L HISTOIRE DE LA MALLE VOLANTE AVAIT FRAPPÉ SON IMAGINATION (P
fontaines jaillissantes; et, près d'une pièce d'eau, accoudée à la balustrade d'un kiosque, une femme, la face voilée. Comme si elle l'eût deviné à travers l'espace, elle levait la tête, écartant ses voiles, et l'appelait de tout son visage éploré, de ses yeux pleins d'absolue détresse, de ses mains tendues vers lui.
Gilles Lebrisard ne la connaissait
^ UN AVIATEUR
pas et il lui semblait pourtant la reconnaître. D'une plongée rapide et verticale, il était descendu; il atterrissait; elle accourait, se jetait dans ses bras, en criant: « Sauvez -moi de lui, ce monstre qui m'emprisonne... » Et Gilles, sans en demander davantage, imprimant le mouvement voulu à son appareil, repartait dans l'atmosphère, chargé d'un fardeau qu'il se sentait déjà plus cher que l'existence — et cela juste à l'instant où un individu, glabre, coiffé d'un turban, et l'air égaré, se précipitait, appelait des sbires et des archers auxquels, furieusement, par gestes épileptiques, il désignait les fuyards. D'ailleurs, sans se soucier de lui, silencieux, ils dominaient la mer sombre.
Mais Gilles Lebrisard, qui, un instant, avait pu goûter cette féHcité surnaturelle que tous nous attendons en vain, s'apercevait que, contre son sein palpitant, sa compagne était morte; sa bouche n'avait plus d'haleine, ses prunelles se trouvaient ternies. Et alors, envahi d'un désespoir atroce, il sentait sombrer toute son énergie, sa volonté défaillante cessait de soutenir sa nef, il se laissait choir à l'abîme qui l'engloutissait...
et il se réveillait en sursaut.
Ainsi, jusque dans son sommeil, venait le hanter ce thème constant de ses pensées, car il se souvenait s'être toujours promis: j'inventerai la machine volante.
C'était, vers la sixième année, un moutard orgueilleux à se couper la langue plutôt que de pleurer « devant le monde », têtu à se passer de nourriture pour une idée, d'humeur quelque peu despotique et batailleuse, mais brave diable au fond : sous une
blonde toison bouclée, il avérait un visage aux yeux francs, avec un profil aquilin, dont l'architecture fut toutefois compromise par ce qui s'ensuivit d'une première tentative aéronautique.
A Vernouillet, chez le grand-père Roumerie, un jour d'août, sur le coup de midi, une échelle se trouvait appHquée contre le mur de la maison.
Deux étages. L'échelle appartenait à des ramoneurs. Ils l'avaient laissée là et s'en étaient allés déjeuner. Cette minute fut élue par Gilles pour réaUser un projet conçu le matin même et mûri dans le silence.
Ayant mobilisé trois parapluies, hôtes habituels du porte-manteau, il les ouvrit, en assembla les manches au moyen d'une corde, relia les extrémités pour donner du raide au système et, muni de cet engin, il se hissa jusqu'aux chéneaux.
Parvenu à ce faîte, il jouit un instant du point de vue. Les fleurs du jardin semblaient une tapisserie disposée sur l'herbe. La forêt brillait au soleil. Les toits des habitations fumaient leur pipe. Comme il s'amuserait plus tard, pensait-il, quand il pourrait naviguer en ballon au-dessus de la vaste terre.
Alors il vérifia son appareil, et, sans hésitation — il se rappela toujours à quel point l'idée de se laisser couler dans le vide lui semblait, en cet instant, inoffensive, — il se suspendit des deux mains à la jonction des tiges, repoussa le mur d'un coup de talon et se lança.
Sa course, d'abord, avait été rectiligne et délicieuse. C'est seulement à la hauteur du rez-de-chaussée qu'un des riflards s'étant retourné, l'équilibre heureux vint à se rompre, et que la chute s'accéléra d'un coup, de sorte que Gilles prit contact un peu durement avec une bande de gazon, au
^ UN AVIATEUR
demeurant élastique. Dans la même minute, survenaient M. et Mme Lebrisard et le grand-père qui agitait de longs bras.
Gilles saignait du nez. On le transporta, d'autorité, sur le sofa du salon et il eut le visage furieusement tamponné à l'aide de mouchoirs imbibés de vinaigre.
Pareille, dans son émoi, à une poule obèse qui glousse, Mme Lebrisard se lamentait:
— Cet enfant est fou!
— Il faut avouer, en effet, qu'il y a là quelque démence, balbutiait le grand-père.
Et M. Lebrisard, qui avait
une face rosée et d'importants favoris, se promenait de long en
large, les mains derrière le dos, en répétant:
— Des parapluies... At-on idée de cela... Des parapluies!...
A travers le bâillon de linge, une voix pâteuse et dont on perçut tout de même l'accent rageur, protestait.
— Je vois ce que c'est: j'aurais dû en prendre quatre.
Ce fut, en l'occurence, le seul remords que manifesta Gilles Lebrisard.
COMMENT GILLES LEBRISARD,