LES QUAT Z'ARTS
La fée de l'opium est une maîtresse qui se refuse d'abord, et qui, bientôt, prodigue à ses amants ses plus enivrantes caresses. Le poète, presque chaque jour, son travail terminé, se plongeait dans la griserie hallucinante.
Ainsi, ses nuits peuplées de fantômes n'avaient pas l'amertume banale de la réalité. Il vivait double, caressant en songe une Fiamette souriante et fidèle, qui ne lui marchandait pas ses baisers, mettait son âme sur sa bouche pour la lui offrir, comme une fleur dans une coupe virginale qu'aucune lèvre n'avait frôlée.
Mais les nerfs du jeune homme
s'exacerbaient à ce jeu; il avait de continuels vertiges, se raidissait dans la rue, afin de garder une démarche ferme, et parfois, à la dérobée, s'appuyait aux murs pour reprendre ses forces. Sa mémoire, jadis merveilleuse, avait des lacunes; il lui fallait souvent une fatigante tension d'esprit pour se rappeler les choses les plus simples. Dans ces dispositions, il résistait vaguement aux caprices de Jacques dont les exigences prenaient un caractère de plus en plus agressif.
Ils s'en allaient à l'aventure, alors que les rayons du soleil, comme des baudriers d'or, bandaient les rues étroi-
tes des quartiers de vice et de misère. Ils longeaient des boutiques sordides, des boucheries noires de sang coagulé où des quartiers de viande pendaient à des crocs de fer avec des foies et des cœurs de bœufs aux grosses artères bleues saillantes. Sur leur tête tombait l'eau des pots de fleurs, et des « Jenny l'ouvrière », penchées aux mansardes, riaient en les voyant se secouer comme des caniches, sous le jet trop impétueux de leur arrosoir.
Mais Jacques accueillait sans aménité ces fantaisies féminines, et il fuyait vers des antres de misères plus discrets, s'éclipsait derrière la porte entre-bâillée de quelque bouge, tandis qu'André continuait son chemin au hasard, cherchant, il ne savait quoi:
de l'apaisement ou de la douleur, des visions d'idylles ou de meurtre.
Dans les moulins montmartrois, Pascal tentait d'étourdir son jeune ami, lui montrant des mascarades à la Gavarni, des étalages de femmes à prendre ou à vendre. Sur des charrettes, décorées de fleurs et d'oriflammes, s'éboulaient les chairs nues, comme en des éventaires offerts à la curiosité des amateurs de friandises pimentées.
Les cortèges de Bacchus et de Pan neurasthéniques s'essoufflaient derrière les belles fil'.es rieuses, et un vent de démence faisait osciller les plumes des chefs barbares et des Lohengrin de féerie, au milieu de la foule ivre de cris et de fauves odeurs.
Des fusées de rires montaient si
haut, que l'orchestre s'arrêtait, parfois, perdant le ton et la mesure.
Romains aux bras nus, au torse orgueilleux, esclaves à la démarche empêtrée de chaînes, aux mains liées; tourmenteurs brandissant des pinces, des brodequins et des ciseaux de torture. Hindous vêtus de blanc, Talapoins coiffés de cordelettes, belles Fatmas tintinnabulantes de bijoux barbares se livraient à d'épileptiques trémoussements, en attendant le défilé principal. Sous la lumière crue des tulipes électriques passaient toutes les névroses de la fête parisienne aux suprêmes maquillages.
Comme aux Folies-Perverses, les couples androgynes circulaient enlacés, et, dans l'effacement presque naturel des sexes, la pensée des anomalies inquiétantes s'implantait de plus en plus.
Les journalistes prenaient des notes, cueillaient des pubHcités fructueuses; les demi-mondaines montraient leurs joyaux, plus affolées de réclame que d'hommages. Seuls, les artistes et les modèles s'amusaient réellement, sans pose, heureux de leur succès bien gagné. Et il y avait là, vraiment, tout un bouquet de jolies filles, aux membres fins, aux seins offerts en coupe de volupté.
— Faites votre choix, disait Pascal, la vie est courte, et vous êtes encore assez jeune pour être aimé pour vousmême. Je vois des regards fixés sur vous, ils ne sont point farouches!... Si vous vouliez!...