CHAPITRE XXIV
)OUS nous séparâmes. Il se rendit à l'hôtel en 'suiv^ant les quais, et moi je passai par la vieille ville dont les rues tortueuses convenaient mieux à un homme traqué. Tout en marchant, je me disais que Hemer avait choiù en somme le meilleur parti, et en tout cas celui qui s'a cordait avec sa politique habituelle. II me faisait emprisonner pour raison d'Etat. Il reculait l'instant où je comparaîtrais devant le juge d'instruction jusqu'au jour où le procès de Tolberg serait terminé, et mon malheureux ami exécuté.
A ce moment, il en serait quitte, pensait-il, pour me faire des excuses, pour me raconter par exemple que le juge lui avait forcé la main, en lui représentant que le fait de détenir chez moi les dernières volontés de Tolberg, l'inculpé, faisait de moi un homme suspect, qu'il valait mieux mettre en lieu sûr. Puis, après s'être ainsi excusé, il me comblerait de présents ^compensateurs, à moins que, pendant ma captivité, il ne trouvât un moyen définitif de me réduire éternellement au silence.
J'avais souvent pensé que le baron de Herner était capable de tout, et qu'il pouvait me faire disparaître pour toujours... J'étais un témoin bien gênant pour lui, et vraiment c'était de sa part une bienveillance surprenante que d'avoir toléré jusqu'à ce moment cette continuelle menace suspendue au-dessus de son œuvre.
J'arrivai à l'hôtel sans avoir vu de figures suspectes sur mon passage. D'ailleurs, il commençait à être très tard, et il n'y avait personne dans les rues. Seule, une silhouette me fit tressaillir... J'avais aperçu devant l'hôtel un homme qui marchait de long en large... Ce n'était que mon brave suisse que je reconnaissais
toujours assez mal au premier abord...
Je demandai au veilleur de nuit une chambre. Je craignis d'abord de ne pas l'obtenir, parce que je n'avais pas de bagages. Mais je m'aperçus que l'air méfiant de ce veilleur venait de son ennui d'être réveillé. Il monta avec moi au deuxième ; je lui donnai, chemin faisant, toutes sortes d'explications pour justifier mon manque de bagages. J'avais mon appartement en réparations, et j'étais obligé de venir passer un jour ou deux à l'hôtel... Mais j'ai rarement rencontré un confident d'une telle indifférence ; c'en était presque blessant. Je crus bien faire en demandant également une chambre pour mon suisse ; heureusement, il n'y en avait pas. C'était, en effet, une assez mauvaise idée que de l'empêcher d'aller coucher au palais, où son absence, coïncidant avec la mienne, eût sans doute été remarquée. Ce que j'en disais, c'était pour que le veilleur ne s'étonnât pas de le voir rester avec moi à conférer dans ma chambre. Mais ce veilleur ne s'étonnait, et même ne s'occupait de rien.
Depuis que nous a^■ions causé à la taverne, et qu'il avait vu l'importance que j'accordais à ses révélations, mon ami le suisse s'était pénétré de l'intérêt de sa tâche. Il parlait avec un air de grande perspicacité, en faisant de petits yeux fins.
— Vers trois heures, ou plutôt vers quelque chose comme trois heures dix, il est venu au palais un homme de la police, qui a demandé après Monsieur.
C'était tout justement un des hommes qui s'étaient permis de venir fouiller, l'avant-veille, dans les affaires de Monsieur. II s'est donc adressé à moi avec un air de rien, et m'a demandé où était Monsieur, et si Monsieur était pour rentrer bientôt ; moi, comme de juste, j'ai
dit que je n'en savais rien. Seulement cet homme de ])olice était allé dans les cuisines parce qu'il "connaissait une fille qui est pai" là, même qu'il plaisante im peu avec elle. La fille lui a donné à boire et il s'est mis à bavarder.
Ce suisse avait habité Paris pendant quelques années ; il avait été employé dans un restaurant des Ternes. Aussi, son français, qu'il parlait avec un fort accent allemand, se distinguait par de belles tournures faubouriennes.
— Moi, j'avais bien vu où il s'en allait, et je l'avais pisté. De sorte que la fille de cuisine, avec qui on est bien camarades tous les deux, m'a d t tout ce qu'il a bavardé, et qu'il comptait revenir jusqu'à tant qu'il ait trouvé ce qu'il cherchait, et qu'il y aurait du nouveau dans la maison.
« Alors moi, comme ^Ionsieur pense, j'ai eu peur pour Monsieur. Je ne savais pas du tout où prévenir Monsieur. J'ai été bien content que Monsieur ne revienne pas dîner. Dans la soirée, comme l'homme est revenu tournailler dans la cour, je suis sorti du palais. Je voulais rester par là aux alentours, pour empêcher ^Monsieur de rentrer. Mais j'ai vu d'autres vilaines figures qui se promenaient dans les coins de rue. Je me suis dit que si on me voyait guetter ]\Ionsieur, bien sûr qu'on me soupçonnerait de quelque chose. C'est alors que j'ai eu l'idée que Monsieur venait de temps en temps prendre le café à cette taverne, où je l'avais vu bien des fois en passant. J'ai donc pu trouver Monsieur, et je crois que ce n'était pas inutile... »
Je serrai la main de ce fidèle
serviteur, et je le retins quelques instants pour arrêter mon plan de campagne. Puis l'idée me \dnt de prévenir Bertha de mon départ. J'envoyai donc le suisse chez elle,
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