‹ Foi et patrie: Discours pronouncés pendant le siege de ParisChapitre 48 sur 56 · LE 25 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

LE 25 SEPTEMBRE

NOTE

Après le désastre de Sedan, rinvestissement de Paris était prévu ; mais personne n'aurait pu le croire ni si rapide, ni si rigoureux.

La capitale prenait de plus en plus l'aspect d'une immense place de guerre. Le corps du génie» sous la direction savante et dévouée du général de Ghabaud-Latour dont le nom est cher au protestantisme français, travaillait activement à mettre nos fortifications en état de défense et à les compléter par de nouveaux ouvrages. Les beaux arbres et les constructions de toute espèce qui s'élevaient dans la première zone de l'enceinte, tombaient sous les coups de la hache ou sous le marteau des démolisseurs. On voyait se presser à toutes les portes de

la ville, de longues files de voitures amenant des réfugiés de la banlieue, avec tout ce qu'ils avaient pu emporter de leurs demeures abandonnées à la hâte.

En môme temps des convois de troupes affluent dans nos murs. Le général Vinoy ramène, par une belle retraite, son corps d'armée intact. Cent mille mobiles nous sont envoyés de la province, pour renforcer leurs jeunes frères d'armes de Paris. Douze mille marins viennent occuper nos forts, dans lesquels ils se montreront des travailleurs infatigables et des pointeurs hors ligne. Une flotille de chaloupes canonnières sillonne la Seine. Des corps francs se forment avec une rapidité prodigieuse, tandis que la garde nationale, faisant appel à tous les citoyens valides, organise ses nombreux ba« taillons dont plusieurs réclameront bientôt l'honneur de quitter le rempart et de marcher à l'ennemi. On ne voit plus dans nos rues et sur nos^pro monades, que passage de troupes, exercices, manœuvres, campements, uniformes, drapeaux, matériel de guerre...

Il est un point de Paris où la foule se porte avec enthousîame, c'est l'angle de la place de la Concorde où s'élève la statue de Strasbourg. C'est là que, selon une parole éloquente, nos défenseurs viennent prendre leur héroïque mot d'ordre.

< Du haut de son socle, comme du. haut d'un autel, dit un brillant écrivain (1), la statue domine la foule prosternée... Sur sa couronne de créneaux, on à posé des

(4) Théophile Gautier.

couronnes de fleurs. Elle disparaît presque sous l'entassement des bouquets et des ex-voto patriotiques. Le soir, pareilles aux petits cierges que les âmes pieuses font brûler dans les églises devant la mère divine, des lanternes vénitiennes s'allument et jettent leurs reflets sur la statue impassible et sereine. Ses traits, d'une beauté ûère, ne trahissent par aucune contraction qu'elle a, enfoncés dans la poitrine, les sept glaives de douleur... Sur le piédestal se lisent des cris d'amour et d'admiration : des pièces devers, des stances sont écrites au crayon, et si l'art manque à ces poésies, le sentiment s'y trouve toujours. Devant le socle est w^ large registre ouvert et les noms s'y ajoutent aux noms. Le peuple français s'inscrit chez la ville de Strasbourg ; le volume, relié magnifiquement et blasonné aux armes de la glorieuse cité, sera offert à la grande martyre qui se dévoue pour l'honneur et le salut de la France. Jamais ville n'aura eu dans ses archives un plus glorieux livre d'or. »

Cependant l'ennemi s'approche de Paris, et il devient nécessaire pour le gouvernement de la défense nationale d'établir à Tours une délégation qui puisse communiquer avec la France entière. Les Prussiens se répandent comme une nuée dans les départements qui nous entourent. Le 8 septembre ils paraissent à Château-Thierry, le 11 à la Ferté, à Soissons, aux environs de Mcaux, le 12 à Nogent-sur-Seine et à Provins. Le 15 on apprend qu'ils ont tiré sur un train de voyageurs aux abords de

Chantilly. Le même jour leurs avant-gardes sont entre

Neuilly-sur-Marae et Creteil, et un détachement envoyé da fort de Gharenton échange quelques coups de feu avec elles. Le 16 ils sont à Étampes et à Juvisy, sur la ligne d'Orléans ; le 17 à Branoy et à Villeneuve-Saint- Georges sur la ligne de Lyon. En même temps on les signale dans les environs de Versailles, à Poissy et à Saint-Germain, et à une faible distance de Saint-Denis. Le cercle se resserre et va bientôt se fermer. Le 18 il est complet; le soir môme de ce jour les dernières lettres de province arrivaient à Paris ; des écritures aimées ne devaient plus passer sous nos yeux pendant de longs mois; toute communication avec le dehors était interrompue et une muraille d'airain nous séparait, pauvres prisonniers, du reste du monde.

Le 19 au matin eut lieu le premier combat sérieux livré sous les murs de Paris, autour de la hauteur de Ghâtillon, position importante au point de vue stratégique, où Ton avait improvisé des travaux de défense nécessairement insuffisants. La nouvelle de ce combat s'étant répandue dans Paris, une population nombreuse et douloureusement émue se pressait à la porte de Montrouge. C'est là que je vis pour la première fois arriver de pauvres blessés, dans des chars de paysans, ou portés sur des cacolets. Je ne puis dire quelle fut mon émotion en apercevant ces visages souffrants, ces membres recouverts à la hâte d'un premier pansement que déjà le sang traversait. La foule accueillait ces braves avec une touchante sympathie. On les entourait, on les questionnait avec bonté, on leur offrait à l'envi

des secours en argent, des vivres, des boissons rafraîchissantes... Bientôt après, un spectacle navrant nous attendait : c'était l'arrivée en désordre de nombreux fuyards qui parlaient du combat de Chàtillon comme d'une effroyable déroute, et qui se prétendaient trahis par leurs chefs, quand ils avaient déserté la bataille sans avoir ouvert leurs cartouchières et tiré un seul coup de fusil. Des gardes nationaux, indignés, les arrêtent, et plusieurs de ces lâches soldats sont traduits devant une cour martiale. Cet exemple déplorable n'avait heureusement pas^ trouvé beaucoup d'imitateurs, et, à. ce môme combat, les mobiles Bretons, qui voyaient le feu pour la première fois, s'étaient conduits avec la bravoure de troupes aguerries. Le général Ducrot lutta vaillamment toute la journée, et à 4 heures de l'après-midi, il opéra sa retraite en bon ordre sous la protection des forts, après avoir fait enclouer sous ses yeux tous les canons de la redoute qu'il était forcé d'abandonner.

Des démarches pacifiques se poursuivaient au milieu de ces opérations de guerre. M. Thiers était parti, depuis quelques jours, chargé d'une mission diplomatique auprès des principaux cabinets européens, et M. Jules Pavre, par une initiative pleine de courage et d'humanité, se rendit, après le combat de Chàtillon, au quartier général du roi de Prusse, où il eut avec M. de Bismark, au château de Ferrières, une entrevue mémorable dont nous parlerons plus au long dans la note suivante.

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