UNE FEMME A BOUCLE GRISES SE TENAIT SUR LE PAS D'UNE PORTE
C'était un i.idivida d'un âge chimérique, entre trente et quatre-vingts ans, sans couleur indicatrice de cheveux ou de barbe, car, privé mîme de SDurcils, il n'avait, en fait de poils, que de très longs cils blonds ou blancs. On n'était pas sir qu'il ext un grand talent, mais comms c'était le seul poète bien élevé parmi ceux qui traitaient de sujets nobles, on l'avait, à tout hasard, décoré de tous les ordres civils, et l'on attendait
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qu'il eût terminé un hymne guerrier pour lui décerner tous les ordres militaires.
Ce poète, vivant seul au milieu de profanes, avait perdu l'habitude de songer à la poésie. Il ne s'en occupait qu'une fois l'an, au moment de son poème de circonstance pour la fête du roi, en dehors, bien entendu, des occasions extraordinaires, telles que visites de souverains étrangers ou désastres amenant une fête de charité et justifiant une intervention lyrique.
Ce diner, de hautes sphères officielles, ressembla beaucoup, poiu" les sujets de conversations qui y furent traités, à des dîners de milieux plus modestes. On y parla de la vitesse des automobileb qui commençaient à envahir le pays.
On m'interrogea naturellement sur Paris que tous les convives connaissaient pour y être allés au moins une fois.
Le poète parlait assez passablement notre langue, à part un abus du mot Monsieur qui arrivait après chaque ^'irgule. Il évoqua avec un sourire attendit ce gai quartier latin où j'avais tiré une vie si pénible, cet endiablé bal BuUier, où je n'avais jamais mis les pieds, et cet admirable Collège de France, que je connaissais pour être passé devant. L'officier, naturellement, pai"la des petits théâtres, avec des petits rires sifflants qui se prolongeaient en dehors de toute mesure. Il raconta des scènes de pi: ces qui l'avaient réjoui au delà des prévisions de l'auteur, et nous redit des mots qu'il répéta de telle sorte que je fus seul à m'en amuser, parce que j'étais le seul à comprendre qu'ils ne voulaient rien dire.
Le baron de Hemer parlait peu. Je remarquai seulement qu'il mangeait pas mal, mais sans trop faire attention à ce qu'il mangeait: Il ne me faisait pas l'effet d'un jouisseur. Rien chez lui, d'ailleurs, n'était luxueux.
Je me dis ce soir-là que si cet homme aimait le pouvoir, c'était sans doute pour la volupté froide d'être le maître, et non pour en tirer des avantages matériels et des joies phj^siques. Il n'y avait pas à craindre de lui les exactions où se laisse entraîner un débauché, mais il n'avait
pas non plus ces moments de générosité attendrie dont sont capables les gens qui mangent bien.
Après tout, je ne savair> pas si ce haut personnage était vraiment l'homme que je dis et si certains de ses actes ne sont pas en contradiction avec la définition de son caractère. Je me suis mis en garde, depuis pas mal de temps d'ji, contre le danger qu'il peut y avoir à définir les gens trop tôt ; car on est amené par la suite à examiner leurs actes avec le parti pris d'im homme qui a classé, locahsé un sujet, et qui, s)us aucu.i prétexte, ne veut avoir la peine de recommencer son petit travail.
Quand le dîner fut terminé, nous passlmes au fumoir, où Mme de Herner, que le cigare ne gênait pas, nous accompagna. Le baron de Herner me prit à part et se mit à me parler avec assez d'abandon.
Je pensais, non sans satisfaction, que j'avais à ses yeux plus d'importance que l'officier, et même que le poète national. Il me dit que je serais attaché à sa personne et à la personne du roi, et que mon travail consisterait à anal3'ser tous les journaux et autres documents français qui arrivaient à l'ainbassade.
Dès le lendemain, nous irions ensemble voir le roi qui, bien que la saison fût un peu avancée, était encore à la campagne, dans sa résidence d'été.
J'étais obligé de faire de grands efforts pour ramener mon attention. Car, tout occupé à me dire : « Le ministre me parle ! » j'avais peine à écouter ce qu'il me disait.
Ce qui l'intéressait le plus dans les journaux français, ce n'était pas seulement la politique extérieure de la France mais le mouvement socialiste... « Nous n'avons pas encore beaucoup de socialistes chez nous, me dit il. Noui avons, en revanche, pas mal de réfugiés russes, qui réussissent à tromper la surveillance de notre police. Ils complotent contre la famille impériale russe et, pour se faire la main, contre notre bien-aimé roi.
Nous avons surpris l'année dernière des préparatifs d'attentat. Le hasard est venu en aide à nos policiers, qui n'auraient
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certainement rien trouvé sans le secours du ciel.
» Je suis servi par des brutes prétentieuses. Je ne me risque m3me pas à leur reprocher leur manque d'initiative... Quand ils s'avisent d'en avoir, ils sont encore plus d .ngereux. »
La S)irée ne se prolongea pas très tard. Le premier ministre se levait de très bonne heure. Je sortis avec le poète et le militaire, et nous allâmes bourgeoisement prendre de la bière, dans ce grand café éclatant de lumières où l'orchestre de daines continuait à faire rage. Le neveu du baron se fit apporter du jambon, en disant qu'il mourait de faingi, et que c'était toujours ainsi chaque fois qu'il mmgeait chez sa grand' tante. Je vis bien, aux plaisanteries que le poète national fit à son tour sur ce sujet, que c'était un thème familier aux invités du premier ministre.
Je leur offris un rire plus timide, plus prudent, juste ce qu'il fallait pour n'avoir .
pas l'air de désapprouver leurs sar casmes.
L'officier nous proposa de nous emmener chez une nommée Irma. Mais le poète dit qu'il était fatigué. Je sus plus tard qu'il était le prisonnier d'une gouvernante, une petite femme desséchée, d'une cinquantaine d'années dont on retrouvait les longs cheveux pâles dans maint sonnet du maître...
Quant à moi, je refusai également l'invitation de l'officier.
Je ne voulais pas rentrer trop tard au palais pour le premier soir. Je revins, accompagné de mes deux nouvelles connaissances, jusqu'à ma royale demeure. Le chemin était un peu p' us long qu'en venant, parce qu'à cette heure tardive, je ne pouvais pas rentrer par le fond du jardin. Le poète, en suivant ma route, ne se détournait pas trop de son chemin. Quant à l'officier désœuvré qui ne pouvait pas se résoudre à aller se coucher, c'était la providence des gens qui ont peur de rentrer seuls le soir. C'est en cette considération qu'on le tolérait l'après-midi, à des heures