‹ Folie et raisonChapitre 7 sur 9 · SCÈNE VIL · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL

DEPREVAL , seul

Fiervilïc ! l'étourdi !

Croire que... Mais lui-même , il est assez hardi Pour suivre le projet , le plan qu'il imagine. Je me garderai , moi , d'aller chez Ernestine.

M'exposer davantage aux mépris, aux refus! Non, mon cher, tes efforts deviennent superflus, Je n'irai point... Hé bien! seul à présent... que faire? De la musique... Eh oui! cet endroit doit me plaire... Mais qu'entends-je ?...

On entend le son d'une harpe dans l'appartement d'Ernestine , à droite.

Une harpe !... Ah ! j'y suis ; sûrement La plaintive Ernestine entretient son tourment. D'être musicienne on dit qu'elle se pique; J'écoute.

élise , chez Ernestine.

Air : de la romance de Dominique (avec accompagnement de harpe.) Indifférents , dans un repos frivole Pourquoi passer des jours trop précieux? Songez-y bien, le Temps fuit, l'Amour vole; Il faut profiter de tous deux.

DEPREVAL.

.Elle a vraiment du goût pour la musique. Élise , de même.

Si la raison veut que le cœur immole A ses leçons le désir d'être heureux, Bonheur nous dit : Le Temps fuit , l'Amour vole; Il faut profiter de tous deux.

DEPREVAL.

Les accents de sa voix sont doux , harmonieux... Mais Elise, je crois, doit chanter encor mieux. On se tait.

SCÈ1NE VIII.

DEPPvEVAL , ELISE déguisée, et avec un voile qui lui cache une légère partie de la figure.

Élise s' avançant à pas lents, d'un air mélancolique , et ralentissant sa voix.

Je ne puis me livrer à l'étude.

DEPREVAL.

Que vois-je?

élise.

Rien ne peut charmer ma solitude.

deprÉval , il part.

C'esl sans doute Ernestine... éloignons-nous.

Élise.

Hélas! Et vous aussi, Monsieur, vous évitez mes pas!

deprÉval , embarrassé.

3Iadame... j'ignorais... pardonnez , je vous prie...

élise.

Peut-être vous craignez que ma mélancolie... Dès mes plus jeunes ans j'ai connu le malheur!

DEPREVAL.

Vous méritiez sans doute un destin plus flatteur. Mais moi-même avec vous j'ai cela de semblable; Depuis plus de dix ans la tristesse m'accable , Les chagrins ont flétri le prinlemps de mes jours, Enfin sans l'amitié qui vient à mon secours...

Élise.

Vous avez un ami ?... Vous êtes moins à plaindre. Mon ame à ce bonheur ne peut encore atteindre.

DEPRÉVAL.

Vous m'étonnez. Elise...

ÉLISE

A le cœur trop léger ; Jamais elle ne sait avec moi s'affliger. Sa gaîié double encor le fardeau de mes peines.

deprÉval , avec un air d'intérêt.

Je saurai vos douleurs, vous connaîlrez les miennes: Mon indiscrétion ne saurait vous fâcher; Deux êtres malheureux doivent se rapprocher. Parlez , Madame : hé bien, vous disiez donc qu'Elise...

Élise , comme un peu piquée.

Toujours Elise !

DEPRÉVAL.

Il faut excuser ma surprise ;

Avec tant de beauté posséder un cœur froid , A ous nie désespérez.

Elise, un peu piquée.

Ce dépit se conçoit.

depréVal , s* animant.

Je ne la soupçonnais que frivole , étourdie , Vo'age , comme l'est une femme jolie :

Mais joindre à ces défauts l'insensibilité , Vice affreux, poison lent , fléau de la beauté, Etre tout-à- la-fois séduisante et légère ; Quand on pourrait aimer ne s'occuper qu'à p'aiie \ Mais pardon , si je cède à ce dépit jaloux , Lorsque je ne devrais vous parler que de vous.

Moi , loin de vous blâmer, je respecte et j'admire Les tendres sentiments qu'Elise vous inspire. Elle a mille défauts, convenez-en d'ailleurs.

depriîval, un peu étonné.

Des défauts!... Nous parlions je crois de vos malbeurs.

e'lise.

C'est qu'Elise paraît... je me trompe peut-être... \'ous occuper un peu... vous devez la connaître.

DEPREVAL.

Elle aime le grand monde , et ma simplicité

ISe s'accorderait guère avec sa volonté :

Elle fuit le repos; je cherche la retraite:

Elie n'a point mon cœur (souriant) , et je n'ai point sa tète

Ses charmes , son esprit , sont d'abord séduisants ;

Mais sa frivolité gale tant d'ornements.

Je ne blâmerai point en censeur trop austère ,

Cet enjouement heureux , ce brillant caractère,

Celte aimabie gaîté , ces riens, ces légers traits,

Qui semblent ajouter encore à ses attraits ;

Car enfin ces présents sont faits pour la jeunesse.

Mais, hélas! doivent-ils exclure la tendresse ?

Et faut-il sèchement donner tout à l'esprit ? La dissipation un moment nous séduit...

Pensez-vous; qu'au bonheur elle seule suffise?

élise, émue.

Je pense... c'est ainsi que doit penser Elise. depréval , enchanté.

Ah! vous me ravissez! (A part.) C'est la première fois Qu'une femme se range à mon avis, je crois. Que ne peut-elle ici, Madame, vous entendrel Peut-être à vos conseils elle saurait se rendre ; Je n'aurais pas perdu tout espoir d'être heureux.

élise , finement et le saluant.

Mes malheurs ont touché votre cœur généreux: L'intérêt qu'on inspire adoucit la souffrance... Monsieur, comptez au moins sur ma reconnaissance.

Elle rentre chez Ernestine.

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