CHAPITRE VI 'GERME" ET ''FERMENT
La question philosophique de la portée du dogme en soi, qui est devenue si fort à la mode, ne peut faire oublier celle de l'origine et du développement de nos dogmes, tels quils nous sont donnés. Elles sont toutes deux, d'ailleurs, tellement solidaires, qu'on ne peut les résoudre que l'une par l'autre. C'est que le Dogme catholique présente un caractère fortement historique, contingent ; si Ton fait abstraction de ses notes tout à fait individuelles, ce n'est plus de lui qu'on parle, même in génère. Il consiste avant tout dans l'assertion d'un Fait, gros de révélations et de conséquences, le fait de l'activité divine de Jésus dans notre monde. Ce n'est donc pas en premier lieu une théorie -. Si nous sommes en
* Revue des sciences philosophiques et théologiques, ianxicr 1907,
* Nous n'oublions pas, en écrivant ceci, que l'affirmation d'un fait (sauf quand elle se borne à la constatation des phénomènes élémentaires de conscience) implique souvent l'usage subconscient ou implicite de quelque Weltanschauung. Mais nous employons ici, et dans tout cet article, le langage de l'observation positive et du sens commun, par rapport auxquels il serait tout à f^it oiseux d'insister sur la distinction qu'il y a entre
possession d'une synthèse dogmatique, cette synthèse ne se présente pas comme une interprétation du donné expérimental en fonction des idées de tel ou tel système technique, qui eût existé tout bâti, indépendamment du Fait constaté, et antérieurement à lui — par exemple des philosophies de Platon, d'Aristote ou de Philon. — Elle n'est qu'une traduction détaillée du Fait global en une langue qui peut bien emprunter quelques vocables à des systèmes préexistants, mais seulement après les avoir démarqués, autrement dit dégagés du sens scientifique plus ou moins discutable que leur donnait le système en question, pour ne leur laisser qu'une portée que j'appelle empirique, le sens de lien, analysé ou non, de raison explicative, trouvée ou non trouvée, de certains phénomènes constatés de tous ; ce n'est que dans cette signification usuelle des termes philosophiques, tels que substance, personne, nature, etc., que la société chrétienne a trouvé des analogies avec telle ou telle face du mystère divin. Mais, s'il en est ainsi, le Fait n'a pas été nécessairement tiré, par cette traduction, hors du domaine de l'expérience*. Alors, du moment qu'on admet la portée objective de l'expérience religieuse "^f la question de la valeur des
la « perception d'un fait » (laquelle n'implique que des jugements d'existence tout spontanés) et les « théories » ultérieures qui sont les explications réfléchies et techniques que la raison cherche à se procurer sur la base de ces premiers jugements.
* Peu importe que cette expérience soit surnaturelle dans son principe, cela ne change guère le mode d'observation.
* Car il va sans dire qu'il n'entre pas dans notre sujet de dis-
dogmes se pose ainsi : 1° le Fait a-t-il pu être dûment observé, dans des conditions suffisamment bonnes pour que les affirmations qui ont suivi, quoique dépassant les constatations historiques, ne doivent pas se heurter à une fin de non-recevoir du côté deshistoriens ? ^^ la « traduction » a-t-elle été bien faite, ou bien a-t-elle faussé le donné primitif en le combinant avec des idées systématiques hétérogènes à ce fait, et de valeur incertaine ? On le voit, la question est double ; mais c'est toujours une question de fait, et l'histoire, l'histoire seule, peut lui donner une réponse suffisante.
Tous les penseurs catholiques y répondent aujourd'hui par une métaphore qui s'appuie sur les enseignements classiques de Tertullienet de Vincent deLérins^ Ils disent d'une seule voix que l'enseignement de Jésus et des xVpôtres est le « germe » organique d'où notre synthèse dogmatique a lentement évolué. Image simple, commode, expressive, qui se rattache aux paraboles évangéliques de la semence et du grain de sénevé. Comment se fait il donc qu'un accord si parfait dans les mots, qui ferait croire le problème définitivement résolu, cache de si profondes divergences de
cuter avec ceu.x qui considèrent toute expérience spécifiquement religieuse comme illusoire. Qu'ils s'adressent à William James ou à d'autres philosophes.
* Les mots gramim, frutex, arbuscula, rami, frondes, germen. fîos, fruclus, se trouvent dans Tertulliex, De Virginibus velandis,l.C[v. ViNC. LiR., Commonit. 1,22-23, qui compare à un corps qui se développe le « Chrisîianae religionis dogma. »
pensée, tant sur la nature du dit « germe » que sur le processus de son évolution ?
Pour ne parler que des positions extrêmes, ne reste-t-il pas des conservateurs qui croient prouver leur fidélité à la vérité traditionnelle en n'admettant d'autre développement dogmatique qu'une clarificalion graduelle des formides verbales, un perfectionnement continu de la terminologie, destiné à rendre nos vérités plus résistantes aux déformations hérétiques ? Pour eux, par exemple, tous les Pères anténicéens se seraient efforcés, à travers les imprécisions de leur langage obscur, d'exprimer, touchant la Sainte Trinité, une doctrine absolument une, définie, arrêtée dans toutes ses lignes intellectuelles, et de tout point conforme à celle des Pères de Nicée, ou même de Florence ^ Nous pourrions ne mentionner
* Récemment, clans la Revue d'histoire et de littérature religieuses {mai-juin), a paru un article intitulé Les Origines des controverses trinitaires et signé Axtoine Dupin, qui représente juste le contraire en fait d'excès. La méthode « historiciste » s'y étale dans toute sa beauté. On dirait que tous ces auteurs, dont je ne suspecte d'ailleurs ni la bonne foi, ni l'intention scientifique, s'imposent le devoir de choisir, entre toutes les explications possibles qu'on peut fournir de la formation d'une doctrine (tant qu'on n'envisage que des textes, avec une belle indifférence pour les lois de continuité de la pensée à travers l'histoire), l'explication qui fera toujours paraître la tradition comme la plus artificielle et la plus titubante, zigzaguante. — A moins que seule, ici, la foi de l'auteur dans la pénétration de Henri Holtzmann ne soit en cause, et que la responsabilité ne remonte presque toute au subtil professeur de Strasbourg. — Un autre article du même auteur, dans la môme Revue (juillet-août), quoique plus objectif, ne corrige cependant en rien l'impression laissée par le premier.
ceux là que pour mémoire. Mais, au bout de l'autre aile, n'avoiis-iious pas la fameuse théorie de Loisy, qu'il importe de rappeler avec exactitude ?
Aux yeux de Loisy, quel a été le «germe » ? Simplement l'annonce du Royaume de Dieu prochain, de l'établissement imminent, accompli au miheu du bouleversement de la terre et des cieux, d'une société parfaite, où les fidèles croyants, sous le gouvernement de Jésus, reparu comme Messie, jouiraient d'un bonheur indéfectible ; — rêve eschatologique qui n'était pas de beaucoup supérieur, en fait d'universahsme, à ceux d'autres apocalypses du même temps. Il est vrai que Jésus insistait fort sur les conditions morales nécessaires pour entrer dans ce Royaume : l'amour de Dieu, la sincérité avec soi-même, la pureté intérieure, le désintéressement, la confiance et le courage dans les persécutions ; la prédication de toutes ces vertus, que son propre exemple enseignait à pratiquer héroïquement, aurait pu à la rigueur constituer un corps de doctrine autonome. Seulement, cet idéal d'une vie de perfection personnelle et de liberté intime, fût-il même garanti par la promesse ou la menace de rétributions individuelles dans une éternité, Jésus n'a jamais pensé à l'isoler, et peut-être ce but n'eût-il pas été capable de mouvoir à lui seul son activité, sans l'illusion du Royaume de Dieu, immédiat, tangible, qui était l'objet principal de sa prédication. Dans cette foi et cette espérance, Jésus est mort. Mais le spectacle de sa vie et la force de ses convictions
avaient tellement ému ses disciples, que la vue même de son honteux supplice les a à peine déconcertés quelques jours ; bientôt par une intuition surélevée au-dessus de toutes les contingences du monde historique, ils l'ont vu et affirmé ressuscité, vivant aux siècles des siècles, et déjà tout prêt à réaliser son Œuvre. Car les premiers apôtres, comme leur Maître, n'avaient d'autre mobile conscient et prédominant que la préparation à la Parousie prochaine, dont l'attente fiévreuse faisait naître dans les cercles des croyants tant de manifestations extraordinaires de la vie spirituelle ou psychique. Et le jour où cette attente fut déçue, elle avait déjà tellement pénétré les âmes, que tant de forces d'espérance ne pouvaient tomber, même quand l'objet parut s'évanouir; elles se créèrent le nouveau but d'un Royaume des cieux à établir lentement sur la terre même, par la continuité des efforts humains, soutenus par le Christ vivant et invisible : c'est l'Éghse qui devint le Royaume immédiat. Le bonheur de ce Royaume consistait surtout dans la pureté morale et la fraternité des croyants, basée autrefois sur l'attente commune; c'étaient là choses qui n'étaient pas nécessairement liées à l'idéal particulariste des Juifs ; aussi luniversalité de l'Église alla se dégageant et salfirmant de jour en jour. La Parousie était bien toujours l'objet d'un dogme, au milieu d'autres ; elle devait survenir pour la consommation de l'œuvre évangélique, mais se trouvait reculée dans un avenir si indéfini, si lointain, que ce n'était plus là qu'une croyance quasi
spéculative. Dès la mort, sans attendre résurrection ni grand jugement, les justes devaient jouir, pai'tiellement au moins, du fruit de leurs œuvres. Ainsi, le Royaume des cieux, sous les deux formes de l'Eglise de la terre, et de celle du Ciel qui s'y recrutait à chaque heure, devint la réalisation graduelle d'un idéal qui, dans les conditions où elle s'effectue, n'a rien à gagner à se voir terminée trop tôt par la Parousie.
Ne dites pas à l'auteur quil n'y a rien au fond de tout cela quune méprise de croyants illuminés, corrigée ensuite par une substitution d'idéal. Ne lui dites point que nous ne sommes pas les disciples de Jésus, puisque la religion de celui-ci n'a été que Voccasion de la naissance de la nôtre, laquelle est, en somme, bien supérieure à celle du Maître, car il vous répondra, lui aussi, que les promesses de Jésus étaient le «germe» des croyances catholiques. Passe; mais c'est un germe bien différent de celui de Newman. Gomment, à moins d'invoquer je ne sais quelle métagénèse indéfinie, verrions-nous dans toute cette histoire un développement organique? Il serait bien plus exact de dire que le grain d'abord semé est mort sans pousser en épis. II ne pouvait prospérer dans le terrain des réalités humaines, où le progrès ne se fait guère ainsi par cataclysmes, mais exige pour se dessiner et s'affermir, des temps d'incroyable durée. Donc il a pourri tout seul ; mais, dans ses efforts pour vivre, il avait tellement remué le sol qui le reçut, qu'il y détermina, par je ne
sais quelle sympathie ou quelle réaction, l'éclosion d'autres germes étrangers à lui. D'où étaient-ils venus, ceux-là? Ils avaient pu tomber, presque par hasard, de la main de Jésus ; il est certain du monis, que le Sauveur mêlait beaucoup plus de profondes vérités morales à son enseignement que n'avaient fait les autres prêcheurs d'apocaWpscs. Ainsi les débris des fougères et des folles avoines, consumées par la pourriture ou la flamme, préparent parfois un sol à porter de plus riches moissons — à la condition qu'il se trouve de manière ou d'autre, ensemencé. Rien de moins comparable à l'évolution d'un germe organique donné, que ce transformisme ou plutôt cette successionlà.
De fait, la théorie du germe, tant qu'elle demeurera assez mal comprise ou peu approfondie pour paraître s'accommoder de telles interprétations, ne s'imposera guère à ceux qui n'ont pas d'intérêt apologétique à s'en contenter. Si elle ne sait établir que des relations si accidentelles entre les diverses phases du christianisme, elle n'a pas de quoi prouver sa supériorité sur la théorie de Harnack^ qui en est l'exacte contre-partie. Pour Loisy, c'est l'Église qui a vu juste là où Jésus s'attachait à une représentation fautive, cause occasionnelle seulement du grand développement religieux
* La même ou à peu près, fut soutenue chez nous par Aug. Sabatier. Je la crois plus dangereuse que celle de Loisy pour les intelligences réfléchies, dans la mesure même où elle est plus sympathique, et dénote un sens bien plus profond des premiers besoins religieux.
postérieur. Pour le professeur de Berlin^ c'est Jésus qui a vu juste, et lui seul ; sa pensée a été dénaturée, obscurcie au moins par l'Église, à partir de Paul luimême. Il s'agit donc, pour être vrai chrétien, de revenir à l'enseignement de Jésus, pur et simple. Tout ce qui fait prétendre à Loisy que l'objet principal de cet enseignement était la Parousie prochaine, tout cela doit être attribué aux goûts apocalyptiques des Juifs qui furent les premiers disciples. Jésus, lui, prêchait (( Dieu et l'âme, l'âme et son Dieu)). Il ne faudrait donc plus se représenter l'histoire ultérieure de la doctrine comme celle du développement organique d'un germe en un arbre. Jésus a donné d'un seul coup à l'arbre doctrinal tout le développement qu'il comporte. Dans ses lignes grandioses, vagues et simples, il représente le plus haut sommet que l'humanité puisse atteindre en fait de religion, et même de système religieux. Tout ce qui s'est ensuite développé sur lui ou autour de lui n'est qu'une végétation parasite de semences apportées d'ailleurs, qui lui empruntent de sa sève pour fleurir quelques jours et mourir ensuite, entassant leurs détritus autour du tronc immortel. Quel hardi travail d'émondage et de destruction ne faut-il pas opérer pour retrouver les vraies branches de l'arbre et se mettre sûrement à l'abri de son ombre vivifiante ! Nichées au milieu de la ramure étrangère qui périra, ou blotties parmi les fongosités opulentes et malsaines de la base, que d'âmes restent à languir, qui croient avoir pris gîte dans la doctrine et l'esprit du Fils de
Dieu î C'est à peine si, par intervalles, un parfum leur arrive de ses fleurs célestes, au milieu des odeurs violenles de paganisme ou de mondanité que les parasites exhalent. Si cela suffit à leur donner l'illusion d'être chrétiennes, ce n'est pas assez pour les faire vivre spirituellement du fruit délicieux de la confiance au Père.
Voilà comme on peut rejeter en bloc la théorie du « Germe » tant que celle-ci reste lâche et confuse, et qu'on ne donne pas de critérium assez net pour distinguer dans la masse organique ce qui provient vraiment de la semence, de ce qui ne serait qu'excroissances ou débris.
En un temps où les théories se succèdent d'une allure plus échevelée que la course des morts de la ballade, quelques esprits très progressistes pourraient juger inopportun de revenir à la discussion de thèses si souvent débattues. Pour nous, nous le croyons encore utile. Les deux positions sont typiques, tracées par des esprits dont l'un est vigoureux et l'autre subtil, et qui ont bien vu les deux voies par lesquelles catholiques et protestants peuvent, sans rompre en visière à leurs communautés, échapper furtivement aux décisions doctrinales de l'Eglise, ou se mettre au-dessus de toutes les professions de foi delaRéforme. Aussi, la thèse de Loisy, malgré le médiocre succès qu'elle a rencontré près de ses confrères en critique, travaille et travaillera longtemps encore les milieux demi-compétents d'étudiants en philosophie, de jeunes
ecclésiastiques fraîchement doctorisés, et d'hommes du monde vaguement et sentimentalement intéressés aux questions religieuses. Celle de Harnack, par contre, est bien faite pour attirer à elle, môme du milieu de nos rangs, des âmes sérieuses qui voudraient continuer à se sentir chrétiennes, mais qui ont la faiblesse de se laisser dominer par le préjugé antidogmatique, rebutées qu'elles sont par la maigreur et l'artificialité de beaucoup des procédés apologétiques anciens ou nouveaux.
Malgré la valeur indéniable de ces deux écrivains, nous considérons leurs deux systèmes comme aussi ruineux l'un que l'autre. Soyez loisyste, en effet ; ditesmoi ce qui restera du Christ dans votre religion ? Un homme très saint qui a inconsciemment soulevé de grandes forces religieuses, rien de plus. Qu'on ne dise pas : « Jésus a commis une simple erreur, des plus explicables, sur le mode de la réalisation de son idéal dans les faits, et cela n'enlève rien à la grandeur de sa personne. » Vous vous paieriez de mots. Car l'importance si exagérée qu'il donnait, selon vous, à ce mode illusoire, dénote au moins une lacune dans l'intelligence qu'il avait de la Divinité, lui, l'Homme-Dieu. Le Christ nest plus qu'un anneau dans la chaîne des bons réformateurs religieux, entre les Prophètes et les Apôtres. Je ne parle pas de ce qu'il peut être pour la a vue de la foi » (ne comprenant pas au juste ce que peut être cette vue qui n'aurait rien à démêler avec riiistoire), mais simplement de ce que fut son rôle
historique. Et je dis que, puisqu'il n'a pas su dégager lui-même son idée des rêves nationalistes où vivait son entourage ; puisque l'ensemble de sa morale était si influencé, à ce qu'on prétend, par l'attente d'une manifestation de Dieu, prochaine et théâtrale, laquelle ne devait pas arriver selon ses prévisions, je dis qu'il a moins bien connu Dieu Père universel que son disciple Paul, et moins senti que le disciple qui a écrit le 4^ Évangile, la portée de ces mots : « Dieu est Esprit ». Somme toute, le Christ n'était pas encore tout à fait chrétien. Vous aurez beau l'appeler Homme-Dieu, sans d'ailleurs vouloir préciser ce que ce terme vous représente, et en laissant supposer que ce nom pourrait bien n'être que l'expression hyperbolique et naïve de la vénération d'anciens croyants non philosophes, votre Homme-Dieu ne laisse pas d'être un peu trop exclusivement homme, et homme borné, en dépit de toutes ses vertus. Vous aurez beau accueillir, avec une soumission qui ne dissimule pas assez votre sourire indulgent, le système que l'Église impose à notre foi, et traiter nos dogmes de développements légitimes parce que leur éclosion a été imposée par les circonstances ; qu'importe qu'ils aient tous été inévitables, s'ils sont tous caducs? Vous ne devez pas vous faire l'illusion, vous qui êtes si bien doués de sens relativiste, que vos propres thèses religieuses soient soustraites à cette caducité universelle. Alors quel résidu de toutes ces générations alternantes vous demeuret-il donc, et demeurera-t-il à ceux qui vous suivront,
comme un fond commun et inébranlable de croyances ? Rien, à ce qu'il semble, sinon la conscience d'une aspiration amorphe vers un Idéal que vous pouvez nommer Dieu, si votre philosophie est théiste ; ou appeler de tout autre nom, si elle ne l'est pas. Cela peut encore être dit religieicx^ au sens très large, mais ce n'est certes plus une religion. Dites plutôt que c'est une foi morale, dans la diffusion de laquelle Jésus n'a joué qu'un rôle accidentel, bien qu'important. En un mot, votre catholicisme n'est plus qu'une ombre du christianisme ; et, quant à choisir, il pourrait sembler encore plus chrétien de se ranger au protestantisme de Harnack. Mais si vous prenez ce parti, vous ne serez plus qu'un isolé, pris d'une méfiance ou d'une aversion plus ou moins affichée à l'égard de toutes les ÉgHses, de toutes les formes sociales sous lesquelles jusqu'ici l'humanité a pensé réaliser le plan de Jésus. Vous réduirez toute votre religion à l'attachement au Christ, à un Christ, hélas ! qui n'est pas Dieu, car le nom de «Fils de Dieu» que vous lui laissez, signifie seulement qu'il fut le plus religieux detous les hommes. Ce n'est plus que sa parole et son exemple qui nous profitent. Ils nous profitent, il est vrai, sans réserve, et ne sont mêlés de rien d'impur, d'aucune de ces petitesses et de ces mièvreries avec lesquelles un dilettante comme Renan croyait rendre plus séduisante la figure du Nazaréen. Pour vous, au moins, Jésus sera purement et simplement admirable, admirable en tout. Mais ce Jésus, à l'heure qu'il est, vous connaît-il, s'oc-
cupe-t-il de vous, vit-il en vous, opèrc-t-il en vous pour vous réchauffer et \ous soutenir dans le tourbillon de la froide existence? C'est un problème. Au fond. Dieu reste toujours séparé de vous par un infranchissable abîme comme il le fut de son Fils lui-même; le Père, en qui on exige que vous placiez toute votre confiance, n'a pas, en réalité, tant aimé le monde que l'Évangile le disait ; du moins, il n'en a pas donné le grand signe sur lequel s'appuyait la foi des siècles.
Ce serait chose douloureuse que d'être réellement mis en demeure de choisir entre les deux systèmes. Mais, pour échapper au cruel dilemme, il suffit d'éclaircir, et peut-être de compléter, cette théorie orthodoxe du « germe » que l'un fausse, et que l'autre rejette.
Si nous osions dire que la doctrine du Christ et de l'Kglise (dans un sens précis que nous allons expliquer) n'a pas, en réalité, évolué, cela pourrait sonner à certaines oreilles comme un étrange paradoxe; beaucoup nous rangeraient, sans plus ample information, soit au nombre des apologistes les çnieux démentis par riiistoire, soit parmi les disciples de Harnack. C'est pourtant bien quelque chose d'approchant que nous allons nous efforcer d'établir, en conservant la prétention de n'être ni de ceux-ci, ni de ceux-là.
Nous admettons, certes, la théorie du « germe »,
SOUS la forme qu'elle a chez Newman ; seulement il me semble qu'on n'y a pas encore pousse l'analyse assez avant, et c'est pour cela que le besoin commence à se faire sentir de modifier cette terminologie. Ou plutôt il serait opportun de présenter une autre face du problème, comportant une autre solution qui, d'ailleurs, n'exclut pas l'ancienne, mais la complète. Métaphore pour métaphore, nous voudrions contribuer à en accréditer une qui n'est pas moins évangélique que l'autre. Car si Jésus a dit : « Gomment figurerons-nous le royaume de Dieu, et en quelle parabole le mettronsnous? Gomme un grain de sénevé qui, lorsqu'il est semé en terre est la plus petite de toutes les semences qui sont sur terre; et lorsqu'il a été semé, il monte, et devient plus grand que tous les légumes, et il pousse de grandes branches, en sorte que sous son ombre, les oiseaux du ciel peuvent habiter » (Marc, IV, 30-32), il a dit une autre fois : « A quoi comparerai-je le royaume de Dieu? 11 est semblable à du levain qu'une femme a pris et mis dans trois mesures de farine, pour faire lever toute la pâte » (Luc, XIII, 20-21) ^.
Saint Luc, comme saint Mathieu, rapporte même les deux paraboles à côté l'une de l'autre.
Une semence et du levain, ce n'est pas la même chose. Voilà donc deux aspects du christianisme qu'il s'agit de comparer, pourvoir si on peut les fondre et les unir.
* Traduction du P. Rose.
*Car le royaume des cieux, sur la terre, c'est le christianisme.
Qu'est-ce que signifie le terme « christianisme » ? Ce mot désigne dabord, en bloc, le vaste développement spirituel, intellectuel, moral et social, de notre espèce, lequel eut son point de départ dans l'enseignement que contenaient les actes et les paroles de Jésus. En ce sens, on peut dire que l'Evangile en a été le « germe ». C'est la parabole du grain de sénevé. Mais, d'autre part, l'agent, le réactif, qui a produit ce magnifique épanouissement de toutes les forces mentales et spirituelles de l'humanité, c'est une connaissance religieuse sui generis que le Christ a apportée à la terre, et à laquelle nous voulons réserver ici, au sens le plus strict, le nom de « christianisme», ou mieux de « doctrine chrétienne ».
Or, nous prétendons que cette doctrine n'est pas un germe, parce qu elle n'a pas évolué, ne s'est pas perfectionnée intrinsèquement, et qu'elle existait déjà pleinement en acte dans l'âme des premiers prédicateurs de notre foi. Elle s'est déformée, rapetissée ou diluée dans les systèmes des hétérodoxes, et elle est restée entière dans le catholicisme, mais sans y faire de progrès : elle n'avait plus à en faire, étant définitive. Ainsi, comme Harnack, nous mettons toute la plénitude aux origines ; c'est très catholique aussi. Mais cette plénitude, nous l'entendons autrement qu'il ne fait. Nous avons une ambition bien plus grande que la sienne, quand il sagit de fixer la limite des rapports de l'Homme et de Dieu.
Pour bien m'expliquer, il ne faut d'abord laisser au-
cune équivoque sur ce que j'appelle « connaissance religieuse ». C'est l'intelligence spéculative et pratique de nos relations avec la Divinité, comme de personne à personne. Donc il ne faut pas la réduire à n'être qu'une morale ou une philosophie, malgré ses nombreux points de contact avec ces deux disciphnes. Cette connaissance ne s'extrait, tout organisée, d'aucun des casiers scientifiques ou métaphysiques de notre esprit ; elle les ferait tous éclater, sans exception. Par où donc s'acquiert-elle ? En partie, je le veux bien, par des raisonnements, mais des raisonnements simples, au mode plus ou moins instinctif, qui ont pour matière le monde des expériences intimes, des besoins vagues et profonds, des pensées indicibles, presque inconscientes, des révélations que nous apporte la vie du cœur, et, dans les meilleurs cas, des inspirations d'êtres invisibles, supérieurs à nous. Le travail secret de toutes ces forces, élabore et fait passer dans la conscience claire des certitudes, des affirmations concernant un monde qui échappe à nos prises. Alors, surtout si elles se trouvent à coïncider avec les conclusions déjà admises de quelque métaphysique élémentaire, elles peuvent devenir assez fortes pour nous orienter tout entiers dans leur sens, pour diriger impérieusement notre vie ; mais elles ont leurs racines enfouies bien plus profondément que n'importe quelle métaphysique ou quelle morale tirées de l'observation des faits extérieurs ; elles germent dans le sublimi- 7iaL si l'on veut, et la conscience claire n'en recueille
que les fruits. Non pas que cette connaissance échappe au contrôle d'une bonne philosophie critique ; mais si la philosophie la plus sure peut autorise!', le cas échéant, ces certitudes-là, elle est impuissante à les prodîiire toute seule, et même à en démontrer, d'une manière suffisamment efficace, la justesse, tant qu'elle parle seule, avec son ton impersonnel. Les affirmations religieuses se posent d'abord ; les théories viennent ensuite les appuyer ou les contredire ; mais les affirmations préexistent aux théories ^
Or, ce n'est pas à la connaissance religieuse en général que nous voulons ici nous arrêter, mais à cette connaissance religieuse parfaite qu'est pour nous le christianisme. Ici l'objet n'est pas seulement une idée, une de ces mille conceptions justes ou fausses que l'esprit humain peut se former touchant l'Invisible ; cet objet est un fait contingent, accessible à l'histoire, dans sa seule enveloppe matérielle, et rien qu'à la foi dans sa mystérieuse profondeur. Jamais aucune spéculation ne l'eût fait découvrir, et il peut être reconnu avec certitude en dehors de toute spéculation technique. Gela parce qu'il était et demeure constatable. Gonstatable, dis-je, autrefois, en Palestine, par la vue combinée des yeux et du cœur;— constatable aujourd'hui encore pour nous, à travers les témoignages présents
* Historiquement, du moins, il en est ainsi. Je ne veux certes pas dire que la philosophie ne puisse établir la « religion naturelle », puisqu'elle peut prouver l'existence et quelques attributs de Dieu. Mais, historiquement, la religion l'a précédée et a influé sur la philosophie systématique, chez les Grecs comme ailleurs
OU passés de la société chrétienne. Cela par l'opération simultanée de tous les facteurs directs de certitude énumérés plus haut, et sous la motion delà grâce.
Ce fait s'exprime en trois mots : « Verbum caro factum est, » Dieu, en effet, « a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique »,un Fils égal à lui-même, et quia dit : « Mon Père et moi nous sommes un. » Gela est arrivé parce que « Dieu est amour », et, pour cette raison, Il s'est fait l'un des nôtres, il a habité parmi nous « sous forme d'esclave », car son amour n'a pu se satisfaire tant qu'il ne nous a pas ressemblé en cela même que nous avions de spécifiquement humain, tant qu'il n'a pu être compté parmi nous, comme un de nos congénères.
Voilà le fait révélé. Les autres « révélations » des religions historiques s'évanouissent sous le regard de la critique ou de l'histoire. Mais celle-ci, qu'a-t-elle à redouter d'abord de la part de la critique philosophique ?
Une philosophie, qui a toute notre confiance et dont l'expression la plus pure est le thomisme, entreprend de prouver qu'elle ne voit nulle part aucime objection irréfutable contre la possibilité de ce fait, et qu'il y a par contre une foule de raisons de convenance qui disposeraient à l'admettre. Quant aux autres philosophies, en laissant de côté le plat et court rationalisme d'autrefois, seraient-elles atteintes de ce dogmatisme qu'elles reprochent à leurs aînées, au point de se croire en état d'établir, d'abord, ce qu'est la nature intime
de Dieu ; puis ce qu'est la i^ersonnalité, au sens métaphysique, c'est-à-dire cette racine de toutes les manifestations conscientes dont l'ensemble constitue ce qu'on nomme une personnalité psychologique ? peuvent-elles se croire assez bien renseignées sur ces deux points, pour décréter qu'en aucun cas, le Moi latent, réel, d'un être humain, ne peut être le Moi infini ? Elles en savent bien long ! ne dépassent-elles point alors les bornes qu'elles ont elles-mêmes assignées à leur compétence, pour tomber dans la métaphysique simpliste de la prétendue « religion naturelle » d'il y a cinquante ans ?
Non, il faudrait reconnaître que de telles prétentions ne sont que des survivances du dogmatisme rationalisle. Il serait à la fois bien plus rationnel et bien plus moderne de sen rapporter pour ces problèmes, (dont la philosophie peut constater lexistence, mais pour avouer seulement qu ils échappent à sa compétence) aux déclarations qu'ont pu nous faire ceux qui ont prouvé au monde qu'ils connaissaient le mieux par leur expérience ce que c'est que Dieu et ce qu'est le Christ ^
Y a-t-il eu de tels hommes ? Ceux que nous appelons Apôtres, Evangélistes, Pères, Docteurs, ont-ils prêté leurs idées à Jésus ou bien n'ont-ils fait que témoigner, que transmettre à travers les âges, un dépôt reçu
* Nous admettrons naturellement, avec Harnack et tout catholique orthodoxe, que personne ne l"a mieux su que Jésus luimême, en qui chacun doit reconnaître au moins le plus grand des penseurs religieux.
du Christ lui-môinc, sans faire plus qu'en accommoder la formule, de mieux en mieux, aux besoins légitimes, primaires, des intelligences? Si on peut établir cette seconde alternative, il n'y a pas à chercher plus loin. Il n'y a plus à se demander si telle ou telle branche dogmatique a pu vraiment jaillir du tronc, du jour oii sera démontré que l'arbre n'a pas, de fait, poussé de branches nouvelles, mais que les propositions de foi définie ne sont qu'une systématisation partielle, et toujours progressive ^ d'ailleurs, de ce que croyaient déjà en bloc les premiers chrétiens.
Un pas immense a été fait dans cette voie lorsque les meilleurs des critiques « indépendants » se sont mis à concéder que la théologie johannique n'est pas autre que la paulinienne, et que celle-ci est le « germe » bien autiientique de la dogmatique catholique postérieure.
Reste pourtant la grave question : le grand penseur que fut Paul n'y a-t-il pas mis un peu trop du sien ? Son enseignement couvre-t-il exactement celui de Jésus, le dépasse-t-il ou reste-t-il en arrière ? Les disciples de la première heure avaient-ils la même notion que Paul, ou du moins une notion équivalente, de la personne et du rôle de Jésus ? Ils pouvaient l'appeler Messie, l'habiller à la juive, croire à la Parousie prochaine (comme Paul lui-même, du reste, au moins au début de sa carrière apostolique) ; mais le terme de Messie, dans leur bouche, n'avait-il que le sens purement israélite, ou
• Dans le sens des deux chapitres précédents.
bien reprcsentait-il déjà, avant l'invention de la formule, une personne divine Q,ov[ïm.Q le Logos johannique, comme le Dieu-Fils du concile deNicée? Voilà la grosse question à laquelle la critique historique et religieuse doit être mise aujourd'hui en demeure de répondre, comme à celle qui prime toutes les autres.
Eh bien, nous avons déjà pleine confiance de pouvoir indiquer la réponse à faire. Et voici ce que nous affirmons :
Quand Pierre et Jean, dans les semaines qui suivirent la Résurrection, prêchaient le Messie aux Juifs de Jérusalem, ce n'était pas comme un pur homme. Il était pour eux Và^jri^^oç x-^ç 'C^fj? ; son nom était le seul qui eût été donné aux hommes dans lequel ils pussent être sauvés, etc., et toutes ces expressions qui remplissent les premières pages des Actes désignent assez clairement un être divin. « Ou Dieu, ou quoi? » ^ Pouvaientils dire déjà qu'il était Dieu ? Ils ne l'ont pas dit dans ce qui nous a été conservé ^ de ces premiers discours; le savaient-ils assez pourtant pour se le dire nettement à eux-mêmes et comprendre que : Fils de Dieu = Dieu ? C'était un pas énorme à faire franchir au langage (quiconque connaît la mentalité juive de cette époque n'en peut douter), que de donner le nom incommunicable à un homme qu'on avait vu naître, vivre et agir, et mourir ostensiblement au milieu des autres hommes.
* p. Lagrange Méthode historique, édition augmentée, p. 238.
* Il n'y a aucune raison critique d'en contester rauthenticité foncière.
Mais qu'importe ? Même si nous admettions que leur pensée claire eût été encore, sur ce point, timide et en retard, qu'importe, dis-je, s'ils le sentaient Dieu, s'ils lui attribuaient déjà ce qui est le propre de l'Être au nom incommunicable, s'ils avaient placé Jésus si haut, si haut dans leur esprit, et si profondément dans leur cœur, que la limite entre le culte qu'ils lui rendaient et celui qu'ils rendaient à Dieu, n'était plus saisissable ? Le traiter en Dieu, le croire et l'aimer comme un Dieu, eux Juifs au monothéisme si absolu, était certes la meilleure façon d'affirmer sa divinité. Et c'était la même foi qu'ils communiquaient à leurs auditeurs. Quant à Paul, s'il a employé des termes plus clairs S il ne prétendait nullement, ce faisant, révéler quelque chose de nouveau. Ses affirmations les plus catégoriques sur ce sujet arrivent pour ainsi dire incidemment ; aussi le fameux passage de la lettre aux Philippiens ne fait qu'invoquer l'exemple du Christ pour appuyer une exhortation morale, de la même façon que le fait de nos jours, le premier prédicateur venu, le plus étranger à la pensée d'enrichir la théologie. Tant le milieu de ses lecteurs paraît avoir été pénétré à l'avance de l'idée dogmatique qu il ne faisait que leur rappeler ! Enfin cette doctrine a son dernier mot dans le quatrième Évangile, qui se pose dans l'Absolu, dégagé de toute hésitation de langage, de toute théorie accessoire ou temporaire. Son Logos déborde autant celui de Phi-
' Philip. II, 0 seq. ; Col. I, 13 scq. ; II, 9, et ailleurs encore.
Ion, comme on peut s'en convaincre par une attentive comparaison, que le Messie de Pierre est au-dessus du « Fils de l'Homme » d'Hénoch et de tous les Memra ou IMetatrôn des rabbins.
Faites tant que vous voudrez l'histoire critique de la création et de l'évolution du dogme chrétien, ce travail-là, bien conduit, et sans idées préconçues, vous rapprochera de plus en plus de ces assertions :
i° Toute la doctrine chrétienne a déjà son dernier mot dans le quatrième Évangile, dont l'enseignement sur la nature du Fils de Dieu est substantiellement identique à celui de l'Apôtre.
2° Entre l'idée christologique de celui-ci et celle des Apôtres de la première heure, on ne découvre pas de solution nette de continuité; et il faut s'ingénier terriblement, supposer, par des inductions hasardées, bien des faits dont l'histoire n'offre pas trace, pour opposer Paul sur ce point à ses devanciers.
3° Le triage des couches dans les synoptiques est loin de suffire, si l'on ne se laisse influencer par aucune thèse philosophique a priori, à établir d'une façon critique que les idées dont nous parlons furent étrangères à l'enseignement primitif de Jésus. Au contraire s'il est des textes embarrassants (par exemple Marc, X,18j, tout l'ensemble des passages les moins contestés laisse l'impression fort nette que Jésus a voulu donner de lui-même une idée bien supérieure à celle qu'on peut avoir d'un membre pur et simple de l'humanité, fùt-il Messie.
Mais qu'est devenue la doctrine depuis le deuxième siècle ? Le quatrième Evangile, répétons-nous, en avait donné le dernier mot. La théologie, depuis Justin, travailla à se hausser péniblement, avec force arrêts, force chutes, jusqu'à la révélation synthétisée dans cet admirable livre. Dans leurs systèmes, Justin et plus d'un autre paraissaient ramener Jésus aux proportions de quelque Logos philonien, il ne sert à rien de contester cela. Mais ce n'était là que la pensée inexpérimentée, tâtonnante, de surface, pensée de débutants ou de précurseurs, qui cherchaient à encadrer un fait tout nouveau dans de vieilles théories familières ; et leur vraie pensée, celle qui inspirait visiblement leur vie et leurs exhortations, celle qui les tenait parle fond, si l'on veut, protestait contre cet abaissement de Jésus, puisqu'elle le leur faisait traiter comme un Fils de Dieu égal à Dieu. Ce qui péchait en eux, c'était la mise en système de leur connaissance religieuse, non cette connaissance elle-même. En d'autres termes, cette plénitude d'illumination qu'ils puisaient dans leur contact permanent avec Jésus présent dans l'Eglise et l'Eucharistie n'était pas du tout exprimée adéquatement, ni même justement, par le système théologique dans lequel ils cherchaient de bonne foi à l'enfermer. A moins d'être un de ces génies qui reçoivent d'en haut des sortes de révélations philosophiques, on ne forme un système qu'avec les éléments habituels de sa pensée réfléchie. Bon gré mal gré, notre instinct y plie les nouvelles intuitions, et, si elles
sont trop vastes, elles se rapetissent ou se déforment pour entrer dans les catégories préexistantes. Mais l'intuition réelle, profonde, vécue, qui dirige l'activité, qui est comme un toucher de l'âme, demeure fort audessus de la vue proprement intellectuelle qui prétend y correspondre ; la portée des idées et des termes est grandie par le sens inexprimé encore que le cœur y met. Qu'il y ait là inconséquence, défaut de logique, défaut de profondeur, peu importe. En réalité, il y a deux idées, sourdement en lutte, quoiqu'elles paraissent encore n'en faire qu'une dans la trouble aurore qui commence à éclairer la conscience philosophique. L'une, confuse, puissante etdominatrice, d'une origine surnaturelle, dans le cas qui nous occupe, et d'une incoercible force de persuasion, sert à vivre ; l'autre, claire, insuffisante et caduque, sert à écrire. La première use de la seconde, mais en la pénétrant d'un tout autre sens que celui que les mots expriment.
Alors, de jour en jour, la pensée systématique, plus avertie, consciente elle-même de sa propre insuffisance, tend à serrer de plus près l'intuition qui la domine. Et quand elle est arrivée à y correspondre avec une certaine justesse, à exprimer à peu près tout ce que la raison raisonnante peut dire de cette chose vue, alors l'Eglise, éclairée par l'Esprit, consent à accueillir cette conception des théologiens, elle lui marque officiellement sa préférence, la sanctionne et l'impose. Les anciennes théories imparfaites tombent alors dans l'oubli, ou restent à croupir chez les hérétique. Mais
en tout cela la connaissance religieuse^ en tant que telle, n'a pas, on le voit, gagné. Elle a simplement élevé jusqu'à elle d'autres éléments de la pensée, à travers lesquels sa lumière puisse se répandre dans les compartiments de la conscience claire, la source n'est pas devenue plus lumineuse pour cela.
On sait la manière dont certains transformistes veulent entendre l'évolution pour en éliminer l'idée de progrès, trop métaphysique pour eux. La masse homogène de la substance vivante primitive ne tendrait nullement à se développer, mais rien qu'à se conserver. C'est pour se munir, en se multipliant et s'associant à d'autres masses de même nature, de moyens de défense contre les diverses causes de destruction qui l'assaillent, qu'elle s'organise en cellules, en organes des sens, en instruments de locomotion qui lui servent à fuir la présence des dissolvants ou à se rapprocher de sa nourriture. Toutes réserves faites au point de vue philosophique sur cette théorie plus ou moins profonde, nous pouvons cependant y trouver un terme de comparaison qui éclaircisse notre pensée. L'organisme d'un animal tant soit peu élevé est, il est vrai, infiniment plus vivaiit que la somme de tous les plastides qu'il contient. Il n'en va pas de même de la connaissance religieuse qui était aussi grande, aussi riche dans son essence, avant le développement qu'après. A part cela, la comparaison vaut. La connaissance religieuse ne s'est donné une forme technique que pour se défendre contre les agents de dissolution quil'envi-
ronnent. Cette forme la garantit, et la rend plus sûrement active, mais ne Tenrichit pas dans sa substance. Et c'est pourquoi nous disons que, si elle a évolué de Moïse aux prophètes, des prophètes à Jésus, elle n'a plus évolué depuis la révélation de l'Homme-Dieu, en ce sens qu'elle aurait intrinsèquement grandi, se serait intrinsèquement perfectionnée.
Tout ceci peut paraître encore vague et obscur. N'étant philosophe que par occasion, je demande qu'on m'excuse si je ne sais pas donner du premier coup, à mes conceptions, toute la clarté désirable. Il est temps, en tous cas, que je précise l'idée foncière de cet article au moyen de quelques distinctions bien nettes.
Je répète donc que « christianisme » peut vouloir dire soit l'ensemble de la civilisation chrétienne sortie de l'Evangile, idées, institutions, mœurs ; soit seulement la (c connaissance religieuse » qui est la source de tout cela, 1' « essence », comme dirait Harnack.
Dans le premier sens, il est incontestable que le christianisme a évolué et qu'il évolue toujours :
1° Quant à l'idée que se font les vrais disciples du Christ du mode de réalisation de l'Evangile dans l'histoire. L'imminence de la Parousie, et toutes ces autres conceptions primitives, étaient des représentations
temporaires et caduques du triomphe final de Jésus et des croyants ; elles étaient basées sur une interprétation trop exclusivement eschatologique, bien conforme d'ailleurs aux idées juives alors régnantes, de certaines paroles de Jésus qui n'avaient pas été assez approfondies, ou étaient prises dans un sens trop matériel, pas assez en fonction de la totalité des actes et des enseignements du Maître '. Elles ont évolué dans la conception de l'Eglise militante, oi^i se recrute à tout instant de la durée l'Eglise triomphante, jusqu'à la consommation qui arrivera au terme de temps indéfinis.
2" L'exposé simple de la doctrine, qui ne consistait d'abord qu'à redire les actions et les paroles de Jésus s'est transformé, partiellemeut au moins, en système de dogmes ; c'est-à-dire que la doctrine s'est trouvé, peu à peu, des formules arrêtées, assez précises, comparées à toutes les autres dont on avait essayé, pour rendre bien plus difficiles les méprises sur la portée du Fait essentiel ; la doctrine, par là, s'est mieux défendue contre les altérations des hérétiques, ou les rêveries de ceux qui voulaient l'assimiler à leur mentalité, au lieu de s'y assimiler eux-mêmes. Ainsi se sont dessinés les enseignements que l'Eglise, dépositaire de la pensée du Christ, a proclamés exclusivement orthodoxes, comme fournissant à l'esprit humain des analogies sûres du Mystère divin.
* Voir le P. Lagra.nge, L'Avènement du Fils de l'Homme. [Revue Biblique, juillet et octobre 1906).
3° Il y a eu encore progrès en extension. C'est-àdire que le grand Principe chrétien, lu par les âmes dans le Fait évangélique s'est appliqué graduellement à une matière humaine, toujours plus vaste, qu'il trouvait du reste organisée déjà. D'abord il s'est étendu non seulement aux spéculations intellectuelles, mais aux prescriptions de la morale privée, pour les grouper, les corriger et les élever. Puis il a éclairé la morale sociale ; la doctrine a servi d'âme — au sens péripatéticien de principe informateur du composé — à tout l'ensemble de la vie humaine de l'homme. C'est un progrès ah intus ad extra. Cette solidarité éclatante entre la morale privée et publique, qui intéresse chacun, d'une part, et, de l'autre, la doctrine chrétienne, a pour effet de rendre celle-ci accessible par bien plus d'avenues. Elle lui a servi de recommandation aux yeux d'une foule d'àmes dont sa valeur religieuse n'eût peut-être pas suffi à attirer l'attention, mais qui se laissaient séduire par les bienfaits d'ordre humain qui découlaient d'une telle religion ; l'admiration des conséquences les a élevées peu à peu jusqu'à la foi au Principe. Ainsi la lumière de l'Evangile envahissait peu à peu les diverses couches de la sphère des ombres, faisant tressaillir sur son passage jusqu'aux esprits qui s'étaient renfermés dans les préoccupations de pure philosophie ou de morale terrestre, et remplissant leurs yeux de sa splendeur, au point de les faire s'écrier : « Je ne m'occupais pas de savoir s'il y avait un Dieu ; mais je le sais à présent, parce
que je crois au Ghrisl ! » Ainsi, la petite société des fidèles de Jérusalem a grandi jusqu'à englober une grande fraction de l'humanité, celle qui donne le ton aux autres.
Voilà en quel sens l'Evangile fut un germe qui est devenu un arbre, dont l'ombre couvre à présent toute la terre, quoique tous les oiseaux du ciel ne soient pas venus s'y poser encore.
Mais — reportons-nous maintenant à la seconde parabole — ce magnifique développement, pour la doctrine, n'a été, en quelque sorte, que matériel et accidentel. La connaissance religieuse de Dieu, en soi, n'est pas d'une autre nature, ni portée à un autre degré de perfection, qu'au jour de la Pentecôte. La vie religieuse qu'elle donne n'est pas plus pare ni plus intense. Je veux dire que les disciples primitifs, lesquels ne possédaient aucune de ces formules qui assurent notre foi, ces disciples qui étaient dans l'erreur sur le mode d'établissement du royaume de Dieu, qui n'avaient pas sous les yeux, en dehors de leurs tout petits cercles, cette magnifique éclosion de bienfaits moraux et sociaux où l'apologétique actuelle cueille de si solides arguments, ces disciples-là n'étaient pourtant pas moins saints que nous ; en règle générale, ils l'étaient bien davantage. Ils prouvaient par là que leur connaissance religieuse était tout aussi riche, tout aussi efficace que la nôtre a jamais pu devenir. Car toute vie spirituelle et morale présuppose une connaissance qui lui est, en un cer-
tain sens, antérieure. Et si leur attachement à Dieu et au Christ valait bien le nôtre, c'est donc que leur doctrine nétait pas inférieure en soi à celle que nous possédons.
Ce christianisme-là, qui n'a pas évolué, parce qu'il fut, dès le premier instant, un sommet et une plénitude, c'est, nous l'avons dit, la connaissance d'un Fait. Non pas, comme le voudrait Harnack, la conception pure et simple d'une idée, si haute et si consolante qu'elle pût être, mais la constatation directe, vitale, d'un Fait : Fait prodigieux, unique, plus riche de signification que toutes les théories élaborées par des hommes, plus saisissant et plus consolant que toutes les expériences religieuses multipliées aux siècles antérieurs.
Entrons maintenant autant qu'il nous sera possible, après tant de considérations préliminaires, et d'assertions globales, dans le détail de ce P'ait-là. Il était surnaturel, et n'a jamais pu être constaté que de ceux dont une parole intérieure du Père avait touché, attendri, échauffé et élevé l'âme ; mais alors, malgré l'obscurité insondable du comment, ils lui ont trouvé encore plus de certitude qu'aux perceptions de leurs sens.
Le voici encore une fois : la Divinité était apparue parmi les hommes, était, par un prodige inexplicable, devenue un homme, un vrai homme, pour associer les autres hommes à sa force, à sa lumière, à son propre bonheur.
Les philosophes avaient beaucoup tenté pour mettre Dieu à notre portée : l'Idée des Idées, l'Acte Pur, etc., nous avaient fait connaîtrela Divinité pardes analogies assez exactes. L'Etre suprême n'en demeurait pas moins cet énorme et terrifiant Isolé dont on ne connaît pas assez le sentiment vis-à-vis du monde, dont on n'expérimente pas assez directement le bienveillant intérêt, pour oser se fier aussi absolument à Lui que la généralité des fils à la généralité des pères. Tout se borne, dans une religion philosophique, à bien peu d'exceptions près, à quelques relations troubles qui laissent comme une oppression dans l'âme, partagée entre la vénération, la terreur et l'indifférence.
Le Juif, lui, avait lini par apprendre que Dieu aime tout ce qu'il a créé ; lahwé étant infiniment juste et parfait. Mais il n'en avait pas su tirer une idée suffisante de l'universalité de la Bonté divine, et de sa douce lamiliarité ; sa piété ressemblait trop, en moyenne, à celle du musulman de nos jours, et toute l'àpreté religieuse des races sémitiques venait la raidir. Le grand signe de l'Amour céleste faisait encore défaut aux âmes craintives.
Les autres religions populaires étaient pleines d'erreurs, de matérialisme, d'inepties et de corruption. Le zoroastrisme lui-même laissait son Dieu débonnaire tenu en échec par le Principe mauvais. Quant aux initiés des mystères, ils ne voyaient d'autre moyen de tirer la Divinité jusqu'à eux qu'une pénible ou répugnante théurgie ; la communion avec l'Infini n'était
accessible qu'à de rares privilégiés, assez capables d'hallucinations ou de résistance nerveuse pour se plonger dans des rites sombres, qui, mécaniquement, les faisaient dieux.
Tel était le bilan religieux de l'humanité.
Et tout à coup, le Fait unique se révèle : Dieu est là, humble, simple, doux et accessible à tous, pareil à tous. Il nous parle, nous encourage et nous reprend dans notre langage, il souffre pour nous, il meurt pour nous. Puis il ressuscite, afin de nous montrer que la mort n'est qu'un incident de la vie ; il nous apprend que toutes nos misères, hormis le défaut d'amour, ne peuvent mettre d'obstacle infranchissable entre nous et Lui, puisque Lui-même les a prises sans rien perdre de sa puissance et de son bonheur auquel il nous offre de participer. Et cet amour qui sauve, c'est encore Lui-même qui se charge de le créer en nous si nous l'écoutons, si nous l'accueillons. Qu'était-ce auprès de cela, que la théorie, juste d'ailleurs, de l'Idée du Bien, ou du Premier Moteur ? que nous apprenait-elle des profondeurs de Dieu, de sa vraie nature, du caractère personnel de cet Etre insondable, auprès des révélations apportées par la vie théandrique de l'homme Jésus, le lils de Marie ? Une phrase résume la grande découverte religieuse d'alors: «Qui me voit, dit Jésus, a vu mon Père. » Oui, car « Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique.» Dieu est amour autant qu'il est esprit. Et voilà le dernier des abîmes divins accessibles à la connaissance
humaine révélé à Ihomme par un Dieu homme et souffrant ! Tel est le fond de la doctrine chrétienne. Je ne sais ce qu'un génie religieux quelconque pourrait rêver de supérieur à cette réalité-là.
En notre frère Jésus « habite corporellement )>, dit Paul, c( toute la plénitude de la Divinité )). Il vit en nous, il nourrit toute notre personne de sa chair et de son sang, imbibe notre être du sien, pour que nous ressuscitions un jour, libres et heureux comme Lui. La triste existence humaine est ennoblie, restaurée, transformée, arrachée à la terreur de la mort, régie par des devoirs nouveaux qui sont une liberté, parce qu'on les accomplit par amour, au milieu de la joie du cœur. Tel est le Fait immense qui va révolutionner le monde. Comment la perception de ce Fait a-t-elle été cause du développement que nous avons décrit ?
Les chrétiens, et, à leur tête, des grands saints, tels que Paul, se sont approprié cet Idéal à des degrés divers ; non pas comme un corps de doctrine à la façon postérieure, mais dans leur vie ; l'homme est devenu Dieu en espérance, il est dieu par participation, c'est un Dieu commencé. En évitant le gouffre du Panthéisme, oi^i rÈtre infiniment bon se dissout et disparaît, quelle identité pareille pouvait être rêvée entre l'homme et Dieu? Aussi, les conséquences morales d'une telle doctrine se révèlent bien vite : le renoncement, la pureté, la fraternité, l'indépendance indomptable de la conscience, tout cela s'incarnant dans les mœurs et les institutions. La doctrine nouvelle est
comme un diamant dune eau sublime et dont chaque facette, resplendissant à son tour de toutes les variétés de la lumière, séduit et attire quelques groupes d'âmes tourmentées jusque-là par un besoin spécial. Quelques convertis poussent même à Texcès le culte de tel ou lel reflet particulier, ils lui donnent une importance disproportionnée qui peut les mener à l'hérésie, quand l'orgueil et l'exaltation humaine s'en mêlent. Cela n'empêche qu'à travers des erreurs ou des étroitesses temporaires, la masse des chrétiens n'atteignent le Fait essentiel et ne se groupent alentour dans l'unité indéfectible de l'Eglise. Le Fait révèle sa puissance vis-à-vis de ceci, vis-à-vis de cela, en restant toujours intact et indivisible. Il agit d'abord si fortement sur la conduite privée, qu'un auteur inspiré peut écrire cette phrase, presque déconcertante pour nous, qui n'avons plus les mêmes élans : a Quiconque est né de Dieu ne pèche point. »
La société chrétienne s'organise sur l'ordre exprès du Fondateur ; elle prend immédiatement conscience d'être comme un corps dont Jésus est la tête, un corps animé par l'Esprit que le Christ a envoyé tenir sa place, et qui manifeste son active présence par tant de charismes et de merveilles de tout ordre. Pour assurer sa vie, elle observe tous ces faits qui l'instruisent, en fixe la doctrine et la retient comme un trésor. Ses membres les plus réfléchis se préoccupent très tôt d'ébaucher des systèmes qui puissent tenir unis dans une dépendance organique tous ces enseignements
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donnés à l'intelligence et au cœur. La théologie commence son travail d'intégration, et c'est ainsi que les formules dogmatiques se forment. D'un côté l'Église systématise ce que le Fait, en sa simplicité, lui a appris de la personnalité de Dieu et du Christ, d'un autre, ce qui se découvre de la Nouvelle Vie, dans ce corps du Christ qui est elle-même. Comme la morale privée se résume en un système qui dépasse les plus nobles idées des Juifs, des stoïciens, des initiés, et se fait pourtant accepter officiellement de millions d'âmes régénérées; ainsi la morale sociale s'épure et se systématise peu à peu, basée sur cette fraternité qui résulte entre les hommes du fait que le Christ est le frère de tous, le Sauveur de tous, et qu'il n'y a pas d'acception de personne auprès du Père Céleste.
Ce progrès n'est pas achevé, loin de là. On peut même le trouver lent à certaines époques ; mais il ne cesse pas. Plaise à Dieu que notre société du xx° siècle paraisse à nos descendants du xxx^ aussi peu chrétienne que nous apparaît à nous, dans ses détails, celle du siècle de Constantin ! Pourtant, il y avait alors des saints (et on sait comme ils furent grands), dans cette société si peu encore pénétrée d'Évangile, sinon en intention. De même il y en a de nos jours; où les principes évangéliques semblent pour un temps ne plus guère opérer que d'une manière latente, comme éclipsés ou déguisés ; il y en aura certainement toujours dans l'avenir. Or, pour en revenir à notre thèse, peut-on dire que cette sainteté, et la connaissance reli-
gieuse qu'elle suppose, soient sujettes à révolution ? En quoi nous étaient inférieurs, au point de vue de rintelligence du mystère du Christ, des hommes comme Ignace, Irénée, Athanase ?
Non, la vivante connaissance qui inspirait ces martyrs et ces docteurs, nous ne la possédons pas dans une plus grande mesure qu'eux, et il n'est pas à prévoir que l'humanité la possède jamais davantage. Car la charité, la plénitude du don de soi-même à Dieu par le Christ, étaient aussi parfaits aux premiers siècles qu'ils ont pu jamais l'être par la suite. Ces hommes-là sont toujours nos modèles, même comme penseurs religieux.
Pierre parlant au sanhédrin, Paul écrivant aux Philippiens trente ans plus tard, l'auteur du quatrième Évangile, en savaient tout aussi long sur le mystère du Christ que les Pères du Concile de Trente. Pourtant, notre doctrine a gagné accidentellement à se préciser en articles de foi. Puis la théologie est devenue, surtout dans l'œuvre de saint Thomas, qu'aucune autre n'a supplantée ni peut-être même perfectionnée, une synthèse admirable de netteté et d'ampleur. Grâce aux spéculations et aux définitions qui les suivent, nos croyances ont reçu dans la suite des âges une expression technique inattaquable pour qui la comprend. Mais le rapport de la doctrine initiale à notre synthèse dogmatique actuelle- n'est nullement celui d'un germe à un arbre touffu. Car le « germe » était aussi grand, plus grand que l'arbre. Celui-ci n'en représente que ce
qui a pu jusqu'ici être traduit dans notre langage systématique de son inépuisable richesse. Le travail des précisions dogmatiques et théologiques s'exerce sur une matière qui en débordera toujours les résultats. Tout sj^mbole, tout système de définitions, toute théologie à forme spéculative demeure inadéquate, non seulement à la « réalité sous-jacente » — qui en douterait ? — mais aussi à V expression Jnspirée qui nous en a été donnée à V origine, et que le quatrième Évangile résume si magnifiquement. Tout le progrès intellectuel du christianisme consiste à faire entrer dans la pensée clairement consciente ce qui a été révélé et reconnu une fois pour toutes : c'est un travail de lente intégration dans la pensée discursive de ce qui a toujours existé tout entier dans la pensée intuitive de tout vrai chrétien.
Nous n'avons plus qu'à résumer ce travail au moyen d'une de ces inévitables comparaisons avec les sciences de la nature.
L'action du «christianisme » essentiel, toujours identique à lui-même, incapable de progrès, à cause de sa perfection, est assez analogue à ces « actions de présence » admises hypothétiquement dans certaines théories chimiques. L'agent semble J opérer là par simple contact, sans subir lui-même aucune réaction, ni déperdition facile à constater. Un exemple simple et populaire est celui du levain qui, après avoir fait lever la pâte, n'est ni plus ni moins levain qu'auparavant. Voilà une des interprétations qu'on peut donner
à la parabole : Simile est regnum cœlorum (au point de vue de la doctrine particulièrement), fermento quod acceptum mulier abscondit in farinae salis tribus, donec fermentalum est totum.
Le tout est loin d'avoir fermenté encore ; mais la parole divine nous garantit qu'il subira toute la fermentation à l'heure voulue, et alors le « germe » de la société apostolique sera devenu le grand arbre auquel plus une branche ne manquera.
A un libre penseur agissant.
Peut-être n'as-tu pas oublié, cher ami, un de nos derniers entretiens oii nous causâmes beaucoup religion. Dans nos camps respectifs, quelques-uns n'eussent pas manqué de s'étonner ou de se scandaliser de la sympathie et de la confiance avec lesquelles chacun de nous accueillait un grand nombre des vues de son interlocuteur ; quand deux hommes sont aussi séparés que nous par leurs idées, il serait malaisé à des étrangers de deviner tout ce qui, peut-être, dans le secret de leurs cœurs, les rapproche fraternellement. Cependant notre amitié ne nous faisait pas passer sous silence ce qui nous divise, à ma grande peine. Et ce qui nous divise n'est pas aussi peu de chose que tu l'as peut-être pensé, lorsque tu m'as dit ou à peu près : « Je te comprends et n'ai pas d'aversion contre ton catholicisme, à. toi ;
* Qinyizaine, l^"" février 1907.
devrai-je donc conclure qu'il y a dans ton Église un catholicisme ésotérique ? » Tu ne t'en es pas rendu compte^ mais cette insinuation, tout à fait exempte de reproche et d'ironie dans ta bouche, me donna la sensation d'un coup droit au milieu de notre discussion amicale.
C'est que, vois-tu, nous nous heurtons trop souvent à cette formule-là, qui a quelque chose de glaçant. Nous nous sommes mis à discuter avec un adversaire intelligent et de bonne foi ; nous lui avons tenu un langage aussi rationnel et aussi chrétien que nous avons pu, il nous a bien écoutés, et nous nous flattons peutêtre d'avoir un peu adouci la méfiance et l'antipathie qu'il professait jusque-là à l'égard de nos convictions. Et, tout d'un coup, le voilà qui se met à nous dire : (( Parfait, nous pourrions bien être sur la voie d'un accord, car vous n'êtes pas des catholiques, ou vous faites de lésotérisme catholique, ce qui revient à peu près au môme. )> Nous comprenons alors que nos échanges d'idées ont bien pu resserrer nos liens personnels, mais nullement inspirer un jugement plus favorable sur la religion que nous entendions défendre. Car ils ne nous accordent leur sympathie, lui et ses pareils, qu'après avoir pris la précaution de nous dépouiller, autant qu'il est en eux, du titre qui nous est le plus cher, celui de vrais fils de l'Eglise. Ils voudraient pouvoir nous considérer au préalable comme des esprits « affranchis », des libres penseurs religieux ou simplement idéalistes ; ils décrètent que nous
sommes des émancipés latents, et que l'Église ellemême nous rejetterait si nous osions trop manifester nos manières de voir, à moins qu'elle ne se résignât à nous tolérer plus ou moins longtemps, par politique. Bref, ils peuvent nous ménager ou nous aimer personnellement, — tout en mêlant à ce sentiment un peu de pitié, à cause de la contrainte où ils se figurent que nous acceptons de vivre, — sans pour cela prendre une attitude plus équitable vis-à-vis de notre religion, ni se relâcher en rien dans la lutte acharnée qu'ils entendent livrer toujours à cette société extérieure qui est l'ÉgHse romaine ; nous autres, quoi que nous nous imaginions, nous n'y appartenons pas réellement. Il est permis de nous écouter avec plaisir, de sympathiser avec nous, comme avec de dignes hérétiques dont l'esprit est plus libre que ne peut l'être l'attitude officielle.
Si je force la note, excuse-moi. Mais il y a là un malentendu dont nous ne voulons pas bénéficier, si chère que nous soit votre estime. Est-ce notre faute, est-ce la vôtre ? Je ne crains pas de dire que c'est ordinairement la vôtre. Avec quel mètre, en effet, avezvous pris la mesure de notre orthodoxie ? Pas avec celui dont l'Eglise se sert. Sur ce point, nous pouvons encore entamer avec ceux qui pensent comme toi une discussion que tu suivras, j'en suis st\r, avec ta largeur de vues habituelle.
Voici d'abord une question que nous avons à vous poser :
2Cô l'OI ET SYSTEMES
Qu'est-ce que vous entendez par ce terme concret : les catholiques ? Il n'est pas clair dans votre bouche, pas plus que celui de cléricaux dont vous affectez maintenant d'en faire le synonyme ; Tusage abusif de ce terme de combat vous fait tomber dans mille confusions ; vous prenez choses, idées et gens beaucoup trop en bloc. Il est trop évident que ceux qui font profession de catholicisme ne sont pas uniquement des catholiques, types purs et abstraits, mais encore des hommes qui ont leur bonne part du lot commun des petitesses humaines, et réagissent contre elles plus ou moins, suivant qu'ils sont plus ou moins, dans leur âme, pénétrés de vrai catholicisme. Il en est beaucoup d'abord — c'est parmi ceux-là que je me range — qui voient assez clairement les exigences de l'idéal exprimé par le nom qu'ils portent, mais restent sujets à bien des défaillances dès quil s'agit de l'incarner dans l'ensemble de leurs idées et de leurs attitudes. 11 en est d'autres qui, par ignorance ou par passion, font entrer leur religion dans un bloc qu'ils défendent avec acharnement ; et c'est exactement le même bloc que celui que vous criblez de vos projectiles, sous le nom de catholicisme. Le malheur veut — je ne le cache pas — qu'il y ait de nos frères dans la foi qui paraissent s'évertuer à justifier vos préventions. Ils estiment que du fait qu'ils ont la foi et luttent peut-être courageusement pour cette foi, tout ce qu'ils pensent ou font à côté est catholique. Mais il ne faudrait pas abuser contre nous de cette constatation trop facile. Est-ce à
cause de leur catholicisme, ou malgré leur catholicisme, qu'ils se conduisent ainsi ? Vous l'etes-vous demandé jamais ?
Je vais tâcher de montrer l'origine de l'illusion qui vous est commune. Ce sera en même temps découvrir pour les cléricaux et les anticléricaux quelques circonstances atténuantes.
Le catholicisme, tout en étant une doctrine de progrès, n'est nullement révolutionnaire. Il ne l'a jamais été, même aux premiers jours. Les chrétiens de Jérusalem entendaient bien rester de bons Israélites, et, dans le reste du monde, Paul et ses Églises paraissent avoir été assez attachés à l'empire des Césars, dont l'esprit conservateur devait bientôt armer contre eux tous les pouvoirs publics. Le christianisme n'était qu'une religion, non une doctrine politique ou sociale; il s'accommodait à toutes les formes sociales ou politiques qu'il trouvait sur la route de son expansion. Mais les divins principes d'ordre, d'équité et d'indépendance individuelle qu'il portait en lui ne laissaient pas d'agir sur ces formes. D'une part, la religion nouvelle se solidarisait avec tout ce qu'il y avait de bon dans la société par elle envahie; d'autrepart, elle agissait, par sa seule présence et sa seule morale, comme un dissolvant des plus énergiques aux dépens de toutes les institutions qui devaient disparaître pour laisser le champ libre aux progrès de l'humanité. Dans bien des cas, les chrétiens eux-mêmes, tout imbus d'idées romaines, n'étaient que les véhicules inconscients de
cette incoercible force de destruction qui devait mettre à bas tant d'institutions antiques (nous nous félicitons aujourd'hui de leur ruine), et, par là même, accélérer la chute de l'empire grandiose, mais caduc, qui reposait sur elles. De ces deux rôles, conservateur du vrai et destructeur du factice, le plus apparent était alors le second. C'est là, à côté de l'immoralité et de la superstition des masses, ce qui armait contre l'Église les politiques et les ardents patriotes. Aujourd'hui l'Église joue encore les deux mêmes rôles ; mais c'est le conservateur qui est devenu le plus apparent. Aussi les possidenles sont-ils disposés à la favoriser pour la sauvegarde de leurs intérêts politiques, et économiques surtout, et ceux qui voudraient prendre leur place la poursuivent-ils de leur haine.
La doctrine et la morale catholiques sont comme une solution qui, injectée dans une plante, en fortifierait toutes les parties vivaces, et rongerait lentement, à leur point d'insertion môme, toutes les branches mal venues, toutes celles dont le dépérissement doit suivre son cours. La société antique portait une telle exubérance de frondaison malsaine et pourrissante, qu'il n'est pas étonnant que cette injection ait été pour elle destructrice. La nôtre, malgré ses incontestables abus, n'est pas en somme une demeure inhabitable; on pourrait y assurer à tous, et atout point de vue, par des améliorations poursuivies avec 'méthode et persévérance, un assez confortable logement. Aussi le catholicisme, qui l'a faite en grande partie, tend surtout à la
conserver. Pourtant l'esprit de l'Évangile, dont l'Église est le foyer, et qui se répand, en se diluant et changeant de nom, jusque dans l'àme de ceux qui se déclarent ses ennemis, continue son double travail.
Quand les parties condamnées ne tiennent plus à l'arbre que par quelques fibres mourantes, le premier coup de vent qui vient de n'importe où fait tomber ce branchage inutile. Ceux qui ont soufflé ce vent s'en attribuent alors tout le mérite, et ne se rendent pas compte que le christianisme ait en rien préparé leur œuvre. C'était la religion des conservateurs ! De même, ceux qui avaient quelque intérêt à ne pas voir tomber les vieilles feuilles ne songent pas non plus à rendre le progrès chrétien responsable de leur chute. Car tout ce qui était apparent pour ceux-ci comme pour ceux-là, dans le christianisme, c'était son énergie conservatrice. Ceux qui déplorent les changements ou rajeunissements survenus ne savent pas que, dans la mesure où ils ont bien pratiqué la morale de leur Eglise, ils ont contribué eux-mêmes à cette transformation-là. Ainsi les saints des premiers siècles, s'ils étaient riches, possédaient comme les autres des esclaves, et ne prévoyaient pas, sans doute, pour la plupart, qu'en mettant leur influence au service de l'Évangile, ils hâtaient l'heure où l'esclavage antique, base du système économique qui faisait leur fortune, serait à jamais aboli. D'un autre côté, les esprits chimériques ou aigris, qui ne songent qu'à tout renverser, s'irritent contre cette Église qui contribue très
visiblement à maintenir une grande partie de lédifice debout. Donc ceux qui regrettent indistinctement tout le passé ne verront aucune raison de se détacher de l'Eglise, bien au contraire; et les autres simplistes qui font la besogne matérielle des révolutions ne verront que des motifs de la haïr. 11 est donc inévitable que nous ayons dans nos rangs la grande masse des conservateurs, y compris ceux que la religion, en soi, ne préoccupe guère. Mais il serait injuste, et fort peu critique, de mettre sur le compte de l'Eglise tous les préjugés ou toutes les fautes de ce parti qui la soutient pour des raisons où l'égoïsme se mêle souvent à la conviction. C'est un égoïsme peu clairvoyant, d'ailleurs, que celui des possesseurs qui veulent demeurer chrétiens par politique, et de ces « pratiquants non-croyants » qu'on rencontre par-ci par-là, triste pendant à la foule veule des croyants qui n'ont pas la force de « pratiquer ». J'espère que ce n'est pas sur eux que personne de judicieux nous mesurera pour apprécier si nous sommes orthodoxes.
Voici une autre cause qui tient attachés à nous des éléments plus ou moins étrangers, accidentels^ pourrais-je dire. L'Église a des dogmes, des mystères, supérieurs à la science humaine. Par là, l'état d'esprit du croyant scandalise le préjugé rationaliste, tandis qu'il présente une certaine affinité de surface avec un état d'esprit qui n'en est que la caricature, celui du crédule. Jugé superficiellement, le catholicisme n'aura donc pas de quoi répugner à ceux qui ont la maladie
de la crédulité, au lieu que la sécurité de ses affirmations sur l'au-delà blessera tous ceux qui ont la maladie du scepticisme. Les amateuis de merveilleux, ceux qui se plaisaient à la lecture de Léo Taxil ou à l'audition de AP'*' Gouesdon, resteront donc assez facilement membres d'une société qui croit au surnaturel — bien qu'elle y croie tout autrement qu'eux, — tant qu'ils n'auront pas découvert quelque chapelle occultiste ou quelque officine de diableries qui exerce sur eux plus d'attraction. Là surtout où il existe peu de sectes protestantes, comme en France, nous ne pouvons empêcher bon nombre d'illuminés, au sentiment religieux dévoyé et morbide, de se considérer comme des nôtres. Qu'est-ce que l'Église peut y faire, tant qu'ils professent la soumission à ses dogmes, et ne tombent pas dans de grands écarts moraux ? Mépriser leurs divagations ? Elle le fait. Les désavouer plus souvent et plus expressément? J'espère que, de moins en moins, elle se déchargera de ce soin surle seul bon sens public; jusqu'ici, il est vrai, elle a à peu près exclusivement porté la lutte défensive sur d'autres points où les excès sont d'un danger plus immédiat pour la substance même de son enseignement; en tout cas, elle commence à veiller davantage à ce que les nouvelles générations d' « hommes d'Eglise )) soient assez instruites de la lettre et de l'esprit de leur religion pour ne plus encourager ces fantaisies burlesques. Mais, dans tout cela, son enseignement aulhcntiquo ne peut être mis en cause, elle
le sait, que par des gens mal informés. La crédulité est une des maladies générales de la mentalité contemporaine ; elle s'est exaspérée par réaction contre le positivisme tranchant qui dominait, il y a peu d'années, jusque dans les milieux les plus cultivés, et qui règne encore presque partout dans l'école officielle. L'Église est même d'autant moins portée à se croire responsable du progrès de cette maladie qu'elle la voit faire tout autant de ravages dans les milieux qui lui sont hostiles, et où dogmatise sans contrôle une philosophie d'instituteurs. L'intelligence des masses — de toutes les masses, nous le savons bien l'un et l'autre — est encore prodigieusement loin de l'âge adulte. Non seulement l'âge de la légende dure toujours, mais celui du mythe n'est pas tout à fait clos. Beaucoup de nos contemporains marchent encore toute leur vie dans un demi-rêve ; ils s'arrêteront tout saisis, en pleine rue, pour voir passer, avec la même horreur peinte dans leurs yeux effarés, des monstres ^abuleux, d'une force et d'une méchanceté qui n'ont rien de terrestre ; pour celui-ci, ces horribles êtres auront nom Franc-Maçonnerie, ou Judaïsme, ou Socialisme ; pour un autre, ce sera la Compagnie de Jésus, le Capitalisme, le Cléricalisme, la Réaction, que sais-je ? Mais l'expression que prennent alors les visages de nos deux contemporains dévoile des mentalités qui se ressemblent étonnamment. L'un et l'autre sont entretenus dans leurs états hallucinatoires par des faiseurs de discours, de conférences, surtout par certains
exploiteurs de presse qui ont cette spécialité. Si l'on tolère du côté clérical bien des apologistes hallucinés eux-mêmes, ceux-ci trouvent exactement leur pendant dans des publicistes qu'on tolère chez vous, à l'Action^ à la Lanterne^ et ailleurs. Seulement, nos fanatiques sont ordinairement bien plus honnêtes que les vôtres, à cause de la vieille barrière du Décaloguequiles empêche de tomber dans les mêmes excès de haine et de mauvaise foi. Enfin, si l'on trouve de ces gens parmi nous, ce n'est pas notre faute. Qu'on fasse au moins à lEgHse la grâce de ne pas lui imputer la fréquence lamentable de certains états d'âme grossiers ou maladifs, qui peuvent faire des ravages parmi ses fidèles, mais se retrouvent exactement les mêmes chez ses pires ennemis. Tout cet amas de superstitions théistes ou athées, ce sont ou des fruits de décadence ou des survivances de ce qu'on appellerait chez tes amis « l'animalité primitive » ; mais nullement des produits de la société qui a toujours travaillé à rendre social et raisonnable le sentiment religieux.
Pour en finir d'un mot avec tout cela, vous ne devez pas juger de la race des catholiques par tous ces catholiques métissés ou dévoyés, comme il y en a trop à certaines époques. Ce n'est pas ce qu'ils mêlent à leur catholicisme de conservatisme trop étroit, ou de cupidité, ou de crédulité, qui peut leur valoir l'honneur d'être choisis comme les purs représentants de l'espèce. Pour être orthodoxe il n'est pas nécessaire de leur ressembler en tout ; et un catholique n'est pas
obligé de partager toutes les idées de ceux qui partagent sa foi, mais en y associant mille choses étrangères.
Jugeriez-Yous que ceux-là sont plus logiques que nous et tirent mieux les conséquences de leur doctrine ? Alors, dites-moi ce que vous vous représentez sous ce nom ilafoidelEgliseromainePPrenezgarde, ici encore, d'être égarés par une observation superficielle et peu sympathique. Le catholicisme est un fleuve qui coule depuis des siècles déjà ; il a passé à travers des terrains de toute sorte oii il devait se frayer un chemin. Ne le jugez pas par ce qui flotte çà et là à sa surface, débris des pays dépassés, tournoyant encore dans le courant avant de s'accrocher successivement aux rivages que les âmes vivantes, qui suivent le flot, laissent derrière elles disparaître dans l'oubli. L'Église n'a pas canonisé les idées de chacune des époques à travers lesquelles elle a passé, dans sa vie déjà longue ; non, pas même toutes celles de ses théologiens, ni de ses Docteurs, ni de ses Pontifes, entre lesquels un liistorien sait qu'il y a eu, sur les questions non essentielles, la plus grande diversité. Vous nous demandez où elles sont les idées essentielles, l'enseignement immuable et infaillible ? Tout catholique sérieusement instruit sait où réside la règle de sa foi : quod ubique, quod semper, quod ah omnibus. Il ne reconnaît ni aux Conciles ni aux Papes le droit de rien ajouter ni retrancher à cela, mais simplement de le distinguer, de l'interpréter authentiquement, de le
définir. Je ne saurais m'étendre davantage sans faire un traité de théologie. Il en existe déjà assez de faits ; ce point y est suffisamment mis en lumière, et nos adversaires, ainsi que nombre de nos amis, feraient bien de le mieux savoir. Qu'ils se disent que toutes les interprétations ou explications d'un dogme qui, à telle ou telle époque, ont pu être en faveur, sans toutefois être imposées par un de ces jugements solennels de l'Eglise dont les conditions sont déterminées rigoureusement, ne sont pas ce dogme lui-même. J'aurai peut-être lieu de revenir là-dessus. Pour le moment^ il me suffit de déclarer que l'Église ne tient pas à toutes les assertions personnelles de tous ceux qui ont pris sur eux de parler en son nom ; qu'il s'agglomère nécessairement, autour de sa doctrine, des opinions variables, caduques, purement humaines, que les progrès de l'information scientifique et de Pexpérience sociale doivent modifier ou détruire. C'est au temps à faire le triage. Aujourd'hui, en dehors de l'épaisse famille Homais, personne n'oserait plus nous attaquer avec les objections « historiques » ou « scientifiques )) de Voltaire. Les hommes intelligents nous laissent de plus en plus tranquilles sur la question de l'arche de Noé ou la baleine de Jonas. Pourtant, tout cela troublait nos pères, non que leur catholicisme fût différent du nôtre, mais parce que la mentalité scientifique commune aux croyants et aux incroyants n'était pas la même qu'aujourd'hui. D'ailleurs, le sens historique et le sens philosophique ne sont pas encore
très répandus, ni chez nous, ni chez vous non plus ; on peut espérer que leur progrès fera disparaître bien des causes de conflits, purement apparents, entre la « Science et la Foi ». — Tout ceci serait trop long à prouver ; admettez-le au moins sous bénéfice d'inventaire, quand ce sont des spécialistes en religion, pas tout à fait étrangers à la science, qui vous le disent.
C'est peut-être juste, nous répondez-vous alors ; mais nous ne désarmerions point pour cela. Vous nous représentez comme des abus, de pures déviations personnelles, tout ce qui vous gêne dans l'histoire des idées ou de la conduite de votre société religieuse. Vous répétez, après combien d'autres ! vos ingénieuses distinctions entre ce qu'il y avait chez vous à croire ou à faire, en droit, et ce que la masse croyait ou faisait, en fait. Malheureusement, nous pouvons constater le fait bien plus sûrement que ce droit présumé. L'Eglise aurait fait naguère brûler d'honnêtes gens, s'ils s'étaient permis de juger transitoires des conceptions antiscientiiiques, qui maintenant vous font honte et que vous cherchez à oublier. Elle a autorisé ou toléré mille pratiques tout imprégnées de haine et de superstition. Et peut-on croire que son esprit ait radicalement changé ? Nous la trouvons, aujourd'hui encore, en travers de tous les progrès. Malgré tout ce que vous pouvez nous dire d'un dogme vague et irréprochable, qui serait le vrai dogme catholique — votre ésotérisme, — nous savons assez que ce n'est pas à cet état que le dogme a jamais existé dans les
cervelles dogmatiques. Là, aujourd'hui comme autrefois, il fait bien corps avec ce que vous appelez des idées parasites, ou des épaves. L'Eglise, en somme, est bien toujours la grande force d'organisation des résistances du passé vis-à-vis du présent. Elle veut, à son escient ou à son insu, tout immobiliser au nom de Dieu ; elle hait tout dérangement d'équilibre dans les idées, dans les rapports sociaux, quand même le besoin en serait partout, en dehors d'elle, impérieusement senti. Elle a fait du bien à une partie du monde, nous ne le nions pas. C'est une grandmère. Mais la vieille, d'humeur têtue et acariâtre, ne sait, depuis longtemps, plus rien prévoir de ce dont ses petitsenfants auraient besoin, en avançant en âge ; quand une fois ils se le sont procuré malgré elle, elle se résigne en rechignant au fait accompli; puis, quelques années plus tard, elle oublie ce dissentiment dont le souvenir la gêne, et s'imagine que c'est elle qui leur a fourni tout ce qu'ils ont.
Eh bien ! laissez-nous dire à notre tour que ce petit tableau n'est ni historique, ni impartial. Cette vue-là serait bien étroite, qui n'apercevrait pas les progrès en tout ordre humain qui ont eu l'Eglise pour promotrice, et n'auraient jamais pu commencer ni croître hors du milieu que l'Église a fait. Nous pourrions aussi vous demander si vous connaissez une seule école, scientifique, poHtique, ou autre, qui ne tienne jusqu'à la dernière extrémité à toutes ses formules, même les plus provisoires, tant qu'on en a pas trouvé
d'autres qui soient aussi nettes et remplacent les premières avec un avantage certain ; ce qui est établi cède-t-il jamais la place de son plein gré à ce qui voudrait s'établir? Mais parlons d'une façon moins vague. L'Eglise n'est pas une école académique, c'est un gouvernement^. La religion — vous l'admettez sans doute — devait avoir une forme sociale, si elle ne voulait se diluer peu à peu dans un sentimentalisme sans règle ou sans profondeur. Plus un sentiment est actif, plus il devient encombrant et dangereux sil n'est pas éclairé et contrôlé par la sagesse collective ; l'instinct religieux livré aux caprices individuels mène à des excès pires que tous les autres. Aussi le christianisme ne pouvait-il qu'avoir la forme d'un gouvernement. Que fait un gouvernement ? S'il a à favoriser les progrès futurs, il a dabord à maintenir les progrès acquis. C'est là son rôle le plus continu et le plus clair : car on sait ce qu'il y a à maintenir, puisque déjà cela existe, et qu'on le voit (mêlé ou non de choses à détruire), rien qu'en ouvrant les yeux; mais on ne sait pas aussi bien ce qu'il y a à favoriser, dans ce qui, n'existant pas encore ou à peine, n'aencore pu faireses preuves. Plus les intérêts en jeu sont graves, plus il est périlleux de se lancer dans les aventures. L'Eglise, gouvernement, agit en cela comme agissent tous les gouvernements qui veulent durer. Si ses évo-
' Je n'entends pas dire, bien entendu, qu'elle ne soit que cela. Elle est un gouvernement qui commande aux esprits.
lutions sont presque toujours plus lentes, c'est à cause de la haute portée du moindre de ses actes officiels, et de la confiance qu'elle a de vivre assez pour regagner toujours le temps perdu. Cette prudence, eût-elle été exagérée parfois, ne dément pas du tout l'origine divine que l'Eglise s'attribue. Elle n'a jamais cru que le Saint-Esprit lui garantît l'infaillibilité de tous ses actes. Elle a seulement la conviction qu'il la préserve d'erreur, quand, dans des circonstances bien délimitées, elle interprète solennellement la doctrine du Christ, pour le bien universel de ses enfants. Par ailleurs, étant une société d'hommes, dirigée par des hommes prudents, elle agit humainement, avec une lente circonspection. Et si, malgré tout, il lui arrivait de s'engager dans quelque fausse démarche en des questions moins essentielles que celles de la doctrine ou des mœurs, elle sait, par toute son histoire, qu'elle peut compter sur la Providence pour réparer les pertes qui en seraient résultées et combler tous les déficits, dans la suite du temps. Cet optimisme, fondé sur la foi et l'expérience, est la source de cette lenteur et de cette sérénité dont se scandalisent les réformateurs agités qui ne comptent que sur eux-mêmes. Mais pour compter ainsi sur Dieu, l'Eglise ne se fait pas Dieu ; elle ne prétend pas être exempte, dans le détail, de toute erreur ni de tout défaut ; elle ne demande pas de ses entants cette foi superstitieuse. Les chrétiens doivent sans doute lui obéir, puisqu'elle est un gouvernement ; après cela.
qu'ils la jugent comme elle-même se juge ; elle n'exige pas davantage.
Chez vous on s'exagère assez le poids de la tutelle sous laquelle nous autres, catholiques, sommes censés courbés toute notre vie, et les menaces de la férule qui s'abaisserait sur nos tètes chaque fois que nous aurions l'audace de penser quelque chose. Vous en croyez trop facilement vos préventions anti-autoritaires, et les plaintes des mécontents de chez nous, lesquels, certes, n'ont pas nécessairement raison a priori^. Mais voici ce que des gens d'expérience, croyants soumis, pourraient vous affirmer : chez nous, un penseur indépendant qui, toujours attaché à sa foi, trouve cependant à dire des choses nouvelles, n'a pas, s'il est instruit et sait exprimer sa pensée sans équivoques inquiétantes, beaucoup à craindre de la part de l'autorité supérieure. Il pourra avoir, et souvent, maille à partir avec les gens extrêmes, les ultra-conservateurs qui croient jouir, tout comme les révolutionnaires, de linfaillibilité privée ; on fera parfois, sans motif, beaucoup de tapage autour de lui ; mais ces gens-là ne sont pas qualifiés pour lui imposer silence au nom de l'Eglise, dont ils n'ont point mandat. D'ordinaire, leur opposition se trouve, en fm de compte, avoir été inoffensive, sinon pour la personne, du moins pour l'idée. Quant à l'autorité elle-même, bien loin qu'elle n'ait
* C'est le rcproclie le plus commun et le moins désintéressé des « modernistes ». comme maintenant le Pape les appelle (oct. 1!)0T).
Y A-T-IL Ux\ CATMOLICISxME ÉSOTÉRIQUE ? 281
que des rigueurs à sa charge, de fameux exemples historiques montrent qu'elle a parfois poussé la longanimité un peu loin. « Querelle de moines ! » disait Léon X au début de la formidable campagne anticatholique de Luther. La vérité est qu'il se passe dans l'Eglise ce qui se passe dans tous les gouvernements humains — car elle en est un, quoique divine. Il y a en elle des partis qui, sur tous les points qui ne sont pas fixés, constitutionnels, s'anathématisent parfois un peu vite ; il y a des questions de personnes, d'écoles, des rivalités d'associations, des mentalités diverses, des autoritaires, des individualistes, des modérés, des radicaux, des frondeursou des traditionnels à outrance. S'il y avait trop d'uniformité, ce serait peut-être mauvais signe : c'est que la routine et l'indifférence auraient éteint toute passion, et toute vie. Au milieu de tout cela, le gouvernement s'occupe avant tout de remplir son pren^iier rôle, celui d'assurer et de maintenir l'ordre. Il laisse volontiers aux penseurs privés, comme un Etat le laisse aux sociologues et aux jurisconsultes, le soin des initiatives de progrès et du développement de la doctrine, quand même ces penseurs n'auraient en partage aucune autorité officielle. Souvent il encourage ou tolère ; quand il cesse de tolérer, et prend des mesures qui paraissent, dans l'un ou l'autre cas, bien rigoureuses et bien absolues, ce n'est pas toujours qu'il condamne l'idée. Souvent, il ne faut voir là que des mesures d'opportunité ou de discipline, un peu aléatoires, comme elles le sont toutes, mais qui aussi
ne se donnent pas comme définitives : ce peut n'être qu'une invitation à aller moins vite, à s'expliquer mieux, à exposer la vérité elle-même avec plus de circonspection, à ne pas troquer un « tiens » contre deux « tu l'auras ». De fait, quand même il y aurait eu des méfiances injustifiées sanctionnées parfois par des décisions officielles d'un gouvernement qui ne se croit pas indistinctement infaillible dans toutes celles qu'il rend, ces défiances, un jour ou l'autre, finissent par tomber. La vérité, plus ou moins retardée parles conditions d'un milieu qui n'était pas prêt à la recevoir, finit toujours, après quelques luttes, par s'imposer chez nous. Et, une fois reçue, elle demeure. L'Eglise, tôt ou tard, rend justice à tous ceux de ses enfants qui ont vraiment travaillé pour la vérité. En elle, tous les excès commis aux dépens de l'idée sont réparés un jour, et réparés par elle-même. On ne pourrait en dire autant du meilleur et du plus durable des gouvernements laïques. Ce que j'avance là n'est pourtant point de l'histoire apologétique, c'est de l'histoire tout court. Quant aux abus de tolérance, ils peuvent parfois durer des siècles, ordinairement sous la pression des idées séculières ; mais, un jour, l'Esprit se réveille et les balaie.
Penser ainsi, c'est penser comme l'Eglise, et non pas donner des appréciations ésotériques. Mais, pour
prendre les choses d'un point de vue plus strict et plus haut, demeurons sur le propre terrain de la croyance.
Nous ne faisons pas là figure d'ésotéristes, car nous croyons exactement ce que croit le plus humble de nos frères, quand il connaît son catéchisme. Nous croyons à l'Homme-Dieu, à la société spirituelle et visible par lui fondée, à l'Eucharistie, aux sanctions d'une vie future, ciel, enfer et purgatoire. Non seulement nous partageons toutes ces croyances, mais nous nous agenouillons très sincèrement là où toutle peuple s'agenouille, et nous y disons des prières que disent aussi les vieilles femmes. Quelqu'une de celles-ci prie-t-elle mieux que nous, et montre-t-elle, par plus de vertu dans sa vie, qu'elle approche davantage de Dieu, donc qu'elle connaît mieux son Père céleste, alors c'est nous, polisseurs de formules, qui aurions envie de lui demander des leçons, car elle touche de plus près, par sa pensée aimante, à cette Réalité dont notre langage à tous restera toujours à une infinie distance. La vraie science, pour nous comme pour elle, est de comprendre Dieu et l'Homme-Dieu, je veux dire ce qu'ils sont pour nous, le Sermon sur la montagne, le mystère de la croix.
Comprendre pratiquement, par le cœur, ce qu'est l'Homme Dieu : voilà le terme de nos efforts à tous. La pauvre humanité cherchait son Dieu depuis tant de siècles, poussant des cris d'appel vers les cieux presque muets, pendant qu'elle trébuchait et s'écorchait
les pieds à tous les cailloux de la terre! Elle s'asseyait lasse, la tête bourdonnante et les yeux baissés, s'amusant, pour adoucir sa continuelle déception, à sculpter da bois et de la pierre, ou à dessiner des abstractions philosophiques, qui lui représentaient grossièrement l'inconnu du monde divin. Et un jour, elle s'est levée, parce qu'elle venait de découvrir son Dieu, et elle l'avait découvert dans un de ses enfants ! Voilà le fait que tout vrai chrétien connaît aussi bien que nous. L'enseignement, la conduite, l'action continue de cet homme lui a indiqué, d'une manière infaillible, le chemin direct qui la mènerait à un meilleur monde ; aussi l'a-t-elle suivi. En grandes masses elle est entrée dans la société fondée par cet homme ; elle a pris conscience que Dieu voulait nous faire les associés les uns des autres dans la grande œuvre de notre salut, nous qui ne pouvons rien faire épanouir de ce qu'il y a de haut dans notre àme sans l'aide continue de nos semblables. Elle a compris son unité, elle a compris que ses morts n'étaient pas morts, mais continuaient à la regarder d'en haut, avec un intérêt plus tendre dans leurs yeux mieux ouverts, conviant les vivants à venir partager l'éternité de leur calme et de leur joie. Elle a cru à l'Eglise, qui affirmait être l'instrument social choisi par Dieu pour assurer l'union entre Jésus et les vivants, et les morts ; et elle a eu confiance dans les moyens de salut, si humains et si simples, que l'Egliso lui offrait. Elle s'est donc soumise à cette société, dont la vie a un cours humain, sans doute.
mais où Dieu fait que ce qui est révélé vraiment par Lui, pour notre bonheur, ne puisse se perdre ni s'altérer ; société où il y a de l'immuable, du divin, auquel nous croyons tous avec la même foi, gens cultivés ou incultes, hommes d'autrefois ou d'aujourd'hui, auquel croiront de même les hommes de demain. Car ces lumières-là, on ne les souffle pas.
Ma vieille femme de tout à l'heure se représente sans doute tout cet au-delà d'une façon qui n'a rien de scientifique, avec une naïveté peut-être excessive en soi. Et nous, nous voulons assurément corriger cette naïveté, nous travaillons au moins à l'exclure de toutes les chaires d'enseignement religieux, où elle n'est pas à sa place et produit un déplorable effet sur tous les esprits qui ont des besoins intellectuels plus raffinés, même et surtout quand elle cherche à se donner une tournure érudite et savante. Je concède que nous poursuivons ce but; mais ce n'est pas pour que vous nous disiez : « Ah ! nous y voilà donc enfin, malgré tout, à l'ésotérisme ? » Non, nous n'y sommes pas encore.
11 y a bien des représentations du mystère divin, variables d'un esprit à l'autre, et nous voulons choisir entre elles, nous voulons en combattre telle ou telle que nous jugeons insuffisante ou nuisible. Est-ce à dire qu'il y aurait plusieurs doctrines, celle des simples, celle des intellectuels, celle des mystiques, celle des savants, celle des artistes? Pas du tout; il n'y en a qu'une. Toutes les représentations individuelles
dont je parle ne sont que des peintures plus ou moins grossières, mais qui le sont toutes un peu étant nécessairement entachées d'anthropomorphisme ; des symboles qui rendent plus parlantes à notre esprit, plus faciles à saisir et à remémorer les idées que le Dogme exprime. Mais l'esprit ne s'arrête pas à cela ; ce n'est pas aux ailes des anges, ni à la barbe du Père éternel, ni au triangle irradié, qu'on supposera jamais, j'espère, que s'attache la foi du moins dégrossi des croyants, si c'est un croyant véritable, un chrétien et non un païen. Ni non plus aux concepts abstraits, mais toujours humains et purement analogiques*, qui remplissent les traités de théologie et visent à nous suggérer des idées moins grossières du monde supérieur. Alors, à quoi ? Comment connaît-on Dieu ? Dieu dans la vie présente — pour l'imagination et l'intelHgence toute pure, bien que leur intervention soit indispensable dans tout acte de connaître, — Dieu reste l'inconnu. Mais un Inconnu dont on sait l'existence; si nous ne pouvons orner l'intérieur de notre esprit d'aucun portrait qui lui ressemble, du moins nous pouvons nous le définir d'une certaine manière par les rapports que nous savons et que nous sentons qu'il a avec nous. Il est le grand X d'où nous tirons notre origine, et vers qui tend notre destinée; l'Etre
^ Voir, sur l'analogie, les chapitres précédents. Il y a de ces analogies — celles que consacrent les formules des dogmes — dont nous croyons que Dieu lui-même nous garantit la justesse. Les autres peuvent demeurer matière à discussion théologique et philosophique.
immense qui n'est limité par aucune relation temporelle ou spatiale qui permettrait de le faire entrer dans quelqu'une de nos étroites catégories scientifiques ; Celui qu'aucune image, qu'aucune forme, aucune idée pure ne peut enfermer. Il agit partout, d'une action toute-puissante, mais dont le mode nous est complètement insaisissable. Sans lui rien n'est, mais il ne peut qu'être distinct de tout ce que nous voyons être, de tout ce que nous pourrons jamais mesurer. Somme toute, il demeure aussi mystérieux pour le philosophe que pour un enfant du peuple ; car personne ne peut se faire une évaluation, même approchée, de son être, de sa personnalité, de sa puissance, de sa beauté, de sa justice et de son amour. Mais tous savent également dès qu'ils ont la foi, qu'il est plus vivant, plus puissant, plus beau, plus aimant et plus juste que tout ce que n'importe qui peut rêver en fait d'excès de beauté, de vie, de grandeur, de puissance, de bonté et de justice; car il est la source et la puissance infinie de tout ce qui est existence et activité. Telle est l'idée essentielle que nous pouvons nous faire de Dieu, plus pénétrante que claire, plus sentie que conçue, plus expérimentée encore que réfléchie. Pour nous révéler tout cela d'une façon pratique, il s'est fait homme, et homme soumis à toutes les misères humaines qui n'altèrent pas la dignité et la pureté de l'âme; il a voulu que nous fussions renseignés sur sa nature par les intuitions mêmes que nous donnent nos sentiments les plus purs éprouvés pour nos semblables. La vraie manière dont
on connaît l'âme de ses amis est celle-là ; elle est beaucoup plus pénétrante que toutes les froides observations qu'on peut faire sur leur compte, en psychologues désintéressés. Donc, pour nous faire entrer plus facilement en contact avec lui, il s'est montré à nous en l'humanité de Jésus ; et le contact une lois pris, il se charge de diviniser lui-même nos sentiments à son égard, et les renseignements sur sa nature que nous pouvons en tirer. L'Homme-Dieu n'a vécu qu'un instant sur la terre ; mais il a su prendre à la fois notre cœur et par lattendrissement de pitié qu'on a pour un petit enfant, pour un homme qui souffre, pour un juste persécuté, et par l'admiration enthousiaste qu'inspirent le génie et l'héroïsme, et par la reconnaissance qu'on a pour un Sauveur; l'Homme-Dieu a voulu ensuite nous laisser dans l'Eucharistie, où il est présent d'une manière incompréhensible mais réelle, un moyen de communication personnelle avec sa sublime et adorée Personne ; il a voulu demeurer la tète, l'àme toujours agissante de la société religieuse qui conserve sa mémoire et nous enseigne les moyens de transformer ce souvenir en sentiment actuel de sa présence. Voilà le fond de notre doctrine qui nous est commun à tous.
Les dogmes catholiques en sont une systématisation. Pour orienter- sûrement notre pensée vers ces vérités insondables, pour empêcher l'instinct rehgieux
* Sur le sens que je donne aux mots : orienter, orientation, dans ces contextes, voir ci-dessus, p. lot.
de se fourvoyer, et écarter les représentations erronées ou incomplètes qui dinninueraient ou fausseraient l'idée de nos rapports vitaux avec ce Dieu, ils fournissent à notre esprit des analogies qui ne peuvent nous tromper ; ils le forcent à demeurer dans la position qui est la bonne pour marcher à la découverte de cet Etre mystérieux. Pourtant ce ne sont toujours que des analogies, qui orientent vers Dieu, mais ne le représentent pas parfaitement. Elles servent avant tout à garantir, dans la société chrétienne, la pureté de la connaissance du cœur, à empêcher de confondre la foi avec certaines exaltations esthétiques ou mystiques qui ont avec elle des ressemblances de surface. Les dogmes aussi sont pour tous les mômes.
Puis, au-dessous et autour des dogmes, il y a toutes les représentations figurées qui n'ont, elles, que la valeur d'un symbole, variable suivant les divers états d'âme, le mode de sensibilité et d'imagination, le degré de culture. Tous les croyants ont les leurs ; et, à ce point de vue, le fidèle « intellectuel » n'a guère d'autre avantage sur les autres que celui de mieux comprendre, ou du moins de savoir mieux exprimer, l'immense distance qui sépare toutes ses idées claires de l'idée obscure, mais vécue, que lui donne sa foi. Toute proportion gardée, il y a la même différence entre le saint, qui connaît directement Dieu et son Christ, et le théologien qui spécule sur cette connaissance, pour en disserter dans un langage accessible à
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ceux qui ne la posséderaient pas, qu'il y a entre un grand artiste et un critique d'art. Tant mieux si l'on peut être artiste et critique à la fois ; mais l'une de ces qualités n'est pas l'autre. Le critique le plus exercé ne comprend rien à l'artiste que dans la mesure où il est artiste lui-même ; quant à l'artiste, sa critique peut être affreusement pauvre ; il a de quoi se passer do cette culture-là.
Puisque nous voici dans les comparaisons, permetsmoi encore celle-ci. Imaginons deux fds, qui conservent avec une grande affection la mémoire de leur père absent. Plaçons-les, pour les besoins du sujet, dans les conditions les plus rares, les plus invraisemblables. Supposons qu'ils aient pour leur père les sentiments les plus épurés qu'on puisse avoir, non seulement pour un père, mais pour une mère, pour un ami, pour un frère, pour une épouse, j'oserais presque dire pour un enfant. Car les bienfaits de leur père, quoique absent, se font sentir à eux d'une manière si continue, si délicate et si variée, que la tendresse qu'ils éveillent prend successivement quelque chose de tous ces aspects. Supposons cependant que, par impossible, ils ne connaissent pas, ou connaissent à peine, les traits de ce père. Ils n'ont que deux portraits de lui, et ni l'un ni l'autre n'est ressemblant. Seulement l'un des fils, qui a du goût, en a choisi un qui est simple, artistique, et que les connaisseurs admirent ; l'autre, qui na pas la moindre culture esthétique, ne possède qu'une mauvaise photographie, défraîchie et
pâle, qu'il a encore placée dans un cadre chargé d'ornements du goût le plus douteux.
Cette situation, absolument chimérique sur la terre, est pourtant bien analogue à celle du croyant vis-àvis de Dieu. Jésus n'a-t-il pas dit : Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère ? (Marc, iiï. 35.) Oui, il nous inspire jusqu'à la tendresse qu'on a pour les persécutés et les petits, celui qui « est venu chez lui et que les siens n'ont point reçu », l'enfant qui n'a eu qu'une crèche pour berceau le jour de sa naissance. Et pourtant il est notre Père puisqu'il est Dieu.
Eh bien! pensons-nous que de ces deux fils allégoriques, celui qui a de la culture connaît mieux son Père que celui qui en est dépourvu? Le mauvais portrait, quand il sera pressé sur les lèvres de celui qui s'en contente, éveillera-t-il dans sa mémoire une idée moins exacte de l'original ? Le fils artiste aura-t-il de son père une connaissance plus vraie que le fils ignorant ? Pas nécessairement, je suppose. Ce n'est point par l'image que ni l'un ni l'autre le connaissent; ce n'est point l'image qu'ils baisent, en réalité.
Toute proportion gardée, il en est ainsi de la connaissance que chaque croyant a de son Dieu ; il sait qu'il n'en a aucune complète image dans le nombre de ses représentations, et que la meilleure de toutes est encore bien imparfaite ; mais aussi n'est-ce pas à elles qu'il s'attache, n'est-ce pas à elles qu'il croit, mais à la personne qu'elles lui rappellent.
Quand il s'agit de cet objet-là, celui-là connaît le mieux qui aime le mieux, parce qu'il ne peut aimer vraiment que pour avoir expérimenté. 11 nous a. Lui, toujours aimés le premier. « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé. »
Il y a bien des degrés, sans doute, dans cette connaissance, depuis la première expérience que donne la simple foi jusqu'à la profondeur des intuitions de la charité. Mais ce n'est point à la justesse des spéculations critiques qu'il faut la mesurer. Le théoricien a mieux assuré les contreforts intelleciiiels de sa croyance; il a choisi, entre toutes les représentations qui pouvaient s'y adapter, celles qui s'accordaient le mieux avec tout l'ensemble de ses notions extra-religieuses ; il a plus ou moins réussi à s'exprimer sa foi en fonction de sa science et de la science de ses contemporains. Mais tout ce travail, il l'a fait aii^owr de sa foi, qu'il veut pouvoir embrasser dans une synthèse. Ainsi il a donné satisfaction à ses besoins intellectuels ^
Ml va sans dire que par « besoins intellectuels », j'entends les besoins philosophiques et scientifiques au sens strict et rien d'autre ; car je ne relègue pas les « besoins religieux » dans la pure « sensibilité », si tant est qu'il existe une faculté distincte à laquelle convienne ce nom, ce que je ne crois pas. Soit dit pour prévenir certaines fausses interprétations de ces pages. Tout en reconnaissant les mérites respectifs et relatifs du pragmatisme, de Vhumanisme, de la philosophie de faction, je ne suis pourtant l'adepte d'aucun de ces systèmes philosophiques. Voir aussi ce que j'ai dit pp. 288-289. Le rôle que joue la théologie technique dans l'élaboration des formules des dogmes en fait un facteur nécessaire, quoiqu'il ne soit pas le premier, de notre religion. Fides quaerit intellectum.
particuliers, et s'est mis à même de satisfaire, le cas échéant, à ceux des autres ; mais ce n'étaient pas là ses besoins religieux ; ils réclamaient, ceux-ci, non des formules, mais un contact illuminateur, avec une réalité toujours mystérieuse, dont l'amour — car il y a un certain amour jusque dans la simple foi sans charité — peut seul donner une idée juste et suffisante. Et qui sait s'il ne trouvera pas, et plus d'une fois, des frères absolument incultes qui lui en remontreront en fait de pénétration religieuse ? II n'aura pas le droit de s'en étonner; car nous ne sommes pas plus des gnostiques que des agnostiques ; nous n'accordons à la philosophie et à toute culture intellectuelle, dans la connaissance religieuse, qu'un rôle accessoire. Lorsque Paul parlait de nourriture solide et de lait pour les enfants, quand il disait : Sapientiam loquimur inter perfectos, il notifiait aussitôt à ses lecteurs que cette sagesse avait très peu de rapport avec celle de ce monde. Certainement les apôtres ne se posaient pas les questions religieuses sous forme spéculative, ne fût-ce qu'à la manière d'un Philon d'Alexandrie; et Paul lui-même, le grand Paul, n'avait, en fait de « culture », que celle d'un rabbin frotté d'hellénisme. Pourtant ce sont là nos modèles transcendants.
Je le répète, dans cet ordre d'idées, ceux-là seuls connaissent mieux qui savent mieux aimer. S'il y a un ésotérisme catholique, le voilà ; ce n'est pas avec de la critique qu'on y entre, mais par l'expérience du con-
tact de Dieu. Mais comme tout bon chrétien l'a plus ou moins senti, ce contact, tout bon chrétien participe à cette sagesse supérieure des cœurs où Dieu vit. Cet ésolérisme-là ne s'exprime guère en formule : mais il est l'âme cachée de toute la doctrine extérieure. Vous autres, vous n'entendez que les formules, vous ne vous rendez pas compte qu'elles ont une âme. Mais nous, nous savons bien qu elles en ont une. Tous ceux qui croient et vivent selon leur croyance le savent. Nos autemsensum Chrisli habemus (Paul, I Cor., ii, 16). Cet ésotérisme-là n'est de l'ésotérisme que pour vous.
Le seul moyen d'y entrer, c'est de se mettre à l'école du Christ. Ce moyen, d'ailleurs, est offert à tous. Et peut-être quelques-uns font-ils route avec lui qui ne s'en doutent pas eux-mêmes, comme les disciples d'Emmaûs. Croire aux droits absolus que possède sur toute la conduite de notre vie la Vérité, quelque visage qu'elle nous découvre un jour, être prêt à se sacrifier aux exigences de l'idéal, d'un idéal objectif, indépendant de nos intérêts, de nos goûts, de nos habitudes, c'est avoir une âme déjà plus qu'à moitié chrétienne. Ceux qui voudraient sincèrement que Dieu existât, et qui s'efforcent d'agir toujours comme s'il existait, ceuxlà, en un jour de leur vie terrestre, découvriront bien qu'il existe. Car il se révélera à eux, sous un faux nom, peut-être, d'abord, mais il se révélera.
Ne parlions-nous point ensemble de la plénitude de vie et de bonheur dont un homme ne peut manquer de
jouir lorsque, oubliant toutes les petitesses de son moi égoïste, il arrive à se fondre un instant, tout entier, dans l'universalité des êtres, à entrer dans l'harmonie du tout ? Eh bien ! le croyant est celui qui y entre, dans cette harmonie, car il communie avec ce qui est le régulateur, le modèle, l'auteur, le principe, la fin de toutes choses. C'est un être personnel qui est tout cela ; n'est-il pas bien plus philosophique de le concevoir personnel que d'en faire je ne sais quel axiome abstrait ou quel complexus de lois aveugles ? Si cela, dont le contact nous donne un sentiment de plénitude si illuminée, était quelque chose d'aveugle, comment nous autres, qui ne le sommes pas, pourrions-nous nous sentir tellement agrandis et éclairés en nous plongeant là-dedans ? Non, c'est notre individualité elle-même qui devrait être le vrai Dieu, étant le dernier effort de l'évolution du tout informe; et il n'y aurait rien de meilleur pour nous que de jouirde nous-mêmes avec intensité, de nous enfoncer exclusivement et obstinément dans notre moi, de pratiquer la morale de V ûhermensch . Or, tous ceux qui en ont essayé savent comme elle est décevante. Direzvous qu'il ne s'agit point de se déifier soi-même, puisqu'on n'a pas de quoi soutenir un pareil rôle, mais au contraire de s'oublier tout entier dans le 'sentiment de la solidarité humaine ? Je ne comprends pas ; car la société humaine n'est point d'une nature meilleure que les individus humains qui la constituent ; à moins que, par un mysticisme plus étrange, certes, que le
nôtre, vous ne vouliez séparer V hiwianilé des hommes pour en faire une entité pure, abstraite et béatifiante ? Le culte de l'humanité enfermée en elle-même n'est qu une méprise ; c'est le sentiment rehgieux, écarté de son véritable but, qui se crée cet objet factice et le pare de qualités qui ne peuvent appartenir qu'à l'objet réel. D'ailleurs, si ce culte était pratiqué sincèrement, assez pour arriver à exclure l'égoïsme, je ne vois pas comment il ferait pour ne pas aboutir à un culte plus vrai. C'est la « religion de l'humanité » qui est une espèce d'exotérisme de la religion de l'Homme-Dieu, à l'usage de ceux dont la pensée ne sait pas, ou ne veut pas descendre plus avant dans le Réel.
Mais notre « ésotérisme », à nous, ne consiste qu'à être épris, amoureux, d'un Être personnel que les autres n'ont pas su découvrir.
Car le Pouvoir qui mène le monde n'est pasmoinsbon qu'il est irrésistible. Il aime tout ce qui est, et justement les êtres ne sont que dans la mesure où il les aime. Mais n'allons pas projeter en lui nos faiblesses et nos sentimentalités décadentes. Il aime comme un fort, et comme un vivant, et il est trop grand artiste pour faire de la monotonie. Sa toute-puissante Bonté n'a pas imposé à toutes choses d'être également belles, également bonnes. Il a conçu l'univers autrement que sur le modèle d'une surface bien plane, formée de petits carrés tous pareils, damier de blanches béatitudes d'une médiocre et ennuyeuse perfection. Ce vivant veut dans ses œuvres une beauté qui soit celle de la vie
Dans le monde physique déjà, il a mis partout l'action et la réaction, pour que la perfection et la régularité extérieure du cours des choses fussent un produit de l'équilibre, d'une sorte de discernement social qui fait choisir à la plus infime particule de l'éther sa trajectoire et son champ d'évolution en fonction de toutes les autres à la fois ; les quelques représentations approximatives que nous pouvons nous faire de ce concours admirable de toutes les forces élémentaires, nous les appelons lois de la nature. Dans le monde des esprits, pouvait-il être moins grand artiste? Mais ici l'action et la réaction deviennent la lutte, la lutte consciente contre soi-même et contre les éléments inférieurs, d'oii résultera ensuite l'harmonie de l'amour. Il a ambitionné pour ses créatures intelligentes une beauté qu'elles se fussent donnée elles-mêmes, en seconde ligne ; il veut qu'elles puissent lui dire : «Après Toi, c'est nous qui nous sommes faites. » Voilà pourquoi pas une n"a été soustraite à la nécessité de l'épreuve, qui la fait beaucoup plus libre et beaucoup plus grande si elle en sort. Lui n'a voulu que leur joie ; une joie modelée sur la sienne et qui remplit toute leur capacité de jouir. Cette capacité est creusée par la souffrance ; la souffrance anoblit l'homme en le provoquant à la surmonter; elle est pour lui l'occasion du grand triomphe, préparé par la succession des petites victoires quotidiennes dont chacune a accru sa force et sa noblesse. Le bonheur est bien plus senti quand on le doit à ses propres efforts, et qu'on peut en rappro-
cher le sentiment présent du souvenir des mauvais jours passés à jamais. Aussi Dieu, comme il appelle la matière aveugle à la beauté de l'ordre, résultat de la lutte incessante des forces brutes, appelle les intelligences à cet ordre suprême qui est le bonheur, fruits des conquêtes de leur liberté.
Toutes y sont par lui conviées. Si quelques-unes n'y arrivent pas, c'est que' sciemment, obstinément, elles ont décliné son offre, jusqu'au moment où le fait de vaincre quand même leur volonté mauvaise, qui ne mérite pas cette compassion, fût devenu la cause d'une ombre jetée sur l'éclat du monde moral. Dieu n'abandonne que ceux qui se soustraient à sa bonté paternelle ; il les laisse alors à eux-mêmes, à la ridicule insuffisance de leur individualité isolée. Dans ce cosmos magnifiquement ordonné où il n'ont pas voulu occuper leur vraie place, ils deviennent alors ce qu'ils peuvent, se ruant dans un éternel assaut sans espoir contre l'irréfragable nécessité des lois physiques et morales, qui les refoulent et les broient dans leur cours tranquille, jamais dévié. Dieu a pour ainsi dire oublié ces hôtes d'un jour, qui auraient voulu détruire la maison. La maison n'est plus pour eux. Voilà ce que c'est que la damnation, les ténèbres extérieures. Satan, bien qu'il ait été choisi comme patron par un homme d'Etat pleind'esprit, n'estpour nous qu'un grand méchantraté; ce n'est pas un noble vaincu comme le mythique Prométhée. Mais nul n'est abandonné à un pareil sort, si avec persévérance, dans la mesure où ses forces le lui ont
permis, il a cherché la lumière — s'il a obéi toujours, en d'autres termes, à sa conscience et n'a pas commis le crime d'un suicide moral. Un tel homme se fùt-il longtemps fourvoyé dans des chemins ténébreux, un jour, un moment, je ne sais quand, peut-être à l'instant suprême qui précédera sa mort, quand tout le monde croira déjà qu'il n'est plus, l'aube au moins de l'Éternel Soleil remplira ses yeux dessillés, le premier frisson précurseur de l'Eternelle Joie passera à travers son cœur, avec le dernier battement imperceptible. Car Dieu, qui n'est injuste envers aucune de ses créatures, — il est leur Père, — les prend toutes de très bas, pour les faire, avec la coopération de leurs efforts et de leurs douleurs, évoluer vers le plus haut. Cette idée seule donne un sens solide à la vie. Et Lui faire là-dessus des reproches, penser qu'il eût mieux agi en nous tenant à l'écart à la fois et de ces luttes, et de ces victoires, ce serait Le juger en homme qui ne se met pas à la hauteur de la vie, en sentimental et en faible.
On n'est plus exposé à former de telles appréciations une fois que l'on croit en lui. Car croire en Dieu assez pour se livrer à lui, c'est aussitôt croire en soi-même et comprendre la grandeur humaine. Il nous communique de sa souveraine indépendance ; quiconque s'unit à sa volonté entre par le fait en harmonie avec toutes les lois qui gouvernent l'univers, la société, les âmes ; il devient indomptable et invulnérable autant qu'on peut l'être ici-bas, Servire Deo regnare est. Le chris-
tianisme réalise le meilleur idéal des stoïciens. Mais il rimmanise, il l'attendrit, il l'échauffé, en l'animant de la vie de Celui qui a aimé tous ses frères jusqu'à la mort. Être un catholique, mais un vrai, dans toute la force du terme, cela signifie s'être mis en contact avec l'universalité des êtres qui possèdent en eux la même force, de sorte que le même grand courant d'indépendance vis-à-vis des misères du temps et de l'espace passe sans cesse à travers cette immense société des •âmes, entraînant toutes celles qui n'y résistent pas vers le même idéal d'autonomie divine. Gela signifie donc aussi réaliser ce que rêve le socialisme le plus sain, c'est-à-dire le plus haut développement de la personnalité par le concours libre des meilleures influences sociales. C'est se faire le serviteur et l'obligé de tous sans pour cela rien sacrifier de soi-même. Car notre religion met en nous une « loi de liberté » qui nous déclare inexcusables, si nous abaissons jamais notre personnalité jusqu'à coopérer formellement, fûtce (( la mort dans l'âme », à aucune bassesse, à aucune injustice, voulùt-on nous la commander au nom d'intérêts de parti ou de raisons d'état. Ah ! si nous obéissions toujours à cette loi! Que peut faire la grosse voix d'intérêts mesquins et passagers, avec toutes les coalitions de fantômes dun jour, à celui qui a vu une bonne fois qu'il porte dans sa simple individualité tout un monde, et un monde immortel ? Un univers comprimé, qui se dégage lentement, non sans arrêts et sans luttes, du chaos d en bas, mais qui s'en dégagera ; il ne pourra
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s'épanouir sans l'aide de la société, le Père des esprits l'ayant ainsi voulu, mais aucune société n'a d'autre mission que de l'aider à s'épanouir.
Cher ami, voilà résumé notre ésotérisme. Je crains d'autant moins de te l'exposer que tout catholique, j'en ai la conviction, y reconnaîtrait le fond de sa pensée religieuse, ce qui lutte, ce qui cherche à se dégager de la masse des préjugés et des niaiseries qui trop souvent s'y accrochent comme un poids mort. Et beaucoup, qui seraient tout à fait incapables de l'exprimer, y sont pourtant bien plus avancés que moi. Ce sont les idées de ceux-là qu'il faut choisir si l'on veut mesurer le degré de catholicisme d'un homme.
Il n'y a donc pas d'ésotérisme ni d'exotérisme dans notre religion. Il n'y a que des catholiques plus ou moins complets et plus ou moins conséquents. Les représentations mentales de l'idéal unique sont chez les uns plus frustes, chez les autres plus affinées ; mais la doctrine est invariable, comme l'objet.
Voilà tout. C'est avec toi, mon ami et notre adversaire, que j'ai le mieux aimé m'en expliquer ; avec toi, qui n'es pas un personnage fictif, mais un des individus humains à la réalité desquels je crois le plus. Je ne sais si tu es assez près du royaume de Dieu pour comprendre la vérité de tout cela. Du moins, certes, tu n'en es pas tellement éloigné que ces idées ne te paraissent avoir quelque droit à ton attention bienveillante. Je compte sur elle.