les annales des principautés tartares. Une fois seulement il a voulu soumettre à l’analyse scrutatrice, mais trop systématique, qui lui était propre, les traditions et les idées particulières des Bouddhistes, et l’on sait que cette louable tentative est loin d’avoir été heureuse. Goorgi et quelques autres, qui ne voyaient dans toutes les mythologies qu’une corruption du christianisme, entassaient des textes et des gloses pour prouver que Bouddha était le fondateur du manichéisme, et ils étaient réfutés par le P. Paulin de S.-Barthélemi qui, lui, en faisait une divinité grecque, ou tout au moins Scandinave. Le P. de la Penna, Pallas, ou plutôt Jœrig, son interprète, Bergmann, le judicieux Deshauterayes lui-même, n’ont guère vu du Bouddhisme que ses fictions; et là encore on a eu le tort de prendre les choses trop au sérieux; des mythes ridicules ont passé pour des articles de foi , des romans mythologiques pour les récits de l’histoire, et les conceptions de quelques fanatiques pour les enseignements de toute une secte; en un mot, on n’a pas été plus habile pour remonter à la véritable origine d’une fable ou d’un symbole qu’on ne l’avait été pour pénétrer la valeur réelle d’une allégorie ou d’une expression figurée. C’est parce que la raison ne peut s’accommoder de la grossièreté de pareilles inventions, qu’au lieu de prêter aux nom-

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breuses populations chez qui elles sont en faveur un degré de folie qu’il ne convient pas d’attribuer légèrement à ses semblables, on devait n’y voir que des créations d'une imagination bizarre, désordonnée même si l’on veut, mais faites à dessein pour voiler un dogme ou pour enrichir une légende, et qui avaient le double avantage d'offrir du merveilleux au vulgaire, et aux esprits contemplatifs des sujets de méditations.

C’est à cette cause, jusqu’ici peu remarquée je crois, que le Bouddhisme a dû sa grande et rapide extension dans toutes les contrées où le prosélytisme l’a porté. C’est là ce qui l’a fait prévaloir en même temps chez des peuples d'une civilisation secondaire, comme le sont les tribus turbulentes de l’Asie septentrionale, et chez ceux qui, comme les Chinois, se sont élevés, par la culture des lettres et la pratique des arts, au rang des nations les plus policées. Mais c'est là aussi ce qui l’a fait proscrire des lieux mêmes de son origine, ce qui lui a attiré les persécutions d’une secte, son aînée et sa rivale, jalouse de régner sans partage dans cette patrie primitive de tant d’idées répandues de tous côtés et d'offrir seule, à des populations énervées et déchues, toutes les folies idolûtriques d'un fétichisme que les Bouddhistes refusaient de reconnaître. La différence qui en est résultée, non-seulement pour le fond des deux doctrines, mais encore pour tout ce qui se rapporte aux particularités de l’un et de l’autre culte, n’a pas été aperçue par Deguignes, dans les trois mémoires qu’il a consacrés à la religion indienne, et cette confusion l’a entraîné dans un dédale d’erreurs où M. de Bohlen l’a trop souvent suivi.

Ce schisme fameux qui, un siècle avant notre ère, divisa les Indiens, ne repose pas uniquement sur l'adoption de l’une des divinités de la religion primitive, à l'exclusion de toutes les autres; sur la préférence accordée à Bouddha sur Brahma, à la

INTRODUCTION, doctrine de Shàkya sur celle des Védas; sur le maintien ou l'abolition des castes : elle se fonde aussi sur une suite de distinctions relatives à l’âme, à ses facultés, à sa destinée, à sa réunion aux formes corporelles et à leur désunion, à l’émanation et à la production des êtres, aux conséquences des mérites et des démérites;distinctions si subtiles, que l’imagination’ de ceux qui les ont conçues s’est souvent égarée la première à force de méditer sur des matières où la réflexion est impuissante; distinctions pour nous d’autant plus difficiles à saisir, que pendant longtemps nous n’avons eu, pour les étudier et lesjuger, que des documents et des autorités brahmaniques. Partisans fanatiques, autant que défenseurs intéressés d'une théocratie où tous les avantages de la vie sociale sont, depuis trois mille ans, soumis à une sorte de hiérarchie, les Brahmes ne se contentèrent pas de forcer ceux qui s’étaient séparés d'eux- à quitter leur caste, à fuir les rives du Gange pour aller porter leur croyance aux étrangers : ils étendirent leur haine intolérante et toute-puissante sur les livres où les principes de la religion nouvelle étaient exposés, et peut-être même jusque sur l’idiome dans lequel ces livres étaient écrits. Si quelques-unes de ces compositions originales ont échappé à la proscription, elles n'ont pas été connues des savants de Calcutta qui , les premiers , ont pris à tâche d’interpréter les institutions indiennes. Le docteur Buchanan, M. Colehrooke, M. Hodgson et plusieurs autres, réduits à des notions que leur origine pouvait à bon droit rendre suspectes, ou furent entraînés hors de la route delà vérité, ou n’ont pu prononcer définitivement sur des idées qu'ils ne connaissaient que par le rapport de ceux qui avaient intérêt à les défigurer. Le capitaine Wiiford, par exemple, n’a accumulé tant d'erreurs que pour avoir accordé trop de confiance aux Indiens qu’il consultait et qui, par une fraude pieusement

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complaisante, lui faisaient trouver dans les textes sanscrits, moins ce qui y était, que ce qu’il désirait y voir. M. Rémusat n’a négligé aucune occasion de nous mettre en garde contre le témoignage des ennemis des Bouddhistes, et il nous a fait entrevoir enfin la possibilité de distinguer ce qu'il y a de contradictoire et d’opposé dans les deux doctrines. Mais les richesses que nous avons acquises ne doivent pas nous rendre ingrats envers les hommes qui , par leur labeur, ont contribué à fonder notre fortune; il leur reste l’honneur de tentatives dirigées vers un but qu'il n’a pas dépendu d'eux d’atteindre plus complètement, et les renseignements qui ont permis de modifier à quelques égards les résultats qu’ils avaient obtenus ont sullisamment constaté d’ailleurs l’intérêt et l’utilité première de travaux qui ont exigé des connaissances peu communes et une sagacité non moins rare.

Sir Alex. Johnstone et M. Schmidt sont venus éclairer de quelques lueurs ce sujet où naguère tout n’était qu’obscurité , le premier en découvrant dans file de Ceyian, cette patrie adoptive de la secte persécutée, une mine que le capitaine Low, MM. Joinville et Mahony, et plus récemment M. Upham, ont exploitée sans lepuiser; le second en s’appliquant avec une infatigable persévérance à extraire des monuments littéraires des Mongols tout ce qui tient aux idées religieuses qui, au xiii* siècle, se sont répandues parmi les Tartares. La grammaire et le dictionnaire mongols dont, en outre, on est redevable à M. Schmidt, les ouvrages du même genre que M. Csoma de Kôrôs a publiés sur la langue tibétaine, sont des services dont futilité ne repose encore, il est vrai, que dans l’application qu’on en fera, mais qui ne saurait être douteuse, aujourd’hui surtout que, par la libérale confraternité qui unit la Société asiatique de Calcutta à celle de Paris, et par la munificence de M. de Schilling, nous

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sommes devenus possesseurs du Gandjoar et d’une collection de livres tibétains et mongols qui ne noos laisse rien à envier aux étrangers. Les difficultés qui tiennent à l’écriture, à la grammaire, au style de ces deux idiomes, qui sont en quelque sorte devenus ceux des Bouddhistes, ces difficultés que M. Rémusat avait commencé à lever, peuvent être désormais considérées comme surmontées; et, comme pour mettre le comble à cet ensemble de matériaux auquel contribuent la Chine, la Mongolie, le Tibet, l’Inde au delà du Gange et Ceylan, les contrées d'où le Bouddhisme a été banni, stériles pendant longtemps, semblent elles-mêmes devoir nous offrir une abondante moisson de faits dans les documents que M. Hodgson vient de découvrir dans le Népal, et qui sont tels qu’ils permettent de supposer que l’on a enfin trouvé une portion considérable des livres originaux des Bouddhistes écrits en sanskrit. Ces ouvrages, dont une collection étendue a déjà été envoyée à Londres par la libéralité du résident anglais au Népal, serout bientôt, eu partie du moins, accessibles aux savants français, puisque la Société asiatique de Paris, profitant des offres de M. Hodgson, a consacré des fonds pour la copie de ces textes. Mais de quelque côté qu’on en obtienne l'explication , on ne peut s’empêcher d’espérer que l’étude qu’on en fera ne jette le plus grand jour suites origines du Bouddhisme, et notamment sur une des questions les plus curieuses, celle de savoir dans quel idiome ont été rédigés les livres originaux sur lesquels repose ce culte. De toutes parts la lumière jaillit et les secours arrivent; des conjectures plausibles, des faits certains, des documents authentiques nous sont offerts, et l’on doit espérer beaucoup, pour les compléter et les étendre, des progrès que, dans ces dernières années, un esprit aussi judicieux qu’habile a fait faire en France à

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l’étude du sanskrit, en le rapprochant des autres dialectes qui, dans l’antiquité, ont successivement pris naissance dans l’Inde et dans les contrées voisines. Sur tous les points les routes s’aplanissent, il ne s’agit plus que de les parcourir.

Mais si les sources les plus pures étaient pour jamais taries, s’il ne restait plus un seul de ces livres sacrés, écrits dans l'idiome même que la divinité avait choisi pour transmettre sa doctrine aux hommes, ou s’ils ne devaient de longtemps encore sortir des monastères de la Chine et du Tibet où ils sont conservés; si l’on récusait absolument les textes rédigés dans la langue des Brahmanes postérieurement à l'époque où ceux-ci sont restés maîtres de la religion dans l’Inde; si l’on se plaignait de ce que les versions singhalaises ne permettent pas de remonter à l’origine ou à l'étymologie des termes qui constituent la langue de la religion; s’il n’était plus possible d’y retrouver les racines des noms appartenant aux dieux, aux saints, aux héros, de manière à en reconnaître la signification; si l’on rejetait les livres des Tibétains comme offrant quelques différences dans les classifications cosmogoniques, et ceux des Mongols à cause de leur date comparativement trop récente et des légendes nationales qui y ont été introduites; en un mot, si l’on prétendait retrouver la doctrine de Bouddha tout entière, sans mélange de formules ni de traditions étrangères, dans sa pureté primitive et presque dans sa langue originale, il resterait encore ces traductions faites immédiatement sur les livres saints les plus authentiques, où les mots, avant d'être interprétés, sont reproduits par des consonnances analogues presque toujours reconnaissables, où les formes grammaticales elles-mêmes sont conservées, et qui, dès la plus haute antiquité, nous ont été transmises par les Chinois. Pour la connaissance exacte de tout le système bouddhique, elles sup-

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pléent avec avantage à l’absence des meilleures autorités, et comme exemple de ce qu’on peut y découvrir en ce genre, on a «le M. Rémusat une série de travaux trop tôt interrompus.

D’un autre côté, de nombreuses collections historiques fixent des dates et déterminent des positions «pie, dans leur dédain pour les procédés de la chronologie et de la géographie, les auteurs indiens ont trop souvent négligé d’exprimer, ou qu’ils ne se sont pas fait scrupule de dénaturer, de supprimer même. Déjà Yllistoii'e des Huns avait montré à l’Europe savante combien d’intéressants souvenirs et «piels précieux débris des traditions primitives de la haute Asie sont conservés dans les annales chinoises. On a% ait pu y prendre une idée des révolutions qui ont bouleversé les empires, déplacé les populations et mélangé les races d’hommes entre la mer Caspienne et l’Océan oriental. On y voyait, deux siècles avant notre ère, les Chinois, franchissant la barrière <jue des mers de sable leur opposent du côté de l’ouest, étendre leur domination jusqu’au Jaxartes et, au temps de J. C., n’être plus séparés de la Perse «pie par l’Oxus. Mais Deguignes s’est borné à raconter les principales circonstances de ce grand fait historique. Les expéditions nombreuses et les longues guerres, à la suite desquelles cette extension fut tour à tour formée et détruite, absorbèrent toute son attention, et s’il en a entrevu les causes, compris les conséquences, il n’a pas su les distinguer clairement, ou il les a énoncées d’une manière trop vague. M. Rémusat poussa ses recherches plus avant et les appliqua, avec une méthode plus rigoureuse et dans un esprit moins systématique, à la découverte d’autres faits, ainsi qu’à la discussion de sujets dont tous les détails sont neufs, parce qu’ils sont puisés à des sources qu'avant lui personne n’avait explorées.

Dans son ouvrage sur les Langues iartares, il ne se contente pas

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de soumettre à d’ingénieuses théories les éléments constitutifs d’idioines dont aucun secours, en Europe, n'avait pu lui donner la clef. Ce sujet, quelque vaste et difficile qu’il soit, il ne le juge pas trop étendu; il s’en empare fortement, il en calcule toutes les ressources, en lie toutes les parties, fait succéder aux faits les aperçus, aux aperçus les résultats, et renverse avec les armes du savoir et de la raison les obsei-vations superficielles des voyageurs et les préjugés des philosophes. L’histoire des langues tient à celle des peuples par des liens dont la ténuité échappe facilement. Peut-être, pour les débrouiller, faut-il plus de critique encore que d’érudition, plus de réflexion que d'imagination : ce qu’il faut surtout, c’est une portée d’esprit et de jugement qu'aucune autre qualité ne peut remplacer et sans laquelle on tranche au lieu de dénouer. H y a là, en effet , un fil plus difficile et non moins important à saisir que des séries d’éclipses, des suites de rois, des calculs de générations. Comme dans l’étude de l'histoire, les difficultés augmentent en proportion du temps et de l'espace qui nous éloignent des événements; mais elles redoublent encore quand il s'agit d'idiomes à la formation desquels le hasard semble avoir eu plus de part que le raisonnement ; où des usages variables, des habitudes locales souvent inconnues, ne suppléent qu’imparfait ement à ce qui manque du eùté des lois «le l’analogie et de la régularité des dérivations. C’est en distinguant, dans chacune «les langues qu’il a prises pour objet de ses recherches, le fond qui lui est propre, des éléments étrangers qu’on y a mêlés, que M.Rémusat a su tracer l’origine et la descendance des tribus nomades de la haute Asie; c’est en rapprochant les diverses natures d'altérations, de la diversité des causes «pii les produisent, qu’il suit les nations dans leurs rapports les unes avec les autres, et qu’il détermine même le genre «le ces rap-

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ports. Pour lui. les mots sont des faits au moyen desquels il nous montre l'histoire des Tartares liée à celle de presque tous les royaumes de l'Asie par les doctrines philosophiques et religieuses, comme à celle de beaucoup d’autres peuples de l’ancien continent, par leurs émigrations et le succès de leurs armes. A ses yeux, le génie d’une langue constate celui des hommes qui la parlent, et les révolutions qui ont détourné l’une de son état primitif le mettent sur la voie pour reconnaître celles qui ont modifié la situation sociale des autres. Sous ce point de vue, le vocabulaire, la grammaire, les tropes, sont des annales secrètes que les peuples conservent pour ainsi dire à leur insu, et auxquelles il recourt avec confiance, soit pour suppléer aux lacunes des souvenirs ou au silence des traditions, soit pour découvrir la nature des penchants des hommes, l’étendue de leurs moyens intellectuels, la marche de leur esprit; soit enfin pour retrouver les traces de leurs conquêtes ou de leur soumission politique, morale, littéraire et religieuse.

Cette dernière cause, l’influence religieuse, agit plus puissamment qu’aucune autre et sur un plus grand nombre d’individus: aussi voyons-nous M. Rémusat s’y attacher de préférence, dans l'examen et la comparaison des différents idiomes de la Tartarie. Le Bouddhisme d’une part, le Musulmanisme de l’autre, concoururent, à des époques diverses et par «les moyens opposés, à modifier les idées et les institutions des peuples asiatiques. Les Mahométans durent plus de conversions au glaive qu'à la parole, et du cap de Racca jusqu’aux pieds de {'Himalaya, leur prosélytisme ne s’étendit que par la guerre et le pillage. Les apôtres du Bouddhisme, au contraire, répandus en foule au milieu des camps des Mongols, osaient parler de morale, de devoirs, de justice aux conquérants qui venaient d’envahir, de dévaster l’Asie.

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Dans le principe, une égale férocité se faisait remarquer chez les nations de race turque et mongole : le fanatisme d’un culte intolérant ne fit que renforcer les dispositions des unes au carnage et à la rapine, tandis que les mœurs sauvages et les habitudes turbulentes des autres s’effaçaient pour faire place à l’uniformité de la vie pastorale et contemplative, comme si l’influence énervante du climat de l’Hindoustan se fût communiquée à elles en même lemps que la religion paisible originaire de celle contrée. Il faut suivre dans les Recherches sur les langues tartares les progrès de cette double révolution. L’action du Samanéisme surtout fut remarquable. II y a des peuples qui lui doivent toute leur culture intellectuelle, depuis l'alphabet jusqu’à la métaphysique. Plusieurs siècles avant la conversion des Mongols, les missionnaires hindous avaient fait adopter leurs lettres et leurs croyances dans toute la Tartarie méridionale. KJiotan était alors comme la métropole du Bouddhisme ; elle entretenait avec l'Inde des rapports religieux, et les Samanéens des pays plus orientaux venaient y chercher des livres sacrés et de pieux enseignements. En écrivant YHistoire Je khotan, M. Rémusat se prépare un point de reconnaissance et de ralliement, qui lui servira à en déterminer d’autres lorsqu’il s’occupera de reconnaître la route que les doctrines indiennes ont suivie en se propageant.

A la Chine même, où tout est immuable, de graves innovations s’introduisirent avec la secte nouvelle; elles attaquèrent à la fois les mœurs, la philosophie et jusqu’à la langue. Cette langue, faite uniquement pour les yeux, dût se plier à représenter des consonnes et des voyelles pour exprimer les sons de certaines formules consacrées; cette philosophie toute rationnelle de Confucius, indifférente aux croyances parce quelle n’en enseignait aucune, fut forcée de s’occuper de dogmes et de Symboles; ces

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mœurs fondées sur l'ordre dont le modèle est dans l’univers, dont le principe est en nous, dont l’exemple est dans les traditions antiques, furent corrompues par la superstition. Les idées sur les incarnations, par exemple, n’ont été adoptées par les sectateurs de Lao Iseu que depuis l’introduction du Bouddhisme, et M. Rémusat a appuyé sur tant de preuves son opinion que la Chine avait dû recevoir de l’occident le dogme platonique de la Raison, de ÏUnité-trine, du souffle d’harmonie qui unit l’esprit à la matière, etc., quelle ne peut plus paraître paradoxale qu’à ceux qui ne seraient pas en étal d’en suivre l’examen.

Des particularités, en apparence inappréciables, enregistrées avec soin et ramenées par l’analyse à ce quelles ont de positif et d’essentiel , lui ont plus d’une fois servi à expliquer certains rapports, à constater des coïncidences qu’on n'avait pas soupçonnées, et qu’on regarde aujourd'hui comme incontestablement établies. Peut-être, s’il lui avait été permis de les suivre jusque dans leurs dernières conséquences, lui auraient-elles donné la clef de tous les problèmes qui se rattachent aux causes de la migration des peuples dans le nord de l’ancien continent et à l’état de l’Asie avant les conquêtes des Musulmans. Ces espérances que la mort a changées en regrets, n’était-on pas en droit de les concevoir lorsqu’on le voit, successivement, découvrir l'usage, à la Chine, sous le nom de langue Fan, d’un dialecte sanskrit particulier aux Bouddhistes; montrer la part que les Chinois ont prise, loin des frontières de leur patrie, à des événements antérieurs aux récits de leurs premières excursions dans la Tartarie; constater, dans l'Asie centrale, l’établissement de colonies hindoues qui aujourd’hui n’existent plus, et tout cela, presque à son début dans la carrière, au milieu même des tâtonnements d’une intelligence qui cherche à s’avancer, à travers les ténèbres, sur une route incopnue?

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Un écrit en sept chapitres sur la religion de Bouddha fut un de ses premiers essais. Alors ses recherches étaient loin d’avoir le degré de précision qu'il leur a donné depuis. Quelquefois il explique les faits avant de les avoir suffisamment établis; sa pensée y est souvent confuse, embarrassée, et cependant on y reconnaît déjà le germe de toutes les idées qui , dans les derniers temps de sa vie surtout, devaient recevoir des développements si considérables. Au reste, M. Rémusat, mécontent de ce qu'il avait fait, occupé d’un point de perfection qu’il apercevait et qu’il ne pouvait atteindre encore, jugea son travail avec une sévérité que l’on a trop rarement pour les premiers fruits de ses études, et le condamna A rester ignoré, dans un temps où il pouvait lui être utile d’attacher son nom à une production qui aurait fait la gloire d’un autre, mais qui ne suffisait pas à la sienne.

Cette sorte de timidité ou plutôt de réserve, cette attention presque religieuse à ne rien dire de hasardé, à ne rien omettre de certain, qu’on retrouve jusque dans les moindres notices de M. Rémusat, se fait surtout remarquer dans son Commentaire sur le Foë kouë ki , ainsi que dans tous ceux de ses ouvrages qui sont relatifs au Bouddhisme. Le terrain sur lequel il s’avance est si inégal et se dérobe si facilement sous les pieds, que, pour mieux assurer ses pas, il les calcule tous. Averti par l’exemple de ceux qui l’ont précédé, il est continuellement sur ses gardes, dans la crainte d’ètre entraîné comme eux, ou de s’égarer à leur suite. Hardi dans ses vues, mais observateur exact, timide mênie quand il faut juger, quelquefois, s’il ne dit pas tout, ce n’est pas qu’il ignore; il ne veut pas mettre en avant des connaissances d’un jour que des études assidues n’ont pas mûries, qu'une réflexion puissante n’a pas fécondées; et plus son autorité sera respectée et fera attendre de lui, plus il se croira obligé d'ètre consciencieux dans

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ses doutes, sévère dans ses déductions, réservé dans ses jugements. Jamais il ne consentira à sacrifier ni sa raison aux circonstances, ni sa conscience à ses intérêts, car ses intérêts, il les a tous placés dans les progrès de la science et dans la dignité du nom qu’il s’est acquis en la cultivant. Avec des principes littéraires aussi rigoureux, comment s’étonner qu’il ait laissé plusieurs ouvrages ébauchés, d’autres conçus à peine? Que l’on s’étonne bien plutôt de tous ceux qu'il a terminés, ou seulement entrepris, dans le court espace qu’il lui a été donné de vivre; que l’on admire la courageuse persévérance, l’infatigable activité de ce génie habile à recevoir toutes les impressions sans se laisser dominer par aucune , et dont les moindres productions se distinguent par des idées riches et brillantes autant que grandes et fécondes! Qui a recueilli son héritage? quel confident de ses études, quel dépositaire de ses pensées nous conduira au but qu’il allait atteindre, ou nous révélera tout ce qu’il aurait ajouté à nos connaissances si sa carrière se fût prolongée quelques annéès encore? M. Rémusat a succombé au moment de nous faire profiter de toutes les richesses qu’il avait acquises et de réaliser enfin un avenir qu’il avait établi sur les bases les plus solides. Il a été frappé à quarante-quatre ans, dans toute la force de son âge, de son savoir, de son talent, en se mettant à peine à l’œuvre pour lier le faisceau de ses recherches et exécuter tant de travaux médités en silence, et qui sont restés ou inédits ou inachevés.

Un des pliis regrettables, parmi ces derniers, est sans contredit ce recueil , composé par ordre et sous les yeux même de Khian loung, où les mots et les phrases relatifs au culte de Bouddha sont transcrits et interprétés dans les cinq principaux idiomes de l’Asie orientale. Il en avait achevé la traduction en 1812. Il se contenta de nous foire connaître alors pr une

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simple notice le haut intérêt d’une synonymie qui permettait de pénétrer le sens des termes mystiques, des expressions collectives, figurées ou techniques que l'usage religieux a consacré, et de concilier, sans se perdre en de vaines conjectures, les notions contenues dans les livres indiens, dans ceux des Chinois et des Tarlares. Pour rendre et cette concordance plus utile et les rapprochements plus faciles, son dessein était de rechercher la cause des différences que l’on remarque, sur plusieurs points essentiels, entre la classification suivie dans le Vocabulaire pentaglotte, et celle qui est en usage dans les livres sanscrits; d’étudier les altérations que les termes originaux avaient pu subir, soit dans leur sens, soit dans leur orthographe; de joindre enfin aux noms propres, et à chacun des autres mots exprimant des idées morales, mythologiques et philosophiques, des explications sur le rôle assigné aux uns dans l’histoire, aux autres dans le dogme. Tel était l’objet du commentaire qu’il préparait de concert avec M. Eugène Burnoüf, et qui, par la réunion de leur savoir et de leurs efforts, Nerait devenu un traité complet de la religion de Bouddha.

Encore n’eùt-ce été là qu’un des moindres résultats de ce grand travail. Obligés de rapprocher chaque mot des équivalents qui lui étaient attribués, de confronter toutes les interprétations, de se rendre compte des plus légères différences et de mettre continuellement en présence les traditions des Bouddhistes de tous les pays, les auteurs arrivaient, par un parallélisme constant et rigoureux, à constater, d’une part, à quel dialecte de l’Inde appartiennent les textes d’après lesquels les livres de Bouddha ont été rédigés ou traduits, à la Chine, au Tibet , chez les Tarlares; de l’autre, si tous l’ont été directement sur les originaux, et si quelques-uns de ces derniers, perdus dans leur

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forme authentique et primitive, n'ont pas été refaits après coup sur des copies étrangères, et existent encore, purs de toute interpolation, sans altération ni mélange. Il eût été facile de décider alors si la langue Fan, qui fait la base du dictionnaire pentaglotte, était commune aux Brahmanes et aux Bouddhistes, ou seulement propre à ceux-ci. M. Rémusat inclinait vers ce dernier sentiment, et cette question qu'il a le premier soulevée, dans son Mémoire sur ï étude des langues étrangères chez les Chinois ( 1 8 1 1 ) , a exercé à plusieurs reprises sa sagacité. Les différences que les mots Fan présentent dans certaines formes, dans quelques racines même, avec le sanscrit le plus ancien, et qui semblent être soumises aux lois de l’analogie et à une marche régulière, lui avaient fait supposer que ces mots constituaient une langue à part, autre que celle des Védas, probablement Je pâli, et que c’était là cet idiome sacré que les Bouddhistes propagèrent partout où ils s'établirent lors de leur grande émigration. Sans doute ces différences ne sont pas toutes dues à une intention systématique; la difficulté est de démêler les modifications que l’on doit considérer comme caractéristiques , de celles qui sont purement accidentelles. Dans les originaux palis, les mots se distinguent suffisamment de ceux qui leur correspondent en sanscrit; mais on comprend que cette distinction soit souvent insensible dans les transcriptions plus ou moins altérées que la langue chinoise permet de faire. Sous le nom de langue Fan, les Chinois auraient donc pu entendre également le sanscrit et le pâli : les livres qui leur sont venus par le nord auraient été dans la première de ces langues, et ceux qu’ils ont tirés du midi seraient écrits dans la seconde. Telle était, en dernière analyse, l'opinion de M. Rémusat. Aucune tradition n’inlirine cette hypothèse; le Foë Kouï: ki, au contraire, renferme quelques particularités qui

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la rendent plausible, sans cependant fournir les moyens d’atteindre une plus grande précision, et ce sujet réclamera longtemps encore de nouveaux éclaircissements.

Un discours sur la Hiérarchie Jamaïque, lu en 1 85 4 à l’Académie des Inscriptions, et une notice sur les trente-trois premiers patriarches de la religion de Bouddha, sont les deux seuls fragments qui nous restent d’un travail que son étendue aurait recommandé indépendamment du sujet qu’il était destiné à éclaircir. Le premier de ces deux morceaux est tout à la fois le plan et le résumé de l’ouvrage, le second est un échantillon de la manière dont il aurait été traité; l’un est la théorie, l’autre est l’application. La succession de tous les personnages qui ont paru dans le monde, pour y perpétuer la doctrine secrète, avec la double qualité de dieux et de pontifes, ramenée à une chronologie constante et régulière, est distribuée par M. Rémusat en trois séries se rapportant à autant d'époques principales, et comprenant : i° les anciens patriarches des Indes depuis Shàkya jusqu'à la translation du siège de la religion à la Chine, au v* siècle de notre ère; 20 les Maîtres de la Doctrine, dans les huit siècles qui suivirent : période de confusion et d’obscurité pendant laquelle la suprématie de ces héritiers de l'âme de Bouddha ne fut pas moins précaire et dépendante que ne l’était leur existence; 3° enfin, les grands lamas, depuis le premier qui fut revêtu de celle dignité, au xm* siècle, jusqu’à nos jours.

Il n’y avait pas un fait de quelque importance pour l’histoire de ces réformateurs qui ont converti l’Asie après avoir fui leur terre natale, qui ne trouvât sa place dans ce cadre si simple, et la sagacité, combinant et appréciant les indications de temps, de lieux, de personnes, que l’érudition avait recueillies et classées, établissait chronologiquement des dates et des successions auxquelles

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il ne manquait que ce degré de certitude pour être définitivement reconnues. Les historiens chinois, qui faisaient la base principale de cette chronologie, suppléaient au silence des monuments indiens, ou contrôlaient, par leur exactitude minutieuse, l’exagération des calculs de ces derniers, le vague de leurs énonciations^ l’incertitude de leurs souvenirs et la contrariété de leurs récits. La dissertation que j'ai citée sur les trente-trois premiers patriarches de la religion de Bouddha, quoique restreinte à un petit nombre de faits, privés eux-mêmes des développements propres à en faire ressortir la valeur, pourrait donner une idée de la méthode que M. Rémusat aurait suivie, si l'on n'avait, pour la mieux juger, les discussions que le Foi hoir u a fait naître, principalement en ce qui concerne 1ère bouddhique, pour éclaircir ce point fondamental, et jusqu'ici si incertain, de la chronologie asiatique.

Au reste, il serait difficile, pour tout autre que celui qui l'avait conçue, de faire apprécier fétendue et l'importance de cette histoire de la religion samanéenne, et les deux extraits que l'on en connaît sont, à cet égard, plus faits pour augmenter nos regrets que pour diminuer notre curiosité. Ils éveillent pour le sujet auquel ils s’appliquent un intérêt qui, au moment d’être satisfait, est resté indéfiniment suspendu. Ces notions précises sur l'époque et le lieu des principaux événements du Bouddhisme, ces détails exacts sur la chronologie et la géographie ancienne des contrées où ce culte a fleuri, que M. Rémusat avait rassemblés, il faudra une succession considérable de temps et d’efforts pour les réunir de nouveau; il faudra sa vaste connaissance de l'histoire et des langues de la plupart des nations de l’Asie, pour interroger toutes les traditions; il faudra sa pénétration ingénieuse, pour suppléer à l'insuffisance des témoignages, et

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son jugement ferme, pour ne s’écarter jamais des faits réels; il faudra enfin une philosophie aussi élevée <[ue la sienne pour tracer le tableau des communications religieuses établies entre tous les peuples de la haute Asie et de llfindoustan , modifiant les mœurs, perfectionnant les langues et apportant, avec des idées nouvelles, de nouveaux signes pour les exprimer. En attendant, ses recherches sur le Lamisme, sur l’époque de cette singulière institution et sur les variations quelle a subies, constituent seules une particularité neuve, importante, qui, si elle eût été connue plus tôt, aurait empêché de hasarder bien des idées sur diverses questions du Bouddhisme, et en particulier sur l’origine de cette théocratie, due à l’influence des sectes chrétiennes et fondée par les successeurs immédiats de Gengis-khan, aux lieux mêmes où le Gange prend sa source, dans ces hautes montagnes du Tibet, d'ou l’esprit de système s’est imaginé de faire descendre les premiers hommes avec leurs idiomes, leurs arts et leurs croyances.

Les Tibétains, protégés par les barrières dont la nature les a environnés, furent moins que leurs voisins exposés aux bouleversements de l’Asie, et ne prirent jamais une part très-active aux révolutions dont cette partie du globe a été le théâtre. Toutefois, pendant le règne de la dynastie des Tang (du vil* au commencement du x' siècle), ils sortirent de leurs limites en conquérants, firent à la Chine une guerre presque continuelle, et, les fleuves qui, au sud-est, s’échappent de leurs vallées, leur ouvrant une route vers l’Inde, ils s’étendirent de ce côté jusqu’à venir donner au golfe du Bengale le nom de mer du Tibet. Ils formaient alors un grand et puissant empire qui comprenait toute la petite Boukharie. Leur influence sur les pays qu’ils s’étaient soumis nous est presque inconnue; on sait seulement que ce fut au commencement de cette période de splendeur et

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de gloire que le Bouddhisme s’introduisit parmi eux. Repoussé d’abord par la masse de la nation, il finit par prévaloir, et les Lamas prirent une autorité qui alla en croissant jusqu'à l’époque de l’envahissement des Mongols, où elle se changea en une domination absolue. Dès lors ils ne tentèrent plus d’autres conquêtes que celles du prosélytisme, et la religion dont leur pays est devenu le centre a perpétué, en l’augmentant, l’influence qu’ils avaient acquise autrefois par les armes sur les autres Tartares. Cette influence était trop remarquable pour ne pas attirer l’attention de M. Rémusat, et ses recherches ont montré comment, en prenant des faits de six cents ans pour les traditions de trente siècles, on était arrivé à considérer les pâtres du Tibet comme les plus proches héritiers du peuple primitif. Cette antique civilisation si perfectionnée, dont on leur a attribué l’honneur, se réduit, tout bien examiné, aux notions les plus simples de morale et de littérature, qui leur ont été portées, à des époques historiquement connues et assez récentes, par des missionnaires hindous leurs premiers instituteurs.

En même temps qu’il substituait ainsi, par la connaissance précise des faits, un intérêt solide et durable à cet intérêt tout romanesque que des rêveries plus ou moins ingénieuses avaient fait naître; en même temps qu’il fermait pour toujours de ce côté l'accès aux opinions systématiques, M. Rémusat rassemblait les notions les plus propres à caractériser ces superstitions méridionales, dans lesquelles les Tibétains ont puisé, avec leurs idées religieuses, l’espèce de demi-civilisation qui eu a été le fruit. Tantôt il recherchera ce qu’il faut penser de la prodigieuse étendue attribuée par les Bouddhistes à quelques-uns de leurs livres sacrés, et nous fera connaître ceux de ces ouvrages qui existent réellement, ou ceux dont une imagination désordonnée

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a seulement supposé l’existence. Tantôt, quelques épithètes descriptives des qualités corporelles de Bouddha deviendront autant de traits qui, réunis, lui offriront l’ensemble de la physionomie de ce personnage et lui permettront de déterminer que la variété de l’espèce humaine avec laquelle elle a le plus de rapports est la race indienne. Combinaison aussi simple qu'ingénieuse, qui a renversé de fond en comble des hypothèses échafaudées sur une question futile en elle-même, mais d’où pendant un moment on a fait dépendre l’origine de la civilisation orientale, en prétendant que Bouddha était un nègre venu de l'Ethiopie dans l’Hindoustan; que ces deux pays avaient été peuplés par les mêmes hommes, qu’ils avaient suivi les mêmes usages, cultivé les mêmes arts et pratiqué le même culte. Ennemi de toute espèce de routine, M. Rémusat pensait qu’il n’y a pas en histoire de vérités indifférentes, ni de faits qu’il ne soit prudent d’éclaircir et de discuter, non pour révoquer, par une orgueilleuse présomption, l’expérience des siècles et le savoir des hommes, mais pour régler ses idées, fixer sa persuasion, se soustraire à l’empire des préjugés, afin de transmettre à la postérité l’héritage de ses prédécesseurs, accru de toutes les richesses que lui-même pourrait y ajouter.

En soumettant à une discussion nouvelle les explications que l'illustre auteur de fi Histoire des Huns a données de quelques points de la doctrine samanéenne, il n’a d’autre but que.de les compléter, de leur prêter des appuis plus solides et d’empêcher que la célébrité du savant ne contribue à perpétuer les erreurs qu’il a émises. Deguignes a eu l’honorable tort de devancer l’époque où les questions qu’il s'était proposé de traiter pouvaient être complètement éclaircies. Les moyens qu’il avait à sa disposition n’étant pas en rapport avec le but qu’il se pro-

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posait, il a été entraîné à des rapprochements que rien ne justifie, et il a laissé indécises la plupart des difficultés qu'il aurait fallu résoudre. Les progrès de l'étude comparée des langues et des institutions, une connaissance plus approfondie et plus complète des traditions asiatiques, tant de découvertes faites, depuis quelques années, dans le champ des antiquités indiennes, ont permis à M. Rémusat de réussir où Deguignes avait échoué. C’est ainsi que les sciences se perfectionnent en s’étendant. Un jour aussi la valeur des renseignements qu'il a recueillis pourra être diminuée, balancée, détruite même par de meilleures autorités; un jour d'autres découvertes, de nouveaux progrès pourront modifier certains résultats de ses recherches, sans pouvoir jamais changer l'opinion que tous ceux qui ont le droit d’en avoir une sur de tels sujets se sont formée, d’un ensemble de travaux ,si pénibles, accomplis avec tant d'application, de persévérance et de talent.

Au reste, l’écrit où il a consigné ses observations est moins une réfutation des idées de Deguignes qu’une explication des points fondamentaux de la religion samanéenne et en particulier de cette triade suprême, de celle unité-trine, qui est la base de la croyance de tous les peuples bouddhistes. Bpuddha, la Loi, le Clergé, voilà les trois causes desquelles tout provient, auxquelles tout retourne, sur lesquelles tout s’appuie. Ce sont trois Etres précieux, ou plutôt trois représentations d’un même être, Y Intelligence absolue, se manifestant par la Parole, et dans la Multiplicité. Cette double interprétation des mêmes mots appliqués à la fois aux abstractions les plus élevées et à des objets purement matériels fait voir comment, en dégageant le sens philosophique et moral de chaque article de foi des voiles qui l’enveloppent, on peut parvenir à résoudre toutes les difficultés que présente la

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distinction des deux doctrines. C’est un pas important dans l’intelligence de ce langage mystique et figuré, inventé par des esprits contemplatifs, comme étant le plus en harmonie avec le degré d'abstraction auquel tous les saints aspirent, l'anéantissement du corps par l’exaltation de la pensée s’égarant à méditer sur des matières où la raison humaine est éternellement condamnée à l’ignorance et à la confusion.

Cette première donnée n'a pas seulement de l’importance pour l'appréciation de l’ensemble du système bouddhique; elle en acquiert encore par les notions nouvelles quelle répand et par les résultats inattendus auxquels elle conduit. Elle fait voir, par exemple, qu’il n’existe aucune différence essentielle entre les opinions des sectaires du Népal, du Tibet et de la Chine, relativement aux principes de la doctrine ésotérique, et l’on peut en conclure que la religion samanéenne reconnaît l’existence d’un. Dieu suprême, unique et trine tout à la fois; d’un être distinct du monde qu’il a formé et de la matière qu'il a produite; en un mol, d’un Bouddha premier principe, auquel un certain nombre d’êtres sanctifiés ont pu s’assimiler complètement, car, par la pratique des vertus, la prière et l’extase, on rentre dans le sein de la divinité, dont tous les êtres sont sortis par émanation, et l’on s’identifie de nouveau avec elle. Il y a loin de là à cette doctrine du vide et du néant sur laquelle sont dirigés les reproches d’extravagance adressés aux Bouddhistes. Celte notion de l’esprit distinct de la matière, opposé même à la matière par sa nature supérieure, qui a remplacé, dans presque toutes les contrées tant en deçà qu’au delà du Gange, la superstition des dragons et des serpents, constitue un système religieux qui n’est au-dessous d’aucun autre sous le rapport de l’élévation de l’esprit et de la force intellectuelle qu’il faut pour le concevoir. Les Bouddhistes

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ne se séparèrent des Brahmanes que pour unifier en quelque sorte davantage la divinité, ou, si l'on veut, pour en rendre l’idée aussi peu complexe que possible. Ils la distinguèrent absolument de toutes les autres intelligences ou pures ou purifiées, d'origine divine ou humaine, et pour montrer qu’on ne devait voir en elle que la substance par excellence, sans qualités comme sans relations, ils lui donnèrent le nom de vide , de néant : dénomination insuffisante, imparfaite, comme toutes celles que l’on applique à des causes qui ne sauraient recevoir de nom, mais qui avait à leurs yeux l’avantage d’entraîner la négation d attributs matériels tels que la corporéité et l’étendue. On viendrait difficilement à hout de persuader aux hommes de renoncer, non -seulement aux jouissances des sens, mais même aux plaisirs du cœur et de l'esprit , si l’on ne parvenait d’abord à leur faire envisager l'univers comme un néant, nos rapports avec les objets extérieurs comme autant d’illusions, et notre existence comme un rêve. Avec une pareille croyance, on conçoit qu’en écartant de sa pensée toute distraction, toute sensation, toute idée, pour s'abîmer dans la contemplation de Dieu, il n’y ait aucun quiétiste qui ne puisse prétendre 4 devenir Dieu lui-même. Leur vie consiste à faire tout, ou plutôt à ne rien faire, pour atteindre ce but, et la mort n'est à leurs yeux qu’une apothéose. Mais l’éternité n’est attribuée qu’aux seuls Bouddhas, cl quand on dit qu’un être est devenu Bouddha, on entend, non pas qu'il est allé grossir le nombre des puissances fantastiques qui remplissent les divers étages célestes, mais qu’il a atteint le degré de sainteté nécessaire pour être de nouveau confondu avec l’Intelligence infinie dont tout émane. M. Rémusat n’était pas éloigné de penser que Shâkya mouni, ou le Bouddha de l’âge actuel, est le seul type réel d'après lequel des personnages imaginaires ont été créés,

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pour être reportés, dans cette même qualité de Bouddhas, à différentes périodes mythologiques. Cette conjecture pourrait conduire à reconnaître si le dogme de la pluralité des Bouddhas et de leurs manifestations successives remonte au temps même de la fondation du Bouddhisme, et comment l’adoration de la divinité s’est trouvée peu à peu presque elfacée par le culte des saints.

Tous les êtres se trouvent donc placés à des distances plus ou moins grandes de l’être primitif, de l'absolu, avec plus ou moins de disposition à s’ en rapprocher, ou, pour parler le langage des Bouddhistes, à traverser le fleuve de la vie et de la mort pour gagner le rivage opposé. En passant de l’autre côté du fleuve, lame est affranchie de ce qui altérait sa nature; elle sort de cet état secondaire et accidentel où l’illusion, modifiée de mille manières, avait produit la dépendance, la variation, la durée, l’individualité, et les rapports qui en découlent, les pensées, les sentiments, les passions. Indestructible de sa nature, 1 extinction est le but auquel elle doit tendre; la méditation est le moyen d'y arriver. Les différents degrés d'éloignement qui l'en séparent sont désignés, dans la doctrino extérieure, par différents étages de mondes et de deux superposés, ainsi que par les phases de la transmigration, depuis les brutes jusqu’aux génies. On verra dans le FoË kouë xi , que les hommes purifiés, tels que lesdrAans, que les incarnations du premier et du second ordre, nommées Bouddhas et Bodhisattivas , non plus que les Divas, classe d'êtres que les Bouddhistes ont retenue du culte brahmanique, ne sont nullement des dieux, suivant le sens attaché à ce mot dans les mythologies de l’Occident, mais seulement des «âmes engagées et plus ou moins avancées dans la route de la perfection. Cette distinction, jusqu’ici mal établie ou confusément entrevue, n’est

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pas la particularité la moins curieuse ni la moins importante du Bouddhisme : elle lie la doctrine secréte à la croyance vulgaire; et dans l’appréciation que l'on veut faire de l’une ou de l’autre, il est essentiel de ne pas perdre de vue, que les dieux quelles reconnaissent sont astreints à la nécessité de naître et de mourir et à perdre leurs avantages par le péché. Ils sont doués d'une grande puissance, et cependant limités dans leur pouvoir; quelque longue que soit la durée de leur vie, des signes de décadence viennent en marquer le tenue; enfin des facultés surnaturelles les rendent supérieurs aux hommes, mais ceux-ci peuvent les égaler, les surpasser même en s’affranchissant, par divers moyens que la religion indique, des conditions d’existence auxquelles restent soumis tous ceux qui habitent l’enceinte des trois mondes.

Des puissances imaginaires sont groupées, par millions et milliards, dans l’espace que la vue de l’homme peut embrasser de la terre au ciel, et dans les divers étages d’univers superposés dont la perception de la pensée la plus puissante ne saurait concevoir le nombre. La place quelles y occupent, le rôle quelles y jouent, sont déterminés par des degrés correspondants de perfection morale et intellectuelle, et la durée de leur vie est proportionnée à leur rang dans la hiérarchie mythologique. Les conceptions fantastiques sur lesquelles celte hiérarchie est établie ne manquent parfois ni de grandeur, ni de magnificence, et on ne peut y méconnaître, au fond, l’idée, bien détenninée, fortement conçue et vivement recommandée, de la production de toutes choses par un être primordial et absolu. D’innombrables mondes jaillissent en tous sens et dans un espace incommensurable, du sein de cette substance divine, et les auteurs des légendes ne se lassent pas d’entasser les plus folles exagérations pour rehausser encore cette idée. Toujours préoccupés de l’infini et toujours

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renouvelant les plus vains efforts pour le saisir, ils ont tenté de lui donner une apparence de précision, en employant des nombres définis dans des matières où il est absurde d’essayer un mode quelconque d'évaluation. Pour supputer les distances qui séparent les parties de l'univers, la quantité d’êtres qui les habitent, la durée qui leur est assignée, les périodes dans lesquelles elles se forment, subsistent et se détruisent, on sait qu’ils ont inventé un système de numération où les nombres, se multipliant toujours dans une progression décuple, finissent par former une somme indiciblement indicible, pour me seo ir d’une de leurs expressions, et où l'unité suivie de quatre ou cinq millions de zéros n’est encore qu’un chiffre modeste. Certes, rien n’est plus extravagant que cet appareil numérique; mais les absurdités d'un certain genre sont elles-mêmes des faits assez curieux, en ce qu’elles aident à connaître l’imagination des hommes qui les inventent et la tournure d’esprit de ceux qui les adoptent. On ne saurait nier que les Bouddhistes n'aient appliqué avec succès ces égarements arithmétiques, soit pour soutenir leur pensée dans la contemplation de l'infini en temps et en espace, soit pour écarter les idées que l'on se forme, d’après le témoignage des sens, des limites apparentes de la création. Toute leur cosmogonie repose évidemment sur la doctrine d’un seul être auquel tout est ramené par l’action successive et réciproque .de deux principes, savoir : l’intelligence suprême et l’ignorance ou l’erreur; en d’autres termes, l’esprit et la matière. Mais ce qui u'a encore été remarqué que par M. Rémusat, c'est que, dans ce dualisme, l’univers et ses parties, une fois formés, se développent, prennent leur accroissement et leur configuration, se maintiennent, s'altèrent et se détruisent, par une sorte d’action interne et spontanée, sans aucune intervention de la part du premier principe. Les erreurs, les passions et les vices

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circonscrivent, bornent et étendent les opérations du inonde phénoménal; sa durée est subordonnée à la moralité des actions des êtres vivants, laquelle prolonge leur existence individuelle ou les réunit finalement à la substance universelle. Tous les mondes, est-il dit dans un des livres bouddhiques les plus célèbres, tous les mondes sont formés de la force et par la vertu des actes des êtres vivants. Formés, ils se détruisent; détruits, ils se reforment; leur commencement et leur fin se succèdent sans interruption. Cela est inimaginable!

Ce que les Bouddhistes pensent de la formation, de l’étendue, des vicissitudes et de la durée de l'univers; les procédés numériques aux proportions desquels ils ont voulu tout réduire, et dont l’énormité est moins propre à satisfaire l’imagination qu’à l'accabler; enfin , tout ce qu’il y a d'essentiel dans leur manière d’envisager, soit la nature matérielle en elle-même, soit l’ordre et la position relative de scs parties, se trouve exposé, commenté, apprécié par M. Rémusat, dans son Essai sur la cosmoif rapide et la cosmogonie des Bouddhistes ; travail précieux, dont il ne faut pas juger l’importance par l’étendue, et dans lequel l’auteur a rapproché, avec autant de finesse que de profondeur, de précision que de lucidité, l’idolâtrie bouddhique du système philosophique qui y est lié, tel que- le lui avait fait concevoir une étude assidue des livres de cette religion dont nôus possédons des versions chinoises. Cet écrit est le dernier qu’il ait publié. Si la manière dont il a interprété, analysé les abstractions et les écarts auxquels l’abus de méditations sans objet a pu conduire les disciples de Bouddha, fesl faite pour donner la plus haute idée de l’étendue de ses connaissances, de la portée de son jugement, de la justesse de son esprit, la cause qui l’a déterminé à traiter un sujet aussi épineux nous inspire, avec un nouvel intérêt pour sa per-

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sonne, plus de vénération pour sa mémoire. Frappé par la mort de sa mère dans la plus chère de ses affections, il essaya dé se soustraire à ce découragement de toutes choses, à ce dépérissement intellectuel qu’entraîne le chagrin, en cherchant dans un travail obstiné un refuge contre la douleur. L'étude du Bouddhisme et de ses mythes étranges, de sa métaphysique incohérente et de son langage énigmatique, lui parut offrir assez de difficultés pour aiguiser son intérêt, enchaîner sa pensée, ou du moins pour la détourner de l’objet de ses regrets. 11 s’imposa la tâche de ramener à des énoncés rationnels ces idées dont un mysticisme exalté par la vie contemplative avait produit toute l'exagération; et après l’avoir si admirablement accomplie, cet homme d’un esprit si sage, d'une raison si saine, d’une mémoire si heureuse, d’un savoir si varié et si exact, n’opposant plus que d’impuissantes distractions aux sentiments qui l’accablaient, succomba, victime tout à la fois de sa douleur et des efforts qu'il avait faits pour en triompher.

Le Commentaire sur le Foé K ouf: ki peut être considéré comme le complément de tous les travaux que je viens d'essayer de résumer. On y trouve réunis, rapprochés en un seul corps, sur les croyances bouddhiques, sur l’histoire et la géographie des contrées où elles ont fleuri, uhe foule de documents épars dans les livres chinois; il ajoute de nouveaux faits à ceux que l’on connaissait déjà, il en rectifie quelques-uns, en éclaircit d’autres, et soulève des questions qui, discutées pour la première fois, n’ont pu être toutes suffisamment approfondies, mais dont le plus grand nombre paraissent avoir été résolues d’une manière positive. S’il était intéressant de débarrasser en quelque sorte le Bouddhisme des langes dont la superstition l’a enveloppé, et de

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ramener à leur sens moral, métaphysique, cosmogonique même, ses symboles, ses allégories, ses expressions figurées; s’il importait d’étudier les fastes de cette religion célèbre, sous le rapport de son influence sur l'étal social des peuples qui l’ont adoptée, il n'était ni moins curieux, ni moins important de marquer son itinéraire, de reconnaître la route quelle a suivie et l'ordre dans lequel les habitants de la haute. Asie en ont eu connaissance. Née dans le nord de l'Inde, mille ans environ avant notre ère, elle y régna pendant plusieurs siècles à côté du Brahmanisme, qui, ayant fini par prévaloir, anéantit la secte rivale. Alors ces Hindous sans castes, expulsés de leur pays natal, se dispersèrent dans toutes les directions, portant leur idolâtrie contemplative chez vingt nations, civilisant les unes, pacifiant les autres, modifiant, altérant les mœurs, les institutions, les langues de toutes, et arrêtant chez quelques-unes le développement entier des facultés humaines, en substituant aux vertus mâles et vigoureuses qui l'amènent, le dogme de l'inaction philosophique dans ses principes les plus énervants.

Il y a trois phases remarquables, trois époques principales dans l’histoire de celte propagation. Après la mort de Bouddha, quatre grandes missions se répandent dans les contrées limitrophes de l’Hindoustan; la foi s'établit dans la Perse orientale; les habitants des royaumes de Kachemir et de kandahar la reçoivent et l’introduisent à Ceylan : c’est la première époque. Là les doctrines saintes obtiennent comme une nouvelle révélation ; les croyances sont ravivées [>ar les pompes du culte, par la ferveur des prédications; des apôtres zélés vont les porter sur le continent, les uns dans l’Inde en deçà du Gange, à Ava, à Siam, chez les Birmans; les autres dans la Bactriane, dans la petite Boukharie, à la Chine, en Corée et jusqu'au Japon; ils couvrent de monuments

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religieux les contrées qu'ils parcourent, et consacrent le souvenir de leur mission en laissant partout sur leur passage la foi, la langue, les institutions indiennes : c’est la seconde époque. La troisième est celle du Lamisme, ou du Bouddhisme réformé. Au commencement du v” siècle, le Sainanéisme, qui est le Bouddhisme primitif, avait déjà pénétré dans le Tibet, sans avoir pu s'y maintenir; deux cents ans plus tard, il y était la religion dominante. Dès ce moment, les fréquentes incursions des Tartares dans la partie septentrionale de la Chine, le succès des armes des peuples de race tongouse à l’occident du Chen si, au Tibet et dans tous les pays qui avoisinent la mer Bleue jusqu'à khotan, deviennent un moyen de propagation que les sectateurs de Bouddha mettent à profit avec autant d’adresse que de succès.

La Description des royaumes bouddhiques, qui est l’objet de la présente publication, se rapporte à la moitié de la seconde période. Dans plusieurs autres écrits, M. Rémusat s’était attaché à faire voir que les Chinois, qui ont su faire le tour de l’Asie longtemps avant que nous eussions doublé le cap de Bonne-Espérance, n’étaient pas aussi ignorants en géographie positive qu’on est généralement disposé à le croire. Des textes nombreux prouvent, d’une manière incontestable, la part qu’ils ont prise, deux cents ans avant notre ère, aux événements et au commerce de l’Asie occidentale. Depuis lors ils ne cessèrent plus d’entretenir des relations amicales ou hostiles, commerciales ou politiques, avec les habitants de ces deux lignes de villes qui semblent tracer, au travers de la Tarlarie, le chemin de la Chine à la Perse. Dans le siècle qui précéda la naissance de .1. C., ils cherchaient à contracter alliance avec les rois de la Bactriane, et plus lard, les derniers membres de la famille des Sassanides, renversés en Perse par les Arabes, venaient se réfugier auprès de l’empereur Taï

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tsoung. Les Chinois prolitèrenl de tous ces événements pour acquérir la connaissance des lieux qui en ont été le théâtre; niais c’est surtout aux communications religieuses établies et entretenues par le Bouddhisme qu’ils doivent les renseignements les plus précieux qu’ils ont recueillis sur les peuples étrangers. Jamais ni l’ambition des conquêtes, ni l’appât du gain ne les ont conduits dans des contrées aussi éloignées que celles où le zèle du prosélytisme a pénétré, et ce n’est pas sans une admiration mêlée d’étonnement qu’on voit d’humbles religieux traverser les fleuves et les mers qui avaient arrêté des armées, franchir des déserts et des montagnes dans lesquels aucune caravane n’avait osé s'engager, hraver des périls, surmonter, des obstacles qui avaient vaincu la volonté toute-puissante des empereurs, les uns pour répandre au loin la croyance à laquelle ils étaient attachés, d'autres pour en aller vérifier les principes dans les contrées qui lui avaient donné naissance, et pour visiter les lieux que consacraient les actes de la vie du fondateur de leur religion.

La plus ancienne de ces entreprises religieuses dont l’histoire ail gardé le souvenir est celle du voyage de Lao tseu, en Occident, au \ i' siècle, avant notre ère. Quelque opinion qu’on puisse avoir sur l’authenticité de cette tradition, et bien que les circonstances qu’elle rapporte ne méritent pas toutes une égale confiance, il est hors de doute qu’il y a eu, à des époques très-reculées, une sorte de réciprocité dans l’importation, à la Chine, des dogmes de Bouddha, et dans la propagation, hors de ce pays, des préceptes de Lao tseu. 11 résulte de plusieurs passages du-FoË KOl)Ë Kl, que la secte philosophique qui reconnaît ce dernier personnage pour son fondateur était, au commencement du v' siècle de notre ère, très-anciennement répandue déjà dans les contrées situées à l’ouest et au sud-ouest de la Chine et

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