LES SORCIERS
À part les jeteurs de sorts, qui de nos jours sont qualifiés de sorciers, et les lutins dont :l sera question tout à l'heure, on ne croit plus guère aux sorciers ni aux loupsgarous tels qu’on les définissait jadis. Il n’y a plus guère que les très vieilles gens à se souvenir des histoires qui effrayaient tant nos pères.
Cependant Julien Daniel, du village de Launay en Bruz, raconte à qui veut l’entendre, que lorsqu'il était jeune, il allait après
sa journée faite, à la Houssaye, qui est une
sorte de gentilhommière en ruines, où demeurait un homme instruit qui lui apprenait le plain-chant pour être chantre à l'église de Bruz.
Il y avait une lieue pour revenir chez lui et, presque toujours, il faisait nuit quand il quittait la Houssaye.
Un soir, en passant devant les champs appelés les Lublards, il aperçut à travers les haies des gens qui dansaient autour d’une couée de feu.
Il crut que c'était des jeunes gens qui s'amusaient, et voulut s'en assurer. Il se dirigea vers l’échalier du champ, mais une fois qu'il fut de l’autre côté de la haie, il ne vit plus rien : les sorciers, — c'était eux assurément, — avaient fui à son approche et le feu était éteint.
A Bourg-des-Comptes, au bout de la rabine (avenue), se dresse une vieille croix, aux trois quarts vermoulue, près de laquelle les sorciers se réunissent pour danser. On les a vus vers
DENLANVIE A LA MORT 159
minuit, se tenant par la main autour de la croix, en chantant leur ronde:
» À travès has et buissons, (J'trouverons l'x'autr's là où y seront‘.
Dès qu’ils aperçoivent un passant, ils se jettent sur lui en poussant des cris, et le contraignent à danser et à chanter avec eux. Si le pauvre homme une fois entré dans la ronde, répète avec les sorciers le refrain sans y rien changer, ils l’entrainent, comme le dit la chanson, dans une course vertigineuse, le précipitent, en ricanant, dans les buissons et les haies, le tirent à travers tous les fourrés de ronces et d’épines, à moitié mort de peur et de fatigue, déchiré, ensanglanté, toujours tiré, toujours poussé, et ce n’est qu'au point du jour qu'il peut espérer échapper à ses bourreaux. Îl reprend alors, s'il en a la force, la route de son village.
Quand le danseur, recruté par les sorciers, au lieu de dire exactement leur chanson, a
1. & À travers haies et buissons « Nous trouverons les autres où ils seront, »
l'idée de la modifier ainsi: ( Par-dessus has et buissons, » etc., les sorciers désarmés, le font sauter délicatement par-dessus les talus, les buissons et les haies, sans lui faire aucun mal, lui rendent sa liberté, et reviennent à leur ronde autour de la croix.
A l’autre extrémité de la rabine hantée par les sorciers, s'élève un des plus vieux chênes de l'avenue. Cet arbre, qui est appelé le chêne au loup, doit son nom à une terrible et vieille histoire.
Un loup avait été tué dans le bois du Boschet et pendu à une branche de chêne. Le diable, les sorciers et les loups sont camarades, personne ne l’ignore, aussi affirme-t-on que Satan venait souvent, la nuit, s'asseoir sous la branche où se balançait le cadavre de son compère.
Un soir de décembre, les femmes de la ferme du château s'étaient réunies pour faire la veillée. Elles filaient assises en cercle dans l’étable. Au milieu d’elles, crépitait une chan-
delle de résine, posée dans une poéle', pour garantir la paille des étincelles qui auraient pu l’enflammer. Un chaudron, plein de châtaignes bouillies, des pichés de cidre et des écuelles de terre, étaient sur le sol à la portée des fileuses. Chacune racontait son histoire, et les vieilles faisaient frémir les Jeunesses par le récit des aventures épouvantables qui leur étaient arrivées la nuit.
Cependant une des fileuses traitait de niaiseries et de contes de bonnes femmes, tout ce qui faisait trembler ses compagnes, et quand une conteuse affirma qu'elle avait vu le diable et les sorciers sous le chêne au loup, elle s’écria: «La vue vous a belluetté?’, la mère.
Tenez, il est tout à l'heure minuit, j'y vas, ma, sous le chêne au loup, et si le diable y est, eh bien ! que le diable m'emporte !
Les fileuses se signèrent épouvantées, et regardèrent du côté de la porte pour voir si Satan n'’entrait pas.
La femme s'était levée. Elle sortit malgré