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LE CHEF MILITAIRE DE LA CONSPIRATION N'AIMAIT PAS A SE COUCHER TARD

comme à nous. Tolberg m'en voulait de s'être lui-même un peu trop avancé, en promettant à la conjurationmon concours. Seulement, il n'était pas homme à «bouder». Il détestait être en froid avec ses amis. Et sa bonne humeur un peu forcée devint au bout d'un instant une cordialité véritable. Bertha, avec plus de grâce encore, s'ingénia à être aimable et y réussit si bien que, bientôt à nouveau conquis par elle, je m'efforçais de noircir dans mon esprit la figure de Herner, et je me demandais si vraiment il n'y aurait pas à le trahir une raison de justice. Mais je commençais à me connaître, et je savais

bien que ces idées disparaîtraient aussitôt que je me retrouverais en présence du baron.

Le colonel, qui n'était pas attaché à moi paries mêmes hens d'amitié, garda vis-à-vis de moi une grande réserve; il ne fut pas question de la conspiration et l'on s'abstint de prononcer le nom du premier ministre. Mais le colonel avait une passion, sa haine du ministre de la Guerre. Il ne put s'empêcher de, parler de M. de Fritz, et je vis clairement quel mobile l'avait poussé à se mettre du complot. Le général de Fritz était son camarade de promotion. Une âpre rivalité

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les^avait enfiévrés pendant toute leur carrière Un moment, le colonel avait dépassé son émule. Il avait été attache à l'ambassade de France. Mais pendant le long séjour que le colonel avait fait a Paris de Fritz avait intrigué. Il s'était fait désigner plusieurs fois pour suivre les manœuvres françaises... Tous deux avaient écrit des ouvrages de tactique, qu'ils réfutaient mutuellement dans des revues avec tant de férocité quils risquaient de se démolir l'un l'autre et de ruiner mutueUement leur autorité. Heureusement, ces articles n'étaient lus que

par eux. ,

T 'écoutai avec tant de bonne volonté les diatribes du colonel et les liistoires interminables destinées à illustrer 1 incapacité du ministre delà Guerre, je prêtai une oreille si complaisante à d'oiseuses anecdotes qu'il avait rapportées de son séjour à Paris, que l'attitude du gros homme à mon égard changea beaucoup vers la fin du repas. D autant que pour suivre un régime spécial il buvait sans arrêt un thé très fort, additionné d'un rhum qui augmentait a vue d'œil son animation et son expan-

sivité. , ...

Après le dîner, on passa dans un petit fumoir Tolberg et le tacticien se mirent un peu à l'écart, et je pus causer avec Bertha, qui me parla de Herner.

L'amour du premier ministre était surtout fait de dépit. Cet homme puissant s'était exaspéré parce qu'on lui résistait. C'était du moins l'impression qu'elle avait eue et qui me semblait assez juste, étant donné le caractère du premier ministre, qui ne m'avait jamais pam trouble par le souvenir d'une femme.

Bertha occupait à Schoenburg une sorte de pied-à-terre. Elle habitait d'ordinaire dans le château de son mari.

Et ses façons discrètes et familières avec Tolberg. l'espèce de tranqmllite confiante qui les unissait, me faisaient croire qu'il y avait entre eux une mtimite complète.

Nous autres Français, nous nous posons toujours ces questions, avec nos habitudes de curiosité libertine. Mais il est rare que nous sachions à quoi nous en

tenir, parce que nous n'examinons pas avec assez de désintéressement les sujets ainsi mis en observation. Exemple : le désir de voir un mari trompé nous fait désirer que « cela soit ». Et nous souhaitons, par contre, que cela ne soit pas, par la crainte jalouse de savoir un amant heureux.

Moi, j'étais très content de penser que Bertha et Henry « étaient bien^ ensemble », parce que je les aimais beaucoup tous les deux, et parce que je me disais qu'ils étaient heureux. Et, en m?me temps, je regrettais moins de ne pas leur pouvoir venir en aide, en avançant leur mariage; je pensais en effet que, tout réduit qu'il était par cette contrainte où ils vivaient, leur bonheur n'en était pas moins considérable. Je trouvais le jeune homme bien imprudent d'engager sa vie dans une conspiration qui me paraissait pleine de périls.

J'entendis bientôt que Bertha partageait mes angoisses, et qu'elle s'était efforcée de le détourner de ce projet dangereux. Et pourtant elle se désespérait de ne pas vivre constamment avec lui.

— Vous ne m'avez jamais vue qu'en sa présence, me dit-elle en souriant. 11 faut me voir quand il n'est pas là. Ce n'est pas une vie. Tout m'affole, au point que, moi qui l'aime tant, qui sais ce qu'il vaut, qui connais sa loyauté d'iiomme et sa fidélité... d'ami, je vais jusqu'à le soupçonner des trahisons les i)lus invraisemblables... Mais quand il n'est pas là, je n'ai pas mon bon sens, je mène une vie absurde, une vie de cauchemar. « ... Non, je ne peux plus vivi'e ainsi. Il m'a souvent proposé de nous en aller ensemble. Mais de quoi vivrions-nous ? Il n'a de ressources que ce que lui donne sa famille, des gens terribles, d'un rigorisme de vie indomptable, et qui ne lui enverraient plus rien s^l arrivait un scandale pareil. Et puis je me dis aussi qu'il ne peut pas sacrifier son avenir. Vous me répondrez qu'il risque autant en conspirant ; je le lui ai répété maintes fois. Mais il me dit alors que c'est un jeu où il peut gagner... En somme, quand il n'est pas là, je souffre tant d'être séparée

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de lui que je me sens prête à jouer le terrible jeu dont il parle. JNIais quand je l'ai là, près de moi, continua Bertha, je tremble de peur à l'idc'e que je peux le perdre... »

La soirée tirait à sa fin. Le chef militaire de la conspiration n'aimait pas à se coucher tard. Au moment où il s'en allait, Bettha et Tolberg me dirent : « Restez encore, vous n'êtes pas pressé... » Tolberg avait d'abord fait mine de s'en allei avec nous. Je me dis que ma prôsence lui fournissait peut-être, vis-à-vis du colonel, un bon prétexte pour rester encore.

— • Vous vo}'ez, Henry, dit Bertha, votre ami Humbert est de mon avis.

Il pense que c'est une folie de se lancer dans celte conspiration...

— jMaJs non, dit Tolberg, ça ne sera pas si dangereux... Nous avons à peu près renoncé à l'idée d'un coup de force. Nous

ne sommes pas assez sûrs des militaires. Nous nous exposerions à faire battre nos soldats les uns contre les autres.

Une pareille révolution serait très impopulaire. Nous vivons dans un pays de commei'çants tranquilles et d'industriels timorés. En admettant que nous triomphions, jamais ces gens-là ne seraient de bons soutiens pour un gouvernement qui les aurait terrorisés...

« ...En somme, l'homme que nous visons, c'est le premier ministre seul.

Celui-là, l'idée de le tuer ne nous effraie pas. Mais il nous semble inutile, pour

JE m'apprêtai a prendre congé.

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l'atteindre et pour le jeter à bas du pouvoir, de sacrifier la vie d'un tas de braves gens qui n'en peuvent mais.

« On va tâcher de s'en débarrasser avec une simplicité tout orientale... J'ai l'air d'être un sauvage, parce que je parle de ces projets de mort avec une apparence de légèreté. Si j'en parle ainsi, c'est qu'en vérité, je ne peux pas croire à la réalisation de ces choses barbares et anormales. Dans les conseils que nous tenons, j'ai toujours, au moment où ces questions viennent sur le tapis, un petit air détaché, qui, à la longue, va me faire une réputation de férocité froide.

— Un beau barbare, dit Bertha, un terrible justicier ! Non, je ne crois pas non plus que vous soj'ez fait pour conspirer. Vous avez trop de sagesse.

— J'ai ce que beaucoup d'autres conjurés n'ont pas, dit Tolberg ; j'ai une conviction... Oui, je crois fermement que la réussite du complot vous rendra

heureuse... Et voilà qui me fournit une bonne raison d'agir, la meilleure.

Il s'approcha d'elle si tendrement que je m'avisai tout à coup qu'il était tard. Je m'apprêtai à prendre congé d'eux...

— Attendez, je vais avec vous, dit Tolberg, avec un peu d'embarras.

— Mais non, mon cher. Nous n'allons pas du même côté.

— Ah ! ce Humbert, dit-il en riant, qui ne veut pas être vu en compagnie d'un conspirateur.

— C'est vrai que ce n'est pas prudent, dis-je en feignant d'adopter cette idée.

— Si vous n'êtes pas trop fatiguée, chère Bertha, nous allons bavarder un peu.

— Un quart d'heure, dit Bertha.

— Pas plus, dit Tolberg.

Petite comédie charmante, qui ne trompait personne. Mais nous restions ainsi des gens bien élevé? et de bonne tenue.

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