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CONCLUSION

De l'un à l'autre des systèmes que nous avons exposés, on passe par des transitions qui sont presque in-

* Cf. un très intéressant article de M. F. Dubois dans la Revue du Clergé français : Dogme et Piété, i^^ février 1905,

sensibles, et ce fait explique le grand nombre des positions intermédiaires où s'arrêtent les penseurs religieux. Tous trois ont une commune base : c'est l'idée de la grande notion du Bien infini, laquelle se manifeste dans rintelligcnce chrétienne parl'éclosion de concepts qui sont appelés Dop'mes quand l'Église les a définis officiellement.

Mais, pour la première classe de penseurs, dont la doctrine est protestante, si catholique que soit leur âme, ces dogmes ne seraient que des sortes d'épiphénomènes, qui se jouent à la surface de l'action religieuse collective, comme des rayons changeants sur un flot majestueux, et demeurent entièrement relatifs à l'état des sujets humains; les meilleurs sont ceux qui favorisent le plus le sentiment religieux et moral et VEcclesia docens « infaillible )> n'est que le principe externe régulateur qui donne temporairement un caractère officiel et impératif — autant qu'un programme intellectuel en est susceptible — à ceux qui se montrent, à l'usage, les plus appropriés à l'état moyen des esprits dans la société catholique.

Pour la deuxième école tout dogme a un sens immuable. C'est, au milieu des changements et des contradictions successives de l'interprétation philosophique ou critique, l'invariable relation qui subsiste entre telle perfection cachée en Dieu, par exemple, ce que nous appelons « Trinité de personnes dans l'unité d'essence )), et la vie affective du croyant; car par l'intermédiaire d'instruments intellectuels variables de par

leur nature, cette réalité divine agit toujours de la même manière sur le fond des âmes. Le dogme aurait ainsi une valeur représentative exacte du divin, non par rapport à ce que le divin est en lui-même (du moins il serait impossible de l'établir spéculativement), mais en tant qu'il est objet et terme de notre action.

Pour nous enfin, en son double élément, intellectuel et moral, le dogme est immuable en substance; et, en son double élément aussi, le dogme est sujet à une évolution accidentelle. Tantôt c'est l'évolution morale qui précède l'autre, tantôt c'est l'évolution spéculative. Mais, en tout cas, ce dogme est une vérité de l'ordre intellectuel avant d'être de l'ordre affectif, et c'est précisément sa consistance spéculative qui le rend si divinement sûr pour la direction de la vie.

Pour conclure, nous croyons juste de faire remarquer que les deux premières conceptions philosophiques marquent des étapes vers la troisième ; mais leurs tendances sont arrêtées, ici au nom de la critique historique, là au nom de la critique philosophique, et, selon nous, elles sont arrêtées trop tôt. La conception analogiste et traditionnelle ne compromet ni la critique, ni le déploiement ardent et harmonieux de la vie mystique. Tous les hommes sans parti pris commencent à s'en apercevoir, et s'en apercevront de mieux en mieux, j'espère. Nous dirons même qu'elle fournit plus logiquement et plus franchement que le dogmatisme moral un puissant élément à la contemplation, ce degré suprême de la vie du cœur. Car, si les formules intel-

lectuelles des dogmes nous offrent déjà en toute vérité, malgré leur imperfection, une certaine vue de ce que Dieu est en lui-même, une fois approfondies et vivifiées par la charité, elles présenteront à l'esprit qui croit et au cœur qui aime comme des arrhes de la vision céleste.

Enfin, sans monter si haut, n'est-il pas vrai que cette conception épargne aux âmes qui en sont convaincues de douloureux tiraillements dans leur vie intérieure ? Une pauvre et pieuse paysanne se figure ses protecteurs du ciel sous des formes très visibles, avec des nimbes d'or et de grandes ailes, sur des trônes ou des nuages éclatants; elle converse avec ceux qu'elle se représente si naïvement, sans arrière-pensée et sans trouble intellectuel. Faudrait-il que le théologien et le philosophe qui ont épuré leurs conceptions pour les rendre plus dignes de Dieu, fussent moins favorisés qu'elle, et toujours exposés, quand ils essaient d'élever leur pensée au monde invisible, à réveiller alors tout le bruit des chicanes philosophiques sur la relativité de nos connaissances ? à prendre conscience avec douleur, quand ils veulent s'élancer vers leur Père ou leur Sauveur, d'une interposition de symboles bien plus humains que divins, placés là pour arrêter leur essor, et amortirpour eux ce «choc du réel », qu'il estsi bon de sentir parfois dans la prière? Toute discussion abstraite mise de côté, n'est-il pas à souhaiter pour tous qu'elle soit la vraie, cette conception philosophique du dogme qui les met à l'aise dans leur science autant qu'une

femme du peuple l'est dans son ignorance, et les convainc que le surnaturel a, dès ici-bas, une parenté avec toute leur âme, avec leur esprit comme avec leur cœur?

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