DE LA
POÉSIE HÉROICO-POPTIIAffiE CASTILLANE
Villemain a été, en France, un des premiers critiques qui aient compris qu'entre les littératures romanes les rapports étaient assez grands pour que leur étude pût devenir le sujetd un travail d'ensemble. Depuis, on a compris quelque chose de plus, c'est qu'il est impossible de s'occuper sérieusement de Tune de ces littératures sans les connaître toutes. La ressemblance des idiomes, des origines, des mœurs ; certains courants d'idées traversant les Alpes, comme les Pyrénées; des influences réciproques, nécessitent chez celui qui veut traiter de l'une des régions néo-latines, une profonde initiation à la vie des contrées voisines et exigent une érudition dont jadis on n'aurait pas deviné le besoin. C'est là ce que quelques livres avaient déjà démontré, c'est ce que prouve de nouveau l'œuvre de M. Milày Fontanals*, et c'est parce que ce livre se rat-
* De la poesia heroico-popular Castellana^ estudio precedido de una oracion acerca de la literaiura espagnola, por el D' Don Manuel MiLA Y FoNTANALs, catedralico de la Universidad de Barcelona, présidente de la Academia de buenas letras, etc. Barcelona, iibreria de Alvaro Verdaguer, 1874, in-8** de xxxvn-490 p.
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tache fréquemment à notre pays, tout en ayant son point de départ en Castille, que nous croyons pouvoir en entretenir un peu longuement des lecteurs français.
Dans un précédent ouvrage, qui a puissamment contribué à attirer Tattention sur la poésie populaire S M. Milà a avancé que, chez les peuples de l'Europe, cette poésie eut son origine dans des chants qui ne furent pas le patrimoine exclusif des basses classes, et qui, écoutés d'abord avec sympathie par des auditeurs de tout état, finirent par devenir la proie de rustiques rapsodes. D'après Fécrivain espagnol les romances castillans, que l'on peut qualifier de cycliques, dérivent des antiques chansons de gestes, avec lesquelles ils[ofi*rent tant de ressemblances. Ils en furent, suivant ses propres expressions ^, les fruits et non les germes, comme on l'a si longtemps prétendu. C'est le désir d'étudier plus attentivement cette question qui a produit le livre sujet de cet article.
M. Milà commence son ouvrage par analyser, dans un chapitre de plus de cent pages, tout ce qui a été dit sur les romances, non seulement par les Espagnols mais par les critiques de tous les pays. La plupart professent une doctrine qui procède de la théorie émise parle premier Wolf sur les poèmes d'Homère, et qui peut se réduire à deux propositions principales : 1** les premiers chants historiques, contemporains des évé-
* Observaciones sobre la poesia poputar. Barcelone, 1853.
^ Dans le Discours sur le caractère de la littérature espagnole. On doit remercier M. Milà d'avoir fait précéder son livre de cet excellent morceau, qui fut lu à l'Université de Barcelone.
nements racontés ou les suivant de près, furent l'œuvre d'hommes du peuple, de soldats, de chefs peutêtre ; 2° les compositions épiques se formèrent plus tard de l'agrégation de ces chants sous la main de poètes de profession.
On voit en quoi cette opinion difiere de celle de M. Milà, que plus loin nous trouvons exprimée avec plus de détails et dans des termes dont il nous semble utile de reproduire le sens : « Des éléments divers, et non la réunion de chants de courte haleine ont contribué à former les longues compositions épiques. Ces éléments, desquels les plus naturels ou les moins littéraires durent surtout agir dans les premiers temps, sont : 1<* la tradition orale chantée ou non chantée, contemporaine ou presque contemporaine ; 2<» la tradition, orale non chantée ; 3° quelquefois la tradition écrite ; 4° raraplification des chants primitifs ; 5<* l'adjonction de chants antérieurs pouvant appartenir à des sujets indépendants et la translation ou imitation dans un poème des aventures des héros d'un autre poème ; 6' Tinventien du poète ^ »
Quant aux romances espagnols en particulier , M. Milà croit que des fragments de chants antiques, fragments plus ou moins altérés, leur servirent souvent de base, et qu'à la fois les chroniques purent inspirer d'autres romances même anciens. Il lui semble probable que ces deux influences purent, assez fréquemment se combiner et s'exercer simultanément.
M. Milà prouve que les romances se rattachent aux vieux chants épiques, soit en les comparant aux deux
* Page 462.
gestes du Gid, soit en les rapprochant de passages delà Chronique générale, — dont nous reparlerons bientôt,
— et qui, souvent composée d'après ces vieux chants, nous offre une preuve irrécusable de leur existence. Tout en faisant cette intéressante étude de comparaison, M. Milà écrit l'histoire de l'antique poésie épique castillane. Maintenant que nous avons exposé son opinion d'une manière, ce nous semble, suffisante,
— sans entamer une dissertation sur des points, d'une assez grande importance pour des critiques spéciaux, mais auxquels la plupart des lecteurs trouveraient moins d'intérêt qu'à des détails sur les chants mômes dont M . Milà a été amené à s'occuper,
— c'est surtout l'histoire de ces chants antiques que nous voulons demander à son beau livre. Nous le ferons sans nous astreindre à suivre exactement la marche de l'auteur et avec le regret de ne pouvoir toujours mettre en relief les aperçus judicieux, les observations ingénieuses et les découvertes érudites qu'il a su rencontrer sur sa route.
Nous avons parlé d'analogies entre les peuples néolatins ; elles étaient grandes, en effet, elles étaient telles, qu'on a pu attribuer à un esprit d'imitation ce qui ne fut souvent que le résultat naturel, forcé, de causes identiques. C'est là ce qu'a très bien expliqué M. Milà, mais l'amour-propre national ne le pousse pas à nier, comme l'ont fait trop souvent ses compatriotes, les effets irrécusables de l'influence française sur plusieurs branches de l'ancienne littérature castillane. Toutefois il na lui semble pas prouvé que le titre de cantar de gesta donné aux poèmes primitifs
dont nous parlions toat à l'heure, soit la traduction de notre appellation Chanson de geste. Ce titre a pu arriver directement du latin au castillan, et il n'est pas impossible que l'œuvre ainsi désignée soit née en Espagne dans les conditions où elle s'était produite en France. On ne connaît plus du reste que deux compositions espagnoles qui aient droit ace nom de chanson, de geste, mais on a de nombreuses preuves qu'il en exista une grande quantité d'autres. La Chroniqtie générale^ dont nous avons dit un mot tout à l'heure, attribuée à Don Alphons.e X, inspirée au moins par lui et écrite au xiii® siècle, en est en quelque sorte l'intéressant répertoire. Elles y sont citées, analysées, discutées, reproduites môme par fragments, dans des pages de prose où l'on peut retrouver quelquefois les traces d'un vieux rythme.
Le titre de Cantar de gesta était attribué à des productions orales. Celui deromanzy dont on fit plus tard romance, fut primitivement appliqué, comme chez nous le mot roman, à toute composition littéraire en langue vulgaire et désigna aussi les récits épiques quand s'introduisit l'usage de les écrire. Cette dernière appellation, dont en France on a généralement le tort de changer le genre, et qui, sielleétait prononcée comme elle le devrai tjêtre, perdrait son appa,rente terminaison féminine, finit par être dévolue exclusivement au genre tout spécial dans lequel M. Milà voit une continuation de chants plus anciens.
Les jongleurs, en Espagne comme en France, étaient en général les auteurs et les exécuteurs des chansons de geste. Le système de versification de
ces poèmes se réduisait à des séries de lignes monorimes. Leurs héros, en Castille, étaient, avant tout, des guerriers chrétiens et espagnols : mais souvent ces personnages, de même que beaucoup des nôtres, se trouvaient en opposition avec leurs souverains, situation plus ou moins modifiée depuis Fernan Gonzalez, qui aspire àl'indépendance, jusqu'au Cid qui eût été si bon vassal sHl avait eu un bon seigneur. Le plus souvent l'opposition ne se transforme pas en hostilité positive. Les héros sont de bonne^race, mais doivent surtout leur grandeur à eux-mêmes ; leur vie labo* rieuse contraste avec l'existence plus douce du souverain et celle de ses favoris. Ces rudes chevaliers n'ont ni le temps, ni le goût de s'occuper de galanteries. Aucune fée, aucun enchanteur ne les protège. Le merveilleux est absent de leur histoire d'un aspect vraisemblable et où Ton ne rencontre guère, en fait de surnaturel, que la trace de certaines superstitions relatives aux augures..
De telles données étaient faites pour plaire non seulement à un public vulgaire, mais aussi aux classes élevées, qui voyaient dans ces œuvres se refléter leur propre vie. On peut penser que cette poésie fut, dès le XII* siècle, stimulée parles hauts faits deFernandI*', d'Alphonse VI, du Cid surtout et aussi par l'introduction des chants français ; mais il serait difficile de préciser l'époque où elle apparut sous sa première forme. L'un des personnages épiques de l'Espagne appartient au viii* siècle, mais les poètes populaires ne semblent s'être occupés de lui que dans des temps peu reculés. Ce personnage, c'est le roi Rodrigue»
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L'amour qu'il conçut pour la fille, suivant d'autres pour la femme du comte Julien, provoqua, dit-on, la terrible vengeance qui livra l'Espagne aux Sarrasins. Plusieurs écrivains arabes rapportent cet épisode, mais les chroniqueurs espagnols les plus rapprochés du règne de Rodrigue n'en parlent pas et la plupart des historiens modernes l'ont considéré comme une fable. Le premier Espagnol qui ait rappelé les amours de Rodrigue est le moine de Silos, qui ne vivait qu'au XII® siècle. A partir de cette époque , la mention de cette fatale passion se répandit de tous côtés. On la trouve rappelée au xm® siècle dans le poème de Fernan Gonzalez ; au xv* siècle l'histoire de Rodrigue et de la Gava devient le sujet d'un véritable roman, Crônica de D. Rodrigo con la destruycion de Espana, mais on ne trouve pas de traces d'un poème ancien sur ce sujet, qui, dans la seconde période de la poésie populaire, inspira de nombreux romances.
L'influence du cycle carlovingien fut très grande sur l'Espagne, et on le comprend, d'abord par le caractère grave, religieux de la Chronique de Turpin et de la Chanson de Roncevaux, ensuite parce que les Espagnols durent s'intéresser d'une manière toute particulière aux prétendues expéditions de Gharlemagne contre les Mores. Quantité de romances offrent de curieuses preuves de cette influence si prolongée. Roland, Renaud, Baudouin, Maugis sont les héros qu'ils empruntent à nos poèmes. D'autres personnages ne nous appartiennent pas réellement, mais sont représentés comme des paladins de l'empereur franc et sont mêlés par les trouvères espagnols à ceux dont nos
trouvères se sont plu à entourer Charlemagne. Tels sont Montesinos, Durandart, Grimaltos, Dirlos, Claros, le marquis de Mantoue. Tel est encore Gaiferos, à moins qu'on ne le regarde comme le chevalier qui est une fois nommé dans la chanson de Roncevaux :
Venus 1 est li riches dux Gaifiers.
Les aventures de ces chevaliers inventés en Espagne sont calquées très souvent sur des épisodes du cycle carlovingien ; Montesinos tue Tomilias en jouant aux échecs, comme Renaud tue Berthelot. La naissance de Montesinos rappelle celle de Roland. On peut dire enfin qu'il y a identité entre ce Montesinos etAiol, entre Elie et Grimaltos *. Le romance où Ton raconte que Roland se présente chez un roi more, couvert de l'armure d'un guerrier vaincu par lui, fait souvenir du passage de la chronique de Turpin où ce même chevalier, après avoir tué le More Saltapaz, monte le cheval, revêt les armes de ce dernier et, pris pour sa victime, entre sans difficulté à Bordeaux, alors possédé par Aygoland. Il est probable que ces divers héros, avant de passer aux romances, durent figurer dans des chants plus anciens et plus développés. De nombreuses allusions sont faites à ces personnages dans des livres antérieurs aux romances. Dans la Cronica gênerai^ M. Milàa facilement retrouvé un lambeau de vers relatifs à la jeunesse de Charlemagne, de Charles Maynet, comme l'appellent nos vieux romanciers. Cet
* Voir rarticle sur les chansons de geste et la note de la page 336.
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enthousiasme pour le cycle carlovingien paraît avoir eu un singulier résultat : la création d'un chevalier imaginé à l'instar de nos preux etdevenant leur adversaire, l'invention de Bernard del Carpio. Une fois ce personnage trouvé, une fois que l'Espagne eut son Roland à elle, les rôles changèrent et les douze pairs, d'abord célébrés aussi sympathiquement que l'eussent été des héros indigènes, devinrent tout à coup des ennemis; il fallait bien donner de dignes adversaires au fameux Bernard del Carpio et l'on changea en hymnes de victoire les vieux chants de deuil inspirés par le désastre de Roncevaux. Cette création de Bernard del Carpio doit, du reste, remonter haut, puisque la Cronica gênerai parle de chansons sur ce chevalier dont nous rappellerons l'histoire en peu de mots et d'après cette chronique même . Bernaldo ou Bernardo naquit des amours de Sandias, comte de Saldana, et d'une fille d'Alphonse le Chaste, qualifié là de roi de Castille. D'après quelques chansons anciennes et qui prouvent l'intensité de l'influence carlovingienne , Bernard aurait été le fils d'une sœur de Charlemagne enlevée par le comte de Saldana : « Mais cela ne peut être, ajoute l'auteur de la Chronique génàraley et l'on ne doit pas croire toutes les choses que l'on dit dan» les chansons. La vérité est telle que nous l'avons contée d'après ce que nous trouvons dans les histoires véridiques que les savants ont faites.» Ces prétendues histoires véridiques contiennent de bien étranges assertions, comme on va le voir; Alphonse condamna Sandias à une captivité perpétuelle et fit enfermer sa sœur dans un couvent. Quant à Bernard, le roi, tout
en lui cachant son origine, le fit élever comme s'il eût été son fils. Ce n'était pas à lui, pourtant, qu'Alphonse songeait à laisser la couronne; il la fit ofirir à Charlemagne, à condition que Tempereur l'aiderait à chasser les Sarrasins. Charles accepte l'offre, mais le secret de ces négociations est divulgué. Les grands, et Bernard à leur tête, adressent au roi les plus vives remontrances. Le roi, effrayé, retire saparole. Charles, courroucé, le somme de se reconnaître son vassal et vient assiéger Tudela, dont il se fût emparé sans la trahison de Ganelon. L'empereur quitte l'Kspagne; Alphonse, le roi more Marsil et Bernard del Carpio attaquent dans les Pyrénées l'arrière-garde de l'armée française et la défont dans un combat auquel la poésie a donné plus de célébrité qne l'histoire. L'empereur, consterné, retourne en Allemagne. « Les uns disent, — ajoute la chronique, — qu'il revint assiéger Saragosse, dont il s'empara, et qu'ensuite il se rendit à Aix-la-Chapelle; d'autres prétendent aussi (encore une trace curieuse de l'influence du cycle carlovingien) qu'il emmena Bernard et le fit roi d'Italie... Mais comme nous n'avons pas trouvé cela dans les livres antiques, nous ne l'affirmons pas. »
Bernard finit, grâce à une indiscrétion, par con- ' naître le secret de sa naissance, et réclama instamment du roi la liberté de son père. Repoussé par de rudes refus, il fit de cette délivrance le but de tous ses efforts, la récompense qu'il sollicitait pour ses exploits. Alphonse lui laissait espérer qu'il ferait sortir Sandias de sa prison et trouvait sans cesse des moyens d'éluder sa promesse. Bernard exaspéré de tant de mauvaise
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foi, finit par se révolter et commença contre son oncle une terrible lutte. On lui promit enfin, s'il voulait céder le château de Carpio, dont la possession le rendait formidable, de mettre le comte en liberté. Bernard consentit à rendre cette forteresse, maisonne lui livra qu'un cadavre. L'auteur de la Chronique générale rapporte sur le héros d'autres détails, dont quelques-uns prouvent de nouveau combien Timagination des Espagnols restait fascinée par les légendes carlovingiennes ; il dit que, suivant les chansons de geste, Bernard fit un voyage à Paris, qu'il reçut un excellent accueil de Charlemagne, qu'il épousa Galiarda, fille d'Aliardos de Lara. Mais la chronique ne relate ces faits que sous toutes réserves, parce qu'ils proviennent des récits des jongleurs.
Ce ne sont pas les chansons de geste, dont l'existence vient d'être si bien attestée, les chroniques et plus tard les romances qui ont seuls adopté ce personnage. Des historiens espagnols ont parlé de Bernard comme d'un personnage réel. Une telle opinion ne peut toutefois résister à un instant d'examen. Alphonse le Chaste, — qui fut roi, non de Castille, mais des Asturies, — ne commença à régner qu'en 791, par conséquent douze ans après la défaite de Roncevaux ; aussi a-t-on recouru à des suppositions inadmissibles pour dégager l'héroïque légende de ses nombreux anachronismes. Mais cette légende, d'où vient-elle? Il ne faut pas songer à en trouver l'origi ne dans de prétendus chants basques. C'est dans les épopées françaises que, commejen'ai pas sans doute été le premier à le dire, on trouve le type de Bernard*; on le trouve dans Roland
* Vieux auteurs castillans^ t. I, p. 388.
même, dont la naissance illégitimé a les plus grands rapports avec celle du guerrier représenté comino son antagoniste. Seulement ici s'offre une difficulté : cette naissance de Roland et les amours illégitimes de son père et de sa mère, de Milon d'Anglan et de Berthe, ne sont racontés que dans des romans francoitaliens du XII* siècle, c'est-à-dire postérieurs à Ja création de Bernard del Carpio. M. Milà pense qull faut croire à Texistence de plus anciens poèmes français, aujourd'hui disparus, et relatifs à Tenfance du neveu de Charlemagne. Tout en admettant pour Bernard, — dont le nom n'est d'ailleurs pas espagnol j ^ une origine française et romanesque, M. Milà a recherché si un personnage réel n'avait pas pu attirer à lui un certain nombre de fictions chevaleresques. M. Milà rejette l'opinion de M. Gaston Paria, qui a voulu voir dans le héros espagnol une transformation de Bernard, roi d'Italie. Notre auteur fait remarquer qu'il n'existait aucun lien entre ce personnage et l'Espagne, qu'il n'est le sujet d'aucun chant français, de sorte que son nom n'aurait pu arriver au delà des Pyrénées que par une voie érudite inconnue des joii^ gleurs. M. Milà croit que le souvenir altéré de Bernard de Ribagorza, qui fut, du reste, un seigneur franc et carlovingien, mais dont la famille eut de fréquents rapports et des alliances en Navarre et en Castille, put présider à l'invention de Bernard del Carpio. Ce Ribagorza, par une de ces transformations si fréquentes dans l'histoire des légendes, put être dénaturalisé, et contribuer à la création du person nage fabuleux resté si célèbre.
Nous le répétons : l'existence de chansons de geste sur Bernard del Carpio est amplement constatée, mais aucune de ces œuvres antiques n'est [parvenue jusqu'à nous. La plus ancienne trace que le prétendu neveu d'Alphonse le Chaste ait laissée dans la poésie, nous est ofiferte par le poème de Fernan Gonzalez. Ce livre ne peut, d'ailleurs, être considéré comme une chanson de geste, il appartient à la littérature érudite, et l'on n'est pas d'accord sur l'époque où il fut composé. Tandis que son éditeur, M. Florencio Jauer *, le regarde comme procédant de la Chronique générale ^ M. Milà le considère comme ayant précédé cette œuvre. La vérité se mêle aux fictions dans ce poème consacré aux héros de la premièrepériode de la lutte des chrétiens contre les Mores, et il est certain par la Chronique rimée du Cid que des chants populaires avaient célébré auparavant cet illustre guerrier. On peut croire aussi que les jongleurs ne manquèrent pas de chanter deux autres personnages devenus légendaires, comme Fernan Gonzalez, Garci Pernandez et Sancho Garcia. On raconte au sujet de ce dernier un fait qui pourrait bien avoir été inventé par la poésie populaire et qui se rapproche. beaucoup de la donnée d'un chant piémontais dont M. Nigra a recherché l'origine dans la tragique histoire de Rosemonde *. On raconte donc que la mère de Sancho Garcia, devenue veuve, voulut se débarrasser de son fils pour épouser plus librement un jeune Sarrasin. Elle fit, dans^cette
* PoetaB CaslellanoB ant, al siglo XV ^ Ribadeneyra, 1864,
p. ZLIV.
2 Voir page 41 de ce volume,
intention, préparer un breuvage empoisonné ; mais Sancho, averti, força sa mère à boire la première. A l'instant, elle tomba morte, et c'est depuis ce temps, suivant la Chronique générale, qu'en Castille il es d'usage de verser à boire aux femmes avant de servir les hommes.
On place , à l'époque de Fernan Gonzalez, un célèbre épisode, la mort des sept infants de Lara. On trouve dans l'histoire d'Espagne les noms de plusieurs des personnages qui figurent dans cette tradition, mais on n'y découvre réellement rien qui puisse autoriser à penser que cette sombre légende ait un point de départ dans la réalité. A la suite d'une discussion et excité par sa femme, dona Lambra, Rodrigo de Lara livra ses sept neveux aux Arabes, qui les massacrèrent dans un combat inégal. En même temps, par une aflfreuse trahison, Rodrigo fit retenir le père des sept infants, son propre frère, don Gustios de Lara, prisonnier à la cour du roi de Cordoue. Gustios excita la compassion, puis l'amour d'une musulmane, qui, lorsque le captif eut été rendu à la liberté, mit au monde le fameux Mudarra le Bâtard, lequel, plus tard, devint l'héroïque vengeur des sept jeunes victimes . Les chants anciens qui racontaient ces événements, sont reconnaissables encore dans les pages de la Chronique générale, mais ils ont disparu dans leur intégrité.
Nous l'avons dit, l'Espagne ne possède plus que deux de ses antiques chansons de geste et toutes deux ont été composées en l'honneur du Cid. Celle que l'on peut considérer comme la plus ancienne , comme la plus belle, paraît remonter au xii* siècle. Elle est gé-
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néralement connue sous le titre de Poème du Cid et nous montre Ruy Diay dans son âge mur, dans son glorieux exil, dans ses guerres contrôles Mores, dans sa vengence des infants de Garrion, et enfia dans sa joie du second mariage de ses allés. Slle est d'un caractère tout espagnol. La seconde chanson de geste, qu'on adésignée sous le nom de Chroniquerimée du Ctd^ mutilée par des lacunes, défigurée par des interpola* tiens, raconte la jeunesse brutale d'un Rodrigue qui ne ressemble en rien à celui pour lequel tout Paru eut les yeux de Chimàne . L'inspiration de cette seconde chanson ne nous parait pas franchement castillane. Des situations, des détails de combats y semblent empruntés à nos trouvères, et toute la dernière partie de cette œuvre a pu être faite à Timitation de nos vieux poèmes . Nous serions, quant à nous, tenté de voir dans cette chanson de geste Tagrégation de matériaux fort divers, le mélange de chants populaires, fort reconnaissables au début du livre, et d'épisodes pour le moins inspirés par les poèmes français. Nous ne nous arrêterons pas plus longtemps à ces deux œuvres sur le Cid, nous en avons longuement parlé dans les Vieux auteurs castillans '; là nous avons recherché ce que le Cid fut dans l'histoire, puis nous l'avons considéré dans la poésie, depuis un chant latin^ antérieur aux deux gestes, jusqu'aux romances, jusqu'à Guillen de Castro, jusqu'à Corneille. Nous venons de voir quels furent les personnages
< Tome I, de la page 125 à la page 247.
> Publié pour la première fois par M. Ed. du Méril daos les Méanges archéolQgiqu99 et littéraires.
cycliques de TEspagne. Les cantares furent supplantés par les chroniques, mais cette vieille poésie dont, suivant M. Milà, la disparition ne fut guère qu'apparente, eut une résurrection. Elle Teut dans des poèmes de courte haleine , dans des romances qui reprirent les personnages célébrés jadis dans les chansons de geste, qui les reprirent soit à ces chansons, qui ont disparu, mais dont Texistence est si bien démontrée, soit à des traditions orales. Longtemps on a attribué aux romances une date trop reculée. On y avait vu la source des légendes qui ont envahi Thistoire d'Espagne. C'est souvent le contraire qui eut lieu , c'est souvent des chroniques que ces légendes passèrent aux romances, comme elles avaient jadis passé aux chroniques des chansons de geste. Les nouvelles œuvres dans lesquelles se réveilla la poésie populaire sontdonc la continuation des chansons de geste ; mais sous leur forme actuelle, elles atteignent tout au plus au XIV* siècle. Elles ont perdu le prestige d'une grande ancienneté, mais elles ne restent pas moins trèsdi* gnes d'attention; elles constituent une poésie populaire extrêmement riche et peuvent être divisées en deux grandes catégories. Des romances, en assez grand nombre, par leur étendue, parles sujets traités, peuvent être réellement comparés aux chansons de geste et sont dus aux jongleurs. D'autres sont d'une origine et d'une facture plus populaires.
Les sujets des romances sont de trois sortes. Tantôt ces chants s'inspirent d'antiques données traditionnelles nationales ou de récits carlovingiens modifiés, tantôt ils traitent d'événements historiques plus ré-
cents; tantôt, enfin, ils ne se rapportent pas à des époques déterminées, alors ils sont suggérés par des importations étrangères, françaises surtout, et quelquefois sont peut-être de simples traductions.
C'est dans ces derniers chants que Ton retrouve des vestiges de l'influence, dont nous n'avons pas encore parlé, des poèmes de la Table Ronde. Ces livres, par des raisons que nous avons développées ailleurs * et qui ont également frappé M. Milà, n'exercèrent pas en Espagne l'action si profonde des épopées carlovingiennes. Ils arrivèrent cependant de bonne heure aux poètes érudits, qui en répandirent quelque chose sur les classes inférieures ; ils leur arrivèrent sans doute par le Portugal. Dès le xiii* siècle, on rencontre dans les Anales toledanos primeros, la mention de noms d'hommes et de lieux appartenant aux romans d'Artus. L'archiprêtre de Hita, quantité de vieux poètes citent : Iseult, Tristan, Lancelot, Genièvre ; enfin, à l'imitation des fables de la Table Ronde, fut écrit à la fin du XV* siècle 2, le beau roman d'Amadù; mais, encore une fois, ce cycle ne jouit pas au delà des Pyrénées de la vogue si longue que les chants carlovingiens y obtinrent, et son influence sur la poésie populaire ne se révèle que dans les Romances caballerescos sueUos (Romances chevaleresques détachés.)
* Vieux auteurs castillans, l. II, p. 299.
3 Au moins dans la rédaction que nous connaissons, car, avant Montalvo son auteur, il est bien certain qu'il existait un roman d'Amadis. On peut voir à ce sujet la dissertation de M. Braga, Ri~ vista di Filologia romanm, vol. I, fasc. III, son ouvrage Hisloria de las Novellas porluguezas ; le discours préliminaire de Gayangos Libros de Caballerias, p. xxi, et mon article sur Montalvo dacs la d«rniôre édition de la Biographie universelle.
Quoique ayant perdu beaucoup des éléments de la poésie épique primitive, les romances enoot gardé un grand nombre et y ont ajouté des éléments nouveaux de provenances diverses ; mais, tandis que les chansons de geste appartenaient à une poésie populaire aristocratique, celle des romances peut être qualifiée de populaire plébéienne. Ce caractère ne Ta pas empêchée, cependant, de subir des influences artistiques et lyriques et de faire de fréquents emprunts aux œuvres écrites. Placés entre des inspirations contraires, les romances se laissèrent entraîner en sens différents. D'un côté ils rencontrèrent la dégénérescence en tombant dans le vulgaire, de l'autre en devenant Tœuvre des poètes de profession.
Le livre de M. Milà finit par une conclusion dont une partie, — nous l'avons déjà rapidement analysée, — relative à la formation et au caractère des chansons de geste, aurait eu, nous le croyons, une place plus naturelle au début de l'ouvrage. Nous pensions voir Fauteur, dans ses dernières pages, revenir sur ridée inspiratrice de son travail et peut-être estil à regretter qu'il n'ait pas ainsi jeté un coup d œil sur toute la route parcourue, montré qu'elle n'a été suivie que pour arriver au but indiqué, et fait voir comment ce but se trouvait positivement atteiot. En effet, tant de détails, de faits, de citations, d'observ;itiens se sont offerts au lecteur qu'il a pu perdra un peu de vue et le point de départ et le terme qu'il s'agissait d'atteindre. Un peu d'aide aurait donc pu lui être nécessaire pour qu'il se rendît un compte parfaitementexact du voyageoùil aeu M. Milà pour guide.
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Peut-être encore regrettera-t-on, non que l'auteur ait prodigué des notes marginales dont il a eu tort de s'excuser, et qui sont la témoignage d'un docte et patient labeur, mais qu'il n'ait pasfondu dans le corps de son livre une partie des appendices qui le terminent. Au reste, tous ceux qui s'occupent de littératures romanes sauront bien aller chercher là de précieuses observations sur les chansons de geste, sur Jes romances, sur la versification de ces deux espèces de poèmes, sur la forme primitive des chants épiques français, sur l'influence qu'ils exercèrent en Castille. Si déjà on ne l'avait compris, on verrait, par ces derniers mots, que ce n'est pas aux Espagnols seuls que s'adresse ce savant volume. Il nous intéresse non seulement parce que notre vieille littérature y est souvent rappelée et qu'elle y est l'objet d'aperçus judicieux, mais encore parce que l'opinion de M. Milà touchant l'origine des chansons de geste offre une théorie nouvelle sur un point que beaucoup de nos critiques ont étudié et discuté.
LES DAYEMANS
On donne le nom de dayemans, dans l'ancien département de la Moselle, à des espèces de colloques plus ou moins rimes ou assonances, qui se produisaient au retour des veillées d'hivers appelées couairmls. C'était surtout dans la soirée du samedi que l on dayait. Une fille ou un garçon frappait à la fenêtre de la pièce où plusieurs femmes du village s'étaient réunies pour travailler, et surtout bavarder, en disant : Volev veu dayer? On répondait de l'intérieur, puis les demandes et les ripostes s'entrechoquaient. Souvent les questions avaient pour sujet une aventure de la personne interpellée ou contenaient des allusions à son physique, une plaisanterie sur son caractère, sur ses habits. Il fallait répliquer en rimant, ou à peu près, sa réponse. La satire était plus fréquente que la louange dans ces improvisations, où d'ordinaire l^s filles montraient le plus de vivacité et de présence
4 Dans la seconde édition des Chanls populaireê du Pays-M^^ssin^ j'ai publié un certain nombre de petites pièces ainsi nommées, rlues pour la plupart à une obligeante communication de M. Vaillant. Je les ai fait précéder d'une note qui n'était pas aussi complète quo ce petit article inséré dans lArchivio per lo studio délie Tradùioni fopolari.
364 LES DATEMANS
d'esprit. Les dayemans étaient un vrai épanchementde verve gauloise. Quelquefois le demandeur essayait de rester inconnu, et déguisait sa personne et sa voix pour lâcher une grosse méchanceté ; mais il arrivait que pour se venger, Tinsulté, d*une fenêtre, lançait sur l'agresseur le contenu d'un vase peu parfumé. Les dayemans paraissent remonter loin dans le passé. M. F. Bonnardot en a publié dans Mélusine un certain nombre tirés d'un manuscrit exécuté à Metz au XV' siècle, et dont par la forme et souvent par le fond semblent procéder les dayemans modernes. Dans les œuvres de Chistine de Pisan les jeux à vendre présentent de l'analogie avec les dayemans :
Je vous vends la passe-rose, Belle, et dire ne vous ose Comment amour vers vous me lire Se Tapercevrez tout sans dire.
Les pièces que M. de Montaiglon a publiées sous ce titre ; Bitz et ventes d amour [Recueil de poésies françaises du quinzième et du seizième siècle, t. V), sont aussi dans le même genre :
Je vous vends la blanche laitue, Eh ! faut-il que l'on s'évertue De bien aimer un bon ami, Plein de beauté, non endormi, Puisque sa saison est venue...
Je vous vends la pomme d'orange...
Je vous vends la Ueur de joli bois...
f • Dans ces premiers vers contenant le nom d'une plante, d'une fleur, il y a une ressemblance avec les
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commencements de beaucoup de Stornelh, et nous remarquerons encore en passant que bien des chants roumains, — ceux-là épiques, — ont un début du même genre, mais sans relation avec le reste de la pièce : Feuilles vertes de la 'plante sauvage,,. Feuilles vertes divrée,..
Les dayemans, que nous avons cru d'abord propres à la Lorraine, étaient évidemment en usage dans d'autres provinces. On lit dans le catalogue de VioUetle-Duc un extrait des Adevinaux amoureux : « Je vais maintenant réciter plusieurs demandes et adevinailles que soloient faire les jeunes compaignons aux matrones et aux filles ez assemblées qu'il faisoient aux longues soirées d'hiver. » (T. II, p. 135.) Dans l'épilogue des -E^*craignes dijonnoisesi^OMew, MDCLVIII, p. 4), Tabouret parle des veilléesoù se rassemblaient les paysannes et ajoute : «Elles vont d'escraignes à autres se visiter, et là font des demandes les unes aux autres. » A ces allusions à des pièces analogues aux dayemans, ajoutons encore quelques indications trouvées dans V Histoire des livres populaires. Dans ce curieux ouvrage, M. Charles Nisard parle des Veillées de village^ almanach imprimé tour à tour à Epinal, à Troyeset à MontbcUiard [: « Plusieurs filles, dit le préambule de ces almanachs, se réunissaient le soir dans la maison d'une fermière, et racontaient en travaillant des historiettes d'amour, et elles passaient ainsi agréablement leurs veillées. » M. Nisard ajoute, en continuant son analyse du petit livre: «Plusieurs fois les garçons interrompent les filles pour conter eux aussi leurs histoires et ce que l'auteur appelle des dayries. Ces day-
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ries consistent dans des questions plus ou moins bizarres à résoudre. Le fond n'offre rien qui ne soit décent et moral; mais cela manque un peu de sel. Ce n'est pas là une académie de beaux esprits, et ce n'est pas non plus une cour d'amour, bien que les sujets qu'on y traite n'aient rapport qu'à l'amour, mais c'en est à coup sûr une réminiscence, une imitation faible, décolorée. L'institution a passé des châtelaines aux villageoises. » {Hist, des livres pop,, t. I, p. 246.) On voit que les dayries n'étaient pas autre chose que nos dayemans, seulement les pièces qu'a en vue M. Nisard ont une moralité, une décence que les dayemans sont fort loin d'offrir toujours.
Ils semblent inconnus dans les villages de langue allemande de l'ancien département de la Moselle, mais on en trouve quelque chose en Prusse dans certains villages des bords de la Sarre, sous le nom de jeu de petite maman {Mûtterchen). Dans les soirées d'hiver une jeune fille s'approche d'une maison où se tient une veillée, elle frappe au volet en disant : « Petite maman? » on ouvre la fenêtre et l'on demande ce qu'il y a. La jeune fille contrefait sa voix et répond : « Petite maman, donnez-moi un mari. » Quelquefois le dialogue a lieu en vers, on se consulte et l'on adjuge à lajeune fille un vieux célibataire, un ivrogne, un veuf, un personnage ridicule. La même scène recommence dans les maisons voisines: