CHANTS DES PROVINCES MERIDIONALES ET DE LA SICILE
Il y a plusieurs années qu'un littérateur toscan ^ Tigri, publia les chants populaires des environs de Florence. Le recueil qui les contient reçut un accueil des plus favorables, non seulement en Italie, mais dans toute TEurope, et certes beaucoup de nos lecteurs ont lu et relu les gracieuses stances connues sous le nom de rùpetti; mais ces stances ne sont pas propre» seulement à la Toscane, et, sous des titres différents, on les retrouve dans presque toute Tltalie.
Si leurs formes, leurs rythmes, sont à peu près le» mêmes dans toute la péninsule, en Sicile et dans les îles tipari, le fond n'y varie pas non plus considérablement. L'amour, ses espérances, ses peines, ses joies,, ses craintes; les femmes, leur beauté, leurs grâces et quelquefois leurs défauts; la jalousie et ses angoisses, les obstacles que rencontrent des sentiments partagés,, les souvenirs et les regrets, tel est le thème que la poésie populaire italienne couvre de variations charmantes souvent, mais dont une traduction est inhabile à rendre Téclat et la fraîcheur. Les grâces natives de ces chants disparaissent même tellement dans une langue étrangère, que le lecteur s'étonnera peut-être
de ces éloges, et que la crainte de le lasser m'empêchera de multiplier les citations.
Cette difficulté de traduire convenablement en prose des vers lyriques n'est pas la seule que je rencontre. L'unité d'inspirations dont je parlais tout à l'heure estencoreun autre embarras. Elle estsi grande, que si je voulais m'occuper successivement des chants des provinces méridionales publiés par MM. Caselli et Imbriani, de ceux de la Sicile, recueillis récemment par MM. Giuseppe Pitre, Salvatore Salomone Marine et Lizio Bruno, des stances que ce dernier arécoltées ensuite dans les îles Eoliennes et d'autres contrées de la Sicile, les citations que je ferai, les observations dont j'aurais sans doute à les entourer quelquefois, présenteraient d'inévitables redites. Ne vaut-il pas mieux prendre, sans distinction, quelques fleurs dans tous ces odorants bouquets? C'est ce que je pense, et cependant il y a là un inconvénient: cette poésie, qui, au premier coup d'œil, peut sembler d'une même teinte, a des nuances assez variées qu'il faudrait distinguer peut-être. Les chants siciliens *, par exemple, ne paraissent pas, comme caractère général, fort différents des stances toscanes; plusieurs d'entre eux sont même les originaux ou les copies de nombreux rùpetu. On peut toutefois remarquer dans beaucoup de poésies
' Us sont deyenus, pour M. Pitre, le sujet d'une étude fort iotéressante, d'abord imprimée isolément, et jointe, depuis, au recueil qu'il a publié. Ta! souvent profilé de cet excellent travail, ainsi que de la préfiEice dont M. S. Salomone Maiino a fait précéder la Baronessa di Carini. Je ne laisserai pas échapper cette occasion de rœnercier les deux écrivains siciliens de la courtoisie avec laquelle ils ont tant de foifl cité jnes recherches sur la poésie populaire.
siciliennes quelque chose de plus ardent comme pensée de plus énergique comme expression, que dans les autres productions parallèles de Tltalie, et supposer que celles de ces inspirations où le sentiment est le plus exalté, où le stylo est le plus coloré, ont dû naître dans l'île de feu, Y isola di fuoco. Ce sont les mêmes fruits ; mais à mesure que Ton s'avance sous le soleil, ils ont encore plus de saveur et de parfum.
L'amour, je l'ai dit, est le grand inspirateur des chants italiens ; il l'est aussi de beaucoup de nos poésies populaires. Mais malgré ce mobile identique, les uns ressemblent bien peu aux autres. Chez nos poètes rustiques, le sentiment peut quelquefois être vrai, mais la langue est pauvre, les images sont rares. Dans nos villages, l'amant semble à peine avoir regardé sa maîtresse ; il ne parle pas de sa beauté, il ne cherche pas à conserver dans ses vers abrupts le souvenir d'un regard, le charme d'un sourire, à retracer les traits de celle qu'il aime. Il n'a nulle tendance à idéaliser l'amour ; il ne lui demande souvent que le refrain grivois d'une ronde joyeuse, ou, si son cœur est sérieusement atteint, il se rend à la mairie et à l'église et bien vite la maîtresse n*est plus qu'une bonne ménagère, qui, dans sa pauvre maison, et entourée d'enfants pleurards, regrette, pendant que son mari boit au cabaret, le bon temps où elle était à marier.
En Italie, le sentiment est ardent, bien qu'il s'enflamme peut-être autant dans la tète que dans le cœur. Chez ses poètes il y a excès de ce qui chez les nôtres fait défaut : il y a surabondance d'enthousiasme, de métaphores, d'hyperboles. L'amant célèbre les yeux
la bouche, le teint brun de sa maîtresse ; rien ne lui cofite pour la peindre, la louer, la magnifier. Si chez nous le poète populaire, comme pour se consoler par ies fictions des misères de la réalité, se plaît à étaler des trésors, des titres pompeux, à bâtir des châteaux d'or et d'argent, à faire intervenir des fils de roi et des reines, en Italie, c'est bien autre chose encore, , surtout lorsqu'il s'agit de glorifier la femme aimée : les noms les plus grands, toutes les splendeurs que ramant a entrevues ou rêvées, les anges, le soleil, la lune, les étoiles, remplissent les stances qui lui sont consacrées. Dans le sentiment qu'elle inspire il y a comme un souvenir de l'amour chevaleresque. Du reste, — et c'est unfait à noter, — ce ne sont pas les jeunes hommes seuls qui s'expriment avecc ette exaltation : l'amour qu'ils provoquent, les jeunes filles osent le redire avec non moins de véhémence ; elles l'osent parce que ces passions ont quelque chose de chaste et d'élevé. Il y a du Pétrarque dans toute cette poésie populaire. Pétrarque a béni l'année, le jour, le mois, l'heure où Laure lui est apparue pour la première fois. Un poète sicilien, imité par beaucoup de ses confrères, n'est pas moins prodigue de ses bénédictions : « Bénis soient le Dieu qui t'a créée, la mère qui t'a mise au monde, le père qui t'a engendrée, le parrain, la marraine qui t'ont tenue sur les fonts, le prêtre qui t'a baptisée, l'eau, le sel dont il s'est servi ; béni qui t'a élevée, car tu fus élevée pour mon bonheur. »
Il faut voir de quels prodiges a été entourée la naissance de toutes les belles chantées par ces poètes enthousiastes. L'un d'eux dira que quand sa maîtresse
naquit, le soleil et la lune firent fête ; que Rome, et Naples, et Messine se réjouirent; qu'elle eut pour marraine une reine, pour parrain un roi; qu'elle naquit dans Toctave du Seigneur. Un autre dira que trois aigles prirent leur vol pour annoncer au monde la naissance de son amie ; que Dieu l'envoya du ciel pour <;onsolerle monde. Dante a exprimé la même idée dans 5a canzone :
Donne ch'avete infcelielto d'amore..
dont on retrouve, —remarquons-le en passant, — le premier vers dans un chant silicien.
Les cheveux de la femme aimée sont d'un or filé par les anges; son front est un diamant; ses yeux ont été faits pour regarder le paradis ; ses sourcils sont des arcs-de-triomphe ; sa peau est de soie d'Amalfi, La terre tremble à l'endroit où elle passe et se couvre de fleurs ; l'église resplendit quand elle y entre ; le soleil est jaloux de son éclat; quant à la lune, elle serait bien audacieuse si elle voulait se comparer à elle :
« La lune est blanche, vous êtes un peu brune ; elle -est d'argent, vous êtes d'or; elle reçoit la lumière, vous la donnez. La lune décroît, vous croissez toujours; elle s'éclipse, vous ne vous cachez jamais... Vous triomphez de la lune : c'est soleil, et non pas lune, que vous vous appelez. »
Vous êtes un peu brune. ^. •'bien des chants italiens, et siciliens surtout, sont en l'honneur des joues dorées par le soleil, et se rapprochent de certaines copias andalouses : a La neige est blanche, mais on la foule aux
pieds ; le poivre est noir, mais il est en grande estime ; la terre noire est celle qui produit les plus belles récoltes. » On retrouve cette dernière idée dans un de nos vieux poètes, Remy Belleau :
Il est brun, mais la terre brune Tousiours porte les beaux épis *.
Comment la nature a-t-elle pu donner à leurs maîtresses tant d'attraits? Voilà ce que se demandent
*■ Ces Tera sont extraits dTune des pièces encadrées de prose que Remy BeUeau a intitulées Bergeries et dans laquelle le poète faisant en France œuvre nouvelle^ met dans la bouche de bergers des vers qui, peut-être, ont été inspirés par des chansons populaires. Voici encore de joUs passages de Téloge qu'une brune fait d'elle-môme :
M'amour, si je suis noirette Et si j'ay le teint noiret, L'œil brun, la face brunette, La gorge et le sein brunet.
Le cheveu noir, la peau noire.
Tout noir, hors les dents d'ivoire Et le coural (corail) soupirant De ma bouche pourprée, Qui d'une haleine sucrée Irait les dieux attirant.
Faut-il pourtant que l'on fasse, Pour cela moindre ma grâce...
La nuit est sombre et noirette, Et dessus les arbres beaux.
Poste la lune brunette Au galop sur les moreaux; Vénus aime les nuits sombres:
Les lieux recois et les ombres Des taillis et des forêts..., Y a-t-il vive étincelle Qui ne vive en la pruneUe Et aux rayons d'un œil noir.
(Œuvres poétiques de Remy Belleau, Paris, Gilles, MDLXXXV^
bien des amants italiens, et entre autres un poète de Chieti :
« Dis-moi, Cupidon, à quelle école es-tu allé? Comment as-tu pu former cette belle? Dis-moi, avec quel pinceau Tas-tu peinte? Où as-tu pris ces fraîches couleurs ? Où as-tu pris ce beau visage ? Comment as-tu pu faire ces yeux noirs ? Tu as composé ma maîtresse des plus charmantes choses, mais tu lui as donné un cœur trop dur. »
On pense bien qu'au milieu de toutes ces hyperboles, les cheveux qui deviennent des chaînes, les yeux qui volent des cœurs, et les cœurs échangés ne manquent pas. Salomone Marine a rapporté le songe d'un amant qui se voit dans une église mort, ainsi que sa bien-aimée. Des chirurgiens font la dissection de son corps, et sont fort surpris de ne pas lui trouver un cœur ; mais ils en trouvent deux dans la poitrine de sa maîtresse. Ce chant bizarre existe aussi en Sardaigne. ANaples, un amant reproche à sa maîtresse de lui avoir pris son cœur. Il ne peut vivre sans en avoir un: il est juste qu'elle lui donne le sien. Une poésie andalouse roule sur le môme sujet: « Comme j'ouvris sans précaution ta lettre, maître chéri, ton cœur en tomba; mais il tombadansmon sein, et je lui donnai asile. Je ne puis pourtant avoir deux cœurs: je t'envoie le mien, et le tien reste avec moi. »
Ces échanges de cœurs sont du reste bien vieux en Sicile. Un des plus anciens poètes de cette contrée, Marco da Richo, écrivait, au treizième siècle, à sa dame : « Je vous envoie mon cœur ; il part et reste avec vous, il ne peut pas revenir ; je vous le recom-
mande. Ne lui faites ni tort ni mal, ma dame, mais envoyez-moi votre cœur, amoureux comme le mien. »
Mais voilà assez d'exagérations. Passons à quelques Vers d'un ton plus simple. Le lecteur voudra bien se rappeler que chaque stance forme un tout.
« Quand je te vois à la fenêtre avec cette bouche souriante, tu me fais devenir fou au point que cela étonne tout le monde. Plus je te regarde, plus tu me semblés belle, car tu es comme une étoile à TOrient. Si je pouvais te parler une seule fois, je serais heureux toute ma vie. »
« Je suis devenu amoureux de votre pied quand, dans un bal, je vous ai vu danser. Avec votre petite main vous teniez votre tablier, et quels mouvements vous saviez faire I Dieu ! si je vous avais pour femme, toujours au bal je voudrais vous mener I »
« Je Tai laissée gémissant et pleurant, triste elle était assise devant sa porte ; quand je touchai sa main blanche, elle l'avait froide comme la neige et elle était absorbée. Elle me dit ensuite : — Est-ce vrai que tu pars? Mes peines, à présent, qui les soulagera? Long est le chemin ; qui sait quand tu reviendras? A ton retour je ne te verrai plus, je serai morte I »
« Dieu, quelle peine vous me donnez! J'ai une langue et je ne puis parler, je passe devant ma maîtresse, je la vois et ne la puis saluer I Dieu du ciel, ô Vierge Marie, dites-moi ce que j'ai à faire I Je la regarde, elle me regarde ; ni elle, ni moi, ne pouvons nous parler. »
Une stance des environs de Rome, que Ton retrouve .dans les chants des provinces méridionales, exprime
une pensée souvent redite depuis et avant la délicieuse pièce de Ronsard :
Mignonne, allons voir si la rose...
« Souviens-toi que tu esmortelle,toi qui es siflère de ta beauté. Le printemps l'emporte sur toutes les saisons, c'est vrai, mais il dure peu. La rose est bien belle, elle est sans pareille, mais dans un tour du soleil il faut qu'elle périsse. t>
Puisque nous en sommes aux roses, citons encore cette jolie stance connue en Sicile comme dans d'autres parties de l'Italie, et à laquelle nous ne garantissons pas d'ailleurs une origine tout à fait populaire :
« La rose, respirée p ar beaucoup de personnes , perd l'odeur et change de couleur, de sorte qu'elle se voit abandonnée et que celui qui l'estimait tant la repousse; la beauté est plus estimée quand elle est possédée par un seul amant; mais quand, pour beaucoup, elle se montre agréable, elle perd son prix et n'a plus de valeur. »
Cela ne rappelle-t il pas une charmante comparaison dont l'Arioste a fait deux octaves : « La jeune fille est semblable à la rose... »
La Verginella è simile alla rosa...
Quelquefois, mais fort rarement, on trouve dans les poésies lyriques italiennes quelques vagues ressema blanees avec nos chansons rustiques ; sans doute ces ressemblances prouvent seulement que les beaux es--
prits ne sont pas seuls à se rencontrer. Quand un amant sicilien déclarait que si on voulait le faire roi et lui prendre sa maîtresse, il répondrait :
Vogghiu a Turridu nun vogghiu curuna.
« Je veux Turridu, je ne veux point de couronne », il ne se doutait certainement pas qu'un Français avait dit mieux que lui au seizième siècle : •
Je dirai au roi Henri :
Reprenez voire Paris, J'aime mieux ma mie,
O gué !
J*aime mieux ma mie...
Dn poète des îles Éoliennes a dit :
Non pozzu amari a iautra si no a lia. Ritradieddu di lia ml vogghiu fari Mi mi lo portu lo jornucu mia.
Quannu eu tia non pozzu raginnari, Varda la to' ritrattu e su' eu tia.
(Canti délie isole EoHe, p. 117.)
« Je ne puis aimer un -autre que toL Je me veux faire de toi un petit portrait que je porterai tout le jour. Ne pouvant te parler, je considérerai ton portrait et me trouverai avec toi. » C'était à son insu que ce poète répétait ce qui se chante ou se chantait dans bien des villages de France, et avec non moins de grâce :
Je ferai faire un' belle image, Semblable à vous, mes chers amours, Je la mettrai dans ma pochette, Je la bais'ral cent fois par jour.
Quand un autre Sicilien désirait être petit oiseau
pour se poser sur Tépaule de sa maîtresse et lui murmurer de douces paroles à l'oreille, il ne pensait guère qu'un paysan de TAngoumois avait fait un souhait semblable :
Si j'étais petit oiseau Que je saurais voler...
Quelques stances sur les mal mariés sont celles qui se rapprochent le plus de nos chants populaires. Là, on ne peut guère croire non plus à une imitation, on doit penser plutôt qu'une situation identique a produit quelquefois des vers presque semblables. On trouve aussi, dans les poésies italiennes, quelques pièces sur les petits hommes ; en général elles sont apologétiques : le petit homme se console de Texiguité de sa taille en parlant de choses petites et qui ont du prix. Une stance toscane est cependant écrite dans le ton satirique de notre Petit mari, vieille chanson citée déjà comme ancienne dans le Roman comique. Les petites femmes ont aussi inspiré plus d'une stance : mais là rinspiration est tout élogieuse :
« Petit est Toeillet et il répand tant d'odeur, plus petite la rose et elle a tant de parfum. Petite est la lune et elle donne tant de clarté, plus petites sont les étoiles et elles brillent tant. Tu es petite et tu aimes, plus petit je suis encore et mon amour est si grand. Petit est le pinceau du peintre, et il a reproduit toute ta beauté si grande. »
Tous ces poètes sont trop galants pour répéter une facétie souvent redite au moyen âge, débitée, dit-on, dans l'antiquité, par Archidamus, roi de Sparte, et
dont Tarchiprêtre de Hita fit son profit. Le joyeux poète espagnola terminé un éloge des petites femmes en disant que des maux il fallait choisir le moindre.
Il y a des choses, des noms, des pays pt)ur lesquels la poésie populaire a une affection particulière. Dans beaucoup de nos chants rustiques, il est fait mention de la Flandre, de TAngleterre, de Londres. Pour la Sicile, autres sont les préoccopations : c'est Marseille, c'est Rome, c'est TOrient, qui reviennent souvent dans ses vers. C'est à Rome que le pèlerin va demander l'absolution de ses fautes. C'est à Rome qu'est le palais dont il veut faire cadeau à sa maîtresse, c'est à Rome qu'habite le peintre chargé de faire le portrait de sa bien-aimée« L'Esclavonie a aussi frappé les poètes siciliens. Ils y placent trois fontaines dont les eaux confondues forment un puissant philtre amoureux. Le sultan apparaît au Sicilien comme le type de la toutepuissance. Les réminiscences chevaleresques sont peu nombreuses : Maugis, Morgane, Roland sont cependant rappelés dans le recueil de M. Pitre ; dans celui de MM. Caselli et Imbriani, il est fait mention de Morgane aussi, dlseult-la-Blonde et de Blanchefleur auxquelles un amant compare sa maîtresse. Il cite une autre belle, Camiola, qui n'appartient pas au monde chevaleresque. Quelle était cette Camiola mise en si bonne compagnie? Une noble dame de Messine. Elle racheta de la captivité Roland d'Aragon, à condition qu'il la prendrait pour femme. Celui-ci ne voulait plus tenir sa promesse et ne s'y décida que sur une sentence du roi son frère ; mais Camiola, indignée, refusa l'inconstant devant l'autel même.
58 Là POÉSIE POPULAIRE EN ITALIE
Quelques chants siciliens conservent la trace d'anciens usages, du baptême par immersion, de cérémonies usitées jadis à Tocasion des noces. Les nombres impairs, comme partout dans des productions analogues, apparaissent fréquemment dans les chants siciliens. Un amant veut faire trois fois le tour du monde, un autre veut que son cœur soit divisé en trois morceaux, trois fontaines d*amour coulent, trois roses pendent à un rosier, trois ans le prisonnier est privé de soleil. Une jeune Sicilienne a été baptisée dans neuf fontaines, elle demande que neuf torches éclairent la messede son mariage; neuf sont les fées qui lui obéissent, neuf sont les sœurs qui la servent. Dante avait remarqué l'influence que le nombre neuf avait sur la destinée de Béatrice et s'était livré à ce sujet aux recherches les plus subtiles. En tête des Siete 'partidasj don Alphonse X s'efforce de prouver la bonté du nombre sept, dont saint Augustin s'est aussi occupé dans la Cité de Dieu, et sur lequel, dans sa Philosophie occulte, Agrippa a écrittout un chapitre. On peut sans doute faire remonter à une origine érudite le goût que, comme les dieux, la poésie populaire éprouvait pour les nombres impairs.
Quels furent les auteurs de tous ces chants ; ils sont restés inconnus et appartinrent aux basses classes. Cependant il semblerait que, plus d'une fois, ils subirent l'influence des poètes les plus érudits, et, à ce sujet, je laisserai parler un excellent juge, M. Milà y Fontanals*, qui aexaminé un des recueils qui nous occupent ici : M. Pitre, par quelques-unes de ses
* Diario deBarcetonay numéro du 29 juin 1871.
observations, confirme le doute qui nous est venu en parcourant les poésies siciliennes. Il dit, par exemple que certains rispetti toscans sont le produit de la lecture, ce qui amène à supposer une même influence, peut-être moins directe, dans quelques-uns des chants siciliens... * ô Des allusions mythologiques, qui cependant n'ont rien de très décisif dans une contrée aussi imprégnée de Tantiquité, la régularité du rythme, font encore pencher vers cette opinion M. Milà y Fontanals, qui conclut ainsi : « De tout cela, sans nier en aucune façon que la forme des canzoni ou une autre approchant soit originaire du peuple, qu'un grand nombre de ces canzoni sont dues à des personnes peu ou point lettrées et contiennent des éléments franchement populaires, on peut, à notre avis, avancer sans témérité, qu'elles forment dans leur ensemble un genre mixte, qui n'est pas pour cela moins digne d'attention, d'étude et parfois d'admiration. »
1 M. d'Ancona est revenu dans son volume la Poesia popolare sur cotte question de Tiniluence des chants artistiques. Noos croyons devoir à ce sujet répéter une partie de l'arlicle dans lequel nous rendions compte du livre de M. d'Ancona : « On ne se rend, — selon nous, — pas assez vite compte du dessein de l'auteur; son système ne s^ezpose que tardivement, que par pages isolées et qu'il faut relier pour bien comprendre la pensée dominante de l'œuvre. Nous essayerous de résumer très brièvement Toplnion dont M. d'Ancona a tant éparpillé le développement, n existe entre les poésies populaires lyriques de l'Italie une étrange ressemblance, ou pour mieux dire la lyrique populaire y est partout la môme. Sa grande source a été la Sicile, dont Dante et Pétrarque reconnaissaient déjà les vieux poètes comme les plus anciens et les meilleurs de Tltalie. Mais de la Sicile et du dialecte qu'on y parla, les chants passèrent à la Toscane et à sa langue plus pure (p. 267, 273, 277), et se répandirent ensuite dans toute la péninsule. Dans des pages finales revenant à cette opinion il la complète par quelques considérations nouvelles. Il distingue dans la poésie ita-
Cette opinion a été combattue, d'une manière toute courtoise d'ailleurs, par M. G. Pitre ; mais il ne peut entrer dans notre plan d'exposer les arguments qui font le sujet d'une lettre très intéressante adressée par ce dernier écrivain à M. Milà y Fontanals, et qui a paru dans la cinquième livraison de la Rivista filùlogico-letteraria^ et ensuite dans un nouveau volume de M. Pitre; Studidi poesïa popolare. L'auteur dans un autre livre : le Lettere^ le Scienze e le Artiin Sicïlïa negli anni 1870-71, s'est trouvé encore ramené à la question des influences littéraires sur la poésie populaire sicilienne, c'est à propos de l'impression d'un ancien poète, Paolo Maura. On rencontre dans ses œuvres des vers , des stances que chantent encore aujourd'hui les paysans de la Sicile. « Mais qui peut assurer que ces vers aient passé de Maura au peuple? dit M. Pitre ; ne peut-on pas croire aussi bien qu'ils ont passé du peuple à Maura. » Et c'est ce que M. Pitre semble disposé à admettre d'autant mieux, que parmi les poésies de Maura on remarque une stance de Veneziano, mort plus de vingt ans avant la naissance du poète dont les œuvres ont provoqué cette observation.
lienne une forme spontanée^ plus plébéienne, quoique non exempte de quelques visées artistiques, et une forme plus artificielle, plus littéraire; l'une antique, remontant aux premiers temps de la langue, Pautre ne datant que de trois ou quatre siècles. La source de toutes les deuKjil le répète, est la Sicile. Souvent ces deux poésies, marchant de concert, s'envoyèrent de réciproques Influences et en réalité elles ne diffèrent pas autant qu'on pourrait le supposer. Une bonne partie du volume est consacrée à la démonstration de celte thèse, en faveur de laquelle Tauteur prodigue des citations assez bien choisies pour faire oublier au lecteur la longueur du chemin. » [Revue bibliogro' phiquCf tome XXII de la collection et VII de la nouvelle série, page 507.)
LA POÉSIE POPULAIRE EN ITALIE 6i
Un autre point difficile à expliquer, c'est la ressemblance très grande qui existe entre beaucoup de mpetii toscans et un grand nombre de chants siciliens. Lequel des deux peuples a été imitateur ? Pendant longtemps la Sicile a été considérée comme ayant eu rhonneur de produire les plus anciens poètes de la langue italienne :
I Siciliani
Ghefur^già primi...
disait Pétrarque. Durant bien des années les critiques, Muratori, Tiraboschi, Ginguené, Diez, Ozanam, ont adopté cette opinion et l'ont souvent étayée de quelques lignes empruntées au De vulgarieloquio de Dante ; mais de nos jours, Fauriel a cherché à donner à ce passage un sens moins explicite. Suivant lui, Dante aurait seulement voulu dire que les premières compositions poétiques en langue italienne qui firent école, furent composées à la cour de Sicile, et non que l'Italie n'avait pas alors déjà produit des poètes. Cette opinion, très honorable encore pour la Sicile, a été combattue récemment par M. Yincenzo di Giovanni*. Il tient à prouver que les troubadours siciliens furent les premiers en date comme en mérite. Il pense qu'ils précédèrent et qu'ils guidèrent les Toscans, que leur langue dérivait de Tosque, le plus ancien dialecte de l'Italie; qu*il existait entre Tosque et l'étrusque de grandes analogies, et que beaucoup des imitations qui nous frappent remontent sans doute bien loin. Une
* Filologia eletteraturasiciliana.
influence sur laquelle M, di Giovanni a écrit des pages fort intéressantes et dont on retrouve en Sicile des traces très réelles, c'est l'influence orientale. On se l'explique parfaitement en se rappelant rkistoire de la Sicile. La poésie arabe y fleurit même après l'expulsion des Sarrasins, même à la cour des rois normands ; Ibn Kalakis vint offrir ses vers à Guillaume II et au prince Abul'Kasim, qui résidait près de ce dernier. La poésie populaire sicilienne, comme la poésie populaire andalouse, avec laquelle elle a souvent des ressemblances, a donc pu retenir quelque chose des inspirations orientales. M. G. Paris a cité dans la Revue cnYigwe, d'après M. Lafuente, un chant recueilli dans le Maroc :
« Tes cheveux sont la nuit, tes sourcils des croissants de lune, ton visage un miroir ineffable: il n'y a point de bouche comme la tienne. La douceur de ta bouche est la douceur du miel, et dans tes lèvres riantes est l'ambre, l'ambroisie et le sucre, b
Cela ne paraît-il pas traduit de stances siciliennes ou de copias andalouses ? Il semble, du reste, qu'en dehors de cette source orientale où les deux peuples ont pu puiser, il y a entre leurs poésies populaires d'autres ressemblances encore, et il serait peut-être facile de saisir aussi dans les chants siciliens des traces de l'occupation espagnole. J'ai eu Toccasion de signaler déjà quelques-unes de ces similitudes, et il y a quelque temps j'en faisais remarquer d'autres encore dans une revue de Palerme K J'y disais que les Ita-
* RivisTA SicuLA, agosto, 1871. Délia letteratura popolare dell Andalusiaj p. 186. — On trouvera cet article plus loin.
liens, comme les Espagnols, mêlent souvent à l'expression de passions toutes mondaines, des allusions, des comparaisons qui nous sembleraient sacrilèges à nous, hommes du Nord, mais qui chez eux comme chez beaucoup d* écrivains du moyen âge, révèlent plutôt une préoccupation constante de toutes les choses qui tiennent à la religion, et, malgré leur inconvenance, dénotent moins l'impiété que la foi.
Nombreuses sont dans les chants italiens, les confessions d'amants à des papes, à des cardinaux, et lea réponses souvent plus qu'indulgentes des confesseurs. On trouve la même donnée en Andalousie.
El querer que te tengo, Lo he confesado, Y el confesor me ha dicho Que no es pecado.
« L'amour que j'ai pour toi je l'ai confessé, le confesseur m'a dit que ce n'est pas un péché . »
Un prédicateur, — et, suivant MM. Caselli et Imbriani ce serait Savonarole, dontla poésie populaire aurait gardé le souvenir, — est toutefois un peu plus dans la dignité de son caractère que les prêtres trop faciles inventés dans des chants composés sur cette donnée. Les paroles qu'on lui prête sont, ailleurs, mises dans la bouche d'un voyageur tantôt venant de Florence» tantôt venant de France :
L'amor commincia con suoni e canli, £ poi ûnisce con dolori e pianti.
« L'amour commence avec la musique et les chants^ il finit avec la douleur et les larmes. »
Ce voyageur aurait pu aussi venir d'Espagne ; on y chante :
Yendo e veniendo, Fuime enamorando, Empeze riendo, Y acabe llorando.
« Allant et venant, je devins amoureux ; je commençai en riant, je finis en pleurant. »
Au nombre des chagrins causés par l'amour et des plus cuisants, on doit compter la jalousie. Elle a, ainsi que le dépit, qui en est la suite, inspiré en Sicile de nombreux chants où la femme, ailleurs tant glorifiée, est en butte à de rudes attaques, dans lesquelles plus d'un poète s'amuse à jouer sur les mots donnai dannu, dame, dam. Juvénal n'a pas plus malmené le beau sexe que ne le fait la muse rustique sicilienne ; mais elle ne cite pas Juvénal, que sans doute elle ne connaît pas ; elle s^appuie cependant sur le nom de Cicéron, resté très populaire dans Tile de feu. Pourquoi? Cht lo sa ? Peut-être, dit M. Pitre, pour avoir pris la défense des habitants de cette île contre Verres. S'il en est ainsi, les Siciliens sont bien le peuple le plus reconnaissant de la terre.
La satire, du reste, ne s'arrête pas aux femmes ; elle est très vive contre les médisants, dont les indiscrétions troublent les amants ; elle s'attaque très âprement aussi à certains métiers. Ailleurs, elle est quelquefois politique. Je ne m'arrêterai pas aux vers divers écrits sous cette inspiration acrimonieuse; je dirai cependant que le recueil des chants méridionaux ofi*re une pièce assez curieuse contre notre Charles VIII .
De chants vraiment historiques, il n'y en a que de modernes dans les poésies du midi de lltalie ; mais, dans les chants siciliens, les allusions à des hommes ou à des événements du passé sont assez fréquentes. Sont-elles toujours les contemporaines de ces personnages et de ces faits? Faut-il penser, avec M. Pitre, qu'une stance où semble être rappelée une loi de Robert Guiscard remonte au temps de ce roi ? qu'une autre stance où se trouve le mot Ctcert, appartienne à répoque même des Vêpres siciliennes ? On ne peut guère , sur ce point, se livrer qu'à des conjectures ; mais quel que soit le tact critique dont M. Pitre a donné tant de preuves, il est permis de se méâer un peu d'un certain amour-propre national*. L'opinion de cet écrivain est toutefois celle que M. Salvatore Salomone Marine a émise aussi dans une intéressante étude : la Storia nei canti popolari siciliani. L'auteur dit que si, dans sa patrie, les chants réellement historiques font défaut à peu près, on possède beaucoup de pièces qui, par un vers, un mot touchant à d'anciennes lois, à de vieilles coutumes, révèlent leur antique origine, qui ont pu être altérées par la transmission orale, mais qui semblent venir de fort loin, de l'époque sarrasine, de la domination normande. Si j'ai, je l'avoue des doutes à l'égard de dates aussi reculées, je suis tout disposé à admettre qu'une petite pièce où il
* De l'article sur la Poesia popolare dont nous avons cité tout à l'heure un passage, nous tirons encore ces lignes : c M. d'Ancona ne pense pas que la présence d*un nom historique dans un chant populaire puisse autoriser à croire ce chant contemporain du personnage cité. Il a bien raison. A ce compte, notre chanson du roi Dagobert remonterait au VII* siècle. y> {Ibidem.)
66 Là POÉSIE P0PULA.1BE EN ITAUË
«st question de Yaffaire de Sciacca a pu^tre composée peu de temps après un sanglant épisode dont les Siciliens ont été assez frappés pour y trouver le sujet (d'une expression proverbiale. Deux Siciliens se dis* 4)utentpour une chose de peu d'importance ; survient un homme plus calme. « Allons, leur dit-il, de pures niaiseries vous faites une aflfaire de Sciacca I » Quel événement a donné lieu à cette locution ? M. Salomone Marine nous l'apprend. Un baron nommé PeroUo était seigneur de Sciacca; il avait pour ennemi le comte de Luna di Castabellotta. Gelui-ci, à la tête d'une bande de malandrins, vint attaquer PeroUo, le fit prisonnier, le tua, pilla et brûla Sciacca- Après cet acte barbare, Luna se réfugia à Rome, près de son oncle Clément VII ; mais il ne put obtenir sa grâce de Charles- Quint et se jeta dans le Tibre.
Cette affaire de Sciacca eut lieu en 1527. La pièce qui y fait allusion peut fort bien être contemporaine de l'événement. Un autre épisode qui a causé en Sicile une grande émotion, c'est la mort de la baronne, on, comme dit le peuple, de la princesse de Carini . Le 4 décembre 1563 Pietro Vincenzo II, seigneur de Carini, tua sa fille Catarina La Grua Talamanca, coupable d'une liaison amoureuse avec son cousin Vinœnzo Vema gallo, appelé aussi donAsturi. On voit encore, dans une tour du château de Carini, l'empreinte d'une main sanglante qu'en fuyant Catarina appliqua surlamuraille. Ce meurtre a fourni le sujet d'un poème dont 262 vers nous sont parvenus. L'auteur de ce poème est resté inconnu ; mais divers passages indiquent qu'il était attaché au service de la baronne, et qu'il dut compo-
ser son œuvre peu après la catastrophe. Cette œuvre, bien que fort répandue dans le peuple sicilien, n'est pas d'une facture tout à fait populaire. Si son auteur était habitué à vivre dans les basses classes, si même il écrivait pour elles, il n'était pas dépourvu de toute ërudition. En plusieurs endroits il laisse deviner qu'il connaissait les classiques latins et italiens, et qu'il tâchait de les imiter. La réputation de ce petit poème est grande en Sicile. L'homme du peuple à qui vous en parlez, — raconte M. Salomone Marine, — vous répond : « C'est la chose la plus belle, la plus émouvante qu'on ait jamais entendue . » Malgré cette vogue , M. Salomone Marino,premier éditeur delà Baronessa di Carini, a eu beaucoup de peine à se procurer les fragments qu'il a réunis. Ces difficultés s'^expliquent par ia longue crainte d'offenser une famille puissante et par une espèce de commisération étrange. Bien des jeunes filles interrogées par M. Salomone Marine, lui murmuraient de mauvaise grâce les vers où Ton peint Oatarina en enfer; elles ne voulaient pas, disaientelles, augmenter les douleurs de cette pauvre âme condamnée au feu éternel.
Analysons sans trop nous presser, ce poème resté si célèbre chez le peuple sicilien.
« Palerme pleure, Syracuse pleure, à Carini le deuil est dans chaque maison. Celui à qui arrive la nou- Telle douloureuse ne peut plus avoir de paix. J'ail'es- ■prit bouleversé, le cœur me manque, tout le sang s'y porte. Je voudrais, dans un petit chant respectueux, pleurer le soutien de ma famille, la meilleure étoile qui sourit au ciel, âme innocente et sans voile, la
meilleure étoile des séraphins, la pauvre baronne de Carinil »
Les beaux yeux de Catarina sont fermés pour jamais. Ce qu'elle est, les auditeurs du poète le seront bientôt ; qu'ils pensent à elle, qu'ils fassent des aumônes, ils ne tarderont pas à la rejoindre. Suit une apostrophe aux montagnes, au soleil, à la lune. Que tout prenne le deuil. Mais aux larmes doit se mêler un espoir, Tespoir de la vengeance. Ce sang qui est resté sur la muraille crie à Dieu.
Le récit commence par quelques vers fort plats et nullement dans le style un peu emphatique du reste de Tœuvre. Ils semblent une interpolation plus populaire. Le poète parlant de l'amour qui unit Catarina et son cousin D. Asturi, dit ensuite : n Cette fleur naquit avec les autres fleurs, au moment où le mois de mars entr'ouvre tous les bourgeons. » Les deux amants étaient heureux, mais leur sort devait bien vite changer. Pietro Vincenzo, le père de Catarina, venait de rentrer à Palerme, fatigué par la chasse, il se reposait, quand un méchant moine se présenta à lui et, avec un mauvais sourire, lui raconta ce qui se passait à Carini. Vincenzo furieux monta aussitôt à cheval et suivi d'une nombreuse escorte se dirigea vers le château habité par sa fille.
« Une splendeur incarnate descendait sur la mer et le sommet d'Istrica. L'hirondelle vole et gazouille et s'élève vers le soleil pour le saluer, mais un épervier lui barre le passage. Craintive, elle regagne son nid et à grand' peine échappe à l'oiseau de proie. Une terreur semblable, un pareil eflfroi saisissent la ba-
ronne de Carini. Elle était appuyée sur un balcon où elle prenait plaisir et passe-temps, les yeux au ciel et l'esprit tout à Tamour, terme constant de ses désirs: — Je vois venir des cavaliers, c*est mon père qui vient pour moi ; je vois venir des cavaliers, c'est mon père qui vient peut-être pour me tuer. Seigneur mon père, que venez- vous faire ici ? — Madame ma fille , je viens pour vous tuer. — Seigneur mon père, attendez un peu que j'appelle mon confesseur. — Il y a tant d'années que tu ne t*es confessée et à présent tu veux chercher un confesseur. Ce n'est pas le moment de se confesser et moins encore de recevoir le Seigneur. Et en disant ces amères paroles il tira son épée et lui traversa le cœur. »
La nouvelle du meurtre se répand partout et cause une émotion que le poète éprouve plus que tout autre et qu'il voudrait mieux peindre :
« Et je n'ai put'ornerdefleursl etje n'ai pu voir ton visage ! et je n'ai pu m'agenouiller devant ton cercueil I Mon pauvre esprit, prends des ailes et peins toutes ces amères douleurs. »
A la fin de cette lamentation arrivent quelques vers faits pour indiquer quelle protection l'auteur du poème trouvait chez la baronne : « Mabarquerestehorsduport sans pilote au milieu de la tempête ; ma barque reste hors du port, la voile déchirée et le pilote mort. » Il revient ensuite à la scène même de l'assassinat : « douleur amère de cette pauvre malheureuse I Quand elle ne trouva d'aide nulle part, éperdue elle cherchait des amis, elle courut de salle en salle criant : Au secours I habitants de Carini, au secours ! au secours I
on veut me tuerl — Toute la Sicile fut en rumeur, la nouvelle battit des ailes dans tout le royaume , mais elle recula devant don Asturi . Qui eût voulu lui donner un tel coup dans la poitrine? » Il erre la nuit sous le balcon, mais tout est silencieux. Il s'étonne de voiries fenêtres fermées, il pense que sa maîtresse est malade , la mère de celle-ci apprend à don Asturi que Catarina est morte . Cette situation f^t le sujet de nombreuses variantes tant en Sicile que dans le reste de ritalie. Don Asturi rencontre ensuite la Mort, elle lui demande où il va, il répond qu'il cherche sa bien-aimée. La Mort lui dit ce qu'il doit savoir déjà, que Catarina n'existe plus. Don Asturi se rend au monastère de San-Francisco à la Biala, où sa maîtresse a été enterrée . Il s'adresse au sacristain , et le prie de lui laisser revoir une fois encore la baronne ^
Une lacune interrompt le poème, quand il reprend nous voyons don Asturi en enfer, et ce qui suit se retrouve non seulement en Italie^, mais encore dans une chanson normande, un chant breton et une chanson messine^. Il est probable pourtant qu'avecces trois dernières pièces , le hasard seul a créé des ressemblances , qui sont toutefois très grandes. C'est toujours don As-
* Dans le romance portugais de dona Agaeda, don Juan apprenant la mort de sa maîtresse vient aussi prier un sacristain d'ouvrir l9 tombeau où elle repose.
> CarUi délie provincie meridionalif t. II, p. 262 ; Chants popU' laires de l'Italie, de Caselli, p. 151 ; Canti popolari sicilianiy de Salomone Marine, p. 89; Canti inedili, p. 19; Rivista diletteratura popoiare, 1. 1, p. 23 \Canti popolari toscani, p. 60 et 61.
• Voir sur les versions françaises le Gwerziou breis izel, 1. 1, p. 47 ; VÈtude 9ur la poésie populaire de Normandie^ p. &4 ; les Chants populaires du Pays^Messin, 1. 1, p. 115.
turi qui parle : « Tout alentour, tout alentour, le feu .était allumé et au milieu mou amante brûlait et le ^vent qui soufSe là coutinuellement ^ ne suffisait pas çl la rafraîchir, elle me dit: — Cœur scélérat, Toilà la peine que j'endure pour toil Que ne t'ai-je fermé la porte quand je te dis : Entre, ma chère àme. — Et je lui répondis: — Sije ne t'avais pas tant aimée, le monda ne serait pas mort pour moi, ouvre ma poitrine, et ta y verras gravé le doux nom de Titidda (diminutif de Catarina). »
La dernière partie du poème est fort incomplète* Nous y voyons seulement, en dépit des lacunes, que don Asturi se propose de se retirer dans la solitude et de mener une vie de pénitence, que Carini abandonné devient la résidence favorite des fantômes et des banr ditsetquePietroVincenzo,lepère deCatarina, éprouva les plus affreux remords- Telle est la marche de ce poème, dont quelques passages ont de réelles beautés '. Un critique italien, M. de
* La bufera infernal che mai non resta.
* Une très attentive lecture do la princesse de Carini, m'a inspiré sar une partie de ce poème une opinion que j*ai exprimée dans la Itevue critique. Depuis, M. d'Ancona, dans son livre De la poesia popolare, a formulé des idées analogues aux miennes et a considéré le voyage en enfer de Vernagallo ou don Asturi oomme un© interpolation. L'avis d\in critique aussi estimé a singulièrement îortiaé ma supposition, aussi pensé-je devoir reproduire ici te passage de la RevtiS critique relatif à celte question.
« Après avoir narré le meurtre de Catarina, l'auteur lions montre don Asturi ignorant encore la mort de sa maîtresse et errant la nuit sous son balcon silencieux, puis tout à coup l'auteur disparaît et don Asturi lui-môme prend la parole, comme cola arrive souvent dans la poésie tout à fait populaire et raconte, sans que ce récit soit provoqué par rien, comment il apprit de la mère de sa blen-aimée que celle-ci n'était plus, comment il sa rendit au couvent où eUe avait été enterr&
Gubernatis, a prétendu qu'un événement véritable ne faisait pas le fond de ce chant ; que cette histoire prétendue n'était qu'une légende propre à toute l'Italie, mais M. S. S. Marine, qui avait déjà fait suivre le poème d'éclaircissements historiques peu contestables, a découvert, depuis la publication de son livre, de nouvelles preuves de la réalité des personnages qui eurent un rôle dans ce tragique épisode, et entre autres documents le testament de don Asturi daté du 22 septembre 1582 et qui est aujourd'hui entre les mains du baron Vernagallo, prince de Pàlti, de la famille à laquelle appartint l'amant de Catarina. Don Asturi, comme le faisait
«t demanda au sacristain quUl la lui fît revoir une- fois encore. Une lacune interrompt le poème ; quand il reprend, c'est toujours don Asturi •qui a la parole ; il redit de quelle manière il retrouva sa maîtresse en enfer. C'est tout ce récit que nous sommes très tenté de regarder comme une interpolation. Ce qui nous y engage, c'estd^abord la substitution inexpliquée de don Asturi au poète, c'est ensuite rattachement, le respect que Tauteur déclarait ressentir pour la princesse de Carini. Comment expliquer autrement que par Tinlrusion d'un fragment étranger la damnation de Catarina? Le poète, son sor/iteur, son obligé, a déclaré qu'il voulait glorifier celle qu'il appelle :
La megghiu atidda di li sara finit ]a pleurer dans des chants respectueux, et il la livrerait à des supplices sans un? Ce serait une singulière façon de témoigner sa reconnaissance à sa protectrice. Nous savons bien que l'épisode de Françoise de Rimini, dont on rencontre quelques réminiscences dans ce qui suit, a pu, en quelque sorte, poétiser l'enfer pour l'auteur. Nous savons bien aussi que la partie de l'œuvre que nous regardons comme une interpolation est celle qui justement jouit do lapins grande célébrité, mais cette célébrité même ne serait-elle pas un indice de l'origine plus populaire de ce passage? Remarquons- le encore, la situation qui en fait le sujet non seulement e?t répandue dans toute l'Italie, mais en France a inspiré une chanson normande recueillie par M. de Beaurepaire, une chanson lorraine et un chant breton. Nous croyons donc que cette rencontre en enfer est venue se mêler au poème primitif qui, selon nous, ne reparaît qu'à l'instant où l'auteur reprend la parole. » (Revue critique^ numéro du i4 juin 1873.)
pressentir le poème, avait embrassé la vie religieuse et mourut dans un couvent de Madrid.
Ce chant m*a entraîné loin des stances lyriques, j'aurais pourtant voulu parler de quelques-unes encore, de celles que chantent les prisonniers entre autres, j'aurais voulu aussi citer quelques cturi (fleurs), sortes d*improvisations qui n'ont que deux ou trois vers et que d'ailleurs on rencontre sur d'autres points de Tlta** lie ; mais il est trop tard pour retourner sur mes pa$ et puisque me voici arrivé à la poésie narrative, je vais ouvrir le second volume du beau recueil de M. Pitre, où elle est largement représentée. Ce volume ne lui est cependant pas consacré tout entier. Il débute par des berceuses, par des chants enfantins, tels que Ta* mour des ,mères en invente dans tous les pays. Viennent ensuite sous le titre i*Oraziom\ de Eosttrn\ de Cose diDiu, des petites pièces qui malgré l'un de leurs .titres ne sont pas tout à fait des choses de Dieu et indiquent souvent des préoccupations fort terrestres. Telle est l'invocation qu'une jeune fille adresse à saint Antoine pour qu'il s'occupe de son mariage, à saint Pascal pour que ce mariage se fasse promptement, au puissant saint Onufre pour qu'il trouve à la postulante un jeune et beau mari. La Sicilienne irritée contre son amant, s'adresse particulièrement aux saints dont la tête a été tranchée et leur demande, non la mort du coupable, mais un châtiment qui le lui ramène repen-* tant. La jeune fille qui a besoin d'une dot prie saint Pantaléon de lui révéler quels numéros elle doit prendre à la loterie. Cette curieuse série se termine par des conjurations propres à éloigner les voleurs, les infirmités
et toutes sortes de maux. Les' ^nnimmï qui suivent sont des énigmes, des devmmlles, comme les appelaient nos vieux écrivains. M. Pitre n'en a pas donné un grand nombre, il a recalé devant les équivoques grossières que ces énigmes offrent souvent, mais un de ses savants amis, M. F. Liebrecht, a pu sans craindre les inconvénients que cesdevinailles auraient présentés dans un livre d*un accès tropfacile, en publier une certaine quantité dans un recueil spécialement destiné aux érudits, lé Jahrbuch fur romanische Lttteratwr,
Lés arii qui succèdent aux énigmes peuvent très exactement être comparés à nos chansons. Le rythme en est rapide; ils n*ont que peu de couplets, roulent siir Tamour surtout, daubent les vieilles gens. Les arii ne sont*évidemmentpas d'origine sicilienne ; ils pourraient être venus de la Provence, mais empruntent quelquefois le'ton propre aux inspirations indigènes de rîle de feu. Quelques-uns de ces arvi^ comme beaucoup de nos chansons, se coupent en dialogues et cessant de s'inspirer simplement de sentiments, roulent surun fondépisodique, et se confondentavecce que les siciliens nomment des storii. La fiUe qui veut un mari rappelle la chanson du Rémouleur, ^xMieQ par M. Champfleury ; ïe Retour de t amant prisonnier fait songer à tontes les arrivées intempestives de fiancés et de maris dont abonde la poésie populaire de tous les pays. A cette catégorie de chants appartient encore la pièce les Pirates. Mais là la couleur locale, — comme on aurait dit ily a quelques années, — est beaucoup plus prononcée. Ce sont les plaintes d'un pauvre amant à qui
de maudits Turcs ont enlevé sa maîtresee. Il appelle à Taide ; il crie : Vengeance contre les ravisseurs * I
Les chants épiques véritables, les storit^, ne ressemblent pas aux petits poèmes narratifs du nord de l'Italie. Ces petits poèmes dont plusieurs semblent fort anciens, auraient pu cependant être transmis à la Sicile par une colonie de Lombards fixée, il y a des siècles dans une partie de cette contrée. Les descendants de ces Lom-
^ Nous rendrons ce passage un peu plus complet en reproduisant une partie de ce que nous avons dit sur les Storie popolariinpoesia sieilianaj publiées en 1859 par M. Salomone Marino, « Il a fait paraître dans le PropugnaiorCy une série de ces chants qu*en Italie on appelle slorie et qui en général contiennent le récit d'un épisode... Ces histoires sont celles qui depuis des siècles ont nourri Timagination et le cœur de peuples, racontant de joyeux et douloureux événements, des vicissitudes do villes et d'individus, ou retraçant vivement les passions humaines. Plusieurs de ces storie peuvent remonter loin, elles sont Tœuvre d'auteurs non tout à fait illettrés et furent très fréquemment imprimées... Pas plus que les chant:^ populaires transmis oralement, ces petits poèmes ne se sont renfermés dans la Sicile, plusieurs d'entre eux, du moins, se retrouvent dans diverses parties de ritalie. Ils ont aussi souvent alimenté la poésie populaire pro« promeut dite, où Ton trouve plus d'une octave dérivée des storie^ Le volume est terminé par l'indication de plusieurs pièces non imprimées... Dans celte indication, nous remarquons Vhistoria di lu eontrastu di l'anima con lu corpu, Nous avons aussi dans notre littérature et l'on rencontre également en Espagne des débats de Vâme et du corps. 11 serait assez curieux d'examiner si le chant ôicillen offre des traces d'emprunt : cela no serait pas impossible; les auteurs nous semblent quelquefois assez lettrés pour avoir connu des œuvres étrangères. Ce qui prouve qu'ils n'étaient pas complètement populaires, c'est l'emploi de certains rythmes difficiles. Deux storie soiït écrites en tercets comme la Divine comédie. Dans le volume de M. Salomone Marino ce qui appartient bien incontestablement à son île ce sont d'assez nombreuses histoires de bandits et aussi certains épisodes dont divers détails révèlent clairement l'origine. Le premier poème fut imprimé en 1566, les dernières storie appartiennent, par la date de leur publication, au xviii* siècle. » {Polybiblion, t. XXI, p. 498.)
bards ont, chose curieuse I conservé le dialecte de leurs ancêtres. Les habitants de Piazza, de San-Fratello, de Nicosia, d*Aidone, s'expriment encore entre eux dans cette langue, ce qu'ils appellent parler dumbart, et savent, avec leurs voisins qui auraient de la peine à la comprendre, employer le datin^ comme ils disent, en donnant le nom de latinàTidiome de la Sicile, Ces Lombards ont leurs chants populaires, dont les pensées et lô rythme sont imités des poésies aborigènes : mais M. Pitre n'a pu, parmi eux, arriver à la découverte d'aucun chant épique dans le genre de ceux qu'a réunis M. Ferraro,'et dont nous noussommes occupé dans un premier article.
Ces petits poèmes épisodiques ne semblent, du reste, propres qu'au nord de Tltalie. On ne les rencontre déjà plus en Toscane. Là, des productions, qui cependant sont dans les mains du peuple, offrent des récits vrais ou fabuleux, l'histoire de brigands célèbres, les aventures de Guérin le Meschin, la mort de Buondelmonte ; mais selon Tigri, ils ont été composés à des époques récentes, par des rimeurs de profession, et n'ont rien d'une inspiration primitive vraiment populaire. Ce que je connais de la campagne de Rome est dans le même goût. On y répète des histoires de bandits qui débutent avec autant de pompe que la Jérusalem délivrée^ et Orphée, Attila, Tancrède, Roland, y sont devenus les héros d'œuvres quasi artistiques.
Il paraît que la Sicile a eu aussi des œuvres de ce genre, composées sous une inspiration chevaleresque. M. Pitre cite un fragment en octaves où figurent Renaud et Angélique, et qui, au dire d'un vieux pay-
San, appartenait à un poème sur les paladins de France. Un ancien livre, où il est parlé de beaucoup d'entre eux, / Reali dt Francia^ est encore lu en Sicile par les chanteurs populaires, et Tun d'eux se vantait même de connaître le Po/ct (Pulci).
Quant aux slorii dont nous parlions tout à l'heure, elles sont presque toujours aussi l'œuvre de poètes de profession, mais paraissent avoir un caractère un peu plus populaire que les compositions dont nous venons de dire un mot. On les chante avec accompagnement de violon, de guitare, de sistre ou de triangle. Ce sont ordinairement les aveugles qui les inventent et les colportent. A Palerme, ces poètes forment une société qui a ses lois et sa hiérarchie, et dont les membres, dès leur enfance, s'adonnent à la musique et à la poésie. Conduits par de jeunes garçons, ils parcourent les villes et les campagnes, improvisant sur des sujets vieux ou nouveaux, se rappelant les vers de leurs prédécesseurs, les modifiant, les intercalant à leur gré. Point de fêtes pour le peuple, sans ces Homères inconnus. Aucun événement intéressant pour leur pays ne leur échappe. Ils ont raconté l'inondation de 1851, comme leurs devanciers avaient raconté celle de 1666. Une tempête, un tremblement de terre, le choléra, deviennent pour eux la matière de chants avidement écoutés. Murât, Pra Diavolo, se mêlent, dans leur répertoire, à t Enfant prodiguej aux Rots magesy à Sainte Lv^ie^ à Sainte Rosalie. Pour beaucoup de ces chants, la donnée est tout à fait italienne ; pour quelques autres, elle vientd'ailleurs. Nous retrouvons là l'histoire, tant de fois redite, de Geneviève de Bra-
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bant; la légende, si répandue au moyen âge, du palmier auquel Tenfant Jésus ordonna d'abaisser. ses rameaux, pour que la sainte Vierge et saint Joseph pussent en cueillir les fruits. Nous retrouvons encore là un récit que le roi de Cas tille, don Sancho el Bravo,a mis dans son curieux ouvrage : El libre de los Exemplosy qui a fourni le sujet d'une moralité à notre vieux théâtre : Lu chevalier qui donna sa femme au dyable^ et dont les Allemands ont fait une ballade, Thistoire de cet homme ruiné qui obtient du diable la promesse de son assistance, en s'engageant à lui livrer sa femme. Celle-ci emmenée par son mari, rencontre sur son chemin une chapelle, et s'y arrête pour prier la Vierge. Sainte Marie, voyant le danger que court la pauvre femme, prend sa ressemblance et sa place. L'esprit du mal reconnaît la Mère de Dieu et s'enfuit. Quant aux légendes profanes, comme les appelle M . Pitre, on pense bien que les bandits y ont un grand rôle ; ils y ont môme souvent un beau rôle. Ici ce sont deux brigands qui s'enfuient de forêt en forêt, poursuivis par la haine d'un seigneur dont l'un d'eux a osé aimer la fille. Là un bandit erre de contrée en contrée échappant à toute les perquisitions. Ailleurs, deux frères, brouillés avec la société, et près d'être capturés par les soldats, préfèrent la mort à la perte de la liberté. Un chant est consacré à un bandit illustre qui se venge d'un seigneur, lequel s'était refusé à lui remettre une certaine somme. Nino Martino, le brigand en question, comme d'autres de ses confrères, se montre très généreux envers les pauvres gens t
arec Targent qu*il vole il soulage des malheareax, qui le comblent de bénédictions.
Des poésies de genres différents, des chants reli-» gieuxet moraux, des satires, des con^o^*, complètent Texce lient recueil de M. Pitre. Les contrastt rappellent les débats^ les tensons de nos poètes du moyen âge. Tel est le contrasto : t Due amanti\ qui lui-môme remonte à une fort ancienne chanson sicilienne, ayant pour auteur un poète du treizième siècle, Cullo d'Alcano. Les deux pièces ont une si grande ressemblance, que, suivant M. Pitre, on peut dire qu'elles sont une même œuvre.
Les divers chants que j'indique trop rapidement pourraient fournir des citations intéressantes, provoquer peut-être même quelques curieuses observations ; mais il faut s'arrêter et mettre fin à un travail qui s'est allongé beaucoup plus que je ne le prévoyais. Il est loin d'être complet cependant, et il est probable que quand il paraîtra, de nouvelles publications italiennes seront venues s'ajouter à celles dont je me suis servi. En effet, les amis de la poésie populaire au delà des Alpes montrent une très grande activité, et, courant derrière eux, le critique essoufflé est tenté de leur crier :
Vous marchez d'un tel pas, qu'on a peine à vous suivre. .
Cette poésie, on a pu le deviner, est des plus riches, surtout dans les chants inspirés par de rustiques Béatrices. Celui qui lira ces derniers chants dans leur langue ne réclamera pas contre les paroles dont M. Lizio-Brunoa fait une épigraphe à son volume
de stances éoliennes, et que TAmour prononce dans YAminta : « C'est pour moi une grande gloire, et j'ai fait un prodige, en rendant les chalumeaux champêtres semblables aux lyres les plus savantes, »
Equestaè pure
Suprema gloria e gran miracolo inio Kender simili aile più dette lire Le rustiche sampogne...
CHANTS POPUUmES