‹ Foi et patrie: Discours pronouncés pendant le siege de ParisChapitre 47 sur 56 · JÉS · texte numérisé non relu

JÉS

jamais laisser le peuple satisfait du présent et à porter ses regards sur l'avenir Messianique qui seul réalisera son infatigable espérance. Eh bien, il résiste à toutes ces lumières, il tourne en dissolution toutes ces grâces. La loi, il Tamoindrit et l'abaisse, et à son tour elle l'endort dans une fausse sécurité, au lieu d'être pour lui un pressant aiguillon. La prophétie, dénaturée par ses rêves charnels, ne fait qu'exalter son orgueil. Son culte, plein de majestueux symboles, se pétrifie en un formalisme étroit et sans vie. L'histoire, avec ses déceptions cruelles, ne lui enseigne ni l'humilité, ni le retour à Dieu... Le Christ paraît; il descend sur cette terre de Judée qui contemple sa gloire ; il parle sur la pente de ses montagnes ou sur le bord de ses lacs comme nul homme ne parla ; il y accomplit des œuvres que nul autre na faites; il y brille de cette sainteté sans tache qui est comme le vêtement transparent de sa divinité Mais les siens ne l'ont point reçu.,.,. Les

Israélites entrent dans une lutte, sourde d'abord, puis ouverte avec celui qui leur apporte la paix; ils ferment peu à peu leurs cœurs à cetle vérité vivante, ils préfèrent leurs ténèbres à cette pure lumière, et s'enfonçant dans une incrédulité et une haine croissantes, ils rejettent enfin le Christ, et avec lui le

salut et la vie I... Oh! voyez-vous Jésus suivant dans le secret des cœurs le progrès de cet endurcissement et son terme nécessaire, la ruine! Le voyezvous contemplant la suprême catastrophe de Jéru* salem et ne pouvant l'empêcher, malgré toutes ses compassions, car ce sont ses compassions mêmes que Jérusalem rejette, comme un malheureux englouti par les flots repousserait la main qui lui est tendue et périrait sous Tœil désolé deson libérateur! Comprenez-vous maintenant toute Tamertume des larmes de Jésus? comprenez-vous tout ce qu'il y a d'incompréhensible douleur dans cette parole: Oh! $i iù eusses connu^ au moins en ce jour qui fesi donné^ les choses qui apparliennenl à ta pato?.^.. Mais maintenant elles sont cachées a tes yeux!

Revenons à nous-mêmes, mes frères. En présence des grands événements qui s'accomplissent, le chrétien se recueille pour écouter la voix de Dieu. De la scène bruyante et agitée du monde extérieur, il porte ses regards sur le monde intérieur et se demande si ce n'est pas là qu'il faut chercher les causes secrètes des bouleversements dont il est témoin. Or quand il considère soit en lui, soit au-

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tour de lui, l'état général des âmes, y voit-il régner l'ordre, la justice, l'harmonie, le bien, la volonté de Dieu ? Et n'entend-il pas la voix attristée de Jésus- Christ dire à cette génération : Oh ! si tu eusses connu les clieses qui appartiennent à ta paix /...

Ces choses qui appartiennent h notre paix, ne sont-elles pas pour nous comme pour Israël, et avec une évidence plus pressante encore, celles qui se résument dans ce grand mot : l'Évangile, dans ce grand nom : Jésus-Christ? Recevoir l'Évangile, recevoir Jésus-Christ, n'est-ce pas, après une expérience de dix-huit siècles, la paix de nos âmes, la paix de nos familles, la paix de notre peuple? Que lui manquerait-il à ce peuple, s'il connaissait l'Évangile, s'il connaissait Jésus-Christ?... Mais regardez où nous en sommes, avec tous nos signes extérieurs de christianisme. Quelle incrédulité, quel scepticisme, quelle ignorance, quelle indifférence, quel athéisme pratique I Dieu et le ciel, ces réalités que le Christ rend vivantes, semblent se voiler et disparaître, et les âmes se courbent vers la terre. Où Dieu ne règne plus, le monde règne avec ses convoitises; où les instincts supérieurs s'affaiblissent, les instincts inférieurs se renforcent, et l'homme s'asservit de plus en plus, à des degrés divers et sous

des formes diverses, au culte de Tégoïsme et des intérêts matériels. De là, dans la vie publique, la faiblesse des convictions, la frayeur des responsa* bilités et des initiatives, Tacceptation docile du fait accompli, le désintéressement des grands devoirs patriotiques et du bien général, l'abdication insouciante aux mains du pouvoir qu'on sait bien critiquer mais non contrôler sérieusement, et auquel on laisse tout faire, pourvu qu'il garantisse notre repos, nos positions et nos biens; et avec cela, une prodigieuse infatuation de nous-mêmes, une illusion permanente sur notre force nationale, un dédain de l'étranger qui n'est égalé que par notre ignorance. D'autre part, dans les mœurs privées, un relâchement qui frappe l'observateur le moins sévère. Où est l'antique simplicité? où est l'antique bonne foi? où est l'antique pudeur? Le sentiment du devoir s'afTaiblit, la conscience est molle et complaisante, les vertus de famille sont rares, les habitudes sobres et laborieuses se perdent, chacun veut gagner et jouir, la soif du luxe et du bien-être s'empare de toutes les âmes ; et la corruption à laquelle notre siècle offre des facilités inconnues, la corruption excitée par la littérature, par les arts, par les spectacles, va se propageant dans les pro-

vincesles plus reculées, et atteint dans les grandes villes, dans notre capitale surtout, ces proportions colossales qui appellent un jour ou l'autre, sur un pays les jugements de Uieu !

Si ce jour ne venait pas, mes frères, si à certains moments de l'histoire, la puissance du mal n'apparaissait pas comme une puissance de malédiction, il n'y aurait point de limite à ses ravages et la perte

morale d'une nation serait irréparable Mais

tout-à-coup Dieu se lève pour juger la terre. Il dit aux péchés des princes et aux péchés des peuples, aux péchés des familles et aux péchés des individus : portez vos fruits amers... et ils les portent, et nous somme forcés de les savourer. Un fléau se déchaîne, la guerre, le plus terrible de tous parce qu'ici l'homme châtie l'homme avec tout l'acharnement de ses passions, avec toutes les ressources de son génie. Alors la fiction d'une fraternité universelle se dissipe en un instant, la civilisation la plus brillante se tourne en sanglante barbarie^ le vice d'une politique énervante se révèle soudain, une grande nation se cherche elle-même et ne se trouve plus, l'édifice d'une prospérité factice s'écroule, la richesse tant convoitée fait place à une ruine rapide, le bien-être tant recherché se change en souffrance.

et Babylone assoupie dans l'ivresse du plaisir se réveille dans le sang !

Humilions-nous donc sùus la puissante main de Dieu et reconnaissons que dans ces campagnes ravagées, dans ces récoltes anéanties, dans ces villes assiégées, dans ces armées jonchant le sol, ou emmenées prisonnières, dans ces désastres consommés et dans ceux qui nous menacent encore, c'est Dieu qui frappe et qui châtie les péchés de notre politique, les péchés de notre littérature, les péchés de notre civilisation, les péchés de nos riches et de nos pauvres, les péchés de notre peuple, les péchés de nos Églises.... oui, les péchés de nos Églises, car nous tous qui avons une foi au cœur, nous n'avons pas été h la hauteur des devoirs qu'elle créait pour nous : nous n'avons pas été le sel de la terre^ la lumière du mande; nous avons été plus ou moins les complices de l'iniquité générale, si ce n'est par une participalion directe, du moins par une participation indirecte, par (( celte faiblesse du bien (une voix austère l'a dit au milieu de nous) plus redoutable que la puissance du max » ! Ne nous distinguons donc pas de notre peuple humilié et châtié, mais plutôt mettonsnous à sa tète, pour jeter avec lui, du fond de l'abîme, ce cri delà détresse humaine à la pitié céleste

«0 Dieu, nous avons péché! Dieu aie pitié de nous ! » • •

Et II aura pitié de nous, mes frères I Âh I malgré toutes nos misères, nous espérons que nous n'avons pas encore atteint ce degré d'endurcissement qui précède la ruine irréparable. Non, nous n'avons pas définitivement rejeté l'Évangile, nous n'avons pas repoussé, nous ne voulons pas repousser Jésus- Christ. Non, nous ne voulons pas méconnaître le jour de notre Visitation. iVoit, les choses qui appariiennenl à notre paix ne sont point cachées à nos yeux. Elles nous apparaissent, au contraire, avec plus de puissance que jamais à la lueur de ce terrible orage !

France! chère et belle patrie, aujourd'hui voilée de deuil, tu peux être éprouvée, mais le Dieu des miséricordes ne saurait t'anéantir. Tes ennemis peuvent se réjouir de ton abaissement, mais ils ne verront pas ta ruine. Terre des saint Louis et des saint Bernard, des Calvin et des Coligny, des Vincent de Paule et des Pascal, toi qui as été arrosée par le sang des martyrs des premiers siècles et par le sang des martyrs delà Réforme, toi qui comptes encore, sous des noms divers, tant de chrétiens fervents, tant d'âmes vaillantes, tu ne peux être effacée du rang des

grands peuples, car il est encore là-haut des compassions pour toi, à cause des pères. Ouvre ton sein fécond aux semences de la Parole étqrnelle ; et si tu consens à associer dans tes destinées ces deux mots France et Evangile^ ne crains point I Tu pourras te relever dans ta dignité, car tu auras recouvré le secret d'unir à tes dons brillants, à tes qualités chevaleresques, à ton charme expansif, les efforts virils et les mâles vertus qui font les grands peuples. Alors, t'appuyant sur la double force de ton génie national et de tes fermes croyances, tu poursuivras à travers les siècles ta marche ascendante; tu reprendras parmi les nations ta place glorieuse, et, après avoir étonné le monde par la grandeur de tes revers, tu rétonneras par l'énergie de ton relèvement!

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