SCÈNE IX
DEPREVAL, FIERYILLE.
fierville , en courant.
Mon ami
DEPREVAL.
Quel effroi !
FIERVILLE
Ce n'est point de l'effroi ; C'est le plaisir, l'ivresse.
depre'val.
Hé bien?
FIERVILLE
Ecoule-moi.
DEPREVAL.
J'écoute.
FIERVILLE
Cette Elise...
depre'val.
Elise ! tu l'as vue !
Non , non.
Achève.
DEPRe'vAL.
FIERVILLE
O Dieu, que mon ame est émue!
Je dois te l'avouer, mon ami , j'étais loin De m'attendre à ce dont je viens d'être témoin ! Cette femme légère... .Elise... c'est un ange! J'en suis fou; mon ami, je l'adore...
DEPREVAL.
Qu'entends-je?
FIERVILLE
La vérité ; tu vas l'apprendre à tes dépens.
11 faut pour les juger bien connaître les gens !
J'arrivais, occupé d'un plan que je l'apporte ;
Un vieillard, quatre enfants entouraient notre porte:
Je crus voir quelques uns de ces infortunés
Sollicitant toujours, et toujours dédaignés,
Indigents malheureux dont cette ville abonde ;
Mais je sortis bientôt de mon erreur profonde!
La joie et le bonheur éclataient dans leurs yeux.
Je veux entrer enfin , passer au milieu d'eux :
On m'arrête ; on me dit : « Vous allez chez Elise ? »
Pareille question excite ma surprise;
Je cherche à pénétrer leursmotifs... a Ah ! Monsieur,"
» Ajoute le vieillard , vous avez un bon cœur;
» Il ne tiendrait qu'à vous de nous rendre service :
» Nous voulons admirer, voir notre bienfaitrice,
» Tomber à ses genoux, ne fût-ce qu'un moment. »
Tu juges encor plus de mon étonnement. #
depreval , impatient.
Le mien redouble aussi , je brûle de t'entendre.
FIERVILLE
J'interroge, je veux tout savoir, tout apprendre;
Alors le plus âgé des enfants me répond
D'une voix qu'un soupir quelquefois interrompt:
Folie. 4
« Notre père manquait depuis cinq mois d'ouvrage ,
» Lorsque, pour achever d'abattre son courage,
» Un créancier avide et sourd à la raison ,
» Sans égard, sans pitié , le fit rnetlre en prison.
>» Depuis cinq mois, hélas! privés de ce bon père,
» Nous allions expirer de tourments, de misère,
y Une femme, ou plutôt une divinité...
>» Hlle en avait l'éclat , les traits et la bonté,
» Dans noire humble réduit une femme pénètre.
» Déjà nous sourions en la voyant paraître ;
» Sa voix compatissante appaise nos douleurs.
« Mes enfants, nous dit-elle, il faut sécher vos pleurs;
» Un hasard heureux vient de m'apprendre vos peines :
» Courez vers votre père , allez briser ses chaînes;
>» Que cet or, finissant aujourd'hui tous ses maux ,
» Le rende à votre amour, le rende à ses travaux. »
» Elle fuit... mais le ciel à nos vœux est propice;
» Nous connaissons enfin notre libératrice,
» Et nous accourons tous , publiant ses bienfaits ,-
» Pour la rendre témoin des heureux qu'elle a faits. »
DEPREVAL , ému.
Ce récit contre moi lui donne encor des armes... Et les vertus d'Elise embellissent ses charmes... Insensé que je suis^ et j'accusais son cœur ! Fierville , cher ami , tu me rends au bonheur.
FIERVILLE
Et moi donc quel plaisir vient enivrer mon ame! Car enfin cette Elise... elle sera ma femme 1
DEPREVAL.
Elle sera la mienne, ou j'en perdrai le jour: Ce trait a décidé pour jamais mon amour.
FIERVILLE
Hen? lequel de nous deux à présent déraisonne ? Eutendons-nous , mon cher.
DEPREVAL.
Ce changement t'étonne ?
FIERVILLE
Si j'en crois ton aveu , tu mas cédé sa main : « Avec elle tu peux te marier demain. » Ce sont tes propres mots.
DEPREVAL.
J'eus tort , et je l'avoue, fierville, feignant falr pifjiié.
D'un ami ce n'est pas ainsi que Ton se joue!
defréval.
Je ne voyais en elle alors que ses attraits.
FIERVILLE
Mais sur ton refus, moi je me suis mis en frais: Me voilà sur les rangs , et j'ai l'espoir de plaire ; Car nous nous ressemblons presque de caractère. Elle aime la gaîté; moi j'aime les plaisirs : Nous aurons à-peu-près tous les mêmes désirs. Elise ne dit point que la ville l'ennuie; Moi je trouve à Paris la campagne jolie : Elle fait en secret une bonne action ; Moi je me suis montré dans quelque occasion. Par le plus doux lien enchaînes l'un à l'autre, Quel ménage pourra se comparer au nôtre!
deprÉval , ne pouvant plus se contenir.
Nous la disputerons.
fierville , à part.
Bon. {Haut.) Sérieusement?
depre'val.
Très sérieusement.
fierville, à part.
Profitons du moment Pour l'arracher enfin à sa misantropie.
Haut
C'est t.'écarter beaucoup de ta philosophie. Réfléchis donc un peu.
DEPRÉVAL.
^e ne réfléchis point.
fier ville , feignant.
Pour une femme , ô ciel, nous brouiller à ce point !