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LES FIANÇAILLES SUR LA ROUTE

Ce matin de juillet, on s'en allait déjeuner à Rouen, où il y avait des courses.

Aille Nicole se tenait au volant de la soixante chevaux huit cylindres M. C. C. (alias Morisset, Chouix et C'e), une voiture d'entre les voi- . tures, construite à l'usage personnel du directeur, — aucune trépidation, roulements veloutés, pas de bruit, sauf un ronron berceur et lointain, musique plutôt que son de moteur, — et tandis que M. Planchut, avec les Noirfeuille, prenait place dans la limousine, Morisset avait tenu à occuper le second baquet du siège.

Encore que cela se trouvât notoirement superfétatoire, car Mlle Nicole conduisait, au su de chacun, comme une merveille, il avait donné comme prétexte l'éventualité de quelque brusque incident sur la route; et, en réalité, seul le grand désir de mettre à profit l'occasion d'un tête-à-tête, inspirait le très amoureux Morisset.

Gilles Lebrisard, compagnon habituel de leurs randonnées, manquait à celle-ci. Car il accomplissait, pour lors, son année de service militaire, en qualité de sous-lieutenant artilleur, à Besançon.

Au surplus, l'ingénieur eût été le dernier à se plaindre de son absence.

Non qu'il éprouvât une véritable inimitié à l'égard du jeune homme. Et si, dans les débuts, il l'envisageait comme un rival, il s'était, depuis, convaincu d'erreur. Seulement, Morisset, dont l'âge mûr mêlait un peu de sollicitude à son ardeur, s'irritait

de voir ce gamin passer avec une pareille indifférence devant un trésor vivant que lui, Morisset, eût été si heureux de conquérir.

Et alors, une colère le prenait et c'est à peine s'il se retenait pour ne pas lui ouvrir les yeux, à Nicole, lui démontrer clairement qu'elle dispensait l'or de son cœur au profit d'un sot préférant à sa douce pureté de vierge les grimaces d'une cabotine sans lustre.

Mais — loyal — Morisset avait toujours réprimé ces mouvements-là et su s'arrêter juste à temps pour ne pas commettre ce qu'il eût considéré, ensuite, comme une traîtrise.

Puis, il pensait: « Elle comprendra bien elle-même, elle comprendra...

qu'il est indigne d'elle, et que je l'aime... »

Après un long silence, sans tourner la tête, les yeux au loin, elle parla tout d'un coup :

— Mon petit Morisset, puisque vous êtes mon ami, vous me devez la vérité. Dites-moi, est-il exact que Gilles Lebrisard ait une maîtresse ?

— Mais, à quel propos?...

— Répondez !

— Cette demande, vraiment...

— Oui, je sais ce que vous allez prétendre: ce n'est pas convenable; une jeune fille est censée ignorer ces choses. Mais vous savez bien que je ne suis pas une jeune fille comme les

ILS DISCUTAIENT AU JARDIN (p. 43).

^ UN AVIATEUR

ON SE MONTRAIT LES BARAQUEMENTS OU LES CHAMPIONS TENAIENT LEURS APPAREILS (P. 52).

autres, et que papa m'a élevée « à la garçon ». Alors, répondez!

Morisset allait se réjouir: voici donc que Nicole, instruite d'une liaison, du reste notoire, l'incitait ellemême à des confidences que, par une loyauté native, il avait tant de fois dû ravaler. Il allait pouvoir... Mais non; vraiment le rôle de délateur lui déplaisait, et il se tint dans le vague :

— C'est possible... Je n'en sais rien, dit-il.

— On m'a nommé une demoiselle Barally...

— Vous êtes mieux renseignée que nous autres.

— Vraiment?

— Vraiment.

Et à brûle-pourpoint :

— Mais, voyons, Mlle Nicole; puisque vous me posez des questions, je puis, à mon tour, vous interroger.

— Allez.

— Vous portez donc toujours beaucoup... d'intérêt à ce jeune homme?

Elle battit des paupières, réfléchit une seconde et murmura:

— Je lui en portais beaucoup, oui.

Cet imparfait donna à Morisset une joie énorme. Il n'en croyait point ses oreilles. Timidement il demanda:

— Et... maintenant?

— Je vous répondrai en toute franchise, mon bon Morisset...

Il interrompit:

— C'est que, vous le savez, je vous aime, moi!

Ferme au volant, les yeux toujours bien fixes sur la route, comme il convient à un chauffeur sérieux et conscient de ses responsabilités, Ni- 'cole poursuivit:

— Je vous crois, Morisset. Car cela, toute votre conduite me le prouve. Je vais vous étonner, même, en vous disant que je vous admire beaucoup à cause de votre attitude envers Gilles. Vous auriez pu me le débiner. Vous ne l'avez jamais fait.

Et tout à l'heure, encore, à mes questions, sans vous douter que c'était une épreuve, vous avez opposé la discrétion d'un tout-à-fait chic type.

D'ouïr ces paroles, il semblait à Morisset qu'un fluide enivrant lui coulait à l'âme. Il fut siir le point

^ UN 'AVIATEUR

de saisir, pour la couvrir de baisers, la main, la petite main gantée qui tenait la direction, mais dont il dut respecter la mission sacrée.

— • Alors, balbutia-t-il, vous ne me découragez plus?

Elle mit en première, pressa de son soulier mordoré la pédale du frein, et, à cette allure ralentie, libre de ses regards, elle dévisagea Morisset droit dans les prunelles:

— Vous êtes sûr que vous n'aurez pas de jalousies rétrospectives?

— Je jure!

— Vous m'aimez assez pour cela?

— Je vous aime plus que tout.

Alors, très émue :

— Eh bien! Morisset, c'est entendu. Je serai votre femme.

Et juste à ce moment, le père Planchut, qui n'admettait pas les vitesses « bourgeoises », s'était penché hors de la portière, et criait :

— Eh bien! quoi, on s'endort...

Une panne?

Elle dit, en riant :

— Jamais de panne, tu sais bien, papa, les voitures Morisset!

Et, tout de suite, Nicole ayant exécuté un geste habituel et précis, la soixante chevaux emporta sur la riche chaussée normande, en quatrième :

un brave homme de père, un couple de gens parfaits, un ingénieur invraisemblablement heureux, et une jeune fille qui avait décidé d'agir en personne raisonnable.

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