LA PREMIERE ASCENSION DE GILLES LEBRISARD
Dans son enfance la plus bégayan- quel, ayant fait, dans son printe, encore au temps des robes, des temps, la guerre au Mexique, parbavettes et du voiturin, Gilles mani- fois se laissait aller à dire que festait déjà un amour curieux de tout les jeunes gens doivent jeter leur ce qui touche les domaines atmos- gourme, voir du pays et des homphériques. mes, et ne pas borner leurs regards
Issu du sieur Thomas Lebrisard, au seul horizon du Livre de Caisse, notable commerçant (tissus et laina- D'ailleurs, bien qu'il eût fait fortune ges), et de son épouse légitime, la à vendre des boutons de guêtres en dame Céleste Roumerie, sans pro- celluloïd, on le regardait volontiers fession, — par suite de quel atavisme dans la famille comme un esprit ce rejeton de fieffés bourgeois, timo- libertin, et Mme Lebrisard, redourés, inertes, nourris de père en fils tant qu'il inculquât de tels principes et de mère en fille dans l'abondance, la routine et le culte solide de l'or, apportait-il, en venant à naître, la passion d'un sport téméraire entre tous, de la plus aventureuse des sciences, ce désir unique et incandescent de ceux qui sont prédestinés, et dont la vocation est aussi clairement tracée à l'avance que si une ligne de rails se déroulait sous l'élan de leur vie?
Tenait-il du grandpère Roumerie? bonhomme aux joues creuses, avec un nez
en bec-de-corbin et dans sox enfance, gilles manifestait déjà un amour
1 ^ . ^ CURIEUX de tout ce qui
aes yeux misants, le- touche les domaines atmosphériques (p. 5).
^ UN 'AVIATEUR
au petit-fils quand celui-ci aurait l'âge de raison, désapprouvait avec autorité l'ancêtre.
Elle ne savait point, la chère personne, combien cette précaution était,
LE GRAND-PÈRE ROUMERIE AVAIT FAIT LA GUERRE AU MEXIQUE (p. 5).
en fait, illusoire! Et vraiment, si les paroles, un spectacle, des écrits tels que l'histoire de la malle volante, incluse aux merveilleux contes d'Andersen, ou, plus tard, les exploits de Robur le Conquérant, avaient pu frapper cette imagination et désobturer certains alvéoles de ce cerveau, l'expérience prouve qu'en pareil cas la graine est dans l'homme, enfouie par un mystérieux semeur; les incidents la font germer plus ou moins vite, voilà tout; et ne fallait-il pas avoir « ça dans le sang » pour suivre.
baby joufflu, d'un œil si attentif, les cerfs-volants manœuvres par de rapides gosses, pour invoquer si impérieusement, des deux bras, les grappes d'aérostats multicolores que promènent, au bout d'une ficelle, des camelots en général surannés, et pour accueillir avec un respect si total, une si claire extase, le grand ballon de baudruche opaque, orné d'un coq en exergue, que Mme Lebrisard, retour du Louvre, lui apporta un soir?
Or, dès qu'il fut mis en possession de cette chose élastique et qui détient le pouvoir de s'élever au plafond, l'ayant auscultée et palpée, il tint à y fixer, de ses doigts balourds, un esquif en papier où, sous sa direction, la bonne avait préalablement figuré un excursionniste élémentaire.
Puis, lorsqu'en des époques qui suivirent, Gilles se fut initié à l'art du dessin, il coloriait non sans goût ces effigies et fit preuve d'un sens assez inventif créant un parachute de papier pelure, qu'on déclanchait par un jeu de fils et grâce à quoi la nacelle, libérée, descendait doucement, venait, comme un papillon, se poser sur le tapis avec son équipage peint.
— Celui-ci deviendra ingénieur, prophétisa le grand-père.
— Aéronaute! rectifiait nettement Gilles Lebrisard.
Qui de nous n'a éprouvé, en certains rêves, l'illusion d'un pouvoir
^ UN AVIATEUR
volant? Il y a quelque chose de surhumain à se sentir libéré de la pesanteur, et peut-être, selon les paroles d'un moine médiéval, tonnant contre ceux qui cherchent à inventer de telles machines.
Dieu interdit aux hommes de voler parce que « cela les ferait trop ses pareils».
Il semble, au cours de ces phantasmes, que l'on échappe au temps comme à la gravité. Une âme légère, une âme d'oiseau vit en nous. Les lois mortelles ne nous tiennent plus tributaires.
Notre domaine c'est l'air impondérable et bleu. D'un coup d'aile, nous effaçons la laideur de cette vie terrestre, nous laissons bien loin de nous les tares assujettissantes dont le détail s 'estompe dans la brume du lointain.
Et Gilles Lebrisard, aéronaute-né, faisait, plus fréquemment que tout autre, ce songe qui, à son intelligence nocturne, se présentait ainsi:
Soutenu par des antennes mécaniques, qu'il manœuvrait, sans besoin de gestes, par sa seule volonté, il évoluait très haut dans l'espace.
C'était, sur sa tête, une voûte de ciel constellé; à ses pieds, dans une ombre profonde, il percevait une agitation, des rumeurs assourdies par la distance.
Alors, se rapprochant un peu du sol, il distinguait un promontoire, la mer, et, sur un îlot rocheux, une citadelle crénelée, avec de grosses tours; puis il découvrait un jardin, bosquets.
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