‹ Folie d'opiumChapitre 53 sur 129 · ELLE EÛT ÉTÉ ASSEZ JOLIE, SI ELLE AVAIT EU LES SOURCILS .MOINS LARGES · texte numérisé non relu

ELLE EÛT ÉTÉ ASSEZ JOLIE, SI ELLE AVAIT EU LES SOURCILS .MOINS LARGES

les quelques mots que je savais de la langue du pays. Il fallait donc, dans le doute, ne pas perdre de temps, et mettre tout de suite à profit les instants disponibles. Je pris la main de ma compagne, et la lui serrai doucement. Puis je m'approchai d'elle, et je lui dis : « Ich liebe Sie », sans autre préparation ; mais ma connaissance imparfaite de la langue allemande m'interdisait l'art savant des gradations et des nuances. D'ailleurs cette façon de brusquer les choses fut assez efficace, et je créai par cette prompte

SECRETS D'ÉTAT

entrée en matière un trouble que ma délicatesse française, avec ses ménagements timides, n'aurait pas su provoquer. A la faveur de cette émotion, je m'approchai plus près encore : ma compagne me rendit mes baisers en soupirant.

J'avais passé mon bras derrière son dos quand elle se mit à sangloter. Je voulus lui dire tendrement : Ne pleurez pas !.. Mais je ne savais plus du tout comment on dit pleurer en allemand. Je me bornai à répéter : Nein !... Nein !... Elle commença à pleurer si fort que je la lâchai décidément. Et je ne sus que lui tapoter doucement les mains pour la calmer, en souhaitant désormais que le Miinscher Hôtel fût très près de là.

La voiture s'arrêta enfin. Il me sembla convenable de prendre cette dame dans mes bras et de lui baiser les joues avec beaucoup de tendresse et de ferveur. Puis, je sus lui dire en allemand : « Je viendrai vous voir. » Je la fis descen-

dre de voiture avec les précautions dont on entoure une personne très souffrante. J'attendis quelques instants que la porte fût ouverte. Puis je baisai la main de la personne avec tout le tact et toute la galanterie française.

Comme le cocher me ramenait au palais, je me pris à me demander si cette crise de larmes était, comme je l'avais pensé, une révolte ou bien simplement une manifestation nerveuse, qui n'atténuait en rien le consentement qu'on avait semblé me donner.

Il me fut insupportable de penser que je m'étais trompé, et que ma réserve discrète, au lieu de toucher cette dame^ avait pu lui causer une certaine déception.

Agacé par cette idée, et ne pouvant terminer la soirée sur cette impression fâcheuse, je donnai un contre-ordre au cocher, et je me fis conduire à l'hôtel où habitait le chef d'orchestre.

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