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DISTRICT... (P. I

Le sous-officier regarde distraitement, hausse les épaules :

— Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? Je ne l'ai pas, votre bâton. Réclamez au Deuxième District, oii l'on vous avait d'abord amené.

— Oui, merci, à l'autre bout de la ville, trois verstes! C'est le diable

pour se traîner jusquelà.

■ — Nous ne pouvons rien.

Un silence.

— Alors, vous croyez qu'on me le rendra?

— Rendra quoi?

— Mon bâton.

— Ah, votre bâton!... Peut-être...

Surtout, tâchez de ne plus recommencer, autrement... (il brandit, en riant, le papier)... gare là-dessous.

Sonoff se met aussi à rire, il se complaît, croirait-on, dans une sorte de commisération burlesque envers lui-même; puis ayant salué jusqu'à terre, il fait volte-face, s'ébranle, pareil à un bachot qui tangue, au prix de grandes difficultés franchit le seuil, disparaît.

Le scribe a ouvert la bouche et siffle, entre des dents gâtées :

— Il est assommant avec son bâton. D'ailleurs, il ne l'aura pas là-bas, vous savez.

— Et pourquoi? bâille le sous-officier blond, qui s'étire.

Le scribe se lève, va vers un placard, l'ouvre et il en extrait le bâton litigieux :

— Parce que le voici! On nous l'a renvoyé du Deuxième District... Nous le lui restituerons quand il reviendra.

HISTOIRE DU MOINE TAXIS

A Edmond Haraiicourt.

Le pic d'Athos, si haut que son ombre, couvrant huit lieues, atteint, diton, jusqu'à Lemnos, et qui darde un éperon dans la mer, entre les golfes de Monte Santo et de Contessa, surplombe un cap rocheux, hérissé de citadelles et de tours.

Ce sont les enceintes des monastères.

Plusieurs empereurs grecs, et des princesses byzantines, instituèrent ces maisons qui devaient éprouver, par la suite, les traverses les plus dolentes. De siècle en siècle, des hordes de pirates ou des maraudeurs barbaresques pillèrent effrontément les asiles privilégiés, et ils fabriquaient des cartouches avec leurs antiphonaires ; il n'y a pas encore cent ans, tous ceux des couvents qui s'étaient unis à la Grèce en rébellion furent malmenés par les soldats de Constantinople.

Mais la force de la légende et la sauvage vertu du sol furent, pour la communauté, des champions indestructibles. Elle a prévalu contre la rigueur des âges. Les générations de

caloyers s'y succédèrent continuellement. Et c'est là, qu'aujourd'hui, le moine Taxis put couler ses jours de béatitude.

Il était né sur les confins de la montagne, grain follet apporté par la brise océane, à ce trident rocheux qu'est la presqu'île chalcidiquc. Il était le fils d'une Cypriote du bourg d'Hyérisso qui l'avait plus tard abandonné; elle n'était jamais revenue, mais quelqu'un recueillit l'enfant de la destinée.

Ce fut un vieux forgeron, nommé Scevophilax, qui vivait dans une grotte d'où l'on découvrait toute la mer; la forge était devant l'entrée; un autel archaïque servait d'enclume, où deux béliers sculptés entrechoquaient leurs fronts convexes ; et, supportant un prélart de toile goudronnée qu'on rabattait contre la fraîcheur des nuits, quatre colonnettcs ioniennes faisaient à ce repaire comme le péristyle d'un temple.

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^ HISTOIRE DU MOINE TAXIS €

De l'aube verdâtre au crépuscule bleuissant, Taxis habita parmi la nature.

Courant les vallons et ks pentes boisées, il capturait divers geais, merles et pinsons qui hantent les forêts "d'oliviers ou de sycomores; son pied nu connaissait à chaque rocher ses moindres aspérités de granit; il surprit dans le fond des ravines l'écrevisse lovée sous sa basilique de cailloux; ou bien il donnait la chasse aux tortues d'eau qui plongent vélocement à l'approche de l'homme; et, dans le clapotis des premières lames, un marinier de Délos, ami du forgeron, lui avait enseigné à pêcher le poulpe commun, minuscule parent de la fabuleuse Pieuvre, et dont les chairs molles ont une réjouissante saveur.

D'autres fois, étendu à l'orée de la caverne, il restait pendant des heures sans dessein: le héron couleur neige ou le flamant rosé s'immobilisaient au bord des vagues, les voiles obliques virgulaient l'horizon... Quand le ciel devenait nuageux ces barques apparaissaient tout à coup plus grandes...

Il croyait la terre infinie, la vie longuement excellente, les hommes toutpuissants; et l'artisan, naïf et un peu superstitieux, Tentretenait dans la conception de l'Univers sans bornes.

Ce fut ainsi que l'enfant Taxis, respirant le seul insouci, bronzé comme l'écorce des pins, et plus alerte qu'un chevreau sauvage, poussait en liberté sous l'azur profond.

Il eut, pour première fonction, à garder un bouc de belle taille et d'odeur forte. L'animal s'appelait Hennés; il avait une barbe de patriarche; son œil semblait malicieux et fier; quelquefois Taxis prenait plaisir à le houspiller en lui jetant, de loin, des mottes et des cailloux, puis il savait se soustraire aux charges

furibondes; bien souvent, néanmoins, il avait senti à sa cuisse le contact rapide de la corne effilée.

Lorsqu'il eut pris un peu plus de vigueur. Taxis aida le forgeron dans son travail: par le moyen d'une pédale, il activait Ig, soufflerie, ou, tirant hors du feu les barres incamadines, il les portait sous le marteau. A peine avait-il eu le temps de retirer sa main, que la masse coupait les airs et s'abattait sur l'enclume; mais il restait exempt de crainte, car le vieux Scevophilax, dénudé jusqu'au nombril, aveQ son ventre velu, ses bons yeux clairs et sa grande chevelure d'argent aux boucles torses, ressemblait à la statue d'un irréprochable dieu; et, cependant, comme pour témoigner de la colère du métal violenté, les scories crépitaient en s'éparpillant, gerbe et fusée.

Vers ce temps-là, le soir. Taxis, accroupi sur la grève, chanta; et il soutenait sa voix d'un tambourin rustique, fait avec une cruche sans fond et une peau de mouton tannée.

Le premier samedi de tous les deux mois, Scevophilax s'en allait vers le bazar de Caryès, village commerçant, situé au centre de la presqu'île, où résident et siègent les députés des vingt et un couvents d'alentour; dans ses rues nettes, aux maisons à moucharabys, pleines de boutiques, de vergers et de treilles, on rencontrait des Turcs, des Coptes portant le turban noir, nombre de muletiers albanais en fustanelles, et beaucoup de religieux, venus afin d'écouler des produits ou de faire emplette.

Taxis accompagnait parfois le forgeron au marché. Pour pénétrer dans la presqu'île, on franchissait un isthme étroit que Xerxès, jadis, avait voulu ouvrir pour ses vaisseaux. Des sbires ottomans, à la solde des moines, en surveillaient le passage: les

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femmes, en effet, sont proscrites de ce royaume masculin; même, l'interdit s'étend jusqu'aux animaux femelles, et l'on n'y tolère, en fait de couples, que les ramiers.

La route qui menait vers Caryès, accidentée et rude, passait sous les murs de plusieurs couvents; à chaque détour l'on découvrait des circonvallations ruinées, des vestiges de bastions, ou quelques débris commémorant de patientes et dures luttes : la curiosité de Taxis ne tarda pas de s'émouvoir à ces cités muettes d'où ne montait d'autre bruit que le son des cloches, et dont le peuple de cloîtrés réalisait pour lui comme un mystère émouvant. Il n'arrêtait d'en questionner son maître.

Celui-ci ne les aimait pas. Homme libre, il méprisait des hommes asservis. Il les affirmait querelleurs et larrons et adonnés à l'ivrognerie: ils avaient beau étaler leurs crucifix de corne et de bois, leurs chapelets, leur sparterie ou leurs images consacrées, ce qui se manigançait dans les hauteurs ne devait pas être quelque chose de recommandable. D'ailleurs il ne s'était jamais soucié d'eux que pour leur faire acheter les cognées et les serpes qu'il forgeait ; et tous ces mendiants vautrés le long des routes (c'étaient pour la plupart des pèlerins demeurés là faute de moyens pour s'en retourner et qu'il confondait, non sans quelque mauvaise foi, avec les religieux véritables), exaspéraient, par leur inaction, son cœur hardi de grand travailleur.

— « Ils feraient mieux, » sécriaitr il, « de rechercher les trésors des empereurs grecs, enfouis, chacun le sait, dans une fissure de ce pain de sucre d'Athos... Athos, garçon, je vais te dire, fut un géant qui, dans les temps reculés, se rebella contre des dieux. »

Cependant, loin d'entamer sa vénération pour ces hommes barbus, on dalmatiques brunes, un sac de crin au bout de leur bâton, et coiffés de bonnets semblables à des tours rondes, les sarcasmes du forgeron, au contraire, la stimulaient. Peu à peu il se désintéressa de tout ce qui n'appartenait pas au fourmillement monastique. Il ne manifestait plus d'ardeur pour activer la soufflerie, il délaissa les galopades à travers bois et rocs, et la pêche patiente, et la chasse rusée. Scevophilax le voyait continuellement pensif; il ne concevait pas ce qui pouvait germer dans ce cerveau; et Taxis rêvait de bourdons, de frocs et de chapelets, et ne livrait pas le fond de sa songerie.

Quand la vente s'était heureusement conclue, Scevophilax faisait visite au marchand de raki, ne manquant jamais d'allouer à Taxis quelques drachmes, afin qu'il se payât des confitures; mais le garçon, avec l'argent, se procurait de grossières effigies qui relatent la vie des saints, tirées en deux couleurs sur du mauvais papier grisâtre, et qu'on imprime à Caryès.

Il les emportait dans la grotte et en méditait le sens avec soin. Un dessin l'absorba particulièrement. C'était le plan d'un cloître, en perspective militaire; de rigides bâtiments y découpaient plusieurs cours polygonales, où des carrés de légumes et des arbres à fruits se trouvaient figurés; parmi des moines agenouillés, un religieux, dépassant du front le dôme d'une chapelle, sonnait la cloche à tour de bras. Sous la muraille crénelée on voyait onduler les flots, et des navires pansus atterrir.

De ces figurations. Taxis induisit, avec plus de détails, les circonstances de la bonne vie: on priait, on jardinait, on habitait de longues maisons

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