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Grand bassin de cuivre

Vue trouble, voir des belueltes, des étincelles.

les efforts de ses amies pour la retenir, et se dirigea vers le chêne.

Il fallait que le cidre lui eût tapé sur la caboche (tête), ou que le diable lui-même la poussât.

Les femmes de la ferme la virent avec terreur, s'éloigner dans la nuit. Les hiboux gémissaient dans les bois du Boschet, l'insensée n'y prit garde. On entendait au loin comme un vague bourdonnement : — C'est la chanson des sorciers, dirent les fileuses. — C’est le vent dans les arbres leur cria la folle, et elle pressa le pas.

Les femmes entendirent encore le bruit de ses sabots sur la terre gelée, puis elles rentrèrent terrifiées, dans l'étable, attendre la malheureuse.

Elles attendirent longtemps, les fileuses du Boschet. Jamais l'insensée qui avait tenté le diable ne revint à la ferme.

Le matin, lorsqu'elles osèrent aller à sa recherche, elles aperçurent dans le haut du chêne au loup, la coiffe et des lambeaux de vêtements ayant appartenu à la pauvre fille.

Depuis ce temps-là bien des années ont

passé sur les vieux arbres du Boschet ; mais

dans les nuits d'hiver, on voit encore quel-

quefois se balancer sur la branche la plus

élevée du chêne au loup, la coiffe de la fileuse. k" +

Pour être sorcier il faut se frotter tout le corps avec de la graisse d'un enfant arraché du ventre de sa mère avant le terme naturel.

L'enfant est coupé en morceaux et mis à bouillir, sa graisse est recueillie dans des vases fermant hermétiquement et que l'on cache dans les fermes derrière la roche du foyer, grosse pierre qui remplace la plaque de fonte dans les cheminées des paysans.

Avant de se servir de cette graisse, elle est présentée à un prêtre, sorcier lui-même, qui prononce certaines formules à rebours afin de donner à l’onguent l'efficacité nécessaire.

Sur le coup de minuit, lorsque tout le monde dort, celui qui veut devenir sorcier et qui a pu se procurer de la graisse d’enfant s’en va dans un carrefour, là il se

déshabille et s'enduit le corps de la pommade en disant :

€ Par sus his et par sus has,

Et par sus la ch'minée j m'en vas,

Jusque dans la forêt de Paimpont, Où tous les compagnons y sont. »

-Et il est transporté aussitôt au milieu des sorciers.

On montre encore à l'heure actuelle, nombre de carrefours où les sorciers se réunissaient et où le clergé, pour les chasser, fit placer des calvaires. L'un des plus célèbres est celui de la Croix-Madame, sur la route de Rennes à Redon, près du bourg de Bruz.

Un nommé Grohan, de la ferme du Marais, dans la commune de Chartres, passant une nuit devant le pâtis de la Croix-Madame, vit les sorciers qui dansaient autour d’une jeune fille toute nue.

Grohan s’écria : Et par Jésus.

Aussitôt les sorciers se dispersèrent et il ne

resta plus que la pauvre fille qu'ils avaient arrêtée sur la route.

Grohan lui donna sa blouse pour se couvrir le corps et l'emmena chez lui. Elle lui dit qu'elle était de Redon et il écrivit à ses parents de venir la chercher, ce que ceux-ci s'empressèrent de faire.

Mais les sorciers avaient reconnu Grohan et jurèrent de se venger.

Un jour que la mère de celui-ci avait fait de la bouillie de blé noir que l’on appelle, chez nous, des noces, elle la porta dans la cour de la ferme pour la faire refroidir. Elle dit à son gars : ( Reste près de la bassine afin d'empêcher les animaux d’approcher et de manger les noces. »

Grohan monta la garde, mais bientôt ayant éprouvé le besoin d'aller se déculotter derrière un pailler, il fut aussitôt saisi par les sorciers qui le guettaient et qui l’'emportèrent tout déculotté jusqu'à Redon.

En passant devant les marais de Renac, l’un d'eux dit: « C'est un coquin, il faut le jeter à l'eau. »

— Non, dit un autre, portons-le plus loin.

Arrivés à Redon, ils voulurent l’empaler sur la tour de l'église; mais comme üls le montaient 1l leur échappa et chose étonnante il se retrouva tout à coup, toujours déculotté, juste à la place où les sorciers l'avaient pris.

Il entra dans la ferme et sa mère lui dit : — Les noces sont-elles froides ?

— Elles doivent être mangées depuis longtemps, répondit-il, et il se laissa choir sur une chaise, courbaturé et malade.

Ses parents lui prodiguèrent des soins, et il leur raconta ce qui lui était arrivé.

Une autre fois, Grohan partit une nuit pour aller au marché de Montfort. En traversant la lande de Perruche, près de Chancor, il fit encure la rencontre des sorciers, complètement nus, qui l'obligèrent à danser un rigodon avec eux.

Tout en dansant il attira son chapelet et dit encore : ( Et par Jésus ! » Tous se sauverent, à l'exception de deux qu'il avait touchés. Il les laissa sur la lande et s'en retourna chez lui.

Si on ne délivre pas les sorciers avant le

soleil levé, en faisant le signe de la croix.. il faut les vêtir et les nourrir toute la journée. Or, lorsque Grohan se réveilla, il faisait grand jour.

Il alla sur la lande de Perruche où il trouva les deux individus à la même place, mais couverts de sang : Des blatiers qui étaient passés par là pour se rendre au marché les avaient fouaillés d'importance les laissant presque morts sur la bruyère.

Grohan, pour les couvrir, donna à l’un sa blouse et à l’autre sa chemise et les emmena dans le petit bois de la Haie où il alla les délivrer le lendemain matin.

(Conté par Julien GRUEL, jardinier à Bruz.) * * *

Au mois d'avril 1885, j'allai faire une excursion dans l’antique forêt de Broceliande qu’on appelle aujourd'hui Paimpont. C'est dans cette forêt que se trouve la fontaine de Baranton où l'enchanteur Merlin et la fée Vi-

viane se donnaient rendez-vous.

En allant visiter le petit bourg de Con-

coret qui est situé dans le Morbihan, mais sur les confins de l'Ille-et-Villaine, je demandai à mon guide Auguste Provost, cloutier à la Ville-Danet, en Paimpont, pourquoi lorsqu'on parlait de Concoret on ajoutait toujours le pays des sorciers.

— Parce que, me dit-il, il y en avait beaucoup autrefois qui demeuraient à Concoret, et qui se réunissaient la nuit dans les Crezées (clairières) des bois, ou dans l’aire à battre Île grain des villages environnants.

Un dimanche matin, avant le jour, Jean Ruelland, dit de la Bouvray, se rendait à la première messe lorsqu'il aperçut les sorciers qui dansaient une rondedans l’aire du village du Pertuis du Fau. Il approcha d'eux sans être aperçu et mit en croix le balai et le fourgon du four. Les danses cessèrent comme par enchantement et tous restèrent tels qu'ils étaient en dansant.

Ils aperçurent de la Bouvray auquel ils dirent :

« Jean de la Bouvray, Defait c'que tu as fait. »

— Vous attendrez ben que je sois revenu de la messe,

Et en effet, comme on était en hiver et que la première messe est dite avant le jour, il repassa de bonne heure au Pertuis du Fau et put les délivrer.

Parmi eux il avait reconnu le vicaire de Concoret.

Dans beaucoup d'histoires de sorciers, 1l est mention de prêtres se mêlant à leurs exercices nocturnes.

Une femme de la ferme de Cicé, dans la communede Bruz, alla un soir de Toussaint à confesse à son curé. Elle était enceinte de sept mois.

Sa confession terminée le prêtre lui dit : — Vous vous exposez bien ma fille, dans votre position, à vous en aller seule ainsi la nuit par les bas chemins.

— Oh! je ne sais pas peurouse, réponditelle.

Mais c’est égal quand elle fut sortie de

l'église il faisait nuit noire, aussi alla-t-elle chez un boucher lui emprunter un grand couteau pour se défendre si elle faisait de mauvaises rencontres.

Dans un sentier du bois de Cicé, elle rencontra un homme masqué, qui voulut la saisir par les épaules, mais de son couperet, elle lui abattit le poignet.

L'homme se sauva en poussant un cri de douleur et la femme ramassa la main tombée par terre, et continua sa route.

Le lendemain matin, elle se dit : Personne que mon confesseur ne savait que je devais revenir chez moi à pareille heure. [] faut que je m'assure si c'est lui que j'ai rencontré hier soir.

Elle se rendit au presbytère et demanda à la servante, qui vint lui ouvrir la porte, si elle pouvait parler au curé.

— Ï] n'est pas là, répondit la domestique.

— On m'a cependant dit qu’il était malade.

— Non non, il n'est pas là.

— Je suis certaine qu'il est malade et je veux lui parler.

— Vous ne le pouvez pas.

— Si, je suis sûre qu'ilest dans sachambre, et elle y monta malgré la servante.

Le curé était en effet au lit. La femme lui dit: — Vous êtes donc malade, monsieur le curé?

— J'ai seulement un peu de fièvre, répondit-il.

— Ce n'est pas vrai ; montrez-moi votre bras, que j'y ajoute la main que voici.

— Ne me perdez pas, lui dit-il.

— Vous vouliez donc vous procurer l'enfant que je porte.

— J'aiété puni comme je le mérite, s’écriat-il, et il perdit connaissance.

(Conté par Julien Gruel, jardinier à Bruz.) #

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