PRÉFACE
Ce volume n'est pas un ouvrage méthodique, mais les études dont il est formé me paraissent justifier le titre que je lui ai donné. Toutes se rattachent au Folk-Lore, même celles qui pourraient sembler s'en éloigner. Ainsi les prophéties ont toujours eu sur le peuple une influence assez grande pour que j aie pu, sans contradiction avec Tensemble du volume, y admettre un article sur quelques-unes d'entre elles. L'épisode de Blondel, comme on le verra, a sans doute été inspiré par d'antiques légendes. La A^^ma/rf^f est populaire par le dialecte dans lequel Rancher l'écrivit ; les chansons de geste ont fini par alimenter la Bibliothèque bleue...
-^ Je me suis décidé à publier ce volume pour répondre à la demande, souvent réitérée, de plu-
sieurs des articles qui le composent. Imprimés à des époques diverses, dans différents recueils : la Aevue des questions historiques, la Romania, le Correspondant jV Archivio per lo studio dette tradizionipopolari, etc., il ne m'était pas facile à moimême de toujours les retrouver. Voici donc ces morceaux longtemps épars. Je les présente au lecteur à titre de notes, en ne voyant guère pour eux une chance de succès que dans l'intérêt qui s'attache aujourd'hui aux diverses branches du Folk-Lore.
Th. p.
Inglange, 4 décembre 1SS4.
Voilà un mot qui depuis quelque temps a été beaucoup employé et que nous empruntons à nos voisins d'outre-Manche. Que veut-il dire ? Si Ton ouvre un dictionnaire anglo-français, on y voit que folk signifie gensy monde^ et lore, doctrine^ leçon, savoir, C'estvague, mais si Ton s'adresse à un initié, on apprend que folk^ lore veut dire bien plus de choses que le bel men, qui, à la grande admiration du bourgeois -gentilhomme, renfermait toute une phrase. Folk-lore comprend dans ses huit lettres les poésies populaires, les traditions, les contes, les légendes, les croyances, les superstitions, les usages, les devinettes, les proverbes, enfin tout ce qui concerne les nations, leur passé, leur vie, leurs opinions . Il était nécessaire d'exprimer cette multitude de sujets sans périphrases, et l'on s'est emparé d'un mot étranger auquel on est convenu de donner une aussi vaste acception. Les Anglais d'ailleurs la lui attribuaient déjà ; dans le numéro du 22 août 1846 de ÏAthendBum le vocable folk-lore fut pour la première fois, croyons-nous, employé dans le sens actuel.
Il y à longtemps du reste que l'on fait ^xiFolk-lore QQmme M. Jourdain faisait de la prose, et peut-être
maintenant que ce genre d'étude est en si grande vogue, ne sera-t-on pas fâché de rencontrer quelques détails sur cô sujet.
Au commencement da siècle dernier Pepys et lu duc de Roxburghe s'amusèrent à collectionner quelques vieilles ballades. Allan Ramsay en inséra de son côté dans son Evergreen; un peu plus tardPercy publia un choix de chants de jongleurs. A notre connaissance, tels furent au delà de la Manche les premiers maîtres en Folk-lore, parmi lesquels on pourrait eiicore à la -rigueur comprendre Mac-Pherst>n. lis furent suivis par Walter-Scott, qui non seulement introduisit dans ses romans des légendes, des ballades antiques, mais daassesMiw^^rc&y of tke Scoittsh Borcferréunitles plus beaux chants des frontières . Le mouvement était donné, et il ne îs'est plus arrêté ni en Ecosse ni en Angleterre.
En Allemagne Herder, au début de ce siècle, écrivit en volume sur les chants populaires de divers peuples. Dès i 786 Musseus avait publié des contes recueillis de la tradition orale mais défigurés par une forme littéraire. Ensuite vinrent les frères Grimm, dont le recueil est si connu ; puis des savants ne dédaignèrent pasde s'occuper de diants, de contes, de références à établir. Les noms de Wolf, de Liebrecht, de Kœlàer, s'offriront les premiers à tous nos lecteurs. Du reste les Allemands se sont depuis longtemps intéressés à la littérature populaire dont les ballades de lenrs poètes Uhland, Schiller, Burger, ont reçu tant d'heureuses influences.
On peut signaler sous l'action germanique un
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mouvement analogue en Bohême, en Suède en Danemark. La Russie, restée en retard, se met au courant: on nous cite plus de quarante recueils de chants et de traditions populaires qui y ont été imprimés et dont quelques-uns forment plusieurs volumes *.
Nous avons en France de grandes qualités, et nous le répétons assez souvent pour faire craindre que la modestie ne trouve point parmi elles une place bien large, mais il faut Tavouer, nous ne sommes pas doués de l'esprit d*initiative et nous n'avons commencé à nous intéresser au moyen âge que quand l'Allemagne et l'Angleterre nous ont révélé un genre de recherches dont nous ne soupçonnions pas l'importance, et c'est encore à la suite des Anglais et des Allemands que nous nous sommes épris de la poésie populaire. Au siècle dernier pourtant Moncrif eut un certain goût pour elle et lui emprunta les sujets de quelques complaintes; mais on peut le dire, elle ne nous plut d'abord qu'à la condition d'être étrangère ; nous fîmes bon accueil aux ballades écossaises traduites par Artaud, aux chants des peuples du Nord, dont M. X. Marmier, fut chez nous l'élégant et érudit introducteur, aux chants grecs que nous offrait Fauriel, parce qu'en passant dans notre langue, ces chants anciens ont pris un aspect plus littéraire qu'ils ne l'avaient dans leurs idiomes originels. La première fois que nous daignâmes sourire à la littérature populaire indigène, ce fut lorsqu'elle se présenta, peut-être un peu peignée, sous les
* C'est ce que nous écrit M. Jean Fleury, lecteur à l'Université de Saint-Pétersbourg, l'auteur de l'intéressant volume la LiUérature orale de la Basse-Normandie.
auspices de M. de la Villemarqué. Elle fut reçue avec faveur parce qu'elle se montra dans la même toilette que les chants exotiques dont je parlais tout à l'heure. M. de la Villemarqué avait bien donné les textes, mais comme ils étaient en bas-breton , force avait été de mettre une traduction en regard, et cette traduction, où les trivialités, les incorrections de langage avaient disparu, était seule accessible à la presque universalité des lecteurs. Le succès fut grand : lamuse populaire prit M. de la Villemarqué par la main et le conduisit droit àllnstitut; elle exerça ensuite une certaine séduction sur un ministre lettré qui provoqua en sa faveur un décret du Président de la République en date du 13 septembre 1852. Ce décret malheureusement fut rapporté, mais Télan était donné ; dans bien des provinces on se mit à recueillir des chants populaires, il en parut un choix en 1860;M.Tarbé composa son romancero de Champagne, M. Max-Buchon recueillitles noëls et les chansons de la Franche-Comté, M. JDamase Arbaud réunit les poésies de la Provence, M. Bujeaud celles des départements de l'Ouest, moi-même celles du Pays-Messin. Depuis, les publications de ce genre se sontsuccédé, mais je ne dresse pas un catalogue et indique le mouvement d'une manière générale.
J'aurais dû dire tout à l'heure que l'Espagne a eu aussi sur nous une action assez vive ; l'école romantique avait mis les romances * en honneur, et les meilleurs d'entre eux appartiennent au Folk-lore . L'Espagne,
1 Nous donnons dans tout ce volume et d'après des écrivains qui font autorité le genre masculin au mot romance. Voir à ce sujet notre JRomanceirOf choix de vieux chants portugais^ p. xlvi.
que nous traitons de paresseuse, fut, du reste, la première à se souvenir de sa poésie populaire, non pas, il est vrai, dans un but d'érudition, mais parce qu'elle y prenait plaisir. Elle eut auxvii* siècle un véritable engouement pour les romances. Toutes les presses castillanes les vengèrent d'un long oubli, et les poètes artistiques s'inspirèrent des vieux chants populaires. Depuis lors, après une interruption causée par la fâcheuse imitation de notre littérature classique, les romances ont continué à être en grande faveur au delà des Pyrénées. On connaît l'immense recueil de Don Agostiu Duran : deux gros volumes grand în-8*. Un homme du plus grand mérite, poète lui-même, Milày Fontanals, s'occupa le premier, au point de vue de la science, de la poésie populaire; il lui consacra dès 1853 un travail fort important, qu'il fit suivre d'un recueil de chants catalans dont une nouvelle édition très augmentée a paru l'an dernier. Pelay Bris, poète aussi, — il l'a encore prouvé récemment par la Orientada, — arriva ensuite avec ses Gansons de la terra; pendant qu'il les récoltait, Masponsy Labros rassemblait les curieux contes, dontilaformé ^ouRondaU layre. Ailleurs avaient lieu des mouvements analogues: un charmant écrivain, une femme d'autant de cœur que d'esprit, Cecilia Bohl de Faber, qui' a illustré le pseudonyme de Fernan Caballero, se passionna pour les contes et les poésies populaires. On sait quel charmant volume lui a fourni l'Andalousie. En Andalousie encore un jeune savant, M. Machado y Alvarez, après avoir publié dans une revue de très curieux articles, a jeté la base d'une association qui maintenant règne
dans- uae partie de TËspagne et sous les auspices de laquelle viennent de paraître cinq curieux volumes : Biblioteca de las tradietones e,^aholas.
Le Portugal marche de conserve avec l'Espagne- Qn pourrait y trouver des traces de poésie populaire dans^ les œuvres du roi donDiniz, mort en 1325, et ensuite dans les livres historiques de Bernardo de Brito ; mais le véritable initiateur fut Almeida-Garret, grand lettré, poète éminent. Après avoir cherché dans les romances les sujets de petits récits du genre de ceux que Byron avait mis à la mode, complètement s^duitparlesgrâces ingénues de la poésie populaire, il se mit à en reccueillir les vestiges sans arrière-pensée et publia en 1839 un recueil de romances. Braga, Bellermann, Leite de Vasconcellos, Coelho, d'autres encore ont continué Tœuvre alors commencée.
. Assez récemment l'Italie s'est éprise du Folk-lore. Pès 1841 pourtant un littérateur de renom, Tommaseo, publia à Venise quatre volumes de chants italiens, corses, grecs. Quatorze ans plus tard, Marcoaldi reunit les chants de diverses provinces de sa patrie. Mais c'est à partir des communications faites à la Bwista conlemporanea par le chevalier Nigra que la littérature populaire s'est épanouie au delà des Alpes. C'est en Sicite que^ complétant les recherches de Leonardo Vigo, Giuseppe Pitre a recueilli tant de poésies, de contes , de traditions , de proverbes . Sa collection forme déjà un nombre considérable de volumes.
Acôté de Pitre se place son ami Salvatore Salomone Marine, tous deux ont fondé une importante revue ouverte aux Folk-loristes de toutes les nations néo-
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latines. Dans tonte l'Italie on s'est occupé à réunir des poésies, des contes, des traditions. Compare ttis'est mis avec d'Anconaà la tête d'un recueil dont plusieurs Tolnmes ont paru ; d'Anconaà composé un livre sur la poésie populaire; Rubieri en a écrit l'histoire ; Imbriaûi a recueilli une foule de contes. Il y aurait à citer toute une armée érudite : De Gubernatis, Bemoni, Bolzà, Guastella, Finamore, Avolio, Sabatini, Mattiadi Martine, Gianandrea, Ferraro, Tigri...
Il n'est pas jusqu'à laSardaigne qui n'ait trouvé des lettrés empressés à s'occuper d'elle: on connaît le volume de M. A. BouUier.
La Servie, laRoumanie, l'Albanie ne sont pas restées en retard dans cet élan. Dès 1834, M** Voïart traduisait les chants servions rassemblés par Talvy. On connait les travaux d'Alexandri, de Camarda et du baron d'Avril...
Quand ils commencèrent à être en relation et à connaître les travaux exécutés sur tant de points différents, iesFolk-loristes, s*aperçurent à leur grand étonnement que tels contes, tels chants qu'ils se figuraient nés dans une contrée, se retrouvaient sur des points fort éloignés, qu'on rencontrait une ballade entendue en Champagne, sur les bords de la Moselle, sur les rives delà Loire, sur le versant des Alpes italiennes, dans les vallées des Pyrénées, aux environs de Lille, dans les genêts de la Basse-Bretagne, sous les pommiers de la Normandie, sous les mûriers du pays de Mireille; qu'on retrouvait les mêmes données en Castille, en Po rtngal, en Catalogne, parfois en Allemagne et en Hol-
lande, en Angleterre et en Grèce, partout pour ainsi dire.
On chercha à expliquer cette merveilleuse ubiquité par une origine commune, en faisant remonter telle tradition, telle légende, tel couplet aux Aryens ou Aryas, dont nous descendons tous, à ce qu'il paraît, et qui habitaient aux époques les plus reculées au delà du désert salé, entre la mer d'Aral et les montagnes de i'Hindo-Kho. Ils parlaient le sanscrit, dont dérivent, semble-t-il, à l'exception du basque etdu finois, tous les idiomes modernes. On se lança aussitôt à corps perdu dans les interprétations mythiques. Lorsque le bon Charles Perrault, ce folk-loriste inconscient, donnait aux enfants les contes dont le succès dure toujours, il ne prévoyait certes pas les nombreux commentaires dont la science chargerait ses contes ingénus. Quandil redisait l'histoire du Chaperon-Rouge, il ne pensait pas que le Chaperon-Rouge était l'aube, que le loup était le soleil; il ne supposait pas davantage que la pantoufle de Cendrillon faisait allusion au pied de l'aurore, ni que Barbe-Bleue était l'astre du jour sous son aspect redoutable , ni que le chat du marquis de Carabas était le symbole du principe lumineux... Voyez la Chaîne traditionnelle de M. Husson. — On ne peut certes pas nier le caractère mythique de certaines fables, mais on ne peut supposer non plus que des peuples n'aient songé qu'au lever ou au coucher du soleil, qu'à l'hiver vaincu; par le printemps, où qu'à l'automne mis en déroute par Thiver. Cela rappelle vraiment cette dissertation plaisante ou l'on prouvait que Bonaparte n'avait pas vécu, que les douze mare-
chaux étaient les signes du zodiaque, que le nom* de Napoléon n'était qu'une altération de celui d'Apollon, et que le prétendu empereur était tout simplement le soleil. La science à propos des contes de fées exaspérait Charles Nodier: « L'étude n'a rien à voir dans tout cela, disait-il, et l'intervention officieuse des adorateurs de Brahma dans la composition, d'ailleurs si spontanée de nos jolis contes de fées, n'est qu'un conte de savant, qui ne vaudra jamais les autres. »
Il est bien certain en dépit de cette boutade, que les contes populaires, pour la plupart, remontent fort loin et que des investigations sur leur origine, sur leurs ramifications peuvent avoir pour l'histoire des anciennes relations des peuples un intérêt réel et très sérieux.
C'est là ce qui fait l'importance des recherches qui s'étendent de tous les côtés, et en ce moment d'une façon toute particulière chez les nations romanes. Sî l'on jette un coup d'œil sur leur passé, on est frappé de les voir toujours suivre un même courant d'idées. Il en est encore ainsi aujourd'hui. En France les disciples du Folk-lore s'augmentent incessamment et l'on compte parmi eux des érudits et des lettrés du premier mérite.
La science nouvelle a fait donc de grands progrès, et nous souhaitons qu'elle n'aille pas trop vite et qu'elle ne devienne pas une affaire de mode. Un savant bien connu, Max Muller, a sur^ce sujet exprimé des pensées très justes. Il en a fait la matière d'une lettre publiée dans ÏArchivio per to studio délie tradixioni popolarL M. G. Pitre avaitdemandé des conseils au professeur,
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c'est en réponse à cette invitation que M« Max Maller a exposé des idées qa'il nous semble bon de faire oonnaître.
. « L'étude des traditions populaires de l'Europe et du monde a fait de si gigantesques pas dans ces vingt dernièresannées, que, n'ayant pasune paire de bottes de sept lieues, je ne pourrai les omsidérer que d'une respectable distance. Il y a quelques années, quand cette étude était sinon méprisée, au moins ignorée,. J0 me déclarai de toutes mes forces contre ses détracteurs. Aujourd'hui que je commence à me sentir vieux et fatigué, je vois les arbres que j'ai concouru àplanter former une telle forêt que souvent je suis tenté de orier : Assez I assez I
« Dans tous les progrès scientifiqes il y a un danger à faire trop, à rassembler plus de matériaux qu'on n'en peut classer et embrasser ou à se perdre eu distinctions minutieuses trop minimes pour ubp nu ratique. »
M. MaxMuUerrecommandeen^uiteàM. Pitre de ne pas ouvrir la porte de sa revue au large. Récolter des nottveUes populaires est une chose très difficile ou très facile. Ceux qui sont impropres à d'autres besognes se croient au moins en état d'écrire des contes de nourri^s^ mais c'est une grande erreur. Tout récit que lût une bonne vieille ne mérite pas d'être imprimé. U faut savoir distinguer s'il est antique ou récent^ autochtone ouétranger, pur ou interpolé. U faut, pour bienfaire, recueillir ce récitdans divers lieux, en classei les incidents communs à toates les versions. Il faut être en état de dire à qnel groupe appartient le
conte dont on s'occupe. Il faut enfin autant que possible reproduire la langue, le style du narrateur.
Les points essentiels pour une étude scientifique des ccmtes populaires ne sont d'ailleurs pas très nombreux. Il importe de savoir : i* si les contes existent partout, si par conséquent, ils sont un produit de Tesprit humain dans son développement depois Tétat inculte jusqu'à Tétat de civilisation. ^ Si nous pou* vons en re^re Thistoire en remontant du temps pi^* sent à l'antiquité et en suivre les migrations de TOriént à rOeddent. 3* Si nous pouvons expliquer la raison d'être de tel ou tel conte en découvrant la trace de sa création dans le berceau du langage et du penser humain.
Voilà les conditions principales : tout autre chose ne servant ni directement, ni indirectement àédaircirces points essentiels, n'est plus que de la curiosité inutile. Savoir le supprimer pour laisser la place à ce qui a un intérêt réel, telle doit être la règle du vrai savant dans toutes les espèces de recherches.
M. Max MuUer n'a parlé que des contes, quelquesuns de ses conseils peuvent diriger aussi dans l'étude des poésies populaires ; toutefois cette étude offre moins de difficultés : les vers, bien qu'altérés quelquefois, ont donné à la phrase une forme, un moule qu'on ne brise pas, la pensée se transmet ainsi sans altérations notables, — sauf certaines interpolations, — tandis qu'un récit en prose a couru risque d'être souvent modifié, allongé, raccourci, suivant les caprices et l'imagination des narrateurs. Quant à discerner les vraies chansons populaires, celles qui sont faites et
. chantées par le peuple, de celles d'origine artistique et devenues populaires par adoption, un peu d'habitude apprendra bien vite à faire la distinction. Reste la partie des références, qui exigent beaucoup de lectures , de mémoire et un certain sens critique, et qui n'a d'intérêt réel que si Ton parvient à dresser la généalogie de tel ou tel chant.
On voit que la tâche n'est pas saas difficultés, bien que pour les poésies ces difficultés soient moindres, et qu'elle exige à la fois érudition et tact. Que le Folkloriste veuille bien méditer les conseils de Max Mul" 1er, et qu'un genre d'étude qui peut seconder l'histoire, Téthnologie, la littérature ne soit pas compromis par un engouement passager et par la légèreté de disciples insuffisamment préparés à une besogne assez ardue.
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CHANTS DU NORD DE L'ITALÎb
Avant la publication d'un intéressant article dans lequel M. Rathery parlait aux lecteurs de la Revue des Levuc'Afondes (15 mai 1862) des chants populaires de l'Italie, on avait pu être tenté, en France, de croire que cette contrée, si riche en poètes érudits, n'avait rien à montrer comme poésie populaire. Et voilà que, de plus en plus, Ton trouve de tous côtés des preuves que dans ce beau pays les vers naissent spontanément dans toutes les classes. En effet, depuis Tépoque oii parut le travail de M. Rathery, de nombreux recueils sont venus s'ajouter à ceux de Tommaseo, de Marcoaldi, de Vigo, de Tigri, de Nigra. Le mouvement qui se fait en ce sens au delà des Alpes est loin de se ralentir et quoique les résultats obtenus puissent nous sembler considérables, ils ne paraissent pas encore satisfaisants à ceux qui sont le mieux à même d'en juger. Entête d'une importante collection (7an(2, e racconti del 'popolo italiano^ deux savants professeurs, MM. Comparetti et d'Ancona, se plaignent que la littérature populaire de lltalie ne soit encore que partiellement connue.
A la vérité, en parlant ainsi, ils ont surtout en vue les traditions et les contes pour lesquels, disent-ils^ presque rien n*a àté fait ^ ; ils ajoutent que Ton s'est beaucoup plus occupé de la poésie, tout en déclarant que de nombreuses lacunes existant pour des provinces considérables, ne permettent pas encore d'en faire le sujet d*une appréciation générale. Si j'avais eu la pensée d'essayer une étude de cette nature, une telle observation partant d'hommes aussi compétents,, m'eût arrêté court; mais je voudrais seulement tenir les amis de la muse populaire, — le mot muse n'est peut-être pas trop ambitieux, — au courant des derniers ouvrages qui lui ont été consacrés en Italie, et je commencerai par les entretenir du recueil même que je viens de nommer.
A la vue des transformations subies parleur patrie, MM. Comparetti et d'Ancona ont cru avec raison qu'il fallait se hâter de faire sur la littérature populaire des recherches dont, comme ils le remarquent,, l'importance est aujourd'hui trop évidente pour qu'il soit nécessaire de la démontrer. Ils ont adressé un appel qui a été entendu.
M. Giuseppe Perraro, qui, à leur demande, s'est chargé de recueillir les chants de Montferrat, a rempli sa mission avec zèle et succès : cent quinze pièces narratives et cent soixante-douzeiS^^wôo^', morceaux de très courte haleine qu'on rencontre dans toute l'Ita- > lie, composent le premier volume des Cantï e racconU
1 Depuis lors d'importants travaux ont para et entre aulrearîa No^ véUc^ fioTêrUina d'Imbriani, les Novdle popolari de Pitrôf les Novelline popolari de Comparelli lui-môme, les publications da Finamoro, etc. etc.
XJL POÊS£B POPUlAlRfi BK ITAUB 15
dil pc^^aio ûaUanQ. Les chants épiques réunis par M. Ferraro sont bien franchement populaires : nnlle préoccupation artistique, nul souvenir érudit; point d*imagea^ qudque chose de vague« d'incohérent quelquefois» et aussi ce caractère de naïveté qui plaît, cet imprévu qui étonne et qui amuse, c'est Ùen là de la poésie chantée par le peuple et faite par lui ; une poésie abrupte» a'ayant rien de la délicatesse de sentiments, de rharmonie, des comparaisons brillantes qu'un instinct de Tart, qu'un goût inné, que des réminiscences littéraires ont inspirées sur d'autres points de l'Italie* C'est seulement dans la partie lyrique du recueil montferrin, dans les StramboUi^ qu*on retrouve, mais bien affaiblies, quelques inspirations rappelant les doux vers de la Toscane et de la Sicila Les chants du Montferratse rapprochent par le ton de ceux qu'ont déjà publiés Marcoaldi, Bolza et le chevalier Nigra; beaucoup d'entre eux ne sont même que des variantes, dans un dialecte différent» de pièces déjà imprimées par les soins de ces derniers ; M. Ferraro n'a pas fait suivre chaque morceau des divers chants avec lesquels il offre des ressemblances; de tels développements, utiles au moment où M. Nigra ouvrait une voie nouvelles eussent conduit trop loin l'éditeur des poésies populaires du Montferrat : il s'est borné, en tête des chants qui donnent lieu à des rapprochements, à indiquer le titre des productions analogues * fournies
* M. Ferraro a réussi de cette manière à renfermer les chants du Montferrat dans un volume de peu d'épaisseur. Pourquoi ne l'a-t-U pas augmenté d'un glossaire ? Quelques notes expliquent seulement les mots que Téditeur a supposé difflciles à entendre. Ces notes sont rares et insuffisantes, elles donnent souvent la traduction en italien
par les peuples néo-latins et quelquefois, exceptionnellement, par les Bretons, les Albanais et les Grecs modernes. Ces indications sont nombreuses, mais auraient pu l'être davantage sans que M. Ferraro sortît des limites dans lesquelles il déclare vouloir renfermer ses recherches de parallèles.
Les chants du Montferrat prouvent une fois de plus combien M. Nigra avait raison de parler de l'identité substantielle des poésies appartenant aux peuples de souche latine. C'est dire que le nouveau recueil ne présente rien de vraiment original, et c'est cette absence d'un caractère propre qui le rend précisément fort curieux au point de vue de la littérature populaire comparée. Il n'y a presque point de chants du Montferrat qui n'aient leurs parallèles en France, en Espagne ou en Portugal, et parfois simultanément dans les trois pays. Indiquons quelques-unes de ces analogies en mentionnant de temps en temps des rapprochements qui ont échappé à l'attention de M. Ferraro.
La chaste Montferrine (n° 2) demande à son ravisseur sa dague pour couper un nœud du lacet de son corset et s'en sert comme une nouvelle Lucrèce. Ainsi agissent la Fille du pâtissier AdXi^ÏQ^ Chants du Pays-Messin (p. 93) ; la Fille des Sables, dans les CAanfe des provinces de rOuest{p, 177, t. II), la jeune fille enlevée par un
des mots dont on devine sans peine le sens et en laissent de côtés d'autres qui causent de réels embarras. M.Liebrecht, a témoigné aussi dan» un excellent article du Heidelberga* lahrbûcher (1870, n^SS, p, 876), le regret qu'un glossaire ne complétât pas les Canti mon* ferrini» Il serait à désirer qu'on tînt compte de ce regret dans les volumes qui doivent suivre et il eût été à souhaiter qu'on l'eût pris en considération déjà pour le recueil des chants des provinces méridionales.
corsaire des Canzoni del Piemonle (p. 62); l'héroïne d'un chaut normand recueilli par M. de Beaurepaire [Étude sur la poésie populaire en Normandie, p. 58). Ainsi agissent encore la Filleule deDuguesclin [Bar z as- Breiz, 1. 1, p. 361), Marguerite et Jeanne Leroux {Gwerziou Breiz-Izel^ t I, p. 323, 327); mais ces dernières obtiennent une arme en demandant un couteau pour peler un fruit* Dans un romance espagnol [Primaver a y flor de romances, t. II, p. 22), une hardie donzella prie Rico Franco TAragonais de lui prêter son poignard pour couper de son manteau des ornements, qui dans sa triste position, ne lui semblent plus à porter, mais au lieu de tourner la dague contre elle-même, elle la plante dans la poitrine de son persécuteur. On peut lire un exploit de ce genre dans les Filles du feu de Gérard de Nerval, dans les chants des provinces de rOuest (t. II, p. 232) ; dans le recueil de MM. Champfleury et Weckerlin(p. 192) ; dans les Chants historiques de la Flandre de M. de Bœcker * ( p. 62 ), — indications oubliées par M. Ferraro, — et dans quantité d'autres collections qu'il cite à propos de la Salvatrice (n® 3). Le sujet de cette pièce est le même que celui de Renaud et ses quatorze femmes, chanson que nous avons publiée dans les Chants du Pays-Messin (p. 98) et dont ridée principale apparaît dans un grand nombre de ballades appartenant aux peuples du Nord *. Un dé-
* Ou peut encore rappeler Tliistoire de dona Ximena, qui, prise par •un Maure, feint de céder à son amour, Tembrasse et l'enlraîne avec elle dans la mer que domine la tour où se passait cette scène. Voir Romanceiro portugais, ^, 216.
• Les chants populaires flamands recueillis à Bruges, sur lesquels
iS LA POÉSIE POPULAIRE EN ITALIE
tail cependant peut faire penser que la chanson lorraine a une origine méridionale : Renaud chevauche emmenant en croupe la jeune fille qu'il a épousée ou ravie; tout à coup il s'arrête et lui montrant une rivière : « H y a là quatorze dames noyées, lui dit-il, et la quinzième TOUS serez. » Il lui ordonne ensuite de se dépouiller de ses vêtements. La jeune fllle lui déclare qu'elle ne Je fera en sa présence que s'il se laisse bander les yeux. Renaud y consent et la belle le pousse vigoureusement dans la rivière, sur les bords de laquelle îl cherche à se suspendre à une branche d'olivier ; mais Théroïne qui a réussi à se saisir de Tépée de Renaud, l'envoie lui-même rejoindre les quatorze dames. Cette branche d'olivier nous transporte bien loin des bords de la Moselle et cependant les chants italiens * n'ont pas dû servir directement de modèle à la chanson française, avec laquelle ils offrent des différences notables. Leur héroïne agit à peu près comme l'Espagnole du romance de Rico Franco. En croupe derrière son ravisseur, elle lui demande son épée pour couper une branche d'arbre s&n de faire un peu d'ombre au cheval et se sert de son arme pour tuer son mari. Celui-ci, plus barbare encore que la Barbe-Bleue, venait de lui apprendre qu'il avait déjà décapité cinquante-deux femmes et qu'elle devait aller les rejoindre. Voilà du moins ce que raconte la
oa lira plus loin un articto détaillé, offrent, sous le nom da Roland, ^ne belle version de celle pièce.
< M. Nigra croil pouvoir faire remonter ce chant de Renaud à un fait historique, à la tyrannie des seigneurs d'Aquazena et à la révolte de leurs vassaux; mais ce qui contredit cette opinion, ce sont les nombreuses versions renconlrces loin de lltalie.
version donBée'par M. Nigra, car celle de M. Ferraro est plus écourtée.
Les retours d'amants et de maris après une longue absence, — sept ans presque toujours, — sont fréquent» dans les poésies populaires de toutes les contrées. Tantôt les imprudents voyageurs arrivent de manière à vérifier la vérité du proverbe : loin des yeux, loin du cœur. La vue d*une bague, un fragment d'anneau, la révélation d'un souvenir intime servent aies faire reconnaître au moment où leurs moitiés vont contracter une nouvelle union. Tantôt, mais plus rarement, la femme aimée a succombé aux douleurs de l'absence. D'autrefois la fiancée ou l'épouse est demeurée fidèle, et le revenant , comme dans un romance espagnol {Caballero de lejas tierras), comme dans une ballade allemande [Liebesprobe), comme dans un chant grec (Marcellus, p.l62), avantde se faire reconnaître, éprouve par de faux propos la fidélité de celle qui Ta attendu. Les situations de ce genre, qui remontent jusqu'à VOdyt-séey ne manquent pas plus dans les chants montferrins que dans tous les autres romanceros populaires. Parmi les productions composées sur ce thème inépuisable et qui n'offrent avec d'autres que des ressemblances vagues, quelques-uns des chants recueillis par M. Ferraro ont des parallèles exacts dans différentes contrées. On se rappelle la touchante histoire que M. de la Villemarqué a , dans le Barzax-BreiZy donné sous le titre : t Épouse du Croisé. Partant pour la croisade, le sire de Faouet a confié sa femme à son fr^e ; mais à peine s'est-il éloigné que celle-ci est en butte aux plus mauvais traitements. Bientôt <m l'en-
voie garder les troupeaux sur la lande. Sept ans se passent pendant lesquels la malheureuse ne fait que pleurer. Au bout de sept ans, un jour elle se met à chanter. Un chevalier qui revenait de la guerre entend sa voix et s'approche de la bergère. Inutile de dire que c'est son mari et qu'il ramène la pauvre châtelaine dans son manoir. Les chants nombreux qui dans diverses contrées roulent sur ce sujet : la Vuelta de don Guillermo (Milà y Fontanals, p. 119, n^ 21), en Catalogne ; la Pourcheireto (Damase Arbaud, t. I, p, 91) en Provence ; Jotisseaume (Bujeaud, t. II, p. 215) dans es provinces de l'ouest ; VÈpome du Croise (Ferraro, p. 51), dans le Montferrat *, ne s'éloignent guère du chant breton que par une différence notable, la substitution d'une belle-mère à un beau-frère. Germine {Champfloury,p. 195) en Normandie, Germaine [Chants ^populaires du Pays-Messin, p. 8), en Lorraine, sont des variantes du même épisode, mais s'écartent davantage de la ballade bretonne. La jeune femme n'est plus une bergère, et l'on ne parle pas des mauvais Iraite- .ments qu'elle a soufferts, on les laisse seulement deviner. Son mari, après avoir guerroyé sept ans, vient droit à son logis. Germaine, qui ne le reconnaît pas, l'envoie demander l'hospitalité dans le beau château de sa belle-mère. Celle-ci ne reconnaît pas non plus le voyageur, à qui elle fait d'ailleurs grand accueil. Sur un désir qu'il exprime de voir Germaine lui venir tenir compagnie, elle va même chercher la pauvre
* Voir Tarticle sur les Chints populaires flamands reeueilUs à Bruges,
abandonnée ; la moitié d'une bague rompue le jour des noces, amène le dénouement comme dans la bal* lade du sire de Créqui. Le grand grief du chevalier contre sa mère est ici la facilité avec laquelle celle-ci s'est prêtée à satisfaire sa demande de voir Germaine. Une autre femme, à qui l'absence de son mari fut aussi bien funeste, c'est Mariana {CatiH monferriniy p. 11). Comme Geneviève de Brabant etles héroïnes d'innombrables poèmes et légendes, elle inspire à un déloyal chevalier un amour qu'elle est loinde favoriser. Ce nouveau Golot se venge de ses dédains en l'accusant près du seigneur Antonio d'avoir partagé les sentiments qu'elle repoussait» et en montrant comme une preuve de trahison un anneau pareil à celui de Mariana. Antonio revient furieux dans son château et fait attacher sa femme à un cheval, qu'il lance au milieu d'un terrain hérissé d'épines et de roches. La malheureuse est déjà toute sanglante quand son mari lui demande ce qu'elle a fait de sa bague. Mariana répond qu'elle est dans son coffret aux bijoux. Son mari l'y retrouve en effet : l'innocence de Mariana est reconnue, mais trop tard, et sire Antonio tirant son épée d'or, s'en perce le cœur. La Mariana des chants du Montferrat n'est autre que la Miansoun de la Provence (Damase Arbaud, t. Il, p . 82), que laMarianson de la Normandie (Beaurepaire, p. 73,) et son histoire se rattache à plusieurs chants bretons et à la ballade allemahde : Idda de Toggenburg.
Les méchants maris ne sont pas rares dans le monde des chants populaires, et tel fut certainement celui de la princesse Jeanne (p. 16). Il battait sa femme
cruellement. Un jour qu'elle lavait ses vêtements en sanglantes (suivant une version donnée par Nigra et meilleure que celle de M. Ferraro, où Ton trouve des interpositions provenant d'un autre chant, Donna Lam* barda), elle vit venir trois cavaliers, dans lesquels elle reconnut ses frères. La canzone se termine ainsi : « Sœur Jeanne, sœur Jeanne, tes couleurs où les as-tu -laissées ? — Mes couleurs, mes couleurs, je les ai laissées à la maison. — Sœur Jeanne, sœur Jeanne, ton mari où est-il allé? — Mon mari est allé àla chasse, ' à la chasse des perdrix. — Avec la bouche elle disait cela, avec les yeux elle indiquait où il était. Ils sont allés chambre par chambre, dans la dernière, ils Tont trouvé. — Sors prince, sors prince, sors de cette petite chambre. Ta chemise est blanche, nous allons la faire devenir vermeille. »
M. Damase Arbaud a recueilli en Provence un chant sur la même donnée; mais là, la femme malheureuse porte le nom de Clotilde, comme dans les leçons piémon taises de M. Nigra, à qui ce nom et une certaine analogie de situation ont rappelé une fille de Clovis, épouse infortunée d'Amalaric, roi des Visigoths.
Les reconnaissances de frères et de sœurs sont très fréquentes dans la poésie populaire. Grecs, Espagnols^ Portugais, Allemands, Suédois {Chants populaires du Nord, traduits par Marmier, p. 175), ont exploité ce sujet. De ce dernier peuple semblent provenir le Frère et laSœur du Owerztou (p. 203-307), ÏSnlèvement des Chants provençaux (t. II, p. 113), le Finto Fratello . (n"" 67) de M. Ferraro, la Provadun ra^^mmto (p. 161)
LA PC^SiE POPULàIRS EN ITAUB 23
ée Marcoaldi; Y Épreuve^ dont j*ai trouvé plusieurs réckictiotts dans le Pays-Messin, et une variante da ramance portugais A Unda pasicrela. Une jeuxtô fille gardant ses moutons est abordée parun cavalier, qui lui offre plusieurs présents et lui tient detendresdiscours. Dans la chanson messine, la bergère ne se montre pas sévère. Dans la version montterhne comme dans la ballade suédoise, elle repousse et cadeaux et: galants propos. Le voyageur n'est autre qu'un frère*, il a voulu éprouver la vertu de la jeune fille et montrer à ses parents qu'ils agissent imprudemment en laissant sa sœur ainsi à l'abandon. Il y a de frappantes ressemblances dans toutes les versions néo-latines» des vers paraissent traduits les uns des autres. Dans la chanson provençale, le frère parle d'abord en français, et ses paroles sont presque textuellement celles de l'une des leçons lorraines :
Lou chivaliermovmi' à diivau — Bonjour, boDjour, jeune bergère.
Combien avez- vous de moutons ?
Ensemble nous les garderons.
L'épithète aimable remplaçant celle de Jeune^ l'adverbe ensemble substitué aux mots à nous deux, telles sont les insignifiantes différences qu'au début du dialogue le chant messin présente avec celui de la Provence.
« Dans quantité de poésies populaires de difBrents pays se retrouvent de» reconoaissanceAde frères et de sœurs. Une reconnaissaoca de ce genre fait le dénouement du romance portugais A infeitiçada, du romance catalan ia Cativa^ du romance asturien DonBuesOy d'une baUade aUemande, Anndein, d'une byllne PdrwUch, d'une di«ison de TAlsace donnée par Bf. Weckeriin (i. I, p. !l&i), ete, etc.
Les hommes ne sont pas seuls à courir le monde dans la poésie populaire. On y voit aussi des femmes à la recherche de leurs amants ou de leurs maris infidèles. Telle est enLorrsime {Chants populaires duPays^ Messin, p. 33) une petite Rosalie connue aussi en Franche-Comté. Elle retrouve son amant fugitif au delà du Rhin, et en est accueillie par ces méchantea paroles :
Si j'avais su, la beUe, Que tu m'aurais trouvé, La mer j'aurais passé .
En Castille, la femme du comte Sol arrive dans un beau château juste au moment où son mari va prononcer un nouveau et solennel oui. Mais le comte, plus loyal que Tamant de la petite Rosalie, retourne à ses premières et légitimes amours. Dans les Asturies, le comte Sol est devenu Gerinaldo ;en Portug-al on rencontre une donnée pareille* ; à la rigueur M. Ferraro aurait pu indiquer ces analogies en tête du chant intitulé Morando (n<* 32), mais elles sont assez éloignées pour qu'on y voie seulement des rencontres fortuites. Il n'en n'est pas ainsi pour la chanson du Disertore fucilato (p. 32) : c'est presque mot à mot, comme M. Ferraro Ta remarqué, notre complainte de ce pauvre garçon qui s'est engagé pour T amour d'une belle, qui ensuite fuit de son régiment, rencontre son capitaine dans les verts prés, le tue, est arrêté, con-
- * iîom<ince»ro d'Alméida Garrett, t. III, p. 22. Rom. gérai, p. 38. Cantos do archipelago açoriano, p. 13 et 14.
damné à mort et espère que ses camarades le feront mourir sans le faire languir*
On connaît aussi en Lorraine, dans la Saintonge et sans doute dans bien d'autres provinces l'histoire d'un autre soldat [Canti monferriniy p. 32) qui déserte après sept ans de services, encore pour Tamour d'une belle. Celle-ci intercède vainement pour le coupable.
Moins triste est la légende d'un joli petit tambour qui revient de la guerre en tenant une rose. Cette rose, la fille du roi la lui demande. Le petit tambour ne veut la donner que pour l'amour de la princesse. Le roi ne trouve pas le parti convenable. Pourtant quand le tambour déclare qu'il a sur la mer jolie trois gros vaisseaux chargés d'or et d'argent, — ailleurs qu'il est fils du roi d'Angleterre, — le pèrede la princesse se ravise et ne voit plus de difficulté à le prendre pour gendre. Mais cela ne convient plus au petit tambour qui répond à peu près de même en français et en dialecte du Montferrat :
Sire le roi, je vous la remercie,
Ran, ran, ran pataplan, Dans mon pays l'y en a de plu» jolies.
Mi nun voi pi ra vostra bela ûga Ar me pais un'è dir pi zulie.
Cette chanson du jeune tambour a fait du bruit dans le monde fantaisiste où nous introduisons le lecteur. Non seulement on la rencontre en Catalogne, et dans le Pays-Messin, comme l'a dit M. Ferraro, mais on la trouve encore à Venise (Bernoni, XIV), dans
% LA POÉSIE POPULAIHE EN ITALIir
te Cambrésis {Mémoires de la Société d'émulation de Cambrai, t. XXVIII, p. 376), dans nos provinces de l'Ouest(Bujeaud, 1 1, p. 279) ; en Champagne {Roman^ ocro de M. ï^bé, t. II, p. 127) et dans le Languedoc (Weckerlin et Champflexiry p, 29) ; seulement là le tambour s'est changé en un dragon *.
. C'est aux légendes militaires qu'appartient l'histoire de la jeune fille qui prend des vêtements d'homme et combat bravement sans que Ton devine soia sexe. Presque toutes les littératures populaires ont des héroïnes de ce genre. Mais les chants français diffèrent tellement de ceux qu'ont publiés MM. I^igra et Ferraro, qu'on ne peut guèreleur supposer une origine commune avec les canzoni italiennes. Dans celles-ci, comme dans un petit poème slave et un romance portugais, la guerrière est soumise à diverses épreuves. par ses compagnons^ qui soupçonnent son travestissen^nt. Dans celles-ci encore, la jeune fille part pour remplacer son frère 2. La guerrière de notre poésie populaire ne rappelle pas du tout Théroïae dont il vient
« VAlmanach des traditions populaires offre une jolie variante de celle chanson, dont on retrouve quelque chose dans des couplets du Bourbonnais. (VAriden bourbonnais^ voyages pittoresques, t. 11^ p. 219.)
* Voir dans le Romanceiro, à la page 167, la note où nous avons, rappelé divers au très chants italiens sur ce sujet: ISiFiglia coraggiosa du Volkslieder ans Venelien, la Guerriera de Bernoui, un chant^ béarnais que nous avons publié dans la Romania, t. III, p, 96. Il y a de grandes ressemhlances entre les épreuves que subît la Gi*erriera et celles auxquelles on soumet Vassilissa. (Russie épique, p. 84.) Oa les retrouve dans un conte albanais (môme livre, p. 85), et deux contes italiens {Canti e raccontif t. I, p. 70, Novellaja fiorentina, p. 837).
d'être parlé. Si elle a pris l'habit militaire, c'est, comme la petite Rosalie, pour suivre un amant oublieux, qu'elle tue {Chants du Pays-Messin, p. 77), ou dont, comme dans l'histoire de Manon de Nivelle (Chansons d'autrefois, p. 76), elle est reconnue au moment où, pour se battre avec lui, elle 6te son uniforme.
Un charmant romance espagnol, et qui existe aussi en Portugal, c'est celui de la, Petite infante. On se rappelle comment, montée en croupe d'un jeune chevalier qui Ta rencontrée au pied d'un chêne et voyant son compagnon devenir trop galant, elle lui raconte qu'elle est fille d'un lépreux et d'une lépreuse, et comment ensuite elle se prend à rire de la crédulité du jouvenceau. Ce petit fabliau, 4^1, suivant Wolff, a pu passer delà France en Portugal au temps de Henri de Bourgogne *, c'est-à-dire au xi* siècle, nous le retrouvons dans les Chants du Monferrat (p. 76) et il figure non seulement dans le romancero espagnol, dans le romanceiro portugais, dans les poésies populaires delà Provence, dans celles du Pays-Messin, dans celles de la Normandie, comme l'a rappelé M. Ferraro, mais encore dans les Noèls et chants de la Franche-Comté de Max-Buchon (p. 76, n* 2), dans le Romancero de Champagne de Tarbé (t. II. p. i37), dans le recueil de Bujeaud(t.II, p. 90), dsinsles Chants du Canada {p. SS), dans les Poésies populaire deV Armagnac (p. 77 et 114) età la suite des Vaux de Frre d'Olivier Basselin (p. 228). C'est là peut-êtreque la ressemblance est laplus grande avec le romance espagnol :
* BtohenportugxenuherundcatcHaniicher VoUaromamen, p. $4.
Quand elle fut au bois si beau ;
D'amour y Ta requise :
Je suis la fille d'un mézeau (lépreux)
De cela vous advise.
Gérard de Nerval a donné aussi de cet épisode, qui eut tant de vogue, une version recueillie dansTIle-de- France et dont la fin est presque identique à celle du chant montferrin :
Quand on tenait la caille 11 fallait la plumer.
leue ra quaja dananz ei pei R'hei lassa ja vurèe v'ia.
Une autre futée commère, dont les réponses ont eu grand succès aussi, c'est cette bergère qui cherche à persuadera son mari jaloux qu'un homme avec qui on Ta vu causant est uae femme, qu'une épée est une quenouille, que des moustaches sont des lèvres noircies avec du jus de mûres. La version montferrine (n° 69), celle de la Provence (Damase Arbaud, t. II, p. 132), celle de la Catalogne (Briz, t. II, p. 69), — - ces deux dernières sont seules indiquées par M. Ferraro comme sujets de rapprochements, —sont très écourtées, très défectueuses, et sur bien d'autres points, on rencontre des textes plus complets. Tels sont ceux qui ont été donnés dans le Romancero de Champagne (t. II, p. 98), dans le Pèlerinage de Mireille (p. 173), dans les Chants du Pays-Messin (p. 215), dans la Littérature populaire de la Gascogne (p. 316). J'ai rencontré moi-même dans le Béarn une leçon fort différente de celle qu'a publiée M. Cénac-Moncaut et un savant ami de la poésie
populaire m'a envoyé de cette amusante chanson une version tout à fait distincte provenant du département du Nord. Enfin lorsque le Comité de la langue, sous l'impulsion de M. Fortoul, s'occupa de poésie populaire, il ne reçut pas moins de quinze communications de la pièce qui obtint tant de vogue *.
Grâce à Scribe, à Rossini surtout, les aventures du comte Ory sont bien connues. Je crois que les couplets qui ont fourni Vidée de ce charmant opéra sont un pastiche, mais ils doivent remonter à quelque conte réellement ancien, et c'est à ce conte que se rattachent certainement la Monachetia de M. Ferraro (n* 65) et la Mounjo Gourrinayro [la Religieuse vagabonde Liltératare populaire delà Gascogne^ p. 288) de M. Cénac-Moncaut. Mais le comte Ory a disparu ; dans la Monacheiiaj il est remplacé par un prince de Carignan, dans la chanson gasconne par un frère Nicolas, qui raconte lui-même son travestissement.
S'il est un conte usé, commun et rebattu,
c'est bien celui de cette jeune fille enlevée par un capitaine, conduite dans une hôtellerie et qui fait trois jours XdiïùOTiepoursonhonneur sauver^. Telle estrhistoire de la Jeune fille du château de la Garde dans le Bourbonnais, des Demoiselles du château de Bonfort dans le Pays- Messin ; tel est encore le sujet de la chanson Dessous
* Voir sur toutes ces leçons les Chants populaires du Pays-Messin t t. I, p. 271. Seconde édition.
* Voir Chants populaires du Pays-Messin^ t. I, p. 134, et à la note p. 135.
U rosier blanc, dans le Poitou ; d*une chanson analogue de rile-de-France, d'un chant de la Provence, les Trois capitaines, d'une canzone publiée par Marcoaldi , la Fuga e il Pentimento, de la Risuscitata du Montf errât. On chantait cela partout, même dans le pays basque, {Biarritz, par Chaho, t. II, p. 174), même dans cette langue inaccessible^ la grammaire de laquelle Larramendi a donné ce titre bizarre : El imposibk vencido, arte de la lengua bascongada, t Impossible vaincu, art d apprendre la langue banque.
Nous avons encore dans notre poésie populaire une autre histoire de morte ressuscitée. Le père de celleci , pour contrarier son amour, l'avait fait enfermer dans un donjon. Elle y était depuis sept ans. Un jour :
Voilà la belle trépassée, Quatre-vingt prêtres, autant d'abbés Sont venus la belle enterrer.
Le fils du roi passant par là, Crie tout haut : Curés, arrêtez, C'est ma mie que vous emportez.
Il prit ses ciseaux d'or fin, Et décousit ses draps de Un.
Mais pendant qu'il les décousait VoUà qu' la beir le reconnaît.
Quatre ou cinq de ces jeunes abbés Se mirent à dire en riant :
Nous somm's venus pour l'enterrer Et nous aUons la marier ^
{Chanls populaires du Pays-Messin, p. 46.)
4 Un des bons romances portugais est celuldedonaÂguedade Mexia. ■Son père la marie à an marchand; dom Juan, q.ui l'aime, monte à cheval , et sans savoir où il va, comme un fou, sa monture le ramène dans sa ville, U apprend la mort de sa maîtresse, et fait ouvrir sa tombe. Dona Agueda est aussi belle que jamais. « La vie qui s'était enfuie re-
Il y a une ressemblance, assez lointaine toutefois^ pour que M. Ferrarosoit fort excusable de ne l'avoir pas saisie, entre cette chanson dont Gérard de Nerval, dans la Bohême galante y et M. Rathery, dans \e Moniteur ^ ont donné des variantes, et celle qui dans les Chants du Montferrat est intitulée le Génois (p. 59) ; mais là les rôles sont intervertis. La chanson italienne est d'ailleurs d'un caractère assez original et peut-être serat-on bien aise de la trouver ici.
C'était la fille d'un riche marchand, c'était une beUe fiUe ; le Génois qui le savait Tavait fait demander en mariage, et son père l'avait fait enfermer.
Le Génois fit faire un jardin tout plein de roses et de fleurs, toutes ies filles yallaient pour les fleurs, et la plus belle n'y allait pas, parce que son père ne voulait pas.
Le Génois a donné un bal avec trente-trois musiciens» toutes les filles aUèrent au bal, et la plus belle n'y alla pas^ parce que son père ne voulait pas.
Le Génois fit faire une église toute garnie d'or et d'argent, toutes les filles y allaient à la messe, et la plus belle n'y allait I>as, parce que son père ne voulait pas.
Le riche Génois sonne les cloches pour donner signe qu'il est mort; la pauvre fille se met à la fenêtre pour demander qui est mort, que les cloches somment si fort.
Une bonne âme lui répondit: — Il est mort votre premier, amour, si vous voulez, allez lui rendre honntur. — La jeune fille va trouver son père : — Il est mort, mon premier amour.
O Pèf^, mon cher père, il est mort mon premier anoour. Voulez- vous que j'aiUe lui rendre honneur ? r- Lui rendre bonneur, je le veux bien ; mais garde-toi de pl^rer.
vint avec l'amour, qai n'était point parti...» Et pour femme on donn» la dameàdom Juan, qui était le plus digne d'elle. {Bomancdro^ p. 85.) C'est un peu Thistoire do Ginevra degli Amieri ; innombrables sont les épisodes de ce genre. Voira ce sujet Liebrechl, dans Voikskundey le chapitre d%6 TodUn von Lustncku^ les Chants populaire$ du Pays» Messin^ 1. 1, p. 98, le Romanceiro portugais, p. 207, le Romance* HUo catalan de iiilà, n* 249.
La pauvre fille va à l'église, d'une main elle prend son manchon, de l'autre ses gants, et elle va en soupirant pour veiller son premier amant.
Quand elle est sur le seuil de l'église, le Génois est ressuscité. Gentil galant se met à crier: -* O prêtres, frères, ne chantez plus, au grand autel je vais l'épouser.
Un chant très répandu et qui paraît remonter fort loin, est celui de Jean Renaud ou du roi Renaud, suivant quelques versions d'un aspect plus antique. Ce nom de Renaud a-t-il, comme Ta pensé M. de la Villemarqué, quelque analogie avec celui de Renann ou Ronann, dont celui de Nann que porte le personnage d'une ballade bretonne n'est qu'un diminutif. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il existe une ressemblance frap* pante entre le seigneur Nann, diverses complaintes de Renaud, le comte Anzolin du recueil de Wolf et le roi Carlino du Montferrat. La seule^diflférence tout à lait notable est dans le début du chant breton. Nann est allé à la chasse pour tuer du gibier à sa femme en couches. Dans la forêt il rencontre une fée qui veut l'épouser, il repousse ses avances, et celle-ci luijette un sort. Il rentre chez lui fort malade et ne tarde pas à succomber . Dans le chant des environs de Vicence publié par Wolî {VolksUder aus Venetien, p. 61, n^ 82), le comte Anzolin à été mordu par un chien enragé. Dans la plupart des parallèles français, Renaud a été mortellement blessé à la guerre. Dans le Montferrat on n'explique pas la cause de la fin prématurée du roi Carlino. Il revient chez lui triste et chagrin comme dans quelques-unes de nos leçons françaises . Le roi Carlino a été aperçu par sa mère, qui l'engage à se réjouir, enlui annonçant que sa femme a mis au monde
un fils. Il lui répond : « Je ne puis me réjouir tant, car je ne le verrai pas devenir grand ; faites-moi un lit avec des draps de lin, je serai mort pour le matin. »
— Mi an im'na poss rallegrèe tanl Ch'an il vegro nent a vni grand :
Fem'u lecc cun i lansoi di lin, Che mi saro mort a ra mattin.
La conversation qui, après la mort de Carlino, a lieu entre sa mère et sa veuve, Tune inquiète de bruits inaccoutumés qui viennent jusqu'à elle, Tautre cherchant à les expliquer et à cacher la vérité, cette conversation, dont Tensemble forme la partie essentielle de toutes les pièces sur le même sujet, mais dent les détails varient beaucoup, a là plusieurs traits corn* muns à la chanson lorraine, à une version tourangelle qui n'en est guère qu'une Yav'mnte {Revue critique, t. II, p. 125), et à la ballade donnée par M. Luzel :
«—Que veut dire, mère grand, que les cloches sonnent tant?
— Laissez sonner, laissez sonner, elles fêtent le fils du roi. — Que veut dire, ô mère grand, que vos yeux ont tant pleuré ?
— C*est la fumée de la lessive qui a mouillé mes yeux ! — Que veut dire, ô mère grand, que les charpentiers frappent tant ? — Laissez faire, laissez un peu faire, ils font un berceau au fils du roi. — Que veut dire, ô mère grand, que les domestiques pleurent tant ? — Ils. ont mené boire les chevaux du roi et en ont laissé noyer deux. — Dites-moi, ô mère grand, comment nous habillerons-nous demain? -- Moi de blanc et vous de gris, suivant l'usage du pays. — Quelle femme seraisje donc, ce serait m'habiller comme si j'étais veuve. Je vous en prie, mère grand, écoutez ce que dit ce petit enfant? — Ahl laissez-le, ma bru, laissez-le dire, allons à la messe qui sera presque finie. — Que veut dire, mère grand, que la terre est fraîche sous les bancs? — Ah! malheureuse, je ne puis vous le cacher, votre Garlino est mort et enterré. »
— Gosa vôl di, o mama granda, eue 11 campan-nhe i sun nhu tant ?
34 lA POÉSIE POPULAIRE EN ITAUB
— Lasei, sunée, la sei sunée Fanaligria ar Âjô du re.
— Cosavôl di, o marna granda Ghe li vostr'occ i piansu tant?
— R'è ra fim di ra bigà,
Ghe li mei occ i sun csi bagnà.
-- Cosa vôl di, o marna granda, I Meistr da bosch i tambisso tant ?
— Lasèi fèe, lasèi an po fè
I fan ra chin-nha ar (ijô du re.
— Gosa vôl di, o marna granda, \, Ghe i dumestich i piuru tant ?
' — I han amnà a beive i cavai du re.
î Edui i han lasai nijè.
l — A vi dig, o marna granda
? Gma -vistirumma nui duman ?
^ — Mi di bianc e vui di gris,
r Andrumma a l'isanza di nostr pais.
— Ghe dona chVè mai quelld?
L'è in pca ch'ra sia viduelia.
— A vi dig vui, mama granda.
Senti csa ch'u dis ist pcit infant ?
— lasèle, o noira, pira di, Andumma a ra messa chVha da fini.
— Gosa vôl di, o mama granda, Ra tera fresca sutta ai banch ?
— O povra mi nun mi poss pi achisèe :
Ir vostr Garlin le mort e suterèe.
Comparons ce dialogue à un passage de la chanson messine, qui, je Tai dit, offre de grandes ressemblances avec une version tourangelle :
— Dites-moi, ma mère, ma mie.
Pourquoi j'entends pleurer ainsi 7
— Ma fille, c'est un de nos chevaux Que nos valets ont trouvé mort...
— Dites-moi, ma mère, ma mie, Ce que j*en tends frapper ici?
— Ma fille, c'est une de nos maisons Que Ton bâtit ici au rond.
— Dites-moi, ma mère, ma mie, Quel habit mettrai-je aujourd'hui?
— Le rouge, le vert vous quitterez Le noir, le blanc vous mettrez,
Car les femmes qui relèvent d'enfant Le noir leur est bien plus séant.
Quand commencent les litanies et chants Les pâlureaux s'en vont disant :
— Voilà la femme de ce grand roi Qu'on a enterré hier au soir ;
— Dites-moi, ma mère, ma mie, Qu'est-ce que ces pâtureaux ont dit ?
— Ma fille, je ne puis le cacher Le roi Renaud est décédé.
Citons maintenant le passage correspondant d'une des versions du seigneur Nann :
«— Mes servantes, dites-moi,qu'est-il arrivé aux domestiques, que leur est-il arrivé pour les faire tant pleurer î — Ils ont été baigner les chevaux et ils ont noyé le plus beau. — Que vous est-il arrivé pour pleurer si abondamment ? — Nous avons été faire la lessive et l'eau a emporté des draps de lit. — Quel habit convient-il de mettre pour aller à Péglise aujourd'hui ? — La coutume est aux jeunes femmes de s'habiller de noir pour aller à TégUse. — La dame comtesse demandait en entrant à l'église: « Qui a été enterré sous mon banc? la terre a été fraîchement remuée. — Jusqu'à présent je vous ai caché la vérité, c'est votre mari qui a été enterré là. »
J'ai emprunté cette citation au recueil de M. Luzel (Gwersiou'Breiz y t. I, p. 44). Dans la version de M. de la Villemarqué [Barzaz Breiz, 1. 1, p. 43), l'entretien a lieu, comme dans tous les chants français et italiens analogues, sans intervention de suivantes, entre la mère du mort et la veuve de celui-ci, ce qui le rend beaucoup plus vif et plus touchant. Mais ce dialogue s'éloigne de celui de la version montferrine et rappelle, si ce n'est par une parfaite conformité de
détails, du moins par le ton général et la concision, la série de variantes françaises qui se terminent par un trait leur appartenant en propre et des plus émouvants :
Ma mère, dites au fossoyeux Qu'il fasse la fosse pour deux .Et que Tespace y soit si grand Qu'on y renferme aussi l'enfant.
On a beaucoup discuté sur Torigine du chant dont nous nousoccupons, peut-être trop longuement. M. Rathery s'est prononcé pour la priorité française {Revue critique, 1" année, t. II, p. 287). M. Gaston Paris croit, lui, que la rencontre d'une fée appartient à la plus ancienne forme de ce chant, à une forme antérieure à toute version française. « Ce trait mythologique étant tombé, ajoute-t-il, on lui a substitué des explications diverses. » {Revue critique, ibid.) D'un autre côté nous rappellerons que tout en semblant dis- posé à attribuer à la ballade de Renaud une origine septentrionale , M . G . Paris avait écrit antérieure ment : « Notons que de toutes les versions connues , celle de Lorraine, qui, en certains points, est fort altérée, a seule conservé un trait à coup sûr ancien, celui qui a fait de Renaud un roi. » {Revue critique, 1. 1, p. 307.)
Depuis que M. G.. Paris s'exprimait ainsi, ont paru le chant tourangeau et le chant du Montferrat, et dans Tun et dans l'autre le titre de roi est accordé à un personnage qui, ailleurs, n'est plus qu'un comte ou même qu'un simple soldat. — Mais tandis que sur ce point le texte de Montferrat se rapproche de la ballade tou-
rangelle et de la variante lorraine, en ne parlant pas des blessures du roi Carlino, en le montrant rentrant chez lui dans un mystérieux désespoir et annonçant sa mort, il semble se rattacher au chant breton, avec lequel, comme les deux productions françaises précitées, il a encore d'autres traits communs. Mais de même que celle-ci, la canzone de M. Ferraro s'éloigne de la version bretonne citée tout à Theure par la suppression des servantes, qui se trouvent mêlées à l'entretien de la jeune femme et de sa belle-mère et qui le ralentissent d'une manière fâcheuse. En comparant attentivement le Gwerz recueilli par M. Luzel, la chanson lorraine ou tourangelle et la canzone du Montf errât, on arrive à penser qu'entre ces trois morceaux il y a trop de différences pour que l'un procède de l'autre et trop de ressemblances pour qu'on ne les fasse pas remonter chacun à l'œuvre primitive disparue, dont M. G. Paris soupçonne l'existence et qui aurait eu pour héros, non un simple seigneur, mais un roi ?.
^ Tel était Tétat de la question à Tépoque où parut cette étude. Depuis, bien d'autres versions du môme chant ont été recueillies. M. Ferraro a donné dans le Rivista di Filologia romanza (vol. II, p. 196), une variante assez bizarre et sans doute non ancienne. Le comte Gagnolino veut se marier; mais craignant d*étre trompé, il s^est procuré une statue qui remue les yeux quand on lui amène une jeune fille dont le passé n'est pas sans tache. Le capitaine Tartaglia avait proposé sa fille au comte; mais celui-ci la refusa après avoir va se mouvoir les yeux de la statue et épousa la fille du docteur Ballanzone. Tartaglia furieux tua le comte à la chasse. Vient ensuite la dialogue accoutumé entre la veuve et sa belle- mère.
De losRios(ff wloria criticade la literaluraespanola^UVlly p. 40.) analyse un romance asturien qui paraît reproduire exactement notre chant de Renaud. En Catalogne notre ballade s'est fractionnée en
Si le chant qui nous arrête si longtemps ne provient pas des mythes du Nord, si la légende de Renaud ne SQ relie pas à la hallade d'Olaf, à celle de Magnus, on
deux romances. Bans le premier, don Juan (Ca7iscns de la Terra^ Lill, p. 1^), un chevalier, revieut do la guorre cruellement blessé. Sa Bière Taccueilie à peu près comme dans notre ballade, et Tentretien des deux femmes rappelle celui de toutes les versions sur la même donnée :
-« — Ahl mon fils, d'où viens-tu à présent ? — "De la guerre du roi, de laquelle ceux qui y vont ne reviennent guère. Ah ! ma mère, si je suis revenu je l'ai demandé à la Vierge, entre moi et mon cheval nous avons trente-neuf coups de lance : le cheval en porte neuf et mon corps les autres. Ah ! ma mère, faites-moi un lit où il était auparavant. — Ah ! mon fils, mon cher fils, va à la chambre la plus haute, lu trouveras là ta femme et les demoiselles ; elle a mis au monde un fils qui est comme l'étoile de l'aube. — Je ne songe ni i ma femme, ni à dame, ni à demoiselles, encore moins à des enfants et aux étoiles de l'aube. Ah ! ma mère, faites-moi un lit où il était auparacvant; ne me le faites guère bien, car mon corps ne vivra guère. Aussitôt que je serai mort, faites-moi sonner les cloches de la cathédrale, celles de saint Michel archange, celles du monastère le plus haut, qui est le couvent des Carmes. Le monde qui les entendra dira: « Pourquoi sonne-l-on à présent? — Ou sonne pour don Juan, qui est mort à la guerre. »
L'autre romance nous raconte qu'un chevalier tombe mort en rentrant chez lui; puis arrive le douloureux entretien de la belle-mère et de la brû : « — Mère, ma mère, j'entends grand bruit dans l'escalier,
— Ce sont les servantes qui chantent et rient. — Il y a un grand de la ville qui est mort, on lui fait un enterrement avec de la musique.
— Mère, ma mère, quand irai-je à la messe ? — Ma fille, les paysannes sont quinze jours avant d'y aller pour leurs relevailles, les fîUes d'artisansjsont quarante jours,^toi,"comme princesse, un an et un jour. — Mère, ma mère, quel habit mettrai-je, l'habit de soie ou celui d'argent fin ? — Si tu mets le noir, il te siéra mieux. » Au sortir de la maison, elle entend les gens qui disent : a A présent voilà la dame, à présent voilà la veuve. — Mère, ma mère, écoutez ce que ces gens disent. — Ce sont des enfants ; ils ne savent ce qu'ils répètent. — Les cloches sonnent, pour qui sonnent-elles? — Elles sonnent pour un grand de la ville. — Le fossoyeur creuse, pour qui creuse-t-il? — Fille, ma fille, il faut que je te le dise : ton mari est mort, etc. î> M. Pelay-Bris a le premier signalé l'analogie qui existe entre notre
ne peut nier, néanmoins, que plusieurs chants néo-latins n'aient primitivement appartenu à ces contrées où M. Marmier a fait une si belle récolte. On se rappelle que dans son recueil figure une ballade dont bien des imitations furent faites, V Épreuve, On y trouve aussi un chant danois fort touchant : le Retour d*une mère (p. 208). Elle est morte, cette pauvre mère. Ses enfants sont accablés de mauvais traitements par une marâtre. Ils pleurent tellement, que leur mère les entend sous terre et qu'elle obtient de Dieu la grâce d'aller les retrouver à condition qu*elle regagnera sa tombe au chant du coq.
Elle revient donc dans sa maison. En la voyant si pâle 9 ses enfants ont peiné à la reconnaître. Elle leur donne les soins dont ils ont été longtemps privés. Elle reproche vivement à son mari sa négligence à leur égard et le menace dé revenir en lui annonçant que ce retour lui sera fatal si les enfants sont ainsi abandonnés.
Cette légende existe très écourtée, dans le Montferrat (p. 30) et M. Al. Favieren a retrouvé une belle version dans le nord de la France *. Cette version
ballade et ces deux romances publiés par lui et depuis par Milà dans son RomanceriUo, n'» 204-210.
Dans le tome XI de la Romania, M. Gaston Paris nous apprend «jne Grundtwig vient sous ce titre : Elveskud, de publier un travail sur Renaud. M. Paris en prépare un aussi de son côté et dans ce même nuxnérOf donne diverses versions tirées en partie de la coUeclion des poésies populaires manuscrites de la Bibliothèque nationale.
Nous voyons dans le Folk-lore'Andalous queM.MachadoyAlvarez inoccupé aussi d'une élude sur le môme sujet (p. 1^7).
1 On la trouvera plus loin. M. A. Favier avait fût ei^rer la p«L« blication d*un curieux recueil. îi n'a malheureusement pas paru.
a pu servir de transition entre le Danemark et la Provence (Damase Arbaud, t. I, p. 93) ; de la Provence, le chant danois dut passer en Italie (p. 30) ^
Mais je m'effraye en voyant les lignes et les pages se succéder. 11 faut se hâter cependant, car je ne dois pas seulement m'occuper du nord de Tltalie, et pourtant d'autres chants du Montferrat ont encore leurs parallèles dans notre poésie populaire, quelquefois dans leur ensemble, comme une pastourelle que Ton peut confronter avec la Bergère et le Loup [Chants du Pays-Messin, t. I, p. 180, de la seconde édition). D'autres fois, dans des détails seulement, comme dans VOiseau messager (p. 111), qui rappelle plusieurs de nos chansons, et même un rossignol envoyé par le troubadour Pierre d'Auvergne à sa dame ; comme dans les Trois colombes blanches (p. 92), substituées aux Th-ois canards blancs, que tuait un méchant fils de roi, comme dans Rosina (p. 29), dont les paroles mélancoliques terminent tant de nos chansons populaires, parmi lesquelles la Pernette est une des plus connues. On remarque dans le livre de M. Ferraro non seulement beaucoup de nos chansons soutenues, comme les romances espagnols, par un intérêt épique, mais de toutes petites pièces nées, sans doute, aussi de ce côté-ci des Alpes, et qui ne semblaient pas avoir assez de vigueur pour voler aussi loin, le Mai^ \ Alouette et le Pinson, Conseils aucc jeunes filles,..
Les chants sans analogie dans les autres langues
* Dans la partie de ce volume consacrée aux chants populaires de Bruges, je reviendrai aux Enfants de la morte.
filles du latin, sont donc très clairsemées dans le livre de M. Ferraro. Un des plus importants, et qui n'est peut-être pas sans caractère historique, est celui de dona Lombarda, dont M. Nigra a déjà fait connaître plusieurs leçons, et dans lequel il voit un souvenir de la mort de Rosemonde, fille de Gunimond, roi des Gépides, et mariée par force à Albouin, roi des Lombards, qui, dans un jour de fête, contraignit sa femme à boire dans le crâne de son père. Cette barbarie décida Rosemonde à faire périr Albouin. Elle le fit poignarder et s'enfuit à Ravenne, avec Helmige, son complice, qui devint bientôt son second mari. Là, elle fut sensible à Tamour de Longin, gouverneur romain, qui rengagea à demander sa liberté à un nouveau meurtre. Elle prépara du poison et le donna elle-même à Helmige. L'effet subit de ce breuvage révéla à celui-ci le crime de Rosemonde. Il la força à. boire ce qui restait du poison, et tous deux succom* bèrent dans les mêmes douleurs. On ne peut en disconvenir, il y a quelque chose de ce dernier et dramatique épisode dans la canzone qu'on va lire :
« — Je vous le dis, dame Lombarde, épousez-moi; épousezmoi. — Je vous le dis, sire chevaUer, je suis mariée, je suis mariée. — Votre mari, dame Lombarde, faites-le mourir, faites-le mourir. — Dans le jardin du roi mon père il y a un serpent. Vous le prendrez et le pilerez dans un mortier de marbre fin. Vous en prendrez un peu seulement et le mettrez dans du bon vin. S'en vint son mari de la chasse: — Dame Lombarde, j'ai si soif. — Bien, regardez sur cette crédence, où il y a un verre de bon vin au frais. — Je vous le dis, dame Lombarde, il est troublé, il est troublé. — C'est à cause du vent de mer de l'autre soir ou de la tempête de ce matin. - Leur enfant qui était dans son berceau, âgé de neuf mois, s*e8t
mis à parler * : — Je vous le dis, ô mon père, ne buvez pas, ne buvez pas. Ma. cruelle mère a mis du poison dedans. — Je te le dis, dame Lombarde, bois-le toi, bois-le toi, — Je vous le dis, mon cher mari, je n'ai pas soif, je n'ai pas soif. — A Taidè de la pointe de mon épée, tu le boiras, tu le boiras. — En buvant la première goutte, dame Lombarde changea de couleur. En buvant la seconde goutte: — Je vous recommande mes enfants. — Je te le dis, dame Lombarde, pense à loi, pense à toi. Ce que tu voulais faire aux autres, les autres te Tont fait à toi-même. »
Les autres chants historiques sont rares dans le Montferrat et de date récente. On en trouve cependant un qui ferait allusion à un fait ancien, mais étranger àTItalie. Cest Timitation d'une chanson que M.deBeaurepaire a récoltée en Normandie, qu'il a rapprochée de la Belle Olle des chants bretons, et qui lui semble avoir été inspirée par le mariage do la filie de Charles VI et du roi d'Angleterre. Le caractère primitif de ce chant s'est altéré en passant les monts : de tragique qu'il était pour les Normands, il est devenu presque plaisant pour les Italiens ; on y suit toutefois la marche de la chanson française jusqu'au dénouement, qui n'est plus le même. La fille du roi de
* Au moyen âge on croyait volontiers à des prodiges de ce genre et celte croyance que dans des circonstances exceptionnelles un en« faut pouvait se trouver doué du raisonnement et de la parole remontait sans doute à Tantiquité. Â cinq mois un enfant de Crésus annonça, suivant Pline, les malheurs de son père. La légende de saint Antoine de Padoue, la traduction portugaise du beau romance dAlarcos. un chant catalan publié par M. Milà y Fontanals, un chant provençal la Nourrice du roi, un passage des Lusiades^ offrent des miracles de ce genre. Al-Ben-Rayel, cité par Pierre de Messie, dans ses Leçons, prétendait avoir vu à la cour d'un roi chez lequel il demeurait, un eniant qui, quatre heures après sa naissance, prédit, comme le fils de Crésus, que son père perdrait son trône. Voir à ce sujet Lrebrecht Zur Volkskunde^ p,2ii.
France ne veut pas épouser un prince anglais, elle résiste tant qu'elle le peut, et finit, dans la complainte normande, — ce qui du reste ne rentre pas dans la vérité, — par succomber à sa douleur.
Et quand ce vint sur le minuit, ,
Elle Ut enten<lre un grand cri
En s'écriant avec douleur: Roi des rois,
Ne me laissez eotre les bras de cet Anglois. '
Quatre heures sonnant à la tour,
La belle finissait ses jours,
La belle finissait ses jours d'un cœur joyeux,
Et les Anglois y pleuraient de tout leurs yeux.
Dans la version montferrîne, la conclusion est loin d'être aussi tragique :
«.^ Quand ee vint sept heures du matin, toutes les dam^s lui souhaitent le bonjour et la pauvre Française se met à pleurer et à soupirer: — Comment ferai-je pour parler anglais, moi qui suis une femme française i »
« Su na ven a setftire d'mattin Titte le dame i dan ir bundi.
E ra povira dona franseisa Si betta a piause e suspirée :
— Gma faroni a parlée Inglè Mi ca sun dona fransuè.
Les légendes pieuses sont en petit nombre dans les chants du Montferrat. L'oraison de saint Julien, trois pièces sur la Passion, un chant sur la mort, voilà à peu près ce qui compose cette série, où je suis surpris de ne pas voir de noëls. Quant aux strambotti qui terminent le volume, ce sont des quatrains, rappelant ^elque peu, mais avec une notable infériorité, les copias andalouses recueillies par F. Caballero. Comme
les stornelli toscans, ils s'inspirent en général de Tamour et des sentiments qui font le sujet de gracieuses stances dans d'autres parties de l'Italie. Nous trouverons ailleurs tant de richesses en ce genre, qu'on nous permettra de ne pas faire reluire les quelques paillettes que nous pourrions rencontrer ici.
Ce serait peut-être le moment de hasarder quelques conjectures sur la patrie première de la plupart de ces chants épiques, qui nous apparaissent sur des points si éloignés les uns des autres. M. Nigra la voit en Provence, nous serions tentés de la voir dans la France du nord.
La Provence n'était pas conteuse, elle était surtout lyrique. La France du nord, au contraire, était douée d'une singulière faculté narrative. Les troubadours n'ont pour ainsi dire rien à opposer aux chansons de geste, aux innombrables fabliaux des trouvères. Si ces œuvres se répandirent en Angleterre, si elles furent traduites en allemand *, si elles furent imitées en Grèce *, à plus forte raison elles exercèrent une énorme influence en Italie, où Dante reconnaissait que la langue d'oil pouvait se glorifier des beaux romans d'Artus, en Espagne, dont l'ancienne littérature n'est si souvent qu'un reflet de la nôtre.
Le peuple, lorsqu'il est inculte, aime les faits plus que les réflexions, les récits plutôt que les pensées, il préfère la poésie narrative à la poésie lyrique. Cela explique comment, tandis que les troubadours deve-
* Vieux auteurs castillans^ t I, p. 81 et suiv.
* Voir le livre de M. Gidel: Éludes sur la litiérature grecque moderne.
naient des modèles pour les classes lettrées de lltalie, de la Catalogne, de la Galice et du Portugal, les trouvères, au delà des Alpes et des Pyrénées, eurent sur les classes inférieures une action qu'a continuée tout naturellement notre poésie populaire, leur héritière dégénérée, mais ayant encore avec eux bien des traits de ressemblance.
Nous pouvons, du reste, en suivant une de nos chansons dans ses transformations diverses, nous rendre compte de la manière dont beaucoup de compositions analogues furent transportées dans les pays voisins. M. Leroux de Lincy a publié sur la captivité de François T un chant, dont je dois une autre version recueillie en Bretagne à M. de Villemarqué et dont une variante, où Maestricht a remplacé Madrid, où le prisonnier de Pavie est devenu un roi Louis, a été retrouvée * dans le département du Mord.
Cette complainte a été traduite dans le patois de la vallée d'Ossau^. Elle ne s*estpas arrêtée devant les Pyrénées, et M. Milà y Fontanals Ta donnée dans le romancero qui suit ses excellentes Observaciones sobre lapoesia popular, il Ta donnée comme un romance catalan.
En passant dans une langue nouvelle, notre complainte n'était pourtant que très peu altérée, elle avait même conservé l'assonance en ï que Ton retrouve dans les versions françaises comme dans la leçon béarnaise. Combien d'autres de nos refrains
< Par M. A. Favier, a qui j'ai dû la commuDicalion de plusieurs chants précédemment cités.
> On trouvera cette version plus loin, page 87.
46 jjl poésie populaire en italiet
populaires ont pu faire des voyages de ce genre, ou* blier leurs généalogies et apparaître comme indigènes dans des pays où ils n'étaient que naturalisés I