CHAPITRE V
Le Parayauara. — La corruption profitant de l'ignorance
des Indiens
C'était * dans le rio Jamundà.
Une fois, à l'époque où fleurit le cataury ^, une pirogue, poussée parles bras puissants d'une gentille Indienne, courait rapide, fendant les eaux du lac Marapé, dans la direction de la pointe de l'Aparatucu.
Appuyée à la poupe de la pirogue, elle posait ses pieds sur le yamachy ^ de manioc qu'elle avait ramassé dans sa plantation rustique, et elle maniait avec grâce I le manche court de la rame, qui lui servait de yacumayba '*. Le soleil frappait en plein sur la montagne de Dedarô et dorait les eaux du lac de la Dadauaca, qui frissonnaient agitées par la brise de l'après-midi.
Les noirs cheveux parfumés de l'Indienne^ flottants et épars, retombaient sur son dos, tandis qu'ils étaient retenus dans le haut par un peigne orné de jasmins et de vanille, formant sur sa tète comme une couronne virginale. Son court jupon était blanc ; sa chemise décolletée
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< Je traduis ce conte d'après la version de M. B. Rodrigues. Mais, contrairement à son opinion, je ne le crois pas d'importation aile* mande.
3 Crataeva Benthamii, des botanistes.
3 Panier qu'on porte sur lo dos,
4 Gouvernail,
montrait ses bras nus et cachait ses seins, qui apparaissaient un peu à travers la large dentelle du collet de la chemise et sautillaient agités par le mouvement que les bras imprimaient aux rames.
Elle fredonnait des chansons tristes, réminiscences des iabas ^ de ses aïeux. Elle était à cette époque de la vie où la femme se souvient encore de son enfance, tout en rêvant déjà aux voluptés qu'offre la puberté.
La pirogue voguait, légère, tandis que les perroquets jaunes ^ babillaient dans les feuilles du yauarisal ^,
Tout à coup, l'Indienne frissonna : tout près d'elle, elle vit passer, doucement, une pirogue, poussée par la rame d'un jeune Tapuyo, qu'elle ne connaissait pas. Il était seul dans son canot, et son regard était si ardent qu'elle rougit. Le Tapuyo était agile et vigoureux ; il avait les épaules nues et la poitrine découverte. Son pantalon retroussé laissait voir des jambes bien faites et musculeuses. Il traversa la rivière et disparut dans le labyrinthe des îles.
Sans savoir pourquoi, l'Indienne soupira, etcontinuaà ramer, toute distraite. La pirogue fendait les eaux sous son impulsion, mais elle allaita l'aventure, car les yeux de la tapuya cherchaient les yeux du tapuyo à travers les branches de la ayurana ^. L'Indienne erra ainsi longtemps sur la rivière, absorbée dans sa rêverie.
Il faisait nuit quand elle arriva au port^.
Sur le seuil du chaume, la vieille descendante des Uaboys attendait sa petite fille :
^ Réunion des chaumes de la tribu.
2 Maracanas.
3 Bosquet de yauarys. Le yauary est un palmier du genre Astrocaryum.
^ Espèce de saule, le Saiix Humholdliana.
* Jgarupaua, en indien.
— As-tu rencontré le pyrayauara * ? lui demanda-telle en indien ^.
La jeune fille rougit et baissa la tète.
— Te voilà perdue, je te dis du fond du cœur, mon enfant, dit la grand'mère ^.
La jeune Indienne gravit Téminence et cacha son front dans son hamac, tandis que la vieille plaçait dans Teau le panier de manioc avec lequel elle devait faire le taruba *.
Le yuratahy ^ avait chanté trois fois, quand la lune se leva, pâle et mélancolique.
Latriçtesse régnait dans tous les alentours; seul le uacurau^ rompait le silence de la forêt, et tout semblait dormir sur la rive. Tout à coup, les chiens aboient et se lancent furieuxversla rive de la rivière, où les eaux bouillonnaient. Une bande de dauphins sautaient et jouaient, faisant un tel tapage que de toutes les cabanes environnantes s'élevaient des aboiements ou des hurlements de chiens.
En ce moment, une ombre, dont le vêtement blanc se détachait dans la nuit, descendit la colline au pas de course. C'était l'Indienne, qui n'avait pas dormi, et dont le cœur battait au moindre bruit des eaux sur la plage.
* Pyrayauara : pyra^ poinson; t/, eau; ara, maître: poisson mai Ire des eaux. C'est le dauphin fluvial de rÂmazone^ auquel les Brésiliens donnent, en portugais, le nom de Bôto. On en connaît trois espèces principales : le Inia GeoffrensiSj le Delphines Fluvialilis et un dauphin cendré, que les Indiens appellent tucuchy. — Diaprés d'autres auteurs, le mot pirayauara signifierait poissonchien : de piray poisson, et jaguara, chien. Le Bôto amazonien paraît être un de ces dauphins de la fable
Per maria humida nantea
2 Se iemyariron re mahasera pirayauara?
^ Pya 8ui Iemyariron puruissuis re icu,
^ Boisson enivrante faite de manioc.
6 Yuru, bouche; lafiy^ grande, ouverte; oiseau : le Caprimulgus vociferans»
^ Oiseau du genre caprimulgus.
Quand ses pieds touchèrent la rive, il se fît de nouveau un grand silence : les dauphins disparurent, et une pirogue traversa, emmenant une flgure d'homme. La jeune fille la reconnut : c'était le pirayaura. Immobile, elle suivit des yeux lapirogue, qui allait gentiment à la dérive; la voix de la grand'mère la surprit; elle criait du haut de la colline :
— Où veux-tu aller ? ^
La jeune fîlie se dissimula, se baissa, mit dans l'eau sa calebasse, soupira, et, la prenant avec un seul doigt, elle remonta la colline.
Depuis lors plusieursjours s'écoulèrent: sur le lacMarapé continuaient les amours platoniques de l'Indienne et du pirayauara, ce qui la reridait chaque jour plus triste et plus rêveuse. Les conseils de la vieille fille des forêts ne produisaient aucun efTet sur sa petite-fille, et un jour elle attendit en vain que celle-ci revint delà plantation de manioc.
Il était près de minuit, et la suinara^, avec son rire effrayant, faisait trembler la pauvre vieille, assise à la porte du chaume.
Les eaux du Jamundà couraient doucement, argentées par la lune, quand elle aperçut une ombre blanche emportée par le courant ; l'ombre était entourée de dauphins grisâtres, dont quelques-uns formaient une avantgarde, tournoyant en ligne. Peu d'instants après, on entendait sur la plage des pleurs et des phrases pleines d'expressions douloureuses. C'était encore la vieille, qui, penchée sur un cadavre, disait :
— Ma petite-fille s'est tuée par amour du bôto I La pauvre I Je l'aimais tant ^ !
La jeune fille s'était laissé séduire, et était allée au fond du lac pour jouir des caresses du dauphin,
* Maué kelé laha resso puiarif en indien.
2 Hibou, Strix clamator,
3 Se temyariron hu iuca aua pirayauara rece. Araan! Pau cha saissu yepé !
La croyance au bôto, au dauphin fluvial de TAmazone, est devenue un instrument de corruption puissant. Les don Juan de village, les regatôes camelots qui sont la plaie du commerce amazonien et qui voyagent de côté et d'autre vendant leurs marchandises frelatées à des taux honteusement usuraires, tous ces gens, rebut de la civilisation, n'hésitent pas à se prévaloir de la superstition des tapuyas. Le plus souvent, ce sont eux les dauphins ; ce sont eux qui entraînent les jeunes Indiennes sur les plages pour les perdre à bon marché. Le dauphin a bon dos, et une disparition ou une grossesse est bien vite mise sur son compte.