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BEKTHA NOUS ATTENDAIT EN COMPAGNIE D'UNE VIEH-I-E PARENTE

SUT les vertus d'une temme quand on la voit pour la première fois, et qu'elle est très belle '; mais je dois dire que rien dans la suite n'est venu infirmer cette bonne opinion que j'avais eue de Bertha.

Quand Tolberg revint, après avoir mis la vieille dans un lieu sûr, — à un baccara, je crois, — on décida que l'on souperait tous les trois à la même table. Ce n'était peut-être pas prudent à cause de Hemer. Sans doute il se trouverait quelqu'un, à la suite de cette soirée, pour mettre le premier ministre au courant de notre intimité. C'était dangereux pour moi, et pour mon avenir à la Cour de Schoenburg. D'autre part, en affichant mon amitié avec Tolberg et Bertha, je me mettais en moins bonne position pour les servir utilement à la Cour.

Mais ni l'un ni l'autre nous ne pûmes écouter les conseils de la prudence, tant nous étions contents d'être ensemble. Ce qui pouvait nous arri\erde pis, semblait-il, c'eût été de nous quitter.

D'ailleurs, le baron ne sut jamais que j'avais passé la soirée avec son ennemi, et la femme qu'il aimait. Il paraissait inévitable qu'il l'apprît ; nous fûmes aperçus par plus de cinquante personnes de son entourage, et il ne sut jamais rien de cette sorte d'escapade. Il est vrai que les événements graves qui se passèrent les jours suivants eurent de quoi détouiner son attention.

J'étais allé, en entrant, présenter mes hommages à la maîtresse de maison.

Elle m'avait salué avec condescendance, comme on salue un vassal ignoré. ]\Iais je fus ramené à elle pour une entrevue plus sérieuse par son mari lui-même, le ministre del'Intéiieur et des Financer. J'ai honte de dire que cet homme d'Etat qui suivait un régime tiès sévère contre l'embonpoint, passait la soirée à conduire des dames au buffet, pour s'alimenter lui-même, tout heureux de pouvoir tromper, à la faveur de cette fête, l'attention de sa femme et de son médecin.

M. Von MùUen arrivait à s'exprimer en français, mais au prix d'efforts énormes, qui le mettaient littéralement en sueur. Sa femme savait certaines phrases plus coulantes. Mais je crois, d'après le long

sourire monotone qu'elle avait en vous écoutant, qu'elle ne comprenait strictement rien de ce qu'on lui répondait.

Une longue conversation était difficile entre nous. J'avais pris le parti de sourire comme elle, sans rien dire. Mais je ne savais pas comment m'en aller. Une dame passa en ce moment, qm ne sut jamais pourquoi la ministresse, dans son besoin de me quitter à tout prix, se précipita sur elle avec tant de bonne grâce.

On soupait par tables de huit et de quatre couverts ; Tolberg, après s'être assuré une table de quatre, eut l'excellente idée de me procurer une compagne de souper, qui n'était vraiment gênante pour personne. C'était une jeune femme de Leipzig, vaguement cousine de Bertha, et qui ne parlait et ne comprenait que l'allemand. Je pus être galant avec elle .1 peu de frais, grâce à quelques épithètes aimables que j'avais apprises durant les dix stériles années d'allemand que j'avais tirées au collège. Quand mes souvenirs me faisaient défaut pour distraire la dame allemande, je me rattrapais en lui mettant le plus de victuailles possibles sur son assiette.

Nous nous étions attablés dans un salon, qui n'était pas le salon d'honneur, et où le personnel, composé d'extras, ne gênait pas les invités ; ceux-ci se servaient euxmêmes de deux ou trois plats froids, qu'on avait posés et laissés à leur discrétion sur la table.

Cette dame de Leipzig eût été assez jolie, si elle avait eu des sourcils moins larges et moins épais. Elle mangea beaucoup et but tout le Champagne. « Soyez sage en la reconduisant chez elle, » me dit Bertha, en regardant dans une autre direction, pour n'avoir pas l'air de parler d'elle. « Son mari, qui est un haut fonctionnaire allemand, n'est presque jamais chez lui. Je ne crois pas qu'elle tienne beaucoup à lui. Mais je suis sûre qu'elle ne pense pas à avoir des amants. Elle travaille constamment à des ouvrages de broderie. Elle ne sait pas ce que c'est de s'ennuyer, ni de se distraire. Quand elle a fini de broder des taies d'oreiller, elle commence un chemin de table. Ne la détournez pas de sa vie tranquille. »

SECRETS D'ÉTAT

Je me mis à rire, et je protestai de mes intentions pures. Et la vérité est que je ne songeais pas à mal a\-ant que Bertha ne m'eût parlé de cela. Mais à partir de ce moment, je me mis à penser qu'il allait peut-être se passer quelque chose dans la voiture. Et je versai un peu de Champagne à la dame de Leipzig, dont les bonnes joues rouges et les yeux animés brillaient à l'envi. J'écoutai un peu distraitement ce que me dirent mes amis, et je commençai à me demander jusqu'à quand durerait la fête... Je ne savais pas à quel hôtel était descendue cette dame. Peut-être était-ce tout près du ministère... J'étais toujours très distrait quand on se leva après souper. J'écoutai mal le rendez-vous que me donna Tolberg. Bertha dit en allemand à son amie que j'allais la reconduire. Puis elle me répéta en français : « Vous allez reconduire ma cousine à son hctel. » Je ne pus m'empccher de rougir et je m'inclinai respectueusement.

J 'allai chercher au vestiaire le manteau de soirée de la dame de Leipzig, et, avec beaucoup de trouble, je l'aidai à passer les manches.

Ou'allait-il arriver ? Je préférais ne pas y penser, ne rien prévoir, attendre tout du hasard. Au cas • où l'aventure irait assez loin, ça deviendrait tout de suite plus compliqué. %;■•

Je ne pouvais pas l'emmener au palais, et je n'avais pas de chambre en ville.

J'étais peu familiarisé avec les hôtels du pays. Descendre à son hôtel avec elle me paraissait assez difficile. Elle y était sans doute trop connue : c'était compromettant. Le mieux était de se fier au hasord. Nous trouvâmes à la porte du ministère une de ces calèches de forme surannée qui font à Schoenburg le service de nos voitures de remise. Je donnai au cocher l'adresse de Mûnscher Hof, où la dame me dit qu'elle habitait ; je né savais pas au juste si c 'était loin ou près, et je n'osai le demander au cocher, avec

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