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LE COMTE NOUS REGARDAIT AVEC UN SOURIRE TRISTE

coup plus coupable que l'assassin, parce qu'il est ignorant et corrompu, tandis qu'elle est savante et policée. En attendant qu'elle veuille bien commencer à être civilisée, la société se ravale au niveau de cet être barbare... Si la suppression de la peine de mort augmente dans quelques années le nombre des crimes, tant pis : tout vaut mieux que de propager pendant des temps infinis, cette monstrueuse idée que la société intelligente a le droit de tuer...

Puis il parla contre la guerre.

— Quand on parle de supprimer la guerre, dit-il, on est traité de naïf et

Le comte de Herrenstein, après le déjeuner, se mit au piano. Ce grand homme mince, au visage un peu bronzé, parlait peu, mais écoutait très bien. La musique qu'il jouait, avec beaucoup d'émotion sur le visage, était d'une passion concentrée, coupée de silences profonds^ Le morceau finissait toujours lamentablement... Les mains du pianiste demeuraient accablées et comme mortes sur les touches. Elles glissaient . du clavier, le comte de Herrenstein tournait sur le tabouret, et nous regardait avec un sourire triste...

J'aimais mieux être seul avec le toi.

SECRETS D'ÉTAT

D'atord leur musique ne m'intéressait pas. J étais ému et trarsporté pendant une demi-minute. Fuis je me mettais à penser à autre close qui n'avait aucun rapport a\ec ce qu'on jouait. I a fin du morceau ar^i^ait subitement alors que j'étais à mille lieues de là. Il fallait se composer tout de suite un \ isage admiratif. Comme je n'avais pas pris part à leurs cmotiors, j'avais des tendances à croire qu'elles étaient « chiquées «. Puis je faisais un retour sur moi-même... Quand je m'exaltais en compagnie du roi sur un poème, c'était pourtant bien sincère.

Et cependant les gers qui ne comprenaient pas notre émotion pou\aient ttre portés à en nier le ton aloi. Mais si l'émotion du roi et du comte de Herrenstein était sincère aussi, il était un peu vexant pour moi d'en être exclu. Heureusement que nous allfmes, l'instant d'aprts, dans le jardin sauvage, où Charles XVI me pria de dire des vers. L'autorité du roi me dispensait de me faire prier. Le comte de Herrenstein m'écouta les jeux fermés, en hochant de temps en temps la tête d'un air meurtri.

Cependant le caractère de Charles XVI se précisait de plus en plus. Un jour, plus tard, dans un moment d'emportement où il ne se sur\'eillait plus, le premier ministre s'oublia de^"ant moi jusqu'à dire que son maître était un gros paresseux. Il y a^'ait du vrai dans ce jugement un peu brutal. On pouvait discerner certainement beaucoup de paresse dans cette habitude distinguée de rechercher sars grand choix des sensations d'art. C'était par une paresse plus grave qu'il n'avait pas disputé à la féroce autorité de Herner la vie du soldat condamné. Mais la faculté qu'il avait d'appliquer ses principes libertaires diminuait la foi qu'il avait en eux. Il se contentait de corriger légèrement le conserv-atisme de ses prédécesseurs, représenté à la Cour par le baron de Herner.

Il devait d'autant plus se repentir d'avoir cédé à son premier ministre que l'exécution du soldat Hassen fit très mauvais effet dans la ville où le régiment

était en garnison. Des bandes de manifestants parcoururent les rues et allèrent jusqu'à pousser des cris de mort devant la maison de l'officier qui a^■ait présidé le conseil de guerre ; des arrestations furent faites par la police, et quelquesuns des manifestants étaient sous les verrous. Il s'agissait de les déférer devant un tribunal.

Leurs partisans qui comptaient sur un acquittement réclamaient la cour d'assises. I\Iais le préfet du district, — représentant de Herner, — voulait les envoyer de\'ant des juges professionnels dont on avait quelques raisons d'escompter la sévérité.

J'eus l'occasion de voir pendant cette période agitée un Herner que je ne connaissais pas. Cette espèce de férocité autoritaire que je croyais purement théorique, je la vis « sortir » sur son \'isage, comme sort une maladie éruptive longtemps couvée. Un matin, j'étais allé le chercher pour lui dire que le préfet en question était àSchoenburg et l'attendait au palais. Je le trouvai chez lui en compagnie de sa mère, et leur ressemblance me frappa encore plus vi\'ement qu'au premier jour. Mais la vieille dame avait encore quelque chose de plus âpre. Ces deux êtres m'étonnaient beaucoup, car avant de les connaître, je ne croyais pas qu'il existât des méchants qui fussent vraiment des méchants. Je croj'ais qu'il y avait des envieux ou des maladroits, et que les gens qui semblaient agir méchamment ne pensent pas dans le fond d'eux-mêmes être vraiment méchants A vrai dire, le baron de Herner avait toujours cette excuse qu'il semblait agir pour le bien de son pays ; mais il avait vraiment un goiît de la vengeance qui était monstrueux, quelque mauvaise opinion qu'on pût avoir de l'humanité. Il aimait obliger les gens parce que c'était une façon de leur manifester sa puissance. Mais il n'aimait pas le goût de la joie d'autrui. Bien qu'il ne tînt pas au luxe ni à la bonne chère, il détestait tous ceux qui pouvaient s'offrir ces jouissances, à cause du plaisir qu'ils en éprouvaient.

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