LA LEÇON DU VIEUX PILOTE
Rhétoricien, il incarna une variété d'élève que les professeurs, généralement, décrient.
Rebelle aux versions et aux thèmes, déplorable jardinier des racines grecques, mal discipliné, se faisant un jeu perpétuel de faufiler, — en des compositions françaises au style le plus saugrenu, — des idées que l'école qualifie de subversives, il manifestait néanmoins, outre du penchant pour les sciences, ce don naturel qui permet de se maintenir à flot, de sauver la mise au prix d'un effort insignifiant, et c'est là un comble de l'immoralité.
Le cours particulier de chaque vie avait dissous le club fondé en petite classe; et tandis que, tenus quittes d'humanités par des parents libéraux, Paul Rebour mettait directement le cap sur Polytechnique et Félix d'Ai-mières sur Saint-Cyr, — âme du cénacle ancien, Gilles demeurait seul fidèle à une passion que maintenant il proclamait.
Du reste, sans compter l'aïeul Roumerie qui — découvrant en ce petitfils allègre un lui-même d'autrefois, mort jeune . — avait, depuis belle lurette, passé avec armes et bagages du côté de l'ennemi, les Lebrisard, dans le vague sentiment d'avoir créé un être d'une race étrangère, se trouvaient dominés, en fin de compte, par le jouvenceau blond aux yeux
conquérants, lequel, tout en se montrant invariablement respectueux, les éberluait par sa faconde, prenait les remontrances en gaieté, obéissait à la cavalière : « Vous voulez que je passe mon bachot... Soit... Après, vous me laisserez tranquille ? »
Dans le tramway où Gilles, domicilié boulevard Voltaire, montait chaque matin pour atteindre les locaux de Condorcet, il rencontrait un monsieur, âgé, mais l'air jovial et gail-' lard, perpétuellement coiffé d'un chapeau mou, avec une face cuite, un collier de barbe aux poils rêches, et ce regard perçant qu'acquièrent les familiers des grands espaces. Plus d'une fois, à la dérobée, celui-ci avait observé Gilles, qui, ne se' souciant guère de repasser un cours, ou de préparer un examen, s'absorbait d'habitude en quelque livraison de VAérophile, ou crayonnait des plans de machines volantes sur un bord de journal.
Une fois, comme ils se trouvaient solitaires sur l'impériale, le vieux monsieur mit à suivre le manège de Gilles une insistance évidemment voulue; et . lorsque celui-ci l'eut remarquée, il lui confiait d'un ton bourru et bienveillant :
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SOUTENU PAR'hDES ANTENNES MÉCANIQUES, IL EVOLUAIT TRÈS HAUT DANS l'eSPACE (p.' 7).
— C'est que je suis de la partie, vois-tu, mon garçon!
Loin de s'offusquer au tutoiement, Gilles fut pénétré d'un émoi grave; et il s'expliquait, du coup, l'attrait de cet inconnu, qu'il considéra bouche bée.
— Quoi, ça t'étonne de voir un aéronaute! badinait le vieil homme. Te figures-tu, par hasard, cette espèce-là comme des gaillards qui auraient des ailes aux paturons.
D'abord, es-tu déjà monté en ballon?
— Captif, seulement! avoua Gilles en toute humilité, car les événements n'avaient pas donné de lendemain à l'ascension de naguère.
— C'est toujours suffisant pour se rendre compte et ça fait, au moins, que tu ne me demanderas pas, — tu brûles évidemment de me poser des questions, — si dans une nacelle on est secoué, si on a le vertige, ou trop chaud, ou trop froid. Secoué?
Quelle sottise, puisqu'on se trouve dans le lit du vent, avec lequel on se déplace, et qu'on peut faire parfois ' du cent à l'heure tout en s'imaginant qu'on se promène à une allure de rentier I Le vertige? Et comment
l'éprouverait-on, puisqu'à aucune minute l'œil ne s'arrête à un point de repère fixe. Pour ce qui est de la température, ça dépend, hein, tu comprends, fiston! Je te parle, bien sûr, non de battre des records et de monter à 10.000 mètres, mais d'aller à une bonne petite hauteur moyenne, comme nous ferons un de ces dimanches, si tu viens me voir à Maisons- Laffitte. Tu éprouveras peut-être
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quelques bourdonnements dans l'arrière-oreille ; les gaz, tu saisis, qui y sont enfermés et qui ne se mettent pas, illico, à la pression du milieu.
Tu n'auras qu'à faire plusieurs fois de suite le mouvement d'avaler, et ça passera...
Gilles semblait changé en une statue de l'attention. Le vieux monsieur aspira l'air, cligna des yeux, se frotta les mains:
— Ça t'intéresse, je crois, ce que je te conte. Bon. Tant mieux. Je forme volontiers des disciples, d'autant qu'à éduquer les autres on s'instruit soi-même; en cherchant à expliquer on se demande le pourquoi, et, il arrive qu'on découvre ainsi des choses, des petites et des grandes.
Chercher le pourquoi, mon fils, voilà le secret de toute science, et le spécifique contre la routine, grande ennemie de l'esprit humain... A propos, où descends-tu?
— Rue Caumartin.
— Nous ne sommes encore qu'à Saint-Vincent-de-Paul. Je vais t'expliquer ce qu'est un ballon, un sphérique, sans fioritures. Tu ne dois connaître ça que par tes livres, c'est-àdire que tu ne te doutes de rien.
Il prit un temps, inspecta des épures de planeurs figurées sur la revue que Gilles tenait juste à la main, et il déclarait :
— Ne va pas croire, hé, petit, que, me disant adversaire de l'obscurantisme, je ne sois tout de même qu'un vieux radoteur, un rétrograde: parce que ça te fait peut-être sourire, un « sphérique », par ce temps de dirigeables et de plus-lourd-que-l'air. Eh!
sans doute, l'avenir est là. Seulement, de même qu'avant de conduire une soixante chevaux, il faut savoir mener correctement sa voiturette, je pense qu'un pilote digne de ce nom doit posséder à fond le maniement
de l'appareil type, que son intelligence seule, à l'exclusion de tout mécanisme intermédiaire, soulève et conduit. Et garde-toi, jeune novateur, trop farci de grimoires, de te figurer un ballon comme une chose inconstante, susceptible d'être ballottée à toute brise. Ce brave Archimède a formulé un principe encore à l'ordre du jour: le bouchon de liège dans l'eau, hein, monte droit et raide! Un ballon, pour qui sait s'en servir, bien entendu, constitue un véhicule solide et stable. C'est du mouvement, de la force, inclus dans une enveloppe légère, mais solide, et que nous autres nous appelons la peau, ce qui te suggère tout de suite l'idée d'être. Organisme tout superficiel, — l'âme qu'on lui insuffle s'évaporant à chacun de ses sursauts, — mais organisme tout de même, il palpite, ton ballon, et, pareil au navire, il possède son identité propre, ses vertus et ses défauts.
C'est un sujet d'études. Il naît, vit et meurt. Cet épiderme, au début d'une saine couleur dorée, tenace et doux, brunit, tend à devenir friable, tel un vieillard cacochyme. Toutefois il dure plus ou moins, en proportion des soins que tu lui voues, et je dois aussi ajouter suivant qu'il est aristocrate ou prolétaire, c'est-à-dire que la soie ou le coton furent mis en œuvre pour le conditionner. Ton zèle, tu m'écoutes, s'appliquera également au filet. C'est ton filet qui rend solidaire du ballon ta nacelle, — chambre, tour de veilleur, dortoir si tu as le soin de la faire oblongue plutôt que carrée. Les extrémités de ton filet de mailles, par l'intermédiaire du cercle de charge, se résolvent en suspentes et sont tissés avec l'osier de l'esquif. Ton filet, lui aussi, existe, La preuve, c'est qu'il se trouve sujet à des affections: l'humidité, notamment, développe un microbe perni-
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LiL DISTINGUAIT LA MER ET, SUR UN ILOT ROCHEUX, UNE CITADELLE CRÉNELÉE AVEC OE GROSSES TOURS (p. 7).
cieux dans ses fibres. Prends garde que, malade à ton insu, il ne casse d'un coup, laissant fuir le panier qui te contient, et qui te déversera sur le sol meurtrier.
Ici le vieux monsieur, qui avait fait la grosse voix, rit bruyamment, sans doute pour rassurer son auditeur:
^ — Je passe aux agrès ; tu en possèdes évidemment la nomenclature.
L'ancre, ça va, hein! Le guide-rope, tes bouquins ont dû t'apprendre que c'est un cordage d'une centaine de mètres qui sert à te maintenir à une hauteur constante: tu laisses traîner à terre un tronçon et ton aérostat, déchargé de ce poids, s'élève; mais alors le bout rampant diminue, le ballon s'alourdit d'autant, cherche à descendre. EquiHbrc automatique. Tu as saisi !
La manche d'appendice, tube cylindrique qui termine la calotte inférieure de ton ballon, et par où tu as amené le fluide vital, tu l'obtures, avant le départ, tu la rouvres en route; en effet, de peur que les gaz ne tendent pas lorsque l'air se raréfie, à crever l'enveloppe, tu fais en sorte
que la même pression règne et dans l'atmosphère et dans l'aérostat. Tu possèdes trois freins : le premier, c'est une soupape fixée au dôme commandée par un brin diamétral, et qui passant par la manche d'appendice, sert à admettre l'air pour t'alourdir en vue de la plongée; puis un frein de secours, plutôt de grand secours, dans le cas où ta monture s'emballe:
une cordelette, à l'extrémité peinte en rouge, — couleur qui dans toutes les langues commande: attention! — passant par un boyau, également ménagé au bas de la sphère. Si tu tires dessus, une bande intérieure, collée sur une fente de l'enveloppe et à l'extrémité de laquelle ta cordelette tient, se détache; par la blessure béante de son flanc, ton ballon perd sa fougue avec la vie; mais songe bien que, dorénavant, tu ne pourras plus remonter, afin d'éviter quelque dangereux obstacle. A moins que tu n'aies encore du lest, troisième frein.
Voyons. Nous ne sommes encore qu'à la Trinité. Oui, j'ai le temps de te parler du lest, c'est ton gouvernail, aussi, et ton propulseur, car il t'aidera à monter ou à descendre afin de