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aux murs durables, les heures devaient couler avec une inimaginable douceur; beaucoup d'hommes survenus des quatre coins de l'univers, à bord de leurs hourques, aspiraient certainement vers ces lieux élus.

Et bientôt, ignorant tout du monde, et de l'existence conventuelle, et jusqu'aux dogmes élémentaires de la religion, par une vocation urgente qu'il éprouvait. Taxis avait résolu de se faire moine: il accomplirait des travaux lents, vivrait sédentaire et selon les oraisons voulues. Il attendait seulement d'avoir un peu de barbe au menton pour pouvoir signifier sa volonté à l'ancien, qui s'y opposerait, sans doute.

Parfois, le marinier de Délos emmenait Taxis dans sa felouque pontée; ils côtoyèrent la presqu'île et, tout au long du promontoire, se présentaient des couvents ; il s'en fit dire les noms et les ayant appris par cœur, comme un rosaire, il égrenait: Dochéirû, Castamoniti, Xénophon, Russicon, Philotée, Hagia Laura, Caracalo, Ivoron, Stavronikita, Pantocrator, Vatopédi, Esphigmenou, le Skite- Saint-André-qui-a-trois-églises.

Il y en avait encore plusieurs autres à l'intérieur de la montagne.

Scevophilax arriva, par un effet de l'âge, à prendre le déplacement en horreur, et désormais il envoya le garçon présenter seul ses œuvres aux chalands. Taxis alors ne manquait pas de faire de grands circuits pour découvrir tous les cloîtres.

A Russicon, il demeura ébahi par le spectacle des moines pêle-mêle avec les matelots, arrimant ou déchargeant des ballots, jurant, s'injuriant, et qui hurlaient à tue-tête des canti-

lènes sacrées. Ces attitudes lui parurent extraordinaires et mal conformes à cet esprit d'immobilité où il voyait le propre de l'état monastique.

Toutefois son admiration s'accrut, d'apprendre, par le marinier, que les couvents, très répandus dans le monde, y possédaient de multiples biens; certains pères voyageaient exprès pour les affaires de la Société et un grand navire, lui appartenant, transportait au loin leurs productions multiples.

Une fois, comme il s'était égaré, l'obscurité le surprit aux portes d'un monastère nouveau. Les moines, assurait-on, hébergeaient toujours pèlerins ou passants attardés. La poitrine haletante, il frappa contre l'huis : un religieux vint ouvrir, l'air rude ; Taxis s'expliqua; l'autre le fit passer par une sorte de chemin de ronde, et l'installa au milieu d'un réduit tapissé de foin. Taxis resta toute la nuit dans un ravissement extatique. Au matin, on le mit à la porte du couvent (c'était Stavronikita), nanti d'une miche et secoué de joie.

II finit par les connaître tous et il gardait exactement à l'esprit leurs situations respectives et leurs différents aspects.

Il s'interrogeait pour savoir où il préférerait vivre.

Dochéirû, plat comme un galet, était certes le plus riant avec ses jardins et ses mille fontaines. Mais à V^atopédi, noyé dans la verdure, il y avait de beaux bœufs blancs qui pâturaient. Le tout petit Stavronikita, où il avait gîté, ne laissait pas de le séduire, perché qu'il est sur le roc et semblable à im moineau franc. Il désirait également Hagia-Laura, telle qu'une cité immense et déserte, et qui s'avance en terrasses jusque dans la mer; Ivoron aussi, lequel surgissait, sans transition, par-dessus la ligne

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de fortifications jaunàlrcs et duiit les édifices, comme de pla^n-picd avec la crête, s'avançaient en encorbellement sur les murs...

Ou bien ne résiderait-il pas plutôt dans une de ces kilias, où logent les caloyers solitaires qu'on entend, par la campagne, s'appeler eux-mêmes aux offices divins, en heurtant un disque de bois pendu au linteau du seuil ?

Les religieux qui venaient à Caryès étaient des paysans russes, grégoriens, albanais, pour la plupart incultes, et sans aucune velléité d'apprendre quoi que ce fût. Ils avaient endossé le froc, soit pour cause d'une certaine inertie naturelle, d'une vocation à la stabilité, ou dirigés vers les ordres par des parents dévots et besogneux; quelques-uns, dont les passés manquaient de candeur, avaient trouvé au couvent la plus tranquillisante des retraites. Du reste, la règle, une fois assumée, les avait policés, en apparence; ils finissaient par tous se ressembler: leurs simulacres de piété s'étaient transformés, par l'habitude, en besoin, puis en croyances ; les me- . mes actions répétées au jour le jour unifiaient leur allure et leurs comportements, et il n'y avait pas jusqu'à certain son de voix nasillarde qu'uniformément ils n'adoptassent.

Taxis, avec l'astuce des primitifs, s'efforçait de gagner leur faveur; il se montrait serviable à l'infini, et, bravant l'anathème du forgeron, il consentait tous les rabais.

Il apprit, de leur bouche, des choses qui le charmèrent; car ils causaient volontiers; et — dans le désir de feindre, devant ce profane, qu'ils sentaient plein d'une envieuse admiration, les dehors au moins de la béatitude,- — tous ils glorifiaient les charmes non pareils propres à leur vie, et ils vantaient emphati-

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l'enfant taxis poussait en liberté (p. io8).

qucment les richesses de leurs sanctuaires.

Xéropotami possédait un encoLpion, sorte de coffre, ayant appartenu à l'impératrice Pulchérie, et qui contient deux morceaux de la vraie croix, des débris de la couronne d'épines et de l'éponge, et un linge que rehausse le sang de Jésus-Christ. Ceux de Vatopédi citaient une ceinture miraculeuse de la Vierge, dont le contact préservait de la peste et du choléra ; et le réfectoire, affectant une forme cruciale, avait vingt-quatre tables de marbre d'un seul tenant, avec des concavités régulièrement espacées, lesquelles pouvaient servir d'assiettes. Au couvent d'Hagia-Laura, le plus ancien des monastères, se trouvait une iconostase dont les portes sont de cuivre repoussé; l'orgueil de Chiliandri consistait en l'image de la

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Vierge aux trois mains, exécutée par Jean Damascène, et la croix d'or massif qu'a portée Constantin Imperator.

Mais Ivoron les surpassait tous, bien qu'un incendie récent l'eût fortement navré. Cette demeure, fondée au dixième siècle, sous le règne de l'impératrice Théophano, avait été restaurée, après des guerres meurtrières, par un prince de Géorgie dont le fils se fit lui-même caloyer.

En aucun lieu ne se pouvait voir un édifice plus étonnant que son église de Saint-Jean Prodôme, avec ses lutrins à marqueterie d'ivoire, ses mosaïques en cailloux de mer, et, sur toute la hauteur des murs, des peintures du bienheureux Pansélinos. Surtout ne renfermait-il pas une Panagia dix et douze fois sainte et à tel point que, même sa copie, que l'on consente à Moscou, est universellement révérée! Taxis soupirait, pensant au grand bonheur de ceux qui .pouvaient s'en repaître la vue.

A Caryès, apparaissait, quelquefois, un très antique religieux, monté sur un âne, et que suivait d'habitude un convoi de mulets, chargés de légumes et dç fruits. C'était le jardinier du couvent d'Ivoron. Il s'appelait Dorothée, et comptait environ cent années d'âge. Sa face s'ossifiait, pâle comme un navet, son crâne ressemblait à une clairière semée d'arbrisseaux jaunâtres; il avait une taie sur l'œil gauche; et une toux intérieure, se mêlant à son parler, faisait continuellement vaciller ses bajoues.

Il prit Taxis en amitié; chaque fois qu'ils se rencontrèrent, Dorothée lui communiqua quelques notions du dogme qu'il entremêlait de divers aperçus mondains.

Résidant à Ivoron depuis le milieu de sa vie, il avait, dans son temps, voyagé pour une maison de thés moscovite, parcouru nombre de pays, vu

beaucoup d'hommes; et sa mémoire, lucide à certains endroits, comportait des lacunes abruptes et de soudaines interversions; il puisait, au hasard, dans les notions en bribes qui lui étaient restées, brouillant en ses récits les géographies, les dates, les réalités et les mythes; il bavardait comme un moulin tourne.

Taxis l'écoutait avec déférence; il apprenait que Dieu est un, que les moutons kalmouks ont la queue pleine de graisse, que les plus habiles commerçants de la terre sont ceux du Chian-Si, que la Trinité se nomme indissoluble, et qu'Alexandre le Grand demeure encore vivant dans le souvenir des Orientaux sous le pseudonyme d'Iskender.

Il n'entendait rien à la plupart des choses que l'ancêtre lui débitait; néanmoins elles contribuaient à lui faire apparaître la religion infiniment vénérable et le couvent d'Ivoron centre de tout.

Le forgeron Scevophilax mourut, un soir de fatigue; et Taxis, l'ayant pleuré et mis en terre, sous la conduite de Dorothée se présenta à Ivoron.

Chaque néophyte s'attache à un caloyer, qu'il sert, et auquel il succède plus tard s'il en est jugé digne. Taxis, naturellement, fut le disciple de Dorothée.

On révérait ce dernier, pour des talents agronomiques, qui avaient survécu à ses avatars mentaux; sous sa direction. Taxis s'activa, et rendit des soins méticuleux aux oliviers, qui donnent une huile excellente, principale industrie des moines. *

Une ceinture de forêts denses faisait, surtout dans l'après-midi, l'air

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accablant à Ivoroii. Tout le monde, alors, sommeillait. Du reste, en dehors des offices, dans les couvents idiorythmes, le temps appartient aux religieux : seuls travaillent les hommes de bonne volonté; et souvent, à travers la campagne, on rencontre des caloyers qui errent sans fin ni cause, la bouche bée et les bras ballants. Mais Taxis n'était pas de ceuxlà, il ne s'emparessait guère, et, à l'heure brûlante, assis sous la feuillée, incrustait de mosaïques, qui les contournaient en spirales, des cannes en bois de citronnier.

L'appel à la prière, de matin ou de nuit, ne. le surprenait jamais. Il prisait les longueurs du service divin.

Encore que cela durât trois heures, il ne s'était jamais muni, dans sa stalle, de ces petits sièges dissimulés qu'on emploie pour réagir contre la fatigue des reins: il demeurait debout et ferme, suivant d'une oreille tendue le monotone choral grégorien, qui berçait son âme éprise d'homélie. Les deux chantres aux côtés de l'autel se relayaient, tandis qu'un Père, allant de l'un à l'autre, leur donnait le ton à mi-voix. Ensuite, c'était avec toute son âme que Taxis venait toucher le pain consacré qu'il baisait la main du prêtre.

Dans sa ferveur, mcme, il englobait des usages tout profanes, et c'est ainsi que, la saison venue, il mettait une conviction de catéchumène à la cueillette des noix, où chacun participe, et fort abondante à Ivoron: d'un geste recueiUi, il lançait le croc fourchu vers les frondaisons, puis, tirant contre soi la corde attachée à l'engin, il en retenait l'extrémité sous sa sandale, et dépouillait la branche en priant.

Du reste, il n'y avait rien qu'il ne choyât de son monastère; et chaque pierre, et chaque lopin de sol. rete-

naient une parcelle de son amour.

Au sommet d'une des tours carrées, qu'on nomme la Citadelle, il habitait un réduit nu, blanchi à la chaux, éclairé par une meurtrière qui s'ouvrait sur la grève; l'océan déferlait, chassant les galets ronds à l'assaut des murailles d'enceinte; parfois un long ruban de fumée noire révélait le vapeur autrichien qui fait le service entre Cavale et Saloniquè; et l'on n'en mesurait que mieux la grâce de se savoir sédentaire entre ces murs.

Sur le derrière des bâtiments, 3e trouvaient l'hôpital et l'ergastule des fous, où quelques forcenés, chargés de chaînes, habitaient, suivant la rumeur; mais nul, sauf deux ou trois Pères, n'avait licence d'entrer là.

Tout à l'écart, entourée d'un sautde-loup, et d'une palissade à clairevoie, une cabane servait de léproserie. Le mal est assez répandu sur la presqu'île. Ceux qui en présentaient les symptômes se voyaient, sans rémission, parqués dans cet enclos. On leur jetait la provende par-dessus les piquets; les malades qui auraient osé franchir la limite couraient le risque d'être lapidés, car ils inspiraient une terreur infernale; et, bien qu'on citât quelques cas de guérison, aucun vivant ne pouvait en rappeler un exemple.

Dans les interstices des planches, Taxis voyait se coller parfois des faces honteuses, semblables à des coings desséchés, et qui penchaient sur le côté d'un air implorant... Une pitié fraternelle l'avait d'abord ému; mais Dorothée lui affirma que, semblables aux fous, ceux-là étaient possédés du démon; et Taxis se contentait alors de prier pour leur âme.

Le cimetière se plaçait sous l'invocation de saint Athanase, un patron de grand poids.

Sans croix ni pierre et sans nul obi-

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tiiairc, un évangile calé entre les bras croisés du défunt, on laissait le corps pourrir et se déchamer trente à quarante mois; puis, comme cette nécropole, à la longue, aurait fini par déborder la montagne, au bout de ce délai l'on déterrait les ossements pour les jeter têtebêche sous un hangar.

Ainsi le tibia d'un simple caloyer voisinait avec un crâne hégouménique.

Cette égalité était bien propice à lénifier la crainte de la mort, qui d'ailleurs n'empruntait, aux yeux de Taxis, nul appareil redoutable; il ne voyait en elle qu'un incident du rite, et, par conséquent la vénérait.

Ne franchissant le mur d'enceinte que pour se rendre au marché de Caryès, où jadis, venant d'ailleurs, il présentait du fer forgé par le grossier Scevophilax, où il amenait aujourd'hui sur des baudets les récoltes du vénérable Dorothée, il se réjouissait, vêtu de l'habit tant convoité, d'accomplir exactement le saint précepte :

« Les ouvrages faits seront vendus dans la proximité du monastère. »

Les mois se succédaient sans variantes, sauf la venue de quelque archimandrite voisin, et c'était alors un branle-bas de parade, ou bien, lorsque arrivaient des étrangers au teint clair, conduits par une escouade de cawas, et qui exhibaient des firmans et des lettres missives : ils désiraient visiter les bibliothèques, y accomplir des investiga.tions. Alors on les recevait au son des cloches, on leur offrait, avec mille grâces, du gkyko et des rafraîchissements; mais on leur dissimulait studieusement tout ce qui pouvait avoir un prix, car, dans l'esprit des moines, après les Turcs pillards d'autrefois, les Européens du présent ne valent guère mieux, et, sous des dehors inoffensifs et savants, ils dissimulent d'impudents voleurs.

La journée se terminait tôt, comme

elle a\'ait commencé. On poussait les verrous des hautes portes cuirassées, au crépuscule ; chaque soir, le frère portier venait remettre à l'Archimandrite les clefs massives aux tiges historiées de salamandres. Le crépuscule marquait l'instant du premier sommeil.

Et Taxis, maintenant, plaignit l'enfant dru que Scevophilax, le forgeron, avait nourri de ses croyances sans vertu. Les jours de naguère, où il croyait voir et ne voyait pas, avaient coulé tels que ceux d'un animal, parmi les animaux privés de raison; ils lui paraissaient comme un purgatoire à la nouvelle existence où il s'insérait avec une joie de tous ses pores; et, comme une éponge, son intelligence aspirait la doctrine, d'ailleurs très exotérique, qu'on inculquait aux rares néophytes désireux de savoir.

Elle révélait, principalement, que la Matière fait couler la source des maux. Saint Paul établit une antithèse rude, entre la loi des membres et la loi du Seigneur... Un moine doit se reconnaître à la maigreur de son corps, ajoute saint Basile...

Sur les versants, de peur que la terre ne fût volée par les pluies d'orage, on ceignait de margelles les racines des oliviers ; mais il ne fallait à la foi de Taxis aucune artificieuse barrière pour la garer contre les flots du doute appauvrissant.

Et par-dessus tout, il souhaitait d'honorer, avec toutes ses forces, ce saint, plus grand que les autres, dénommé le Christ, et sa Mère, que les images représentaient prodigalement.

Près de l'illustre Panagia, qu'il lui était donné aujourd'hui de contempler à cœur joie, deux peintures le ravissaient.

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L'une figurait l'Ascension.

Sur Un fond noir et or, on ne découvrait du Sauv^eur, situe tout en haut de la composition, que les sandales, dominant deux anges face à face, lesquels planaient dans les airs, en se tendant des mains extasiées; dans l'étage inférieur, se tenait Marie en robe de pourpre, avec des souliers bleus, flanquée de séraphins qui, la bouche ouverte, semblaient annoncer la nouvelle au monde; plus bas, trois apôtres, séparés par des troncs d'arbres.

L'autre représentait Jésus, siégeant sur un fauteuil pavé de pierreries, un doigt rigidement tendu dans l'air. A sa droite, on distinguait le prophète Ezéchiel, à sa gauche l'archange Michel, dans des médaillons qui les coupaient d'une section brusque à micorps ; et un empereur barbu, le front ceint du diadème de perles, vêtu d'une toge tuyautée et d'une dalmatique fleurie, était vautré devant le Messie, suivant le cérémonial byzantin.

Tous les ans, au premier janvier, l'on célébrait la fête de saint Basile, fondateur de l'Ordre et grand-maître des moines d'Orient, lequel, — bien qu'Antoine, dans la Thébaïde, en eût fait gemier le symbole pieux, et que Pacôme l'eût matérialisé par l'institution des Tabessites égyptiens, — établit, le premier, un réel monastère.

Il fut archevêque de Césarée et, consacrant des fortunes à parer cette ville, il se réservait pour tout vêtement une humble tunique de byssus.

Tant d'humilité, l'histoire aussi de saint Macaire, qui passa son existence à fuir, dans la solitude, des compagnons qui l'obsédaient, et la joie qu'il

éprouverait de s'a\-ancer dans ce qu'il croyait le chemin des perfections, suggérèrent à Taxis le projet de devenir ermite: selon un dessein d'autrefois, il habiterait une caverne de caloyer solitaire; il aurait le visage couvert d'un voile et fuirait à l'approche des humains... Comme il craignait, instinctivement, les objurgations de Dorothée, il s'ouvrit de ce plan à l'hégoumène, qui lui témoignait de l'intérêt.

L'Archimandrite Zozime était un bel homme à la barbe noire en deux pointes, avec des yeux bienveillants.

On le savait plein d'instruction et d'intelligence. Il recevait même la Revue des Deux Mondes (les moines, à force de retrouver dans le sac aux dépêches ce périodique tome jaune, avaient fini par le prendre pour un catalogue pieux) et n'ignorait aucun des événements considérables de l'univers.

Il avait distingué Taxis, dont la simple et méditative nature l'intriguait. Il s'ébahissait de voir un quasisauvage, qui avait toujours été parfaitement heureux, le rester, et même croître en félicités dans une existence où chaque minute aurait dû le contraindre. Par quelle obscure combinaison d'atavismes le désir du monacat avait-il filtré dans cette âme, jusqu'à la posséder tellement ? Aussi bien, rien ne l'avait forcé, ni l'injonction d'autrui, ni les fatigues d'une vie heurtée, ni les déboires possibles aux âmes exigeantes. Non, il contenait une obéissance joyeuse et passive envers la règle librement assumée, et il s'enorgueillissait, ingénu, d'appartenir tout entier à la loi d'un monastère.

Ceux dont l'ambition est de se rendre agréables au Très-Haut, expliqua l'Archimandrite à Taxis, doivent, par définition, habiter en commun. Nul

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ne peut se suffire, nous avons tous besoin d'autrui. A penser contrairement, on commet le péché d'orgueil, car les vertus, humilité, patience, compassion, impliquent des rapports humains, à l'occasion desquels on les puisse exercer; chez l'anachorète, elles ne fleurissent pas. Enfin Basile n'a-t-il point déclaré: « Jésus-Christ se ceignit d'un linge afin de laver les pieds de ses disciples; mais à qui laverez-vous les pieds, ô solitaires ? »

Taxis abdiqua docilement son projet et s'instaura dans une définitive eucrasie. Au surplus, il n'avait pas d'autres confidents que Zozime et Dorothée. Cette admiration enfantine qu'il vouait aux moines s'était changée, presque à son insu, en une sorte d'indifférence placide, leurs mœurs se trouvaient souvent peu édifiantes, et si Taxis ne songeait pas à les juger, il s'écartait instinctivement de tels compagnons.

Certes, il se trouvait aussi, à Ivoron, des personnes de condition plus relevée, ayant vécu dans le siècle, et, — de même que jadis aux heures de Byzance, les favoris en mauvaise posture étaient venus attendre que la fortune, derechef, tournât, ou se préparer, par une fin de vie exemplaire, à mériter la grâce du ciel, — s'échouant ici, à la suite des chagrins variés que départissent les jours.

Mais ces derniers, par la franc-maçonnerie inéluctable des castes, se retranchaient toujours entre eux.

Tant de verdeur, de force, une jeunesse si pleine, à tout jamais ensevelies sous les pans rigides du froc, suscitaient cependant au cœur de l'Archimandrite comme un petit remords douloureux; ses scrupules se

précisèrent : n'y avait-il pas, de sa part, quelque duplicité, en souscrivant à une oblation sans doute franche, mais accomplie par cet enfant plus simple qu'un nouveau-né? Rien, mieux que ce soudain appétit érémétique, ne prouvait une inconscience absolue, et qui, plus tard, peut-être, se résoudrait en obsessions effroyables!

Il résolut d'y porter remède, et pour concilier les intérêts temporels et moraux de son propre devoir de chrétien, il trouva ceci: le trois-mâts Monte Santo, navire de la communauté, dont l'équipage se composait de cénobites, recrutés parmi des cidevant marins aimant encore l'eau salée, sous peu allait entreprendre une croisière marchande en Russie; la plupart des couvents profitaient du voyage pour envoyer des délégations, chargées de menus présents, à leurs frères slaves ou latins; Taxis partirait avec la mission d'Ivoron.

Un après-midi qu'il émondait les vignes, on le manda chez l'Archimandrite. Taxis déposait sa serpette et, l'âme paisible, il gagnait les bâtiments, passait sous des arcades, montait et descendait une infinité de degrés, traversait des corridors tortus, et se trouva dans une vaste pièce, au plafond peint en losanges verts et rouges, et dont un divan, d'un chambranle à l'autre, faisait le tour. Il vint baiser la main de l'Archimandrite, qui se tenait assis à croppetons sur des coussins.

Zozime le considéra quelques instants en silence, et il caressait, d'un geste accoutumé, les pointes jumelles de sa barbe; puis il parla, non sans douceur:

— « Mon fils, il faut que chacun, ne serait-ce que pour en découvrir toute la vanité, apprenne ce que c'est que le monde, Tertullien a dit:

^ HISTOIRE DU MOiyE TAXIS €

« Nous ne sommes ni des « brahmines ni des solitai- « res ; nous habitons avec « vous ce monde, nous fré- « quentons vos marchés, vos « places pubhques, nous tra- « fiquons et nous naviguons « avec vous; nous travaillons « pour la Société! »... Tu es, de beaucoup, le plus jeune d'entre nous, tant que nous sommes ; avant que d'entreprendre irrévocablement l'existence, méritoire sans doute, mais pénible du cloître, il est nécessaire que tu accomplisses cet apprentissage-là. »

Il fit une pause et Taxis courbait déjà la tête sous le malheur qu'il sentait se déchaîner.

— « Voici, » reprit le Père, « que le vaisseau qui appartient, comme tu sais, à ïiotre Ordre, va se rendre en pays russe, au-delà de cette " ^— mer. Tu accompagneras plusieurs de nos frères d'Ivo- d ron, qui partiront à son

bord; cependant, je te recommanderai spécialement à l'hérédiacre Démétrios, le capitaine... »

Taxis était tout tremblant, et, dans son désarroi, sa première pensée se raccrochait à un prétexte dilatoire :

— « Mon père, épargne-moi!,.. Pas maintenant!... Le monastère fut mon principal vœu... Je ne souhaite que d'y habiter jusqu'à ma mort; le monde m'effraie... »

L'Archimandrite Zozime l'observait de nouveau, en se taisant; il connaissait l'inégalable soumission de Taxis et il admira que, dans la circonstance, il se fût permis de répliquer... Vraiment, la mine consternée du garçon pouvait ém.ouvoir...

es SA CELLULE IL DEMEURAIT FIGE, SE XOURRISSAXT A PEINE (p. 122).

Mais, homme têtu, il avait résolu l'expérience :

— « La chose est indispensable, »

finit-il par déclarer; et, pour plus de majesté, il heurta le plancher de son bâton. « Mieux que toi, je sais où se trouvent tes routes... Au surplus, ce sera un pèlerinage pieux: car, débarqués une fois, vous vous rendrez à Moscou, parmi nos frères du couvent de Pantéleimon, avec lesquels nous sommes en relations d'amitié particulière; vous leur porterez notre hommage, des dons de notre terre et des produits de nos mains... Moscou est une grande ville et la capitale de notre foi orthodoxe. Tu y trouveras

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nombre de sanctuaires et diverses reliques qui ne pourront que t'édifier:

la cathédrale de l'Assomption contient une image de la Vierge, que peignit l'évangéliste saint Luc. Cette ïcône fut transférée de Jérusalem à Constantinople et, plus tard, introduite à Moscou afin de protéger la ville contre les Mongols commandés par Timour-Leng. (C'était un brigand fameux.) Les tombeaux de neuf patriarches sont également inclus dans ce sanctuaire. Tu peux y visiter certaine chapaHe renfermant une image que tu reconnaîtras avec joie:

car elle n'est autre que notre Panagia bienheureuse, dont la reproduction fut exécutée ici-même, il y a deux cents années, au milieu des jeûnes et des prières, et offerte par l'archimandrite Pacômius au Tsar d'alors. Sur la joue droite, elle porte la marque d'un coup de sabre tartare; et tous les jours, en un carrosse à six chevaux, avec trois serviteurs derrière, on la promène par les rues.

Pense comme tu seras heureux de t'agenouiller devant elle!... et aussi de prier sur la. tombe de saint Basile, notre très vénéré patron, dans son illustre cathédrale aux douze dômes. Cet exode, comme tu vois, ne pourra qu'affermir ta vocation, si elle est véritable, et, dans le cas contraire, il t'éclairera sur ton cœur... Vous partez aprèsdemain. »

Taxis, anéanti, ne percevait plus les paroles de l'Archimandrite que comme un bourdonnement sacré. Cette annonce le secoua. Il croyait l'événement moins proche. Il s'inclina, cependant, demanda sa bénédiction au Père Zozime, qui, se féhcitant du devoir accomph, baisa Taxis sur les deux joues.

Lorsque, encore tout bouleversé, il eut fait part à Dorothée de. cette cons-

ternante aventure, celui-ci, premièrement, désapprouva:

— « Mieux vaut la terre que la mer, et la maison que les grands circuits. Si saint Jérôme n'avait pas approché de trop près les jouissances mondaines, eût-il gémi comme il l'a fait (et Dorothée, les yeux au loin, retrouvait tout d'un coup une citation morose) : « Dans le sein des déserts, tandis que j'étais assis au fond de ma retraite, mon âme était pleine d'amertume; je me revoyais en idée parmi les danses des vierges romaines. » Voilà les paroles de saint Jérôme. La voie des tentations est triste et funeste à suivre... »

— « Je le pense également, » (dit Taxis, avec d'autant plus d'amertume qu'il espérait un réconfort.

Mais les esprits versatiles de l'ancêtre évoluèrent et il changea d'avis :

malgré tout, Zozime avait eu raison:

les pérégrinations ne pouvaient être que profitables lorsqu'on les entreprenait d'un esprit pur. Et, de même qu'un coup sec, frappé sur une vieille boîte, détache des parois une pluie de poussière ténue, ce choc, dans l'ordre quotidien, fit affluer les souvenirs à la tête de Dorothée; assortissant ce voyage avec un pêle-mêle des pays qu'il avait pu visiter, il détailla des itinéraires fantaisistes:

Ils toucheraient probablement à l'île d'Imbros, célèbre par le culte des Cabires, — divinités, selon Dorothée, hindoues. — Taxis verrait sans doute Pékin, Syracuse aussi, et Alexandrie... Cependant Moscou fut l'objet d'une exégèse spéciale.

Elle était bâtie sur sept collines à l'instar de Rome la Grande; elle comptait un demi-millier d'églises, trente cimetières, il fallait tout un mois pour en accomplir le tour; personne n'avait jamais su le nombre de ses quartiers et de ses rues. Les habi-

^ UlSTOlliE nu MOINE TAXIS €

tants portaient une tunique de fourrures qu'ils ne quittaient pas aux jours les plus torrides.

— « C'est peut-être afin de se mortifier! » suggéra Taxis, hanté de martyre.

Dorothée supposait que ce n'était pas le cas.

Puis, sans transition : que Taxis ne manquât point de dire ses litanies dans l'église de Nil, patron des fiancés.

— Et surtout, défie-toi des femmes, défie-toi des femmes. »

Mais Taxis ne redoutait pas les femmes particulièrement. Comme pour iCs figures et les péripéties de son enfance, qu'il n'entrevoyait plus qu'à travers une opaque buée, son souvenir, autour d'elles, s'était aboli; il avait oublié leurs aspects, leurs attitudes, leur langage; il les englobait dans son mépris du monde, et, le soc aigu de la concupiscence ne l'ayant jamais labouré, il décochait des cailloux aux pigeons qu'il voyait s'unir.

A la fin de la nuit passée dans les prières, Taxis s'achemina, en compagnie d'une dizaine de religieux. Le Père Grégoire, un grand moine maigre et vif, voyageur en titre d'Ivoron, avait mission de piloter la troupe. Les mulets de charge étaient partis la veille, emportant les jarres d'huile fine destinées aux présents.

Comme on se trouvait au mois d'août, il fallait éviter la marche pendant les heures étouffantes; déjà l'air pesait aux poitrines ; on se hâtait, sans parler, et il ne s'entendait d'autre bruit que le piétinement des sandales sur le sol pierreux.

La route d'Ivoron au port de Russicon est tumultueuse, toute en lacets.

avec des montées sévères et de raides descentes; elle traverse Caryès, où les députations de quelques autres monastères se joignirent à eux. Des hauteurs verdoyantes du bourg, on vit le soleil se lever tel qu'une lampe de cuivre et empourprer de ses premiers rayons la côte macédoniquc.

Puis le chemin s'allongeait entre deux murs abrupts. L'on reconnut ensuite le village de Russicon, qui se cache dans une anfractuosité, comme un renard aux écoutes, et l'on descendit vers le port par des degrés taillés dans un granit bleu et noir.

Au milieu du tumulte, où des pèlerins de tous les peuples, des moines, des matelots, et des douaniers turcs faisaient assaut de gesticulations et de cris, le Père Grégoire, conducteur habile, embarqua tout son monde dans une grande chaloupe. L'agitation du départ communiquait sa fièvre a Taxis; mais, lorsqu'il eut posé le pied sur la passerelle, il ressentit un vide soudain, comme s'il était mis hors d'un effluve indispensable...

Ils découvrirent le Monte Santo à l'ancre au fond de la baie. C'était un grand voilier dont les cordages s'enchevêtraient et cachaient tout un pan de nue. Son nom se lisait en lettres blanches à l'étrave.

Du navire, un homme au poil rouge, vêtu comme les caloyers, leur fit des signaux de bienvenue.

— « Salut au capitaine Démétrios ! » répliqua joyeusement le père Grégoire.

Dès qu'ils eurent abordé. Taxis remit la lettre de Zozime au capitaine; et quand ce dernier l'eut "déchiffrée, voulant sans doute se montrer courtois;

— « Tu pourras, >:> dit-il, « te repo-* ser ici toute la journée! »

Taxis eût préféré des devoirs, mais ce gaillard sanguin, avec ses yeux

^ HJSTOIBE DU MOINE TAXIS

brillants et son intonation leche, l'intimfdait trop pour qu'il osât répliquer.

On n'attendait qu'eux: ce même jour le navire leva l'ancre par une bonne brise, doubla le cap et s'éloigna du mont Athos qui domina encore longtemps le champ de la mer.

Avec la distance, ses contours se simplifiaient: il apparut bientôt comme une coupole blanche et pointue; des nuages floconneux embuaient ses arêtes. Taxis se rappela divers récits de Dorothée. Que faisait-il, en ce moment? Sans doute, il errait à travers les allées du cloître, et songeait au voyageur.

Taxis ne dormit point, dans le réduit de l'entrepont qui lui avait été assigné; il se transportait, par la pensée, dans l'enceinte d'Ivoron, et s'imaginait assistant à l'office de la mi-nuit. Où le conduisait le grand navire aux voiles bombées? Serait-il jamais de retour?

Le lendemain lui fut encore plus dolent.

Penché sur le bastingage, à l'arrière, seul et silencieux. Taxis voyait le sillage s'ouvrir dans la mer lisse et c'était comme un fil qui eût relié son âme à cette terre qu'il avait quittée, Ivoron, sa patrie spirituelle et bienheureuse, où il lui semblait avoir vécu depuis le commencement des siècles ! Il se sentait suffoqué par l'atmosphère du large. Et des larmes tièdes lui montaient aux yeux.

Cependant, par sursauts, il tenta de se raisonner. Zozime, Père affectueux et d'une sagesse éprouvée, n'avait pu lui donner que des avis considérables.

Il fallait obéir d'un esprit joyeux, jeter un regard attentif sur le monde...

Mais quelle incuriosité immense, quelle fatigue anticipée, quel ennui préalable, en lui!

Il ne retrouvait un peu de bonheur qu'aux instants de la liturgie. Démé-

trios, le gros capitaine à la barbe écarlate, disait la messe, debout parmi les agenouillements. C'était un ancien patron de cabotage qui avait endossé le froc, après des revers commerciaux; et — de la même voix dont il ordonnait la manœuvre — soir et matin, sur le pont, devant l'iconostase en cuivre qu'une bâche protégeait contre les intempéries, il rudoyait militairement les cantiques sacrés.

Toutefois ce n'était plus la quiétude auguste du monastère! Les vagues, déferlant contre la coque du navire, scandaient sauvagement chaque verset, et ce haut ciel qui filait au-dessus des faces inchnées n'était pas le ciel immobile et familier de la montagne.

Taxis passait des heures cr3use3 dans sa soupente, où létendue uniforme se plaquait durement contre la vitre des hublots, un peu heureux que nulle contrainte, au moins, n'envenimât sa solitude. Chacun, à bord, pouvait habiter selon sa guise ou d'après la règle de son couvent respectif. Les moines-matelots vaquaient à leur tâche et, tenant en médiocre estime des confrères terriens, ne frayaient pas avec les passagers; le père Démétrios, en dehors de ses devoirs d'état, et nonobstant ses manières rugueuses, était un être renfermé et méditatif; si, de temps en temps, par déférence envers Zozime, il demandait à Taxis s'il se trouvait bien, celui-ci répondait oui.

Comme on faisait relâche à l'île d'Imbros, afin d'y débarquer deux mille sacs de noix fraîches, vers l'aube Taxis fut réveillé par un chœur de voix nouvelles.

C'étaient des femmes de pêcheurs qui raccommodaient leurs filets, en chantant des paroles.

Ces accents moelleux le troublé-

^ HISTOIRE DU MOINE TAXIS

rent; et, tandis que les bords escarpés d'Imbros s'étaient depuis longtemps confondus avec l'horizon maritime, elles résonnaient encore à ses oreilles, et, de là, glissaient vers son cœur qu'elles étreignirent comme un poison circulant... Ces timbres purs et métalliques rafraîchissaient un mystère dans sa mémoire... Quel rêve, de jours très anciens? Des paroles lui revenaient, qu'avait citées Dorothée: « Au sein des déserts... les danses des vierges romaines... » Et, dans la durée des minutes, les voix s'ornaient d'une perfide douceur.

Il s'efforça de les oublier et, avec elles, le reste de la terre.

Mais, étendu, les membres lourds, dans le hamac de son réduit, il demeurait en proie à un trouble universel. Le souvenir d'Ivoron s'oblitérait en lui, comme fuyant de son âme par une fissure béante. Il perdait petit à petit la santé et les forces.

Sûrement, le vieux Dorothée était mort!

Les paysages lumineux, les îles de couleur, les vilayets riants des côtes, puis la courbe gracieuse des Dardanelles, et Constantinople rose et bleue, où l'on s'arrêta six jours, avaient passé sans qu'il y décernât un regard. L'agitation ambiante des hommes lui causait un frémissement lugubre.

Quand on se trouva dans les eaux de la mer Noire, le temps, inopinément, s'aigrit; la tempête, sans cesse, renaissait d'elle-même; les flots, pareils à de mouvantes citadelles, montaient à l'assaut du pont; et, dans la mâture, sifflait le vent comme une trompette de Jugement Dernier. Les pèlerins s''effarèrent, encore que le capitaine les exhortât et malgré les railleries des caloyers de l'équipage.

Il y eut quelques craquements qui parurent annoncer la fin. Une cons-

ternation farouche régna sur le Monte Santo. Taxis se désolait : il ne reposerait pas dans le cimetière bien-aimé, un évangile dans ses mains jointes; et ses os de trépassé ne devaient point voisiner avec les honorables dépouilles des hégoumènes d'Ivoron. Un interminable soupir montait du fond de son être; la vue de ses compagnons en détresse l'affligeait, pour lui-même et pour eux: le mystère du trépas, ici, était épouvantable.

Un soir, enfin, la vigie signalait le phare d'Odessa.

Ce fut, dès lors, le wagon aux murs de bois jaune, qui roula dans un bruit crissant, sur deux rubans d'acier parallèles. De grandes machines noires, avec des cheminées tronconiques qui soufflaient des tourbillons de fumée, passaient en sens inverse, avec une rapidité foudroyante. Taxis reconnut, à une station, qu'une bête semblable les remorquait; on lui dit que c'était par la force de la vapeur. Il vit courir les campagnes, les bourgs et les cités, et il songeait que chaque tour de roue l'éloignait d'Ivoron.

Parfois, lorsqu'il fallait changer de train, les moines campaient sur la largeur du quai, attendant la correspondance. Des employés en casquettes heurtaient avec un marteau les essieux sonores. Autour des moines on faisait cercle, avec des yeux indiscrets. Les femmes dévisageaient curieusement Taxis: il avait une barbe châtain, très soyeuse, des yeux d'Oriental, et, malgré son raide affublement et la rusticité de son attitude, il ne manquait pas d'une élégance innée. Cependant, il tenait, avec obstination, ses yeux fixés au sol, et le Père Grégoire, qui - avait l'humeur gaie, le plaisanta même sur sa modestie: il prit alors un air si sombre que l'autre s'en tint là de ses quolibets.

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Le troisième soir de leur arrivée à Moscou, ils revenaient, en procession, de l'église Saint-Nicolas le Thaumaturge, non loin du Lac Sacré, à Kossino, où se trouve un puits miraculeux.

Taxis marchait en arrière de la petite troupe; il allait, la tête penchée sur la poitrine, l'esprit plein de ténèbres.

Le couvent de Pantéleimon, où on leur avait fait accueil, ne lénifiait pas sa détresse! Nulle, l'aide espérée dans la fréquentation des reliques, sous les dômes magnifiants de la Ville Sainte. Une lassitude générale le cernait; il ne se rappelait plus les heures joyeuses, ni la plénitude des félicités de jadis. Pour avoir craint la mort, il se sentait à jamais misérable; à jamais désolé, de s'être laissé émouvoir par des sons. Il ne désirait rien, et ce retour qu'il avait ardemment escompté, aux premiers jours d'exode, lui apparaissait maintenant comme problématique, impossible même, et presque dénué d'appas...

Il heurta un caillou de son talon et, ce choc l'ayant tiré de son ambulante prostration, il leva les yeux, se trouva seul, dans un chemin désert d'un bout à l'autre. Il avait perdu de vue ses compagnons. Il se mit à courir de toutes ses forces, parvint à une sorte de triviaire, dans une futaie de bouleaux, et s'arrêta: laquelle de ces routes allait-il choisir?... Ne l'avaiton pas abandonné par malice?... Comment demanderait-il son chemin, en un idiome qu'il ignorait... Et, planté au centre du carrefour, semblable au spectre de la Désolation, Taxis sentait défaillir son intelligence.

Mais il entendit un pas léger, et.

dans le crépuscule clair, il vit s'avancer une jeune paysanne, avec des mèches blondes échappées au mouchoir de couleur noué sur sa tête, les hanches fortes, pieds nus. Quand elle fut près du saint homme, dévotement elle se signa. Il lui enjoignit, par geste, de s'arrêter: elle obéit, un peu étonnée. Un silence oppressant régna.

Taxis balbutia :

— « Monastère... Pantéleimon! »

Elle crut deviner un sens à ces paroles qu'elle- n'entendait point; et les yeux baissés dans un sourire humide, qui découvrit ses dents luisantes, elle lui mettait les deux mains sur les épaules et appuyait sa poitrine contre . son froc poudreux.

Taxis la repoussa si brutalement qu'elle perdit l'équilibre et s'affala dans la poussière de la route, en hurlant, tandis que, chaviré d'horreur, il s'enfuyait droit devant lui, comme un frénétique, rencontrait deux moines d'Ivoron, revenus sur leurs pas le chercher, et, ne pouvant prononcer un mot, tombait à son tour, tous ses muscles relâchés, évanoui.

Les jours suivants, assis sur un escabeau, dans la cellule de l'hospice conventuel où on l'avait transporté, il demeurait figé, se nourrissant à peine. Sa face était d'une pâleur de crucifié, sa prunelle trouble. Une nuit, il rêva :

« Il habitait dans une grotte d'où l'on découvrait toute la mer. La forge était devant l'entrée; un autel archaïque sen-ait d'enclume, où deux béliers sculptés entrechoquaient leurs fronts convexes. Quelqu'un s'occupait d'activer la soufflerie, ou bien, retirant du feu les barres incarnadines, les trans}X)rtait sous le marteau; et Taxis, alors, faisait voler sa masse.

Il était fort, dénudé jusqu'au nombril, il s'étonnait lui-même à voir les gros muscles de ses bras velus. Au-

^ HISTOIRE VU MOINE TAXIS €-

près de lai, une jeune femme était accroupie sur une natte, elle raccommodait un filet en chantant... Puis, comme jadis le forgeron Scevophilax, qui l'avait recueilli, un matin, à la première borne sur la route de Salonique, il portait ses œuvres au marché de Caryès: il y rencontrait des moines de connaissance, l'antique Dorothée, Zozime, Grégoire aussi, et Démétrios costumé en marin. x\vec une curiosité un peu moqueuse, il s'informait : que se passait-il, là-haut, depuis son départ?... Puis, à l'enfant qui l'accompagnait et qui était son fils, il disait joyeusement : « Moi aussi j'ai vécu comme ceux-là... J'ignorais leur vie... Mon fils, garde-toi des maisons de la montagne ! »

Ici, Taxis s'était réveillé en plein cauchemar. Ainsi qu'il arrive souvent dans les premiers instants Cjui suivent le sommeil, les paroles qu'il venait de prononcer en songe lui demeuraient présentes. Et il en éprouvait une sensation pénible, comme une brûlure étouffée.

Alors il comprit, vaguement, que Dieu s'était retiré de lui. Tous les jours de vie se roulaient en une circonférence sans issue, dressant devant ses yeux, comme une armée d'accusateurs, le nombre immense de ses iniquités...

Puis sa pensée, trop interne et trop intense, s'obscurcit. Il dut s'aliter. Le vieux médecin du couvent, d'une mine assez embarrassée, prononça divers noms latins. Personne ne savait ce qu'il pouvait bien avoir. « Le spleen, peut-être! » déclara le Père Grégoire, qui avait été aux ambulances, pendant la guerre de Crimée.

A tous, son épuisement apparaissait extrême et, quand l'heure eut sonné du départ, on décida de le laisser, en

attendant une guérison, car il ne pourrait, dans cet état, affronter les fatigues du voyage.

La notion de retour, comme on en avait dernièrement parlé autour de lui, dut percer sa compréhension épaissie, car, peu après la sortie en procession des pèlerins vers la gare, un Père, étant entré dans sa chambre, le trouva tout vêtu, étendu de son long sur le carreau de son cabinet ; s'étant habillé, il avait voulu se diriger sans doute vers la porte, afin de joindre ses compagnons. Le regard ne vivait plus, le pouls s'affaiblissait graduellement et finit par s'annuler.

Et, cette nuit même, il passa, n'ayant pas rouvert les yeux.

Ainsi mourut le moine Taxis, sans que lui ni les hommes eussent rien compris à sa destinée.

Cependant, la joie imprescriptible des retours absorbait la vague mélancolie d'' abandonner Van des leurs; ils ignoraient, du reste, une fin tellement inopinée. Les pèlerins faisaient bonne route vers la Grèce. En mer, un temps choisi les favorisa. On accourait, dans les ports oii ils faisaient escale, pour voir V étrange navire, cité flottante de moine^ noirs.

Certain matin, un petit triangle blanc se découpait cl la lisière des flots, roussis par un astre invisible encore ; et bientôt on se trouva en vue de la presqu'île chalcidique : l'Athos grandissait, des monastères successivement apparurent, les moines se nommaient avec des clameurs de piété attendrie, îvoron, Philothée, et Bathopédi le riche, et la grande Magia Laura.

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