IL ME SEMBLAIT QVE CE VAPEUR QUI S'APPROCHAIT NE M'ATTENDRAIT JAMAIS
IIO
SECRETS D'ÉTAT
jaunes qui taisait du tilet. L'un des hommes était monté à bord du remorqueur ; l'autre homme, à quelques pas de moi, taillait un morceau de bois avec son couteau.
Je me dis tout à coup que les rives du fleuve devaient être fort belles ; je les regardai et les trouvai belles, en effet. Pendant quelques instants je me forçai à goûter le plaisir de me trouver sur un bateau qui glissait lentement entre deux rives agréables.
Cependant il fallait se préoccuper de la suite. A quel endroit pourrais-je prendre le bateau à vapeur ? Avait-il déjà passé ? ou s'il n'avait pas passé, ne nous rattraperait -il pas avant le prochain embarcadère ? J 'interrogeai l'homme du bateau. Il me dit pxjsément :
— Le bateau a passé quand nous étions en train de quitter le iK»nt.
Et comme je rétlécliissais aux conséquences de ce retard, il interrogea de loin sa femme.
— C'est -y que le bateau à vapeur a passé ?
Elle répxjndit avec une grande sûreté :
— Mais non, qu'il n'a pas passé... Il me regarda et me dit :
— C'est qu'il n'a pas passé...
Je lui demandai :
— Est-ce qu'il ne va pas passer devant nous avant le prochain embarcadère ?
Il me répondit :
— Oh ! non, monsieur ! Il ne nous passera pas. Il n'y a certes aucun danger qu'il nous passe. Vous pouvez être tranquille, monsieur.
Et il ajouta :
— C'est suivant où que c'est, l'embarcadère...
Je poursuivis :
— Vous n'avez aucune idée de l'endroit où peut être l'embarcadère ?
— Si, monsieur, répondit -il, je sais très bien.
Et il cria à sa femme :
— Sais-tu où qu'c'est, la prochaine station du bateau à vapeur ?
La femme fit : Non ! de la tête.
— Non, monsieur, fit l'homme, je ne peux pas vous dire...
Cependant nous arrivions dans un
de ces villages de grande banlieue qui dressent au bord de l'eau quelques buvettes et des brasseries. Nous aj^erçûmes deux jwntons qui devaient bien servir à quelque chose. On fit signe à un remorqueur de stopper. On hêla une petite barque, et je pris congé de l'homme au couteau en lui glissant une large pièce.
— Tenez, me dit-il, voilà justement le sifflet du va; eur... Vous voyez que j'avais raison! Nous arrivons juste!...
Je ne cherchai pas à comprendre en quoi il avait raison. Je me dépêchai de descendre dans la barque. Il me semblait que ce vapeur qui s'approchait du ponton ne m'attendrait jamais. Mais je vis bientôt qu'avec lui, comme avec les hommes du bateau charbonnier, on pouvait prendre son temps.
A peine avait-il touché le ponton que je me préci[)itai à Iwrd, en Ixjusculant presque des personnes qui débarquaient.
Mais une fois que je fus sur le j)ont, s'écoula un temps tellement long qu'il me sembla qu'il n'était plus question de départ, et s'il n'était pas resté du monde sur le bateau, j'aurais pensé que nous étions au point terminus.
J 'étais énervé ; les circonstances étaient mal choisies pour que je pusse me faire à toutes les lenteurs de cette vie fluviale. Il me semblait à cliaque instant que je n'étais pas en sûreté tant que nous touchions à la rive, et je m'attendais à voir surgir des cavaliers qui feraient signe au bateau de ne pas s'éloigner du bord.
Enfin, nous quittâmes la rive, à mon grand soulagement, et j'eus un peu de tranquillité d'esprit pour regarder autour de moi. C'était un vapeur de dimensions très modestes. Le personnel du bord se composait d'un capitaine qui se tenait à la roue ; d'un chauffeur invisible, et d'un vieillard, le plus loup de mer de la bande, dont les fonctions ne nécessitaient pas cependant une expérience navale considérable, car elles consistaient simplement à poinçonner des billets.
J'étais le seul passager de la plateforme réservée. A l'arrière, toute une
LES MAISONS AVAIENT L'aIR DE PETITES VIEILLES CURIEUSES ACCOURUES POUR VOIR