‹ Folie d'opiumChapitre 78 sur 129 · IL ÉTAIT D'AILLEURS D'UNE POLITESSE OBSÉQUIEUSE · texte numérisé non relu

IL ÉTAIT D'AILLEURS D'UNE POLITESSE OBSÉQUIEUSE

des Anglais du côté de la frontière du nord. Il parlait un français indigent, où le mot « certaiment, certaiment » revenait plusieurs fois par phrase. Je crois qu'avec son air de ne pas comprendre, il avait joyeusement adopté cette combinaison d'emmener, sans en rétérer à sa

Mais à peine le véhicule s'était-il mis en marche que je fus saisi d'une crainte subite. Evidemment, à la gare, je serais protégé par les gens qui m'entouraient, mais le succès n'était pas certain...

C'était précisément parce que les policiers de Herner n'étaient pas des gail-

io6

SECRETS D'ÉTAT

lards extrêmement malins, que le jeu avec eux était difficile et incertain. Pouvait-on savoir d'avance ce que ces mauvais joueurs s'a\dseraient de prévoir ou de deviner ?

Je fis arrêter l'omnibus, en expliquant hâtivement au chef de l'expédition que j'avais oublié des papiers importants à l'hôtel, que j'allais retourner les prendre avec une voiture, et que je les retrouverais tous à la gare.

On me descendit place de l'Hôtel-de- Ville, et je fis au monsieur blond un signe amical qui voulait dire ])om' lui : « Au revoir ! » et pour moi : « Adieu ! Adieu ! »

Ma fuite commençait donc par une fausse manœuvre, et j'étais un peu humilié vis-à-vis de moi-même dans mon orgueil de tacticien. Je finis par m'avouer qu'il était tout de même très bon d'avoir eu recours à cette \oiture d'agence pour sortir de l'hôtel.

Qui sait s'il n'y avait pas, dans la rue, quelque mouchard qui épiait ma sortie et à qui ainsi j'avais pu échapper ?

Cependant, le probKme de mon évasion restait entier. J'étais arrivé tout doucement sur un pont, au point de la ville où j'étais certainement le moins caché. Soudain mes regards tombèrent sur le fleuve où glissaient constamment des trains de bateaux. Peut-être trouverais-je un bateau à v-apeur pour me conduire dans une grande ville de l'Etat voisin... Mais si les embarcadères étaient surveillés...

C'est alors que l'idée me vint de m'embarquer sur un des longs '•adeaux qui transpoitent des bois. Je descendrais le fleuve vers le nord jusqu'à une des prochaines stations du bateau à vapeur.

Et je prendrais le petit steamer qui me conduirait assez rapidement jusqu'à Ruitz, la capitale de l'Etat voisin, où je serais à l'abri des atteintes de Hemer.

Cependant, avant de descendre sur la berge, je crus bon d'envoyer un mot au premier ministre, pour l'informer de mon départ qui ne devait pas, jusqu'à nouvel ordre, ressembler à une fuite.

J'entrai dans un bureau de poste voisin et j 'écrivis à Hemer une de ces lettres à timbre double qui sont en usage à

Schoenburg, et qui correspondent à nos peii/s bleus de Paris.

Je dis au ministre que j'étais obligé de demander un congé de deux jours pour ime affaire privée d'ime haute importance. Je m'excusai de n'avoir pu l'attendre pour obtenir l'autorisation de m'absenter, mais le temps m'avait pressé... A mon retour, je me réservais de lui donner par le détail les raisons de ce départ précipité -

J'ajoutais que je reviendrais avant trois jours. Si j'avais indiqué un laps de temps plus grand, ma lettre n'eût pas gai'dé le cai"actère de '< plausibilité » que je désirais lui conserver.

Le.': bateaux qui se trouvaient amarrés à la rive avaient l'air d'avoir renoncé à la navigation et s'être fixés là poui- toujours. Il semblait que rien ne vécut dans cette cité marinière, hormis un homme peu vivant, obèse sous sa casquette galonnée, et qui marchait lentement au bord du fleuve... Je me méfiais des personnes qui, par des ramifications quelconques, se rattachaient à l'administration du Bergensland. Et je me dirigeais dans une autre direction, quand j'aperçus derrière des tonneaux un tout petit enfant dont l'extrême jeunesse me parut rassurante, et qui avait toute chance de ne pas être un suppôt de Herner. Je demandai à ce petit, en langue du pays, si quelque bateau devait quitter le port dans la matinée. Mais il répondit à mes questions avec une prolixité qui m'accabla. Puis il me fit signe de le suivre jusqu'à d'autres tonneaux, entre lesquels je découvris un homme d'un grand âge, que l'on avait mis au sec à cet endroit Ce vieillard, avec beaucoup moins de paroles, arrivait à être tout aiissi inintelligible que son ierme compagnon.

Il tallut donc me rabattre, au mépris de toute prudence, sur l'homme à casquette galonnée. Je lui demandai, d'un air détaché, s'il n'y aurait pas moyen de faire une petite promenade sur le fleuve dans un de ces bateaux marchands.

Il me répondit que j'aurais meilleur temps de prendre le l:>ateau à vapeur, — ce que je savais fort bien.

Très embarrassé, je dis : Oui ! Oui...

sechets D'état

Puis l'idée me vint de dire à ce brave douanier (ou garde-côtes, ou employé de la Régie) que la fumée du bateau me donnait mal au cœur. Ce qui le fit rire énormément. Il me conseilla de l'accompagner pour taire un tour sur le port, où certainement nous trouverions un bateau en partance.

Nous vîmes, en effet, tout près du pont, sur un bateau, detix sacs de charbon remuer, s'animer peu à peu sur un

tas d'autres sacs analogues. Mon compagnon s'adressa à eux, malgré leur état quasi léthargique. Ils répondirent qulls attendaient un remorqueur et qu'ils seraient partis d'ici dix minutes. Le médium continua ses questions en leur demandant s'ils voulaient emmener un monsieur qui désirait voir la rivière. L'un des sujets répondit une petite phrase que je compris mal, mais où il était question d'un litre.

UN HOMME OBÈSE, SOUS SA CASQUETTE GALONNÉE, MARCHAIT LENTEMENT AU BORD DU FLEUVE...

SECRETS D'ÉTAT

io8

Le médium me dit : « Ils \-eulent bien vous emmener, vous en serez quitte pour leur payer la goutte )>•

C'était, pour un homme traqué, s en tirer à bon compte. Il me semblait que tout le monde connaissait ma situation de fugitif, et que le moindre secours devait se payer d'une bourse pleine

d'or.

Quand je sus que je partirais dix minutes après, il me sembla que ce court laps de temps me serait fatal et qu'il me paraîtrait interminable. Comment l'occuper ?

J'offris un verre au fonctionnaire.

Une petite buvette s'apercevait parmi les tonneaux. Je l'invitai à m'y accompagner, et je vis tout de suite que dans ce modeste établissement, il était loin d'être un inconnu.

Ces dix minutes me parurent non pas un siècle, mais simplement les trois quarts d'heure qu'elles durèrent réellement. Nous étions entrés à la buvette pour faire une petite collation, manger un morceau de fromage et du pain ; mais j'avais compté sans l'appétit du

fonctionnaire. Il fit sortir des flancs de cette humble construction toutes sortes de trésors qu'on ne pouvait y soupçonner : de courtes saucisses froides, du poisson frit, une boîte de thon mariné, de la graisse d'oie, du bœuf fume... On entendit le sifflet du remorqueur, mais il envova un gamin pour dire que l'on m'attende, et il me força a finir avec lui toutes ces provisions indigestes. Je mangeai pour ma part le moins que je pus, mais suffisamment pour me donner des inquiétudes ; ce n'était vraiment pas un régime pour un proscrit en fuite, et qui ne doit pas être retardé dans son expédition par des préoccupations de digestion.

Enfin j'arrivai à payer la patronne, et nous nous levâmes. Mais il- voulut à toute force me conduire jusqu'au bateau. 11 marchait maintenant encore plus lentement, soit qu'il fût un peu alourdi par ce repas, soit qu'il tînt à me raconter avant mon embarquement l'histoire complète des personnes qui tenaient la buvette, leurs parentés, leurs succès commerciaux et leurs revers.

Page 1