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MONTA EN BALLON CAPTIF

L'issue d'une première « ascension », laquelle avait été, pour mieux dire, une descente, provoqua, au sein de sa famille, une sérieuse hostilité contre ses aspirations d'aéronaute.

LES CERFS-VOLANTS, MANŒUVRES PAR DE RAPIDES GOSSES (p. 6).

^ UN AVIATEUR

Cependant d'où venait le mal?

Il fut établi, en un conseil, que d'intempestives littératures avaient dû dévoyer cette tête naïve. Dès lors, on s'était mis à surveiller strictement les lectures du drôle; la bibliothèque se trouva expurgée avec rigueur; le sujet néfaste fut proscrit des entretiens, le mot ballon devenait un vocable tabou, et lorsque Gilles dut aller en classe, son père crut devoir rendre une visite personnelle à chacun des professeurs et même au pion, afin de leur élucider toute circonstance et de recommander un contrôle spécial au point de vue aviation.

Mais il arrive presque toujours que la vigilance la plus active, faute d'objet, se relâche. On eût dit que le conflit un peu froissant où Gilles, à Vernouillct, était entré avec la terre féconde, l'avait du coup purgé de ses humeurs aériennes. Il cessait d'obséder son entourage avec ses rêves anciens, parut les avoir oubliés, ne fit plus mine de vouloir réitérer des expériences.

— C'était une alerte, la lubie lui aura passé! articulait M. Lebrisard, caressant ses favoris, taillés avec ampleur, comme ceux des hommes satisfaits d'eux.

Le vieux Roumerie hochait sa tête jaune au fond .de la bergère où le séquestraient ordinairement ses rhumatismes:

— Heu, heu... je ne me fie pas à l'eau qui dort!

— Vous radotez, grand-père! coupait Mme Lebrisard.

Et l'on n'y pensa plus. C'était pourtant lui qui avait raison.

Devant le décri général, par orgueil, et très avisé malgré sa jeunesse, Gilles estimait convenable de se retirer en lui-même. Avoir manqué se rompre les os le faisant, au surplus, réfléchir utilement, il com-

prenait que le métier d'aéronaute nécessite quelques notions fondamentales dont l'école, en dépit des précautions, lui facilita d'ailleurs l'accès.

Doué d'un prestige certain, il avait, en effet, inculqué sa flamme à deux camarades, lesquels, sans partager foncièrement une ardeur si exclusive, devinrent toutefois ses adeptes zélés:

Félix d'Armières, enfant nerveux et fin, aussi impressionnable que Gilles paraissait décidé ; et un garçon fruste, vigoureux, qui marquait du goût pour les mathématiques, nommé Paul Rebour. Le trio s'organisa en un club que Gilles, d'office, présidait. Les statuts furent rudes. Nul, sous peine de radiation et de sévices graves, ne devait révéler les rites de l'association.

Un modique versement hebdomadaire payait l'achat de bouquins relatifs à une science vénérée.

Ils s'y instruisirent consciencieusement, historiquement.

Architas de Tarente, l'auteur d'une merveilleuse colombe mécanique ; Dédale, qui, comme chacun sait, inventa les mâts, les voiles, la scie, la hache et le vilebrequin, avant que de s'envoler, avec son fils Icare, vers le sol; il; et le Portugais Gusmao que l'Inquisition poursuivit de sa haine (ils en concevaient l'horreur des curés) et Malmesbury, Alard, Montgolfier, Pilâtre du Rozier, Nadar, Lilienthal, Chanute, Langley, tous ces illustres, devinrent des hôtes familiers de leurs jeunes esprits.

Un jour, en caravane scolaire, l'on visitait l'Exposition de 1900, qui venait de s'ouvrir; la vue du ballon captif éveilla, chez les compères, un grand désir simultané.

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LES GRAPPES d'aÉrOSTATS MULTICOLORES QUE PROMENENT DES CAMELOTS SURANNÉS (p. 6).

— Il faudra nous échapper dimanche, insinua Gilles. Et l'on grimpera dedans.

Ils prétextèrent des invitations réciproques, et, chacun nanti d'un écu

prélevé sur la caisse aux livres, ils se présentaient à l'entrée du parc aérostatique.

Le pilote, qui se trouvait au guichet, se contenta de leur désigner une pancarte:

« Les enfants non accompagnés ne sont pas admis. »

— Cependant... essayait Gilles.

— C'est formel, mon petit ami! fut la réplique.

Un loustic plaisanta:

— Vous repasserez à la prochaine Exposition !

Rouges et centristes, les trois sociétaires tournaient les talons, s'éloi^ gnaient en silence.

— C'est ce qu'on appelle choublanc! prononça enfin Paul Rehour.

— Tu es certain, Gilles, que tes parents ne voudront pas? demanda par acquit de conscience d'Armières.

Les siens, ceux de Rebour, transigeraient peut-être.

Mais Gilles haussait les épaules, et il ne s'agissait pas, bien sûr, de monter en ballon sans le « président ».

— Tant pis! conclut Rebour.

Sans répondre, Gilles dévisageait

ce résigné avec un air de pitié souveraine :

~ Ça se fera, dit-il ensuite. Très simple: nous nous déguiserons en personnes d'âge mûr.

Ils s'émerveillèrent. Gilles continua:

— Je me mettrai en mihtaire retraité et Rebour sera en Angliche.

— Et moi.? réclamait d'Armières.

— Tu es de trop petite taille ! prononçait Gilles péremptoirement.

Et le protestataire se tut devant ce verbe dictatorial.

D'ailleurs, en mode d'amendement, Gilles, bon prince, ajoutait:

^ UN AVIATEUR

— Mais tu nous aideras et tu pourras assister.

Chez un perruquier du Temple, qui leur enseigna par-dessus le marché l'art élémentaire du grime, ils s'étaient procuré un matériel de faux poil et de maquillage. Le fond des garde-robes paternelles, sournoisement explorées, avait fourni la défroque. Ils s'appliquèrent, plusieurs soirs, à se composer devant la glace des faciès probables. Dans la rue, s'ils rencontraient quelque individu adéquat aux personnages choisis, ils le suivaient, le scrutaient, tâchant de s'inculquer son allure. Les intonations, l'accent furent discutés. Gilles, qui dirigeait les études, ne se contentait pas d'à-peu-près, et, les costumes nécessitant des retouches, décida que, par prudence, on s'adresserait à l'extérieur. Un vieux tailleur en chambre, loin de leurs quartiers, reçut commande de cette besogne. Quand ils vinrent chercher leurs effets, l'artisan, par-dessus ses lunettes d'acier, leva ses yeux gris fatigués, et il considérait les gamins avec un étonncment indicible.

— C'est pour la Mi-Carême! affirma superbement Gilles, encore qu'on se trouvât au mois de mai.

Seul, chez les Lebrisard, le grandpère Roumerie, perspicace, flairait anguille sous roche:

— Tu as une tête à préparer un mauvais coup!

— Ah! dieu, non, grand-père!

Ils montaient vers une pureté inconnue, un silence nouveau. L'ombre du ballon diminuait sur le sol, où

les choses apparaissaient comme des images pimpantes et bigarrées. Encore dans l'émoi du « lâchez-tout », ils se tenaient côte à côte, sans mot dire, appuyés au garde-fou de la nacelle, et comme Paris se plaquait largement sous leurs yeux, ils nommaient les rues, les places, les monuments, cherchaient instinctivement à situer leur demeure. Non, les bobines que feraient les ancêtres, s'ils les apercevaient !

Alors il arrivait ceci que, jusqu'à cet instant, les deux champions ne s'étaient pas encore « regardés ». En hâte l'on s'était habillé chez d'Armières, avec la complicité d'un vieux domestique auquel on n'avait parlé, bien entendu, que d'une surprise ménagée à la famille; et depuis, absorbés dans le contrôle du geste et de l'attitude, l'exécution correcte du rôle, ils n'avaient eu l'un pour l'autre qu'un regard artiste, critique, chargé du seul souci de réussir.

Il fallut le succès conquis, savouré, dans une réalité point inférieure à l'espoir, pour qu'ils songeassent à se considérer avec des yeux contemporains. Gilles vit près de lui un bonhomme ventru, il savait grâce à quelles étoupes, les joues envermillonnées derrière des favoris carotte, coiffé d'un chapeau melon qui adornait jadis le chef du grand-papa Roumerie; et il pensa que sous ces espèces habitait le brave Paul Rebour!

Tandis que ce dernier, stupéfait, s'efforçait à reconnaître un certain Gilles Lebrisard dans ce raide petit monsieur, sanglé d'une noire redingote, avec 'son impériale et sa moustache cirées. Et irrésistiblement, ils éclatèrent d'un rire juvénile, où leurs douze ans respectifs se vengeaient d'une contrainte qui avait trop longtemps duré. Ils riaient à perdre haleine, se cramponnant aux suspentes

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pour ne pas tomber.

Autour d'eux, quelque effarement sévit; des passagers, mal habitués à d'autres planchers que celui dit des vaches, ne souhaitaient pas un surcroît d'inquiétude. Les dames, s'imaginant quelque folie soudaine et dangereuse, se serrèrent contre leur époux.

Le pilote, méridional tonitruant, la visière de sa casquette pointée au ciel, finit par s'approcher:

— Messieurs, je...

Ils pouffaient, sans rémission; d'un

faux mouvement, Gilles s'arracha une demi-moustache.

— Oh! sacredieu, qu'est cela!

grondait le pilote.

La farce fut vite expliquée, d'autant que cet homme, ayant la mémoire des têtes, reconnut dans Gilles son client remercié de l'autre fois.

Toute la plate-forme de rire à son tour. On leur fit presque une ovation.

— Mais parlons sérieusement! fit, lorsqu'on commença de plonger, le farouche capitaine. Moi, je veux mettre ma responsabilité à couvert. Il faudra que j'avise vos parents.

— Pensez-vous que ce soit bien nécessaire? s'informait Gilles, très flegmatique, pendant que Rebour lui soufflait à l'oreille: « Ce qu'on va se faire enlever! »

L'autre poursuivait :

— Eh! je vous crois! Donnez-moi vos noms... Allons, j'écoute... A moins que vous ne préfériez que je \ ous fasse reconduire...

Gilles, une fois de plus, se montra sublime :

— Je m'appelle Alfred Savoy, ici, rue La Boëtie, dit-il très vite, comme s'il eut récité, avec un bref coup d'œil

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