IL CONTINUAIT A ECRIRE SANS LEVER LA TETE
quand j'entendis s'ouvrir la porte du cabinet à côté et le ministre dit quelques mots au garçon de bureau... C'était le moment. Ce cabinet à côté était effrayant comme un cabinet de dentiste, où l'on va entrer d'un instant à l'autre. Et c'était moi qui donnerais le signal. Irais-je trouver Herner tout de suite ou un peu plus tard ?... Soudain sa voix se fit entendre.
— Humbert !
Je passai dans son bureau. Il continuait à écrire sans lever la tête.
Au bout d'un instant, il se renversa dans son fauteuil, me regarda gravement et me cUt :
Ce qu'il contient est assez grave, puisqu'il émane de l'homme arrêté, qui prend des dispositions dernières, et qui donne ainsi la preuve que son crime était prémédité. Je vous rends ce papier, qui était déjà dans les mains du procureur, et je \ous donne l'assurance que je ferai tout mon possible pour qu'il n'en soit pas fait état dans le procès... Je voulais vous dire également que j'avais beaucoup réfléchi depuis douze lieures à ce que je vous dois, et que les laisons que j'avais de vous vouloir du bien ont encore augmenté depuis la journée d'hier. Je ne pourrai pas l'oublier... Apportez-moi le résumé.
SECRETS D'ÉTAT
J 'allai chercher le résumé sans répondre, et sans penser à quoi que ce fût. Pendant qu'il parcourait sous mes yeux ma note analytique, je me dis qu'il fallait tout de m'me lui parler de Tolberg.
— Monsieur le ministre, vous pensez bien qu'en faisant ce que j'ai fait hier, j'ai agi sans arrière-pensée, et que je ne cherchais pas à obtenir une récompense. Cependant il s'est passé cette chose effro^-able que mju acte a causé la perte d'un homme que j'aime beaucoup.
Je sais très bien qu'il vous serait difficile d'arracher cet homme à la rigueur des lois. Mais je pense cependant avoir acquis le droit d'intercéder en sa faveur...
— A l'heure qu'il est, me répondit ■ Herner, il m'est impossible de faire quoi
que ce soit. Il est entre les mains de la justice. Et la justice ne le lâchera pas. Mais je verrai s'il est en mon pouvoir de concilier la nécessité politique d'un châtiment et le désir que j'ai de vous' être agréable. Terminez-moi ce résumé.
Je vous reverrai avant mon départ.
Il m'accompagna jusqu'à ma porte, qu'il referma, ayant probablement du monde à recevoir. Resté seul, je me mis à repasser dans mon esprit tout ce qu'il m'avait dit. J'avais d'abord eu une impression de contentement, en voyant que l'entretien ne prenait pas une tournure hostile. Ce n'est pas que je redoute les « attrapages ». Mais je m'y sens inférieur. Je les conduis mal, sans aucune progression. Je làclie mes arguments principaux, et si, même sans être réfutés, ils ne produisent pas sur l'adversaire tout l'effet que j'attendais, je me sens tout à coup comme un soldat désarmé, qui a brûlé toute sa poudre. J'étais
donc assez heureux de cet entretien pacifique, et qui semblait tout de concessions. Mais ceci posé, et en y réfléchissant, je ne pouvais me dissimuler que j'avais été roulé.
Il eût fallu ne pas connaître le ministre pour croire un instant que cette perquisition s'était faite, comme il le disait, sans son aveu. Je savais fort bien qu'il n'était jamais arrêté dans ses projets par la crainte de mécontenter les gens ; son système, je m'en étais d^jà aperçu, était d'agir d'abord, et de s'excuser après... Il était évident qu'il cherchait à me ménager, à cause du secret dont j'étais le détenteur.
Je n'avais aucune confiance dans les assurances qu'il m'avait donne es au sujet de Tolberg. Il avait évité soigneusement les promesses formelles ; il m'avait parlé de cette affaire avec une prudence très habile, de façon à me laisser le droit d'espérer, sans prendre aucune espèce d'engagement.
Cependant, il m'avait laissé voir assez clairement le besoin qu'il avait de me ménager. Mais si la connaissance de son secret m'était utile comme une menace, je me demandais avec un peu d'effroi comment il faudrait m'y prendre si j'avais besoin tout à coup de me servir de cette arme. A qui devi^ais-je m'adresser, si l'attitude du ministre m'obligeait à le trahir ?
L'idée de me trouver subitement en lumière m'effrayait beaucoup. Je ne suis pas dénué d'ambition. Et c'était sans appréhension que dans mes rêves de gloire, je me voyais arriver aux plus grands honneurs. Mais alors j'y arrivais tout doucement, paisiblement, par la force de mon mérite, et non brusquement par la volonté soudaine du hasard.