CHAPITRE IX
[wT^r?5ox aventure avec le chef d'or-
\/|j; chestre ne modifia pas ma vie.
-^^ Il y avait dix jours que j'avais vu le roi pour la première fois, et il ne m'avait pas rappelé. Le ministre était content de moi. Je faisais régulièrement, à sa satisfaction, mon travail d'analyse. Mais j'avais trop vite réussi dans mes fonctions. Je commençais à trouver ma vie monotone... La suite prouvera qu'il ne faut pas se lasser de sa tranquillité, ni demander au destin un peu d'imprévu : il nous fait trop tonne mesure...
J'étais arrivé à Schoenburg un jeudi, et j'avais vu le roi le lendemain de mon arrivée : il ne me fit demander qu'une dizaine de jours après, c'est-à-dire le lundi, non de la semaine suivante, mais de la semaine d'après ; le petit tonneau, conduit par un jeune cocher anglais, vint me chercher dans la matinée.
A ce moment, je me trouvais chez le premier ministre, et j'étais en train de lui lire un résumé que je venais de terminer. Il y avait dans son cabinet le secrétaire d'Etat de l'Intérieur, Von ^lûllen, un gros homme en baudruche qui s'était élevé aux honneurs comme un énorme ballon sans poids. Le comte de Fritz, petit homme carré d'épaules, arriva l'instant d'après. Il avait la réputation d'un grand tacticien, ayant suivi pendant une dizaine d'années les manœuvres des armées étrangères. Mais comme il n'avait jamais, à proprement parler, fait la guerre, il était difficile de dire de lui que c'était un grand capitaine. On se bornait donc à le traiter de « haute personnalité militaire ».
Il venait apprendre à Hemer l'exécution d'un soldat des garnisons du sud, qui avait frappé un de ses chefs et dont
la grâce, sur les instances de Hemer, avait été rejetée par le roi.
Quand j'arrivai chez le roi, je fus un peu déconcerté par son accueil, très aimable, certes, mais pas aussi amical que j'avais pensé. Peut-être après son amabilité de la dernière fois, s'était-il repris... Je me demandais si j'avais fait quelque chose qui lui eût déplu... Peutctre Herner m 'avait -il desservi auprès de lui, et cette préoccupation m'assombrit pendant une partie du repas.
Il y avait avec nous l'ami du roi, le comte de Herrenstein, un homme très grand et mince, aux 3'eux tristes ; je l'avais déjà entrevu à ma dernière visite.
Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure que je me sentis rassuré. Si le roi était de moins borme humeur, c'était à cause d'une affaire qui ne me regardait pas.
Il pensait à l'exécution de ce soldat dont Hemer, la veille, après une longue discussion, lui avait arraché l'arrêt de mort. Le premier ministre avait mis en avant de bonnes raisons, et la nécessité de faire un exemple dans cette garnison où l'état d'esprit était très fâcheux.
— Il a tort, fit le roi, en brisant avec énergie la coquille d'un œuf qu'il venait de gober ; il a tort !
Puis il nous dit des choses, assez belles vraiment. Il émit des idées très modernes et très « civilisées », qui prenaient d'autant plus d'importance qu'elles étaient exprimées par un roi.
— Aucune raison, affirmait -il avec énergie, ne doit prévaloir contre la nécessité d'affinner que la vie humaine est sacrée...
Le comte de Herrenstein, moins par conviction que pour calmer les remords du roi, fit valoir les arguments les plus
SECRETS D'ÉTAT
célèbres : la nécessité pour la société de se défendre...
Mais le roi répondit que le premier devoir d'une société était de ne pas donner l'exemple immoral du meurtre.
— La boutade bien connue : « Que messieurs les assassins commencent », est une des paroles les plus misérables qu'on ait pu prononcer. Le plus coupable n'est pas celui qui commence, mais celui qui continue, et la société est beau-
d'utopiste. Il est peut-être vrai qu'actuellement ce soit encore une utopie, mais c'est prolonger le règne de l'utopie que de la traiter éternellement comme telle...
Le bon roi nous dit assez de choses très judicieuses et très élevées. A nous faire part de ses remords, il les éloignait peu à peu. Nous étions passés insensiblement des régions troublées de la vie dans le domaine plus serein de la spéculation et de la littérature.