PASSER LES BATEAUX
famille de touristes s'était endormie, accablée par la beauté des rives. L'avant était assez bien garni. C'étaient surtout des gens de la campagne : une paysanne avait à côté d'eUe un panier qui gloussait. Ça sentait bon les œufs crottés... Au fur et à mesure que le bateau s'éloignait de la ville, les stations s'espaçaient, les aspects du paysage variaient sous un ciel un peu nuageux.
Nous traversâmes un bourg amusant, dont les maisons avaient l'air de petites vieilles curieuses accourues des deux côtés de la rivière pour voir passer les bateaux. Puis ce furent des kilomètres inutiles sur une eau, toujours la même, entre des plaines uniformes dont on aurait pu, sans inconvénient, supprimer d'énormes morceaux.
Nous devions arriver vers quatre heures à Sinshausen, la \àlle fjontière. C'était du moins ce qu'indiquait un document placardé à bord et qui s'intitulait de la façon la plus arbitraire : Horaire du bnleaù. Il indiquait, pour les différents embarcadères de la route, des heures de passage, en dehors de toute réaHté, et des noms de stations inconnues sur n'importe quelle ligne de bateaux du monde.
Nous arrivâmes en vue de Sinshausen vers cinq heures. A cet endroit, le fleuve, rigide comme un canal, s'en allait sans dévier pendant quelques kilomètres, et j'aperçus, de très loin, le ponton de la \ilie-frontière. Dès lors, je fus pris d'une angoisse terrible, et je me dis que j'aurais dû descendre du bateau à la station d'avant, qui se trouvait à quatre lieues de la frontière. J'aurais bien trouvé une carriole pour me transporter en lieu sûr. Comment n'avais-je pas songé à cela? ^lon signalement n'était-il pas aux mains de ces personnes mystérieuses dont je voyais la toute petite silhouette noire sur le ponton ?
Je fus sur le point de faire une démarche imprudente auprès du timonier, et de lui offrir de l'argent pour me déposer sur la rive avant notre arrivée au ponton.
Heureusement, je fus arrêté par cette idée que les gens du ponton pouvaient
me voir opérer ce débarquement. Je fus donc un peu soulagé, selon mon habitude, quand je fus bien persuadé que le mal était fait et qu'il était trop tard pour y porter remède.
Cependant, le ponton approchait toujours, et les silhouettes se précisaient. Mon inquiétude diminuait un peu en constatant que ces trois personnes — elles étaient bien trois — semblaient remuer nonchalamment, aller de droite à gauche.
Il me sembla que si elles m'avaient attendu, elles seraient figées sur place, ainsi que j'étais, sur le bateau; elles auraient eu les 3^eux fixés sur le vapeur qui s'approchait, comme mes yeux à moi restaient fixés sur le ponton. Il est \Tai que l'instant d'après je pensais exactement le contraire, et je me dis que cette attitude paresseuse était sans doute préméditée... Il était temps que le bateau arrivât...
Quand il fut à cent pas du ponton, je m'aperçus qu'une des silhouettes incriminées' était une vieille femme qui balayait le ponton et que les deux autres étaient des employés de cette Compagnie de navigation, ainsi que leur nonchalance inimitable aurait dû m'en avertir... Mais je n'en avais pas fini avec mes angoisses. Bien qu'il n'y eût aucun \-oyageur à embarquer dans cette petite station, le bateau s'y éternisait. Je fus sur le point de descendre dans la ville et de gagner la frontière à pied. Cependant aucune ombre inqmétante ne s'entrevoyait à l'horizon. Ce fut seulement au moment où nous quittions la rive que j'eus une alerte sérieuse. Des gens tournaient en coiu-ant le coin de la rue, en faisant signe au capitaine d'arrêter... Mais il s'agissait tout simplement d'un petit paquet dont une femme du pays voulait nous chai'ger.
Quand le bateau eut gagné le milieu du'fleuve, je me sentis envahi d'un bonheur incroyable. J'avais pu quitter le Bergensland!... J'aurais voulu faire des folies, me promener voluptueusement sur le pont, avec un gros cigare aux lè\Tes, moi qui ne fumais jamais !
A ce moment, je pensai que je devais
SECRETS D'ÉTAT
avoir faim. Il n'j' avait rien à manger à bord. Le bateau allait s'arrêter dans une station très proche, au pontonfrontière du pays où nous étions.
Je trouvai à cette station une petite buvette convenablement fournie en bière, en pain et en jambon. Le bateau resta assez
der, par des petites phrases courtes, que je ne tentais pas de comprendre, n'ayant fait l'interrogation que par sociabilité, et sans attacher le moindre intérêt à la réponse.
Il était près de huit heures quand le bateau arriva enfin à Ruitz, au point