DONA MARIA
— J'étais la fille d'un roi, on m'appelait Dona Maria; j'aimais un capitaine à cause du bien qu'il me voulait. Mon père, quand il le sut, rendit ma vie très dure : il me donnait le pain par once et me mesurait l'eau.
I^e roi fit publier par toute la ville que calfats et charpentiers eussent à se réunir le jour même, afin de construire un vaisseau pour emmener Dona Maria. Les calfats étaient nombreux, ils eurent fini le jour même. On mit dans le vaisseau des vivres pour sept ans et un jour, on mit la nef en mer
1 Dans le Gwerziou-Breiz-isel, sainte Honorine, persécutée, est abandonnée sur la mer dans un tonneau. Dans les Chansons popu^ laires de l'Alsace, de M. Weckerlin, sainte Odile, par ordre de son père, est de môme abandonnée aux ûots dans un tonneau.
sans voiles et sans rames. Dona Maria était dedans sans nulle compagnie. Elle arriva à une terre où il n*y avait nulles gens, si ce n*est un ermite pieux, qui menait une sainte vie.
— Femme, qui t'a conduite ici, pour la perte de mon âme?
— Continue, pieux ermite, à mener ta sainte vie. Ce vent qui m'a menée ici pourra me remmener. Souffle, vent, souffle ; obéissez, vagues, conduisez-moi dans mon pays, c'est ce que je souhaite.
Le roi était à la fenêtre à Theure de midi où entra un navire sans voiles et sans rames.
— Dites-moi quel est ce vaisseau qui entre sans ma permission?
— C'est votre fille, seigneur, appelée Dona Maria.
— Puisque c'est ma fille, je la veux aller visiter. Dis-moi, toi, tna fille, comment tu as traversé les mers?
—- Les mers me rendaient honneur, les vents me faisaient courtoisie, et les anges venaient la nuit pour me tenir compagnie. Ils partaient avec le soleil et revenaient le lendemain, et la Vierge m'appelait sa servante Marie.
Certainement il n'y a que de bien vagues ressemblances entre ce romance et la légende rappelée par Games; il y en a cependant assez pour supposer qu'un début ofiFrant un point de départ identique à celui du romance de Silvaninha, a ensuite été remplacé par un autre, comme cela arrivait plus d'une fois.
Mais en voilà assez, trop peut-être au sujet des références. Il serait plus intéressant, revenant au point de départ de cet article, de découvrir d'où est venue l'étrange légende qui a étendu de tous côtés tant de ramifications.
M. Wesselofskî, dans la sainte Uliva de la représentation sacrée, croit reconnaître quelques traits de la vie.de la sainte Uliva de Palerme, dont il trouve la légende dans les BoUandistes. Là il n'y a ni amour incestueux, ni mains coupées, mais des persécutions
dont rimagination s'est ensuite emparée et qu'elle 'a ornées d'incidents nouveaux et merveilleux. Cette légende, suivant notre auteur, avait d'abord été un mythe, qui comme beaucoup d'autres mythes, ayant perdu son caractère symbolique, devint un simple récit.
Comment se ferait-il, s'il en était ainsi, que la légende de sainte Uliva, telle que la donnent les Bollandistes, n'offrît justement rien des épisodes les plus marquants dont M. Wesselofski doune une explication. Suivant lui, la reine qui meurt est la déesae de l'été qui s'en va ; sa fille, la déesse de l'année future ; le père, le dieu Wuotan ; le chasseur qui découvre la fugitive, c'est l'hiver; les mains coupées sont les feuillages qui tombent des arbres, elles repoussent à peine touchées par l'eau vivifiante comme les feuilles et la verdure aux pluies du printemps, etc. etc. J'avoue que je ne crois pas du tout à ce mythe.
L'amour, qui fait le point de départ de tant de versions de notre légende, s'est malheureusement manifesté assez de fois dans la vie réelle pour que son apparition dans une fiction romanesque ait rien de surprenant. Les noirceurs d'une belle-mère, ses persécutions à l'endroit de sa belle-fille, les lettres interceptées et remplacées par d'autres étaient devenues comme un lieu commun pour les romanciers du moyen âge. Dès 1862, nous citions dans les Vieiuc auteurs castillans^ comme offrant des situations semblables, le Chevalier au Cygne y l'histoire de DussolinadQS Reali di Francia^ celle de Bioniza de Giovani Fiorentino, etc. Et depuis lors plusieurs 'écrivains ont ajouté à cette
liste et étudié le cycle de la femme persécutée, le savantLiebrecht entre autres (Gott. Oel. auz. 1867, p. 565), dans un travail sur la i^t^&a del re dïDacta. La conception la plus difficile à expliquer est celle de ces absurdes mains coupées qu'on trouve dans tant de récits. M. d'Ancona rappelle à leur sujet une fable grecque rapportée par Diodore. Salomoné ayait épousé en secondes noces Sideroé, qui Texcitait contre sa belle-fille Tiroé. Elle fut, à Tinstigation de sa bellemère, maltraitée, battue, on lui coupa les cheveux, on la mit en prison. Ses lils furent abandonnés sur un fleuve, ils devinrent plus tard ses sauveurs, comme quantité de héros de nos vieux romans.
Dans cette anecdote, qui par quelques points touche en effet à notre légende, il ny a que des cheveux coupés; mais M. d'Ancona fait remarquer que dans la Rapprezentazïone di santa Uliva^ il est aussi parlé de cheveux coupés.
C'est sans doute dans quelque légende qu'il faut rechercher l'origine de l'histoire des mains coupées. M. Gidel, dans son Étude sur la littérature grecque moderne, dit (p. 293) : « On lit dans un miracle de saint Jehan Crisosthome et d'Anthure, sa mère, comment un roi lui fit couper le poing et Nostre-Dame lui refit une nouvelle main, » Malheureusement M. Gidel ne dit rien de plus delà légende, qui peut-être nous eût fourni de curieux rapprochements.
La Légende dorée rapporte un prodige du même genre dans la vie apocryphe de saint Léon, qui monta sur le trône pontifical le 10 mai 440 : « Le pape Léon, ainsi qu'on le lit dans le livre des miracles de la bienheu-
reuse Vierge Marie, célébrait la messe le saint jour de Pâques, dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, et comme il donnait là communion aux fidèles, les uns après les autres, une femme le baisa à la main et il éprouva une tentation. Mais l'homme de Dieu s*érigeant en sévère vengeur contre lui-même, se coupa en secret cette main qui l'avait scandalisé. Et il s'éleva des murmures parmi le peuple, qui s'étonnait de ce que le saint ne célébrait plus l'offlce divin, comme il en avait l'habitude. Alors Léon implora la sainte Vierge, s'abandonnant entièrement à sa miséricorde. Et elle lui apparut, et elle lui rapporta la main qu'il avait tranchée, lui commandant de recommencer àoffrir le saint sacrifice. » [Légende dorée, éd. Gosselin, t. I, p. 271.)
Cette anecdote étrange était très répandue. Elle a été rapportée par Sabellicus, Baronius, saint An tonin. Le savant jésuite Théophile Raynaud en a parlé pour la réfuter (ffopothec., sect. Il, liv. III, cap. x, p. 361). Il a fait remarquer que, contrairement à une assertion voulant que depuis cet incident on eût changé l'usage de baiser la main du Souverain Pontife le jour de Pâques en celui de baiser son pied, le premier usage n'avait jamais été modifié. On a aussi raconté le fait autrement. On disait que saint Léon s'était coupé la main droite, parce qu'il se reprochait d'avoir conféré les ordres à un homme qui en était indigne. Enfin, on ajoutait que saint Léon retrouva sa main par la vertu d'un portrait de la Vierge peint par saint Luc. (Bayle, art. saint Léon.)
Je ne serais pas très éloigné de faire remonter à cette main coupée par chasteté et rendue par Tinter-
vention de sainte Marie, la main coupée aussi par chasteté et de même restituée par la Vierge de la duchesse d'Aquitaine et de tant d'autres héroïnes dont j'ai parlé. Pour qui sait la manière dont les légendes se forment et se transposent, cette opinion n'aura peut-être rien d'inadmissible.
Le lecteur aura certes été étonné de la vogue qu'obtint une histoire aussi incroyable. On supposerait volontiers qu'un monde presque entièrement séparé du vieux monde, qu'un monde jeune, par son ignorance et livré à lui-même, devait avoir une vie puissante, une grande fécondité d'imagination, de création. Il n'en fut pas ainsi. Le moyen âge est le temps des redites. Il ne se lassait pas plus que les enfants d'entendre les mêmes histoires ; toute sa littérature est là pour le prouver.
Si, revenant au livre de Games, base de ce petit travail, j'avais à me prononcer sur la version qu'il contient, je la regarderais comme la plus ancienne, parce qu'elle est la plus courte et la moins compliquée. Games put la recueillir, attribuée ou non à Eléonore de Guienne, de quelque vieille tradition orale. S'il l'avait empruntée à la Manekïne, il n'aurait, lui grand amateur de fictions de ce genre, pas plus hésité à nous donner le roman tout entier, qu'il n'a reculé devant l'histoire de Brut, si singulièrement et si longuement intercalée dans le Victorial.
YmeiLE AU MOYEN AGE
Ayant M. Comparetti, plus d*un écrivain avait cherché à expliquer comment au moyen âge, par la plus étrange transformation, Virgile le poète avait fini par être changé en un Virgile magicien. Sur ce sujet bien fait pour exciter la curiosité, M. E. du Méril, en France, et M. Roth, en Allemagne, écrivirent des dissertations qui purent d'abord sembler satisfaisantes. M. Comparetti prouva qu'elles n'étaient définitives ni l'une ni Tautre, en publiant, il y a quelques années, dans la Nuova Antologia, trois articles très remarquables et dans lesquels non seulement il étudiait la métamorphose de Virgile en sorcier, mais encore, travail qui n'avait pas été fait avant lui, ce que le poète était devenu dans la tradition littéraire jusques à Dante. L'auteur a soumis cette belle ébauche à un remaniement complet et l'a étendue au point d'en faire les deux volumes dont nous avons à parler K Plusieurs lecteurs de ces trois articles ont pu regretter , en apprenant l'apparition du nouveau livre, mais avant de l'avoir lu, que l'œuvre dont ils avaient gardé un si
* Virgilio nel medio evo, per Dominico Comparetti. — Livouriie Imprimerie de F. Vigo^ 1872, 2 vol. in-8* de XIII-313 et 310 pages.
bon souvenir, eût été refaite ; à d'autres il pourra sembler que traiter plus longuement un pareil sujet, c'est donner des proportions exagérées à une question intéressante, mais n'ayant qu'une importance secondaire.
Ceux-ci auraient probablement raison si l'on avait affaire à un écrivain qui n'eût considéré cette question que comme une simple curiosité littéraire.
Mais amuser par le récit de fables bizarres, par quelques recherches d'archéologie littéraire, n'a nul- . lement été le but de M. Comparetti. Ce qui lui a fait aimer son œuvre, ce qui l'y a attachée pendant des années et Ta plongé dans d'énormes investigations, c'est qu'elle forme un chapitre considérable et très attachant de l'histoire de l'esprit humain. Ce chapitre, pour l'écrire avec succès, il fallait être dans des conditions toutes particulières, il fallait a la fois connaître à fond les lettres classiques pour examiner les diverses phases de la célébrité de Virgile dans la tradition littéraire, connaître non moins bien le moyen âge pour débrouiller les fables étranges dont le poète devint le héros. M. Comparetti s'étant, par une aptitude rare, livré à deux sortes d'études qui semblent peu conciliables, se trouvait dans la situation voulue pour traiter également bien Tune et l'autre branche de son sujet. Comme on aurait pu le croire, ce sujet ne disparaît pas dans le développement de l'œuvre nouvelle. M. Comparetti sait toujours où il va ; si par moment il paraît perdre son chemin, c'est qu'il veut visiter quelque endroit peu connu, dont la vue l'aidera à mieux se rendre compte de la contrée qu'il parcourt. Il res-
semble à un guide hardi et expérimenté qui, au lieu de suivre les routes, vous conduit, pour mieux vous faire connaître le pays, par des vallons sauvages, d'étroits sentiers, des fourrés où personne n'a passé. Il vous fait faire le double de trajet sans que vous vous déclariez fatigué, tant vous êtes charmé de tout ce que vous apprenez, de tout ce que vous apercevez d'inconnu et qui aurait échappé à vos regards, si vous aviez suivi une voie mois accidentée et plus directe.
C'est un voyage, en effet, que M. Comparetti vous fait entreprendre, un voyage des plus intéressants dans le moyen âge, dans ce que cette époque a déplus ignoré, dans ses études, qui aident si bien àTexpliquer. Mais ce n'est pas seulement dans le moyen âge que l'auteur pénètre ainsi. Avant d'y arriver, il est obligé de passer par l'antiquité latine, de nous y montrer l'influence du poète sur les grammairiens, sur les rhéteurs, sur une nation entière. Tous ces détails si curieux, toutes les considérations qu'ils produisent, sont habilement reliés par le grand nom de Virgile, que le critique suit dans ces temps si divers, notant par quelle gradation singulière la figure de l'illustre Mautouan s'altéra, comment dans la tradition lettrée le poète disparut sous le savant, sous le prophète; comment dans la légende populaire le savant devient un astrologue, puis un enchanteur, digne rival de Merlin.
C'est le premier de ces Virgiles, le Virgile des érudits, que M. Comparetti étudie d'abord. Pour le faire, il est obligé de remonter au personnage réel et, sans avoir à ap|)récier ses œuvres à un point de vue littéraire complètement en dehors du sujet, d'expliquer
les causes d'une renommée qui devait subir des transformations si bizarres.
Virgile, apparut au moment où, parvenus à l'apogée de leur donaination, les Romains, trouvant la vie républicaine et sa littérature pauvres et grossières, réclamaient une nouvelle école poétique moins en désaccord avec leur civilisation.
Par le choix de sa fable, qui, sans être une tradition latine véritable, était devenue assez nationale pour satisfaire aux exigences de l'épopée, par l'habileté avec laquelle il la traita, employant toutes les ressources de son talent et la connaissance approfondie de sa langue et de l'histoire de sa patrie, Virgile satisfit pleinement l'inclination des Romains pour l'épopée historique. Il acquit sur-le-champ une réputation que plus tard rien ne put ébranler, il devint pour les grammairiens, dont le rôle était alors si grand, une sorte d'oracle. Ils citèrent tellement V Enéide que, si ce poème se fût perdu, on pourrait le recomposer à l'aide de ces citations innombrables. Et ce n'était pas seulement dans les classes lettrées que la réputation du poète s'établit. Il devint rapidement populaire. Parmi les nombreuses inscriptions que l'on trouve crayonnées sur les murs de Pompéi, la plupart sont empruntées à Virgile.
A l'époque de la corruption littéraire, Virgile ne fut pas atteint par la défaveur qui frappa presque tous ses contemporains. On cherchait , comme toujours dans les périodes de décrépitude, une apparence de nouveauté dans un retour à l'ancienne langue, et, Virgile, qui avait grandement profité du vieil idiome
se trouva tout naturellement protégé par ce goût archaïque. Il fut adopté par les rhéteurs comme il l'avait été par les grammairiens. Sa gloire traditionnelle provoqua môme comme une sorte de vénération superstitieuse. Dès Tépoque d'Antonin, on interrogeait Tavenir en ouvrant VÈnéide . Quand le déclin fut complet, Virgile ne perdit rien de son prestige, la preuve en est dans tous les contons composés avec ses vers"; alors Tinterprétation allégorique développa encore le caractère mystérieux dont on se plaisait à le gratifier. Douze passages du poète présentaient, dit-on, des difficultés insurmontables. Leur impénétrabilité était, pour ainsi dire, un article de foi, et devant eux le grammairien s'arrêtait court en s'écriant : « C'est un des douze I ^ On attribuait une science immense à Virgile, et Macrobe donne une idée très exacte de la manière dont, de son temps, on se représentait le poète. Le paganisme n'entraîna pas Virgile dans sa chute.
La langue latine fut sauvée par les couvents ; et la grammaire, avec laquelle Virgile était comme identifié, fut plus honorée que jamais. Ce n'était pas cependant sans scrupule que les chrétiens lisaient les écrivains latins, et ces scrupules ne s'évanouirent pas entièrement quand le paganisme eut complètement disparu. Les fables mythologiques causaient aax chrétiens une répugnance d'autant plus naturelle qu'elle avait été ressentie par des philosophes païens . Un moyen d'atténuer cette répulsion fut de considérer les divinités de l'Olympe comme les personnifications d'êtres abstraits, de qualités, de vertus ; et de là le
développement de Tallégorie, si en vogue dans tout le moyen âge.
Les remords que pouvait produire un commerce familier avec les anciens n'empêchaient pas toutefois que de nombreuses copies ne fussent faites des manuscrits antiques, et Virgile fut le poète qui occupa le plus grand nombre de plumes. Par la pureté de ses œuvres, plus encore que par leur mérite littéraire, il se recommandait aux chrétiens qui avaient cru trouver en lui des doctrines semblables aux leurs, qui, dans la quatrième de ses églogues, voyaient une prophétie sur la venue du Christ. On se prenait de pitié pour ce païen si bien disposé, et plus tard Dante tradui sit ce sentiment universel par le rôle qu'il donna au poète de Mantoue.
Les détails que la tradition littéraire possédait sur Virgile n'offraient cependant rien de merveilleux ; transmis par les grammairiens, ils dérivaient sans doute d'une vie du poète écrite par Suétone. Quant à l'invasion d'éléments nouveaux et apocryphes, elle eut lieu autrement que l'ont supposé ceux qui ont traité ce sujet. Ils ont confondu deux choses fort distinctes : la légende populaire et la légende des lettrés. Il n'y a entre elles qu'une communauté d'origine, elles partent toutes d'une opinion exagérée de la science du poète, mais elles différent par l'idée que l'une et l'autre se faisaient de cette immense érudition.
La tradition littéraire s'est donc simplement alimentée d'anecdotes éparses mêlées aux notices sur Virgile, anecdotes qui furent défigurées, amplifiées, mais ne présentent aucune trace de surnaturel. Tels
furent les seul? éléments qui produisirent dans la légende littéraire un Virgile différent du Virgile véritable, et auquel dans cette légende même on donna deux aspects dissemblables, l'un des plusnobles.l'autre trivial. Le premier est celui qui a frappé Dante, le second est celui qu'offre le roman de Dolopathos. Dante, par ses études, était l'homme du moyen âge; mais il appartenait à la Renaissance par la manière dont il comprenait les anciens. Il en sentait les beautés poétiques, ce que ne faisaient pas ses contemporains. Virgile se recommandait donc à lui à la fois par un respect traditionnel et par son talent; mais ce n'était pas seulement parla vénération dont il était l'objet et par son génie qu'il attirait l'attention de Dante, c'était aussi parce qu'il rappelait le mieux cette grandeur de l'Italie antique, dont l'auteur de la Divine Comédie était enthousiasmé et dont il croyait l'Italie moderne l'héritière . Épris de l'unité de sa patrie, il voyait dans Virgile le poète de cette unité. Nous ne pouvons ici résumer toutes les autres considération si bien exposées, et dont les plus importantes avaient échappé aux nombreux commentateurs de Dante, par lesquelles M. Comparetti indique quels motifs durent déterminer le poète de Florence à dire au poète de Mantoue :
Tu se' lo mio maestro e 1 mio autore.
Il y a là de bien remarquables pages sur le grand rôle de Rome devenant le centre du monde catholique après l'avoir été du monde païen, prodige fait pour
frapper croyants etincrédules, et que, bien qu'appartenant à ces derniers, M. Comparetti n'hésite pas à signaler * .
Nous regrettons d'avoir à le dire, l'auteur n'a pas toujours été aussi dégagé de préventions hostiles à regard du catholicisme et de la papauté. Ces préventions ont même rejailli sur Charlemagne, parce qu'il {\xthomopapœ,et inspirentà l'auteur un passage qui n'est pas dans son style ordinaire. Peut-être dans ce jugement de Charlemagne intervient-il aussi une espèce d'anthipathie de race, dont, si nous avons bonne mémoire, on trouve des traces dans une lettre de Pétrarque, qui, tout plein des souvenirs de l'ancienne Rome, s'irritait de voir continuer l'Empire par un Franc, par un Barbare.
Quoi qu'il en soit certaines préventions ont poussé M. Comparetti à émettre quelques idées qui nous semblent contestables et ont pu parfois le rendre injuste à l'égard du moyen âge. Nous ne sommes pas non plus disposé à admettre cette proposition : « Soutenir que les femmes doivent une grande reconnaissance au christianisme et à la chevalerie, c'est vouloir se faire illusion et parler contre l'autorité des faits. » Est-ce que le désir d'aperçus nouveaux n'a pas entraîné M. Comparetti dans cette inutile digression ? Nous le craignons, et même, sans recourir aux beUes pages écrites sur ce sujet par Ozanam, on pourrait combattre cette
* € L'établissement prodigieux de l'Empire romain fut la plus grand e des merveilles avant que rétablissement du christianisme fût devenu le plus grand des miracles. » ( Proudhon, De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, t. III, p. 133)
VIRGaE AU MOYEN AGE
assertion paradoxale par de nombreux arguments. Mais Tauteur se montre peu prodigue de preuves à Tappui de sa thèse ; imitons cette sobriété dans notre protestation, et n'alignons pas des considérations qui se présenteront d'elles-mêmes à nos lecteurs et qui, pour être vulgarisées, ne sont pas moins d'une grande valeur.
Le second volume de l'œuvre de M. Comparetti est eonsacré à Virgile dans la tradition populaire. La poésie vulgaire du moyen âge, — sur la naissance et le développement de laquelle l'auteur a, dans son premier tome, écrit des pages très intéressantes et que nous aurions voulu avoir le temps d'analyser, — la poésie populaire du moyen âge n'est pas séparée de la poésie classique par des abîmes. Les hommes de ce temps croyaient plutôt continuer la société antique que s'en séparer; seulement, dépourvus de connaissances critiques, ils voyaient cette société à travers leurs lois, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs idées. Ils ne se pensaient pas moins les successeurs, les héritiers légitimes de ce vieux monde qu'ils refaisaient à l'image de leur époque, et citaient volontiers ses grands hommes comme s'ils eussent été des leurs. Un de ceux qui les préoccupa le plus fut Virgile ; et on en a une preuve curieuse dans les origines ambitionnées par des familles, par des nations, prétendant se rattacher aux héros chantés dans VÈnéide,
Mais en même temps que ce poème se transformait dans le Roman cCÉnée, son auteur lui-môme subissait aussi sa métamorphose dans le Roman de Bolopathos. Quelque altéré qu'il soit, ce Virgile provient de la
tradition littéraire, mais avec le mélange d'une idée populaire ; c'est elle qui, là, a fait disparaître le poète sous le savant, sous l'astrologue. Quant à la transformation complète de Virgile en magicien, elle a ses causes tout à fait en dehors des lettrés et ses racines dans le peuple italien.
Ce peuple, cependant, fut moins fécond qu'aucun autre en productions romanesques. Ses légendes eurent en général, pour point de départ des faits historiques ou mythologiques plus ou moins bien connus. On y a souvent retenu des noms antiques, mais perdu la connaissance exacte des personnages qu'ils désignaient, tout en se rappelant assez leur caractère pour leur en conserver quelque chose dans des événements imaginés à plaisir et destinés à suppléer à des faits authentiques oubliés. Ce fut ainsi que des légendes d'origine italienne s'enroulèrent autour du nom de Virgile. Elles avaient été inspirées par des lieux, des monuments, de vagues souvenirs. Elles passèrent ensuite dans la mémoire de quelques voyageurs, qui les rapportèrent dans leur pays, où elles furent accueillies par les érudits. Ainsi s'explique que les fables les plus anciennes sur le "Virgile de la seconde branche, bien qu'en dehors de la tradition littéraire, dont s'est d'abord occupé M. Comparetti, bien que de source essentiellement populaire, se trouvent dans des écrits non destinés au vulgaire, mais aux classes instruites, racontées non en idiome roman, mais en langue latine. Parmi ces voyageurs, dont nous parlions tout à l'heure, il faut citer Gervais de Tilbury et Conrad de Querfurt, chancelier de Henri VI. L'un et l'autre apprirent à Naples, au
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XII' siècle, des légendes dans lesquelles Virgile était dépeint comme le protecteur de cette cité, comme employant sou vaste savoir à lui procurer des talismans faits pour en assurer le bien-être et la sécurité. Dans ces légendes primitives, il y a deux éléments que M. Comparetti démêle très bien : le nom de Virgile lié à une affection toute spéciale portée par lui à la ville de Naples, la croyance à des talismans témoignages de cette affection. Le premier de ces éléments est tout napolitain, il a son origine dans la préférence fort réelle de Virgile pour Naples, dans la présence de son tombeau vrai ou supposé. Le second élément n'est pas indigène, et dut apparaître postérieurement : il put dériver du rôle qu'Apollonius de Tyane avait, dit-on, joué à Constantinople, et eut aussi pour fondement la réputation scientifique faite à Virgile. Mais, il faut le remarquer, là, cette vaste science n'avait encore rien d'illicite. On croyait que, grâce à des combinaisons mécaniques, astrologiques, mathématiques, l'homme pouvait produire des choses merveilleuses et d'autant moins répréhensibles qu'elles avaient pour but le bien général. Dans cette tradition la plus antique, Virgile n'apparaissait donc pas encore comme un magicien et n'avait rien de l'aspect odieux ou ridicule qu'on lui prêta plus tard.
Une légende ne reste pas stagnante. Elle s'accroît par la transmission orale et attire facilement à elle d'autres légendes, isolées, anonymes, errantes, qui la vi ennent grossir. Mais c'est surtout quand elle quitte le pays où elle est née, que, n'étant plus contenue par des circonstances locales, elle s'altère et se développe
rapidement. Ce fut ce qui arriva à la légende virgilienne. Les Napolitains eussent regardé comme un manque de respect pour leur protecteur de lui faire franchir le pas qui le séparait de la magie . De pareilles considérations ne pouvaient retenir des étrangers, et dès le xiii® siècle on trouve, parmi eux, la légende de Virgile modifiée de cette manière. Trouvères et troubadours ne s'inquiétaient guère de manquer de révérence au bienfaiteur de Naples : l'essentiel pour eux était, n'importe comment, d'intéresser ou d'amuser leur public.
Une fois hors de leur patrie, il était difficile que les fables sur -Virgile restassent liées à la ville qui les avait vues naître. Rome 'exerçait toujours son grand prestige, elle attira tout naturellement Virgile à elle, les légendes l'y transportèrent et nous le voyons remplir à l'égard de la cité éternelle le patronage qui lui avait d'abord été attribué à Naples.
Dans la première partie de son travail, M. Comparetti a parlé de la mission prophétique dont on fit honneur à l'auteur de V Enéide. Il y revient, et on retrouve encore cette singulière croyance dans la légende populaire ; mais, si dans quelques mystères, Virgile est représenté comme ayant annoncé le Christ, ailleurs il est dépeint comme un véritable et détestable sorcier. En Allemagne, Enenkel fait de lui un fils de l'Enfer. A cette légende de Virgile, qui s'altérait de plus en plus, vint se mêler un épisode dont la vogue a été très grande et qui se compose de deux parties distinctes, du mauvais tour qu'une dame joua au magicien en le faisant monter dans un panier, qui,
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au lieu de l'amener près d'elle, le laissa, à la vue de tous les passants, suspendu à sa fenêtre, et de la vengeance difficile à raconter qu'imagina l'amant déçu. Dans la première partie de cet épisode, Virgile a été substitué à Hippocrate, sur le compte de qui avait été mise l'aventure de la corbeille ; dans la seconde il a remplacé Héliodore, héros d'une légende d'origine arabe. Cette histoire du panier a été extrêmement répandue au moyen âge, elle a été reproduite plus d'une fois par les sculpteurs, elle a sans cesse fourni des exemples aux moralistes, qui ont déblatéré contre le fol amour, des allusions aux poètes, qui ont dépeint la perfidie des femmes. Enfin, à Rome, on allait jusqu'à montrer la tour à laquelle la corbeille était restée suspendue. C'est là du reste le seul épisode de la légende de Virgile magicien qui ait été vraiment populaire en Italie.
Tandis que Jean d'Outremeuse racontait cette lé gende complète dans leMyreur des Histoires^ qu'un romancier du XVI® siècle l'augmentait dans les Faits merveilleux de Virgile de tout ce que son imagination pouvait lui fournir, l'Italie fut comme garantie de l'invasion de ces fables par l'étude sérieuse de l'antiquité à laquelle elle s'adonna de bonne heure. Peu à peu ces contes, dont la formation vient de nous être si bien expliquée, disparurent de toutes les contrées qu'ils avaient envahies, et c'est à peine si, à Naples et dans les environs de cette ville, il reste quelques vagues souvenirs de la légende primitive. M. Compare tti a toutefois entendu près de Lecceunejeune fille chanter
une stance contenant une allusion à la science magique de Virgile.
Diul si tamûssi Tarte da Vargiliu!
M. Comparetti a terminé son livre parles textes en diverses langues des légendes virgiliennes. Ce n'est pas là un de ces appendices sans importance qu'on ajoute à un volume pour lui donner le nombre de pages voulues. Ces textes, tirés d'ouvrages fort rares ou inédits, ont une valeur très réelle. M. Comparetti n'a pas omis de citer parmi ces documents un long fragment de Y Image du monde qui, à notre honte, n'a pas encore été imprimée et dont la Bibliothèque nationale possède de nombreux manuscrits offrant des variantes importantes. A propos de ce poème, nous nous permettrons une observation. M. Comparetti dit (t. II, p. 73) que V Image du monde a été, senza buon fonda^ mento, attribuée à Gautier de Metz. Il est possible de contester à Gautier une paternité dont on lui a fait généralement honneur depuis six cents ans ; mais le doute qu'émet M. Comparetti pourrait sembler s'attacher aussi au pays du poète sur lequel divers passages de V Image du monde ne laissent cependant point d'incertitude. Q'il nous soit donc permis, à nous dont ce pays fut le nôtre jusqu'à la date du 1" octobre 1872, d'insister pour qu'on ne dispute pas à la pauvre Metz un précieux témoignage du caractère tout français qu'elle avait dès le xiii* siècle.
En terminant cet article long et cependant bien insuffisant, nous tenons à prévenir le lecteur que nous
n'avons pu lui donner qu'une idée vague du très savant et très intéressant ouvrage de M. Comparetti. Nous avions sous les yeux un vaste édifice, nous n'avons pu en indiquer que les lignes principales dans une pâle esquisse. Une foule de détails, qui ornent et complètent ce monument si patiemment élevé, ont forcément été laissés de côté. Si nous avons été contraints de négliger aussi une quantité de faits, d'observations, d'aperçus habilement rattachés au sujet principal, de ne pas nous arrêter à des fables étranges et parfois amusantes, nous pensons cependant avoir fait entrevoir la sagacité avec laquelle Tauteur procède et comment il débrouille l'origine et les éléments si divers de la légende de Virgile. Son travail est dans ce genre un véritable modèle d'investigation.
Avril 1873.
RiVERITO SiGNORE B CARO CoNFRATELLÔ.
Quelli che in Francia gustavano le letterarie occupazioni, Don hanno potuto da oltre a nove mesi continuare gli studi a' quali si eraao adusati. Tante emozioni, tanti dolori colmaronosii loro cuori, che tentarlo non era possibile. Se per uno sforzo prodi* gioso fossero rivenuti ai lavori prediletti, questi momenti di dimenticanza avrebbero cagionato loro come una specie di rimorso. Bisogna pur flnalmente cercare di riempire lunghi e pesanti giorni ; lo bisogna, se non si vuole nutrire uno di quel pensieri terribili che per la loro flssazione divengono un vero pericolo. Perô la mente è ancora troppo signoreggiata da una tirannica preoccupazione perché non le si chiedano creazioni. Lo spirito non puô da se stesso tentare di produrre ; puô solamente rimettersi in via seguendo altrui, cercando in opère straniere una provocazione a cominciare un lieve lavoro. Dico lieve, chè non bisogna scegliere un soggetto troppo grave ; lo spirito non potrebbe attaccarvisi con bastante forza, con sufficiente libertà.
Ecco perché ho dinuovo esposto un libroche Ella mi ha dettodi non conoscere, e che, a parer mio, è degno di piacere aU'autore dotto ed assennatissimo, al critico dotato di tanti meriti, al quale la popalare lette-
S94 LETTERA AL DOTTORE GlUSEPPE PlTRÈ
ratura siciliana taati notabilissimi libri ha inspiratî. La speranzache una notizia sopra questa opéra possa esserle utile, ossia almeno aggradevole, è, per altro, necessaria perché, delineate alcune righe, io non mi lasci cader la penna subito stanca.
Il volume che voglio segnalarle ha per autore la donna ragguar dévoie che a dato una meritata ed europea rinomanza al pseudonimo di Fernan Caballero^ -ed ha pertitolo : Cuentos ypoesias popularesandalucesj Racconti e poésie popolari deir Andalusia. Fu stampato sono già alcunni anni ; perô non è conosciuto quantosarebbe degnod'esserlo, dalpublicodotto;sen- :za dubbio questo ha avuto diffldenza del nome letterario delF autore. E davvero è da temere che uno scrittore generosamente dotato d'intelletto creatore non possa costrignersi all'esattezza arida un poco, che piaccia agli amici délia Musa popolare. É ancor viva la ricordanzache lo Scott non fu sempre ilfedele editore délie ballate scozzesi.
Non voglio dire che F. Caballero neF volume di cui si tratta non abbia più volte dato segno d'essere romanziere, che nella parte prosaica del suo libre non si sia, alcune fiate, sostituito a' contadini dell* Anda- Jusia; ma ei li conosce tanto bene, che a dato un vero aspetto di veritàalla sua opéra. Di più questi racconti •che raccolse, se li ha narrati meglio che gli furono •detti, non ne adultéré mais le parti essenziali corne fece spesso il Trueba. Si vede che sono autenticamente popolari dal capitolo ove son riferite alcune credenze
< Leipzig, Brockhaut, iS66, 1 vol.
superstiziose. Le tre opérette che precedono questo capitolo si legano meno al pensiero principale del volume, e il primo pel suo carattere se ne allontana molto ; tuttavia mi rincrescerebbe ilnonvederlo quivi. È una specie d'entre^nes, nel quale Tau tore voile spiegare in nna série di scène ciô che gli Andalusi intendono per le tre regole che essi chiamano la gramattca parda, la gramatica del senno, regole diflFerenti molto da quelle che il cavalière Ulric insegnava al giovane Rosemberg* : « Per riuscire nel monde, signore Studente, abbiate a memoria queste tre massime : Vedere è tanto quanto, sapere, volere, quanto potere, ardire quanto avère. »NelCaballero un giovane attraversato dalla madré, dal padre e da una zia che fadbricano per lui designi dei quali nessuno egli ne viene aggradendo, scappa a queste tre persecuzioniper ascoltare i precetti dello zio Matiari,i quali sono veder venir, lasciarsi andare e star quieto, tre regole che, come si vede formano veramente un sol precetto.
Il Caballero usa volentieri dei dialoghi, ed alcune volte conduce il lettore ai varii racconti per una conversazione colla zia Sebastiana. Colei nara sopra il famoso Don Enrica di Villena una leggenda chesomigla molto alla novella tedesca Pietro Schlemil^ di Chamisso, novella falsamente d'all'autore attribuita al Nodier. Si sa quanta fu la fama di stregoniere del Villena, lo zio del re di Castilla don Giovanni IL Si accertava che a D. Enrico era possibile fare il sole
< A. DE M088ET, la Qvkenouille de Barhérine.
296 LETTERA. AL DOTTORE GlUSEPPE PITRE
rossoperrusodella Chelonïta^che questosignorefaceva piovere e tonare, cheimpiegando unapiantanominata Andromena diveniva invisible. I romori che correvano sopra questo personaggio singolare furono, alla sua morte, cagione che la sua biblioteca e i suoi manoscritti venissero poiabbruciati por mandato del re. Sebastiana dice di quai modo aveva Enrico tante belle cose imparate ; ogni mattino incontravasi con il diavolo sopra la rocca vermiglia : il demonio recava un quadrone nel qualeerala spiegazione di tutte le scienze. D. Enrico divenne prontissimamente tanto dotto che il suo professore fu geloso e pensô d'ucciderlo. Con questo intento lasciô, di subito, cadere ilquadro sopra il suo discepolo, ma D. Enrico fece tal movimento che il quadro percosse solamente Tombra di Villena, délia quale fu, da quel giorno, il poverosignore, privato.
Elle ha forse letto nei racconti popolari délia Norvegia [Norwegische Volksmàrchen ges, vonAbijôrnsen und J, Moe Leutschvon F. BresemanUy Berlin, 1842, vol. I, p. 49) la storia del felice possessore d'una tovaglia, che, alla voglia del suo padrone, si copriva d'un eccellentissimo pasto ; d'un capro, il cui corpo era una tasca sempre piena di monetad*oro e d*una canna che, certe parole magicheintese, andava bastonando. Questa storia, la quale hanno ancora riferitaifratelliGrimm, si trovanellamemoria délia ziaSebastiana. Uracconto VOrecchio deldiavolo, nel quai si vede corne un ragazzo scelse tre amici, il primo d'un vigore stupendo, il secondo dotatod'un fiato capace di produrre procelle, ed il terzo d'un incomparabile udito, spetta anche aile tedesche tradizioni, aile quali lo pigliô Tautore délia
storia del Barone di Munchhausen (cap. x). Uii*altra novella raccolta dal Caballero : le Anime fêliez, non è meno conosciuta in Allemagna. Ecco brevemente il soggetto del racconto spagnuolo. Un rico Indiano vuole maritarsi con una giovane, poverissima e dimanda alla zia délia regazza se suanipote sa fllare. Lazia avendo detto di si Tlndiano porta canapé alla giovane, che disadattissima, non puô niente fare di buono ; perô un anima felice la viene ad aiutare. Llndiano chiede se la bella sacucire e la stessa scena si riproduce : se colei sa ricamare, e di nuovo una felice anima interviene. L'Indiano sposa la ragazzariguardandola come abilissima, perô sua moglie si turba, e si dimanda che cosa abbia da fare se le vienchiesto diraostrareprove d' una destrezza délia quale è affatto sprovveduta. Le tre anime che l'aiutarono già vengono al suo soccorso sotto la figura di tre vecchie e *1 nome di tre parenti délia maritata. La prima ha un braccio più corto del- Tatro, la seconda ha rossi e cisposi gli occhi ; la terza è gobba. Interrogate che furono d'airindiano délie cagioni di queste infermità, risposeroche esse venivano per avertroppofilato, cucito, ricamato : spaventato di siffate conseguenze, il marito proibi alla moglie tutti questi perigliosi esercizi.
Credo d'aver veduto altrove che non nel libre de Caballero ciô che accade d'un contadino, cui la Morte déterminé a farsi medicopromettendoglidimosttrai'si al lato degli infermi a se devoluti, apparizione per la quale il nuovo medico dà segno d'una precisione ben fatta per procurargli numerosissimi clienti. Sono euriosissime cose i confronli offert! dalla letteratura
i98 LETTERA AL DOTTORB GIOSEPPE PITRE
popolare di nazioni molto diverse ; e non è da mera* vigliarsi se Terudizione ha tentato di spiegarlû L'ipotesi che più pare probabilé è che moite favole appartengano a un fonde comune a varii popoli, che ia età remotissima lasciarono TAsia per ispandersi in Europa. Altre finzioni sono sicuramente d'epoca non tanto antica, e sono quelle che derivauo dal Cristianesimo. Sopra queste ultime, il Caballeroscrisse parte d*un capitolo, di oui voglio tradurre alcuni passi, ove forse Ella, mîo caro amieo, troverà certe analogie con ciô che in Sicilia si racconta.
« Abbiamo inteso che la serpe camminava diritta ed arrogante, orgogliosa délia suavittorianelParadiso terrestre, perô che avendo incontrato la Santa Famiglia venendo in Egitto, voile mordere il PanciuUo-Dio e Oiuseppe le disse : « A terra, superba ! e non innalzare mai... » Abbiamo scoperto che gli alberi che tutto Tanno conservano la loro fronda, hanno ottenuto questo privilegio per aver offerto ombra alla Vergine Maria e al stfo santissimo ûglio... ; cheognuno ama erispetta lerondini perché si sa corne, buone e compassiouevoli, tirarono le spine délia corona che stracciava la fronte del Divine Martire ; ... che il giorno delTAscensione al momento dell'elevazione, durante la messa principale, le foglie degli alberi inclinandosi le une sopra le altre formanp croci in segno di rispetto e di devozione ; <hei bambini novellamentenati che non hanno ancora ne sentiment!, né pensieri, quando sorridono, sognando svegliati, sorridono ad Angeli visibili solamente per loro.. . Sappiamo ancora che la tarantola era una donna tanto pazza del bail are, che una volta il S. N.
LETTERA AL DOTTORB €^IUSEPPE PITRE 29^
passando mentre che saltava, ella non cessô, e all'opposto continué a saltar con grandissima irriverenza ; e per ci6 Dio per castigarla fece di lei un ragno stampato sulla spallad'una chitarra, e diede alla puntura di questo il singolarissimo efifetto di costrignere a ballare quelli che punge inâno a che estenuati cadono in terra. »
Fra le credenze riferite dal Caballero oe n'é una délia quale parla un vecchissimo poeta francesse, Gualtière, che aggiunse al suo antinome il nome di Metz, sua patria , e che scrisse nel secolo xiii V Image du monde. Gualtière parla in questo poema dei fanciulli che ridono agli Angeli :
Dont aucun furent qui disoieut Que le petit enfançon lorent, Quant il rient en leur dormant, Qu'il dient quli oient chantant Les Angles Dieu en paradis...
P. Caballero termina il suo volume spiegando alcuni motti proverbial!. Queste etimologie sono spessa liete et non c'é da maravigliarsi, avendo gli Andalusi una indole allegra ed amabile. Il Caballero al fine délia parte in prosa del suo libre dà alcuni chaseabril* los {huSe), alcune agiuiezas (arguzie) che li dipingono sotto quell'aspetto. Cosi racconta d'un zingaro: « Ua zingaro confessandosi vide nella manica del frate una scatoladi tabacco,e mentre chedicevaisuoipeccati la rubô. — Mi accuse, disse egli , d'aver rubato una tabacchiera. — Bisogna, figlio mio, restituirla. — La voleté» padre ? — lo no, rispose il monaco . — Ma, ripigli6 il
zingaro, ho voluto renderla al suo padrone e non l*ha voluta. — Dunque conservatela, disse ilfrate. »
Se alcuni critici avessero il coraggio, che non ho io, di rimproverare il Caballero perché troppo si monstra nella prima parte délia sua opéra, non potrebbero egualmente rimproverarlo per la seconda . Quivi Fernan Caballero ha voluto darci solamente le poésie popolari da lui raccolte, classificandole seconde il loro génère e senza neppure permettersi una pàrola di comento. Lapoesia epicanon è rappresentata in quel curioso volume, ed abellaprima si puô maravigliarne pensando alla voga che le romanze incontrarono in Ispagna; perô una nota del Cancionero gênerai ài Don A. Duran puo spiegare questa lacuna : « NelFAndalusia i contadini cantano, è vero, romanze che tradizionalli sono chiamate, ma non lo sono di fatti. Esse sono fram menti mal congiunti di canti délia âne del secolo XVI, già più volte stampati. » Fernan Caballero non aveva dunque da trattenersi di opère senza X)riginalità, non essendo esse altro che varianti di poésie conosciute.
Fuori di alcune poésie divote raccolte alla fine del libre, i canti pubblicati daU'autore spagnuolo sono brevissimi; sono, al solito, composti di quattro versi corne gliStrambotti, e quaudosonoispirati dalle donne e dalFamore rammentano spesso Tesaltazione e '1 brio délie canzoni siciliane e dei rispetti toscani. Se io avessi a pronunziare un gi udizio sopra le stanze italiane ed i quadernari spagnuoli, darei la preferenza aile prime. Ivi il pensiero si sviluppa più agevolmente, con magica armonia. Il quadernaro invece puô van-
LETTERA AL DOTTORE GIUSEPPE PlTRÈ 301
tarsid'una concisione fattaper piacere in più soggetti ; specialmente perché la forma ritmica è meno ampia, meno brillante, e bisogna che si riempia questa mancanza di ricchezza êsterna con un pensiero messo ]bene in rilievo. Se le poésie deU'Andalusia non sono senza analogia coi canti italiani , rammentano anche pei loro contrapposti, le iperboli, le acutezze, la brillante scuola che , nata nel secolo xv sendo re di Castilla D. Giovanni II, produsse uno dei rami più vivaci délia letteratura spagnuola, confuse più tardi la sua influenza con quella del cavalière Marino , ed ebbe nella Franciadi Luigi XIII un prestigio che durô ancora sotto Luigi XIV. Pero di questa poesia artistica la popolare pare aver serbato solamente note sparse e non intere arie.
Sarebbe difficile il caratterizzare in una générale definizione i versi pubblicati dal Caballero, essendo essi di svariatissime ispirazioni. Ivi siriscontranopronostici sopra le sta^ioni, corne ne abbiamo molti inFrancia, come il Bolzane raccolse presse il lago diComo ; poésie pie e morali, canzonette da cuUa', quadernari sentenziosi e d'amore, altri ,di ballo, altri di serenata, canti di marinari, di studenti, di soldati, d'artigiani, improvvisazioni liete, epigrammatiche , e finalmente parecchie canzoni pie sopra la natività e lagioventùdi G.C.Fraquesteultimevenesonoalcunechesomigliano ainostri Noëls (natali), non aquelli dicui il carattere è satirico,ma ai iVoe&primitivi,ecomposti con una pîa intenzione. Molti canti di questa specie si riscontrano in varie letterature popolari, e se ne trovano nel volume intitolato : Cancionero y Vergel de flores dïvinos
(Âlcala, 1588) ; ed Ella stessa ne ha pubblicati nelia sua raccolta di Canii Siciliani, Ma ê tempo di farle per citazioni conoscere la parte poetica del libro di F. Caballero ; e comincio con i canti morali, ove pensieri non sempre nuovissimi sono felicemente espressilo li traduco verso per verso in prosa letterale:
Mira che ti mira Iddio»
Mira che ti s ta mirando,
ira che hai da morire, Mira che non sai quando.
Celui che tiene tre vigne, Se '1 tempo gliene toglie due, Che sia contento d'averne una, E che ringrâzzii Iddio.
Soffri se vuoi godere, Umiiiati se vuoi innalzarti, Perdi se vuoi guadagnare, Muori se vuoi vivere.
Soffri con pazienza, Anima, che più pena, £ la più aspra lima Che meglio netta il métallo.
La speme somiglia Airalloro:
Senza dar frutti a nessuno Sempre è verde.
Mira que te mira Dios, Mira que te esta mirando, Mira que te has de morir, Mira que non sabes cuando.
Aquel que tiene très vlnas,
Y el tempo le quita dos, Contentese con la una
Y dele gracias a Dios,
Sufre si quieres gozaf) Baja si quieres subir, Plerde si quieres ganar, Muere si quieres vivir.
Sufre con anima igual Aima, la que maslastima :
Que la mas aspera lima, Limpia mejor el métal.
Semejan csperauzas A los laureles ; Sin darle fruto à nadie Siempre estaii verdes.
E qui basti con i canti morali ; veniamo a' canti d'amore :
I miei afTanni son tali, Che han finalmente da soffocarmi, Gli uni seguitano gli altri Come le onde del mare.
Soflfro, patisco e gemo, Sospiro e piango, Dicendo d'amartl lo dico tutto.
La pena e quel che non è pena, Tutto è pena per me ; leri soffriva dal desio dl vederti, Oggi soffro per averti veduta.
Ne con te ne senza di te, Posso aver consolazione :
Gon te, perché mi uccidi, Senza dl te, perché muoio.
Son tan grandes mis fatigas Que me tienden à ahogar.
Se siguen unas à otras, Como las olas del mar.
Sufro, siento y padescio, Suspiro y Iloro, Con decir que te quiero Lo digo todo.
La pena e lo que no es pena Todo es pena para mi ; Ayer penaba por verte
Y hoy peno porque te vi.
Ni contigo ni sin ti Puedo yo tener consuelo, Gontigo porque me matas
Y sin ti porque me muero.
r Questi ultimi quadernari rammentano i versi d'un poeta délia Corte di Giovanni II, del visconte <i'Altamira, che suonano cosi :
Combat to con due mali Che mi dan pena e sospiro :
L*uno è quando non vi veggio, I.'altro quando vi miro.
Vedendovi, muoio d*amore, Senza poter trovap rimedio ; Non vedendovi, mi dispero E voglio ritornare a vedervi.
L'uno accresce il mio sospiro, L'altro il mio desiderio, E per cio soffro quando vi veggio, Quando non vi veggio, muoio.
Con dos cuidados guerreo Que me dan pena y sospiro, El uno cuando no os veo El otro cuando vos miro.
Mirandoos, de araores muero, Sin me poder remediar ; No os mirando, desespero Por tornaros à mirar.
Lo uno crece cl suspiro Lo otro causa deseo, Del que peno cuando os miro Y muero cuando no os véo.
Alla medesima scuola sembrano appartenere anche i versi seguenti :
Lontano délia tua vis ta Viepiù vivo, Perché ogni momento Un secol mi pare,
Gli occhi délia mia brunetta Son somiglianti ai miei mail, Grandi corne i miei afTanni, Neri come le mie cure.
Ausenle de tu vista Mucho mas vivo, Porque cada momento Se me hace un siglo.
Los ojos de mi morena Se parecen a mis maies, Grandes como mis fatigas, Negros como mis pesares.
Gli Spagnuoli mostrano per le brunette una predilezione che forse non sarà nuova per i Hiciliani. I primi dicono :
Più vale il brun colore délia mia bruna Che tulta la bianchezza delgiglio.
Vale mas lo môreno de mi morena, Que toda la blancura de la azucena.
Ed EUaed il suo amico Salvatore Salomone-Marino hanno riferito più stanze siciliane composte con una ispirazione simile :
La luna è bianca e vui braaetta siti, Idda è d'argentu e vui Toru purtaU...
se pure non si volesse tener conto dei tanti proverbi sicÛiaminlodedel color bruno, tra' quali il seguente : Lu cicculattVntra li casciuna, e la nivi'nira U vadduna; e quest'altro, che é messo in bocca alla donra bruna : Sugnuniurama sugnusimpatica, e che è pretta traduzione del Nigra sum sedformosa del Sacro Cantico.
I Toscani non meno che gli Spagnuoli ed i Siciliani han celebrato i bei visi dorati dal sole :
La neve è bianca e pero si calpesta, Il pepe è nero e sta in man de' signori
La terra nera ne mena il buon grano, E guarda il fior garofano corne è nero Gon quanta signoria si tiene in mano...
Fra i canti toscani uno dice :
L'amor comincia con suoni e con canti E poi finisce con dolori e pianli.
Lo stesso concetto si mostra in un canto siciliano, in diversi canti italiani, ed in un quadernaro andalusiano. Ecco prima i yersi siciliani :
Suli di jinnaru.
L'amuri i'assumigghiu a lu citrolu,
Gcumenza duci e va a floisci amaru.
Questi sono i yersi andalusi
Andando e riedendo M'innamorai ; Ridendo cominciai Piangendo finisco.
Yendo y viniendo Fuime enamorando.
Empesé riendo, Y acabe llorando.
Si puo ancora avvicinare i versi seguenti ad alcune poésie siciliane :
Ragazza, quando vai alla Messa La Ghiesa risplende, L'erba secca che calpesti, Vedendoti rinverdisce.
Il giorno in cm nacesU:
Tutti i flori nacquero, E nel fonte battesimale Gli usignuoU cantarono.
Nina cuando vas a misa Laiglesia se resplendece ; La yerba seca que pisas, Gon verte se reverdece.
El dia que tu naciste Nacieron todas las flores, Y en la pila del bautismo, Cantaron los ruisenores.
I versi siciliani son questi :
Unni camini tu, unni scarpisi, Tréma la terra unni la pedi posi, Nascinu ciuri di milli divisi, Giuri di barcu, galofari e rosi.
Nacisti un beddu jornu d'alligrizza E 11 campanl sunavanu suU...
[Canti pop, sic. race, da S. Salomone-Marino, pag. 26 et 52.)
I fioriche tante volte profumano i canti italiani, non sono meno impiegati dai popolari poeti deir Andalusia :
Maria mi diede una rosa, E la madré avendola veduta, Maria divenne più colorita Délia rosa che mi diede.
Il melarancio délia tua corte Quando tu t'avvicini ad esso, Si spoglia dei suoi ûori Per ispanderli ai tuoi piedi.
Maria me diô una rosa
Y su madré la miro, Mas colorada se puso Que. la rosa que me diô.
El naranjo de tu patio Cuaudo te acercas à èl, Se desprende de sus flores
Y te los echa a los pies.
Nel suo libro tanto intéressante : Studio critico sui Canti popolari siciliani, Ella parla d*utt canto anche publicato dal signor Salvatore Salomone-Marino :
Stanotti mi sunnavi, oh chi tirruri !
Gh'eramu morti 'nsemi, armuzza mia :
E 'mmenzu di la chiesa tri dutturi Nui s ta van u facennu la tumia ; Gu 11 strumenti fini e eu valuri Nni spacearu lu pettu a mia ed a tia :
Tu lu sa' eh'attruvaru, duci amuri ?
Truvaru a tia du' cori e nenti a mia.
Una ragazza andalusa, per un momento ebbe anche due cuori corne la giovane siciliana :
Corne aprii incauta, La tua carta, caro padrone, Da essa cadde il tuo cuore, Ma cadde nel grembo mio.
Ivi gli diedi asilo Pero non potendo serbarne due, T' inyio il mio, E il tuo rimane meco.
Como abri sin precaucion Tu caria dueno querido, Se cayo tu corazon Mas en mi pecho ha caido,
En el yo le he dado abrigo Pero no cabiendo dos, El mio te mando yo Y el tuyo queda conmigo.
Nei canti delPAndalusia si vedono cuori rubati da begli occhi come in un sonetto di Dante, come nell' improvvisata di Mascarille* :
I tuoi occhi son ladri Ghe rubano e furano.
Le tue ciglia la selva Ove si nascondono.
Tus ojos son ladrones Que roban y hurtan, Tus pestanas el monte Donde se ocullan.
* Molière, les Précieuses ridicules, scèno x.
310 LBTTERA AL DOTTORB GIUSEPPE PITRE
D'altronde un poeta ha scoperto una singolarissima iperbole per dipingere lo splendore degli occhi délia sua donna :
Mostrati a questa finestra, Gara mandorla di oro, Voglio accendere il mio sigaro Nella pupilla de' tuoi occhi.
Asomate à esa ventana Gara de pinon de oro, Quiero encender un cigarro En la nma de tus ojos.
Credo di avère letto nel Petrarca un sonetto sopra euqra e il sole, e mi pare che vi sia qualche cosa di Lasto parallèle nel seguente quadernaro :
Dirimpetto al sole spuntante La mia beUa si mostra al balcone, Il sol si leva, la mia donna si leva, La mia beUa e U sole si levano :
En fronte del sol saliente Tiene mi nina el balcon, Sale el sol, sale mi nina, Salen mi nina y el sol.
Corne sempre dalla parte degli innamorati i sospiri sono frequenti nei versi spagnuoli :
Sospiri che da me escano, Ed altri che da te vengano, Se nella via s' incontrassero, Quante cose sidirebbero 1
Suspiros que de mi salgaa
Y otros que de li vendran
Si en el camino se eocuentran Que de cosas se dironi
La promessa di non mai obliare è graziosamente ringiovanita in questo quadernaro :
Ho perduto il sonno, Non so dove pitrovarlo, Lo cerchero nell' obblio.,.
E l'obblio! Dove trovarlo?
Tengo perdido el suêno
Y no se donde buscarlo, Lo buscare en el olvido ;
Y el olvido? donde hallarlo?
Ne' canti delF Andalusia corne in quel délia Sicilia si riconosce un popolo pio, anche per allusioni che pottrebero da noi uomini settentrionali esser tenute corne vere irriverenze e che solamente provano la grandissimainfluenza, la costantissima preoccopazione dei divoti pensieri e délie pie usanze. Si puô osservare lo stesso, rispetto a molti scrittori del medio evo.
Vengo di Sant' Antonio, Antonia mia,
Solamente per a ver visto il tuo santo Sono tutto rallegrato.
Quando vo in chiesa E non ti vedo, Vorrei che la messa Durasse un Credo.
Quando vo in chiesa E là ti vedo, Vorrei che la messa Durasse un anno.
Maria, se tu m' ami Non lo dire ai curato, Che i segretti dell' amore Sono per ia tomba.
L' amor che ho per te L'ho confessato, Ilpadre^m' ha detto Non esser peccalo.
De san Antonio vengo, Antonia mia, Solo de ver tu santo Traigo alegria,
Cuando voy à la iglesia
Y no te veo, Quisiera que la misa Durara un Credo.
Cuando voy a la iglesia
Y alli te hallo, Quisiera que la misa Durara un ano.
Maria, si bien me quieres, No se lo digas al cura ; Que los secretos de amor Son para la sepoltura.
El querer que te tengo Lo he confesado,
Y el confesor me ha dicho Que no es pecado.
Ne diversamente rispondono in alcune villote veronesi, 6 stornelli toscani, e canzoni siciliane il papa, i cardinali, il confessore, allô amante che si chiama in colpa di amore. Tra tutti i canti corrispondenti a questo citero, perche meno note, il seguente di Sabina, che fa un certo riscontro col n. 84 délia sua raccolta di Cantipopolarï:
So stato a Roma per grazia di Dio E l'ho veduto lo papa assetato, E gliePho detto : Santo Padre mio, Perdonami, ch'io sono innamorato.
« figlio, figlio, ti perdoni Iddio, Che dalla parte mia Vho perdonato. >
Ne meno divulgato è in Ispagna il concetto espresso nel canto andaluso :
Padrone mio, non andare Alla messa magiore, Perché non ori, non oro, E non pongo attenzione.
Dueno mio, no vayas A misa mayor, Que ni rezas, ni rezo, Ni pongo atencion.
Questo di fattipuo esserparagonato con alcunicanti sicilianied anche con uno strambotto monferrino e con un rispetto fiorentino.
Ecco lo strambotto e 1 rispetto :
— O fijulin-nha chi el' che vi cunfessa E vi arsolva di tantipecati?
— Chi mi cunfessa l'è lu cunflssuri ; Chi mi arsolva Tè lu pri'amuri* —
{Canti Monferrinij racc.da G. FBRRARO,^p. 142.)
r vado 'n chiesa e non ci posso stare Nemmen la posso dir l'Ave Maria, I' vado 'n chiesa, e niente posso dire Ch'i' ho sempre il tuo bel nome da pensare :
r vado 'n chiesa, e non posso dir niente Ch'i' ho sempre il tuo bel nome neUa mente.
{Caniipop. toscani^ race. daG. Tiaai, p. 72.)
Ma io mi fermo troppo in via Pure mi sia per-
messo fare ancora in fretta alcune citazioni. Un Boléro:
Prima che li dimentichi, Tu lo dicevi, Aurora, Si farà cristiana La regina mora.
M'hai obbliato, Pero la regina mora, Mora è sempre.
Primero que te olvide ;
Dijiste, Aurora.
Se ha de volver cristiana
La reina mora.
Me bas olvidado,
Perô la reina mora
Mora a quedado.
Un canto di soldato :
L^ amor del soldato E afFare d' un' ora, Quando toeca il lamburo:
Addio, signora.
El amor del soldado Es de una hora, En tocando la marcha :
Adios, senora.
Uno di studente :
Se nel mio Ubro fossero donne Gome quelle che vo miran do, Tutta la notte di Dio Io passerai nello studio.
Si en mi libro hubiesse damas Gomo las que estoy mirando, Toda la noche de Dios Me la llevara estudiando.
Questo qui è un epîgramma :
Ghi avrà la félicita D'Adamo et d* Eva, Ghe mai non ebbero, Suocero e suocera !
Quien tuviera la dicha De Adan y Eva, V^ue jamas conocieron Suegro ni suegra.
Nel far punto, io posso dire, chiedendo a Don Ruy Gomez Temistichio deWffernani di V. Hugo divenuto proverbiale :
J' en passe et des meiUeurs.
Ne voglio finire questa lunga lettera senza ringraziarô la Musa popolare di avermi dato una distrazione di alcune ore. Dalla parte di essa un nuovo beneflcio le viene ad aggiungersi a molti altri che io le devo ; tra i quali, mio carissimo amicOy pongo in primo luogolebuonissime e profittevolissime corrispondenze che questa Musa mi ha creato in vari luoghi, e specialmente sotto il bel cielo di Sicilia.
MeU,30 giugno 1871.
On a lu dans plus d'une histoire de France qu'avant la bataille d'Hastings, Taillefer chantait la Chanson de Roland, On a lu aussi dans ces mêmes histoires la repartie, fort douteuse, de ce guerrier bourru qui chantait encore le même héros, mais non sans doute dans Tœuvre primitive ', et qui, au roi Jean disant : « Il n'y a plus de Roland! » répliqua: « Parce qu'il n'y a plus de Charlemagne. »
Qu'était devenue cette production restée longtemps célèbre ? où retrouver cette fameuse chanson? Voilà ce qu'on se demandait à la fin du siècle dernier et même au commencement de celui-ci. En 1777, un re-
< Les Épopées françaises, éludes sur U» origines et V histoire de la littérature nationale^ par Léon Gaulier, seconde édition. — La Chanson de Roland, par le môme. — De la poesia heroico-popular Castellana, par Don Manuel Milà y Fontanals. — Le Fonti delP Or' lando furioso^ par Plo Rajna. — // Propugnatore, la Romania,
> Voir Isl Revue critique du 25 août 1884, au sujet de la publicatioQ de M. Wendelin Foerster Altfranzosische Bibliothek» » On sait, dit M. Darmesteter, que le poème primitif du xi* siècle, connu sous le nom de Chanson de Roland, nous a 'été conservé dans deux copies d'inégale valeur, Tune assez bonne, rédigée en Angleterre dans le dernier tiers du xii* siècle, c'est le célèbre manuscrit d'Oxford ; Tautre d'origiae italienne, abominablement corrompue. »
cueil, alors fort estimé, fort lu, la Bibliothèque des Romans^ consacrait tout un volume à la vie fabuleuse de Roland. Pour l'écrire, on avait mis à contribution les Italiens surtout : quant à l'antique poème on renonçait à le découvrir. Ce qui consolait un peu de sa disparition, c'est que le comte de Tressan avait remplacé la chanson perdue par quelques mauvais couplets. Ils devaient, selon lui, être à peu près ce que « nos soldats chantaient en allant au combat, il y a sept ou huit cents ans » .
On le voit, on ne se doutait guère alors de ce qu'était la vraie Chanson de Roland, On pensait qu'il ne s'agissait que d'une douzaine de couplets. On eût été fort surpris d'apprendre qu'elle se composait de plus de quatre mille vers, et enfin que cette prétendue chanson était un de ces poèmes connus sous le nom de chansons de geste. — Du pluriel neutre ^e^^a, la basse latinité fit un mot féminin et lui donna un singulier. Le français prit ce mot et le traduisit par geste. La geste, définie par Ducange, historia de rebm gestis^ est à peu près synonyme de chronique, et souvent ce mot est employé sans être précédé de celui de chanson. Plus tard, geste put signifier aussi tout un groupe de personnages épiques unis par les liens du sang, toute une famille héroïque.
Cotte petite dissertation sur un mot qui reviendra souvent dans ces pages, n'était peut-être pas inutile, car la connaissance des littératures romanes n'est pas encore assezrépandue pour qu'il soit oiseux de s'arrêter à certains détails. Cette étude pourtant afait rapidement des progrès énormes .Ils sont tels, que, mettant la main
à ce qu'il pensait devoir être simplement une secwide édition d'un livre publié depuis peu, M. Gautier a dû, pour tenir compte de découvertes récentes, le remanier d'une façon si complète, que c'est presque un ouvrage nouveau dont nous allons parler. Nous le ferons sans nous astreindre à suivre exactement l'ordon* nance du livre de M. Gautier, et sans nous interdire de mêler à ses recherches celles d'autres écrivains, qui, tels que M. Milà y Fontanals en Espagne, M. Rajna en Italie, se sont occupés de sujets analogues. Nous voudrions mettre nos lecteurs au courant des opinions récemment émises sur une des branches les plus fécondes de la littérature du moyen âge.
Il y a deux sortes d'épopées. L'épopée primitive, spontanée, d'origine non individuelle, mais nationale, appartenant aux peuples jeunes, qui, comme le remarque M. Gautier, n'ont pas encore su distinguer leur histoire de leur mythologie, c'est Vlliadej c'est V Odyssée^ c'est le Poème du Cid, ce sont aussi nos chansons de geste antiques. Composée à l'imitation de cette poésie épique originale , vient ensuite l'épopée écrite dans des temps de critique, de grande civilisation, ïesLvr stades^ la Henriade, V Enéide, qui en est le type le plus parfait.
Pour que l'épopée nationale se produise, des conditions sont nécessaires qui ne se présentent pas fréquemment. Il lui faut des temps primitifs, un peuple possédant déjà une sorte d'unité, le sentiment religieux, des faits extraordinaires, glorieux ou douloureux, des héros personnifiant leur époque. En France ces conditions ne se trouvèrent réunies qu'au règne
de Charlemagne. Avant lui il y avait eu des éléments épiques, mais éparpillés; Charlemagne devint un centre héroïque. Aux générations qui le suivirent il apparut^ sinon agrandi, du moins idéalisé parles traditions. La poésie le prit, le transforma ; elle fit de l'empereur tudesque un vrai roi de la. douce France, elle en fit ce personnage dont M. de Bornier a, dans une belle œuvre, si bien reproduit l'aspect légendaire.
Charlemagne, on le sait, avait ordonné de rassembler les vieux chants germaniques. Ce sont ces chants, c'est du moins l'esprit qui les inspira, dont M. Gautier reconnaît la trace dans nos chansons de geste. A ce sujet, un illustre écrivain espagnol que nous avons déjà nommé, et que nous citerons encore souvent, M. Milà y Fontanals *, tout en déclarant qu'il reconnaît à l'épopée française un fond germanique, regrette que M. Gautier n'ait pas cherché à expliquer comment les chants tudesques n'ont pas laissé plus de trace dans les poèmes français. Il ajoute : « Il y a encore un autre point obscur. Les poèmes français peignent deux types féminins, celui de l'épouse soumise résignée , bonne conseillère , et celui de la femme aveugle et violemment passionnée. Le premier peut être considéré comme germanique bien qu'épuré et élevé par la loi chrétienne. Le second est indubitablement barbare, mais en réalité, est-il germanique?
* Gel homme éminent, aussi obligeant qu'énidit, est mort à Villafranca del Panades, le 9 juillet 1884 ; depuis quinze ans j'entretenais avec lui des relations très suivies, et je tiens à exprimer la douloureuse émotion que me cause sa perte, bien grande pour ses amis, pour la science et les lettres.
Peut-être son emploi fréquent dans tant de chansons de geste est-il un de ces lieux communs qui ne tardèrent pas à envahir le champ de l'épopée, et son prototype fut-il celui de la princesse sarrasine, qui brave tout pour l'amour que lui inspire un prisonnier chrétien. » [La Academia, t. III, p. 222.)
Sans contester l'origine que d'éminents critiques attribuent à nos gestes, on peut se demander, ce nous semble, si les Arabes n'eurent pas aussi quelque part à la formation de l'esprit chevaleresque. Ils possèdent des œuvres antérieures à nos plus anciens poèmes, et dans lesquelles se retrouve une inspiration souvent identique à la leur. Tel est, entre autres, le Livre cCAntar. De même que le Cid a ses bonnes épées Tison et Colada, que Roland a Durandal, Charlemagne, Joyeuse, Antar a son glaive redouté Dhamy. Ainsi que le Campeador ason cheval Babieca, que Renaud a son fameux Bayard, Antar a son coursier Abjer. Que Ton change les noms, que Ton modifie des détails de mœurs, et du Livre cf Antar , comme le remarquait M. Delécluze, on fera un vrai roman de chevalerie, dont les épisodes se confondront dans la mémoire avec les aventures des douze pairs et des compagnons du roi Artus. Mais, reconnaissons - le , ces ressemblances existent moins avec les anciennes gestes qu'avec les romans qui leur ont succédé. Il serait difficile de ne pas en tenir compte lorsqu'on arrive aux livres de ce genre, et puisqu'il y a eu dans nos fabliaux une incontestable infiltration de contes orientaux, on pourra découvrir qu'une action identique a été exercée à l'égard de nos poèmes.
M. Gautier pense que ceux-ci purent naître de pe-
tites compositions lyrico-é piques, connues sous le nom <ie cantilènes, et qui furent une transition entre les chants allemands et les chants français. On connaît encore des fragments de Tune de ces cantilènes écrite en latin , et dans laquelle des vers , relatifs à Clotaire II, se mêlent à un épisode de la vie de saint Faron. Peut-être M. Gautier accorde-t-il trop d'importance à ces cantilènes; mais, reconnaissons-le, il a modifié sans aucune obstination ses premières idées. Elles se rapprochaient de Topinion émise jadis sur ï Iliade et sur V Odyssée, que Perrault considérait comme une agrégation de chants de courte haleine. Aujourd'hui, M. Gautier va beaucoup moins loin et accepte cette conclusion : « Les chansons de geste remplacèrent les cantilènes et développèrent les germes d'épopées que celles-ci pouvaient contenir. »
C'est une trentaine d'années après la mort de Charlemagne, que la langue française apparaît pour la première fois dans le serment prêté en 842 par Louis le Germanique. Elle fit de tels progrès que, au siècle suivant, quand Rollon jurant fidélité à Charles le Simple, commença par la formule By Gott (au nom de Dieu), tous lesseigneurs présents éclatèrent de rire. (Brachet, Grammaire historique^ p. 30). Le plus ancien texte littéraire que nous offre notre langue est la Cantilène de sainte Eulalie, écrite, vers la fin du neuvième siècle, par Hurbard, moine bénédictin. Il est probable que l'idiome, encore bien près du latin, dans lequel cette pièce fut composée, servit aussi dès lors à célébrer des guerriers illustres ; mais quanta des chansons de geste
proprement dites, on n'en découvre point detraceavant le onzième siècle.
Des érudits, aujourd'hui en bien petit nombre, ont pensé qu'elles purent naître des chroniques. Ce fut ce qui eut lieu à une époque peu reculée pour beaucoup de romances espagnols , mais il est bien certain que la chronique attribuée à Turpin, par exemple, loin d'inspirer nos vieux poètes, dérive au contraire de chants antérieurs. De même, bien des pages de deux anciens monuments de la littérature castillane, la Cronica gênerai et La gran conquista de Ultramar^ ne sont que des emprunts à d'antiques cantares. Du reste , si la Chronique de Turpin a été souvent alimentée par de vieux poèmes, nos épopées de la seconde époque, ont jusqu'à un certain point, subi son influence. Il était d'usage de s'appuyer sur quelques doctes personnages, de déclarer qu'on avait trouvé son sujet dans un manuscrit latin. Turpin fut alors une autorité souvent invoquée. Au seizième siècle encore, l'Arioste s'amusait à citer l'archevêque de Reims , et, sans aucun motif, le rendait responsable de la graveleuse histoire de Joconde :
Mettendolo Turpino, anch'io Tho messe.
A peu près de même, Cervantes s'autorisait d'un savant arabe imaginaire : Citi Hamete Benengeli raconte...
La plus ancienne chanson de geste connue est cellelà même que nous avons rappelée au commencement de cet article, mais le texte qui nous en est parvenu-
n'est pas, nous Tavons déjà dit, celui que Taillefer chantait à la bataille d'Hastings. — Le 15 août 778, Charlemagne, revenant d'uue expédition en Espagne, traversait les Pyrénées à la tête de son armée. Lorsque Tarrière-garde s'engagea dans la vallée de Roncevaux, les Gascons fondirent sur les Français, dont ils firent un grand massacre : « Eggihard, maître d'hôtel du roi, Anselme, comte du palais, et Roland, préfet des Marches de Bretagne , périrent dans ce combat, ainsi qu'un grand nombre d'autres. » Voilà tout ce qu'un contemporain, Eginhard, dit de ce combat désastreux , et tout ce que l'on sait sur ce Roland que la poésie devait venger de l'oubli de l'histoire. Quel fut ce personnage tant célébré? Avait-il son type dans quelque tradition Scandinave apportée par les Normands? La légende qui courait sur ce héros primitif s'était-elle, plus tard, jointe à des souvenirs carlovingiens? Faut-il penser, au contraire, que le guerrier nommé si laconiquement parEginhard fut en effet fameux et digne d'inspirer les chants populaires . Est-ce par lacrainte d'affliger Charlemagne en insistant sur une déroute dont la mémoire devait lui être pénible, que le chroniqueur a raconté cette défaite si brièvement? Il y a une hypothèse inventée par un Allemand et qu'on n'admettra pas , c'est que, dans le combat de Roncevaux et la mort de Roland, il faut chercher des mythes symbolisant la lutte du jour et de la nuit, ou de l'été et de l'hiver.
Il semble vraiment difficile de ne pas croire qu'un personnage réel, illustre, n'a pas été le point de départ de tant de légendes, quand on songe combien ce
personnage a préoccupé tout le moyen âge, non seulement en France, mais partout. A combien de lieux son souvenir ne s'est-il pas singulièrement attaché î Sur les bords du Rhin, on vous montre le Rolandseck et Ton vous raconte une tradition dont le prétendu neveu de Charlemagne est le héros. A Pavie, on voit dans la cathédrale une espèce d'aviron qu'on dit être la lance du guerrier. A la porte de la cathédrale de Vérone, deux statues représentent. Tune Roland, l'autre son cousin Olivier. Les mêmes personnages figurent dans l'église des Apôtres, à Florence. En Sicile, ils ont donné leurs noms à deux montagnes. Près de Suse, on vous fait remarquer une effigie du paladin et une pierre fendue d'un coup de sa terrible DurandaL A Spello, il a laissé un souvenir qui ne serait pas indigne de Gargantua, et qu'il serait difficile d'indiquer ici. A Gaëte, une tour porte le nom de Roland, qui a été donné aussi à l'énorme cloche du beflfroi de Gand et, pendant un certain temps, à la mer de Gascogne. A Rome, Durandal a été la marraine d'une rue. Les Turcs se vantaient de posséder cette épée, qu'on se flattait également de conserver à Blaye. Inutile de rappeler et le pas de Roland, et la brèche de Roland, et les grottes, les rochers auxquels on a mêlé son souvenir. La poésie érudite, de même que la poésie populaire, a partout perpétué cette mémoire, que, de leur côté, transmettaient aussi tant de curieuses traditions. La Chanson de Roland dut certainement beaucoup contribuer à répandre cette renommée si grande, mais la donnée historique relative à Roncevaux s'y trouve altérée. Aux Gascons, elle substitua les Sarrasins, ces
ennemis du nom chrétien ; enfin, dans l'antique poème la défaite des Français est l'œuvre d'un traître. Dante n'a pas oublié Ganelon dans le XXIP chant de V Enfer; «t le chant XVIIP du Paradis contient une allusion à la déroute de Roncevaux.
Grâce à de nombreuses et récentes publications, la Chanson de Roland e^i trop connue pour que le lecteur puisse désirer en trouver ici analyse * ; mais, peut-être ne rencontrera-t-il pas sans intérêt quelques lignes d'appréciation générale empruntées à un critique ordinairement peu favorable à notre ancienne littérature. « Si, dit M. D. Nisard, vous lisez ce poème avecTesprit tout seul, la comparaison de ses beautés en germe avec les beautés épanouies des grands siècles littéraires vous gâtera cette lecture et vous ôtera l'envie d'aller jusqu'au bout. Il faut lire la Chanson de Roland avec le cœur... De tous les épisodes du poème, le plus pathétique est la mort de Roland. Il faut prendre son parti des longueurs du récit, de l'invraisemblance des faits d'armes du héros, de cette épée qui fai t dans les rangs ennemis plus de morts que n'en ferait aujourd'hui une batterie d'artillerie ; il faut consentir à se représenter Roland comme [une sorte d'Hercule chrétien. Après quoi laissez-vous aller aux impressions de grandeur morale, de naïveté, de foi, de patriotisme qu'on reçoit de cette admirable scène. » [Précis de {histoire de la littérature française, p. 36.)
. * Le texte de la Chanson de Roland a été donné en France par MM. Francisque Michel, Génin et Léon Gautier. Des traductions en ont été faites par M. Gautier encore, par le baron d'Avril ei tout récemment par M. Petit de Julleville.
De nombreux poèmes se groupent autour de la Chanson de Roland^ et ont entre eux et avec elle de notables ressemblances. Le rythme est le même pour tous, c'est le vers dissyllabique avec la césure au quatrième pied, mais pouvant, contrairement à ce qui se fait aujourd'hui, tomber sur une syllabe atone, sans qu'elle soit suivie d'un mot commençant par une voyelle. Plus tard, on trouvera des exemples assez fâcheux d'un premier hémistiche de six pieds ; on trouvera aussi des gestes, tels que Guillaume de Palerne, écrits en vers octosyllabiques. Nos plus anciens poèmes sont non rimes, mais assonances, c'est-à-dire qu'une sorte d'harmonie est produite par la dernière voyelle accentuée. La même assonance règne dans des tirades plus ou moins longues qu'on appelait laisses. Quand, par la suite, les auditeurs se changèrent en lecteurs, les poètes adoptèrent l'alexandrin. C'est du moins ce que pense M. Gautier, et cette supposition semble fort plausible. Nos vieilles chansons ne sont pas l'œuvre des clercs, elles appartiennent à une origine moins érudite. Le surnaturely a une action, mais non le merveilleux qui se montrera dans des époques postérieures. La femme, dont le rôle deviendra si important, y occupe une très petite place. La belle Aude n'apparaît dans la Chanson de Roland que pour mourir en apprenant la fin héroïque du paladin. On a dit que l'idée de la patrie est nouvelle : c'est à tort, dans toute la Chanson de Roland règne un vif amour pour la dulce France. L'esprit féodal anime ces poèmes antiques, mais Charlemagne ne cesse d'y être représenté comme le plus glorieux type. C'est seulement à une
époque de décadence qu'on fît du grand empereur un souverain débonnaire et parfois ridicule. Les personnages créés dans cette seconde période sont froids, sans physionomie. Ceux de la première sont vivants et vrais. Ils conservent les faiblesses humaines. Roland n:*est pas honteux de verser des larmes, pas plus que le Gid, qu'on nous montre souvent pleurant de ses yeux, de los sos ojos lorando.
Il existe, du reste, de telles ressemblances entreles littératures romanes, que les traits distinctifs dont M. Gautier est frappé sont quasi ceux quelescantares espagnols ont offerts à M. Milà y Fontanals. Ce que disent sur ce point les deux critiques peut presque s'appliquer indifféremment au sujet que chacun a traité. Ce sont ces analogies qui rendent fort difficile de s'occuper de la France du moyen âge, sans jeter de temps en temps un regard par-dessus les Pyrénées et quelquefois par-dessus les Alpes. Villemain a été Tun des premiers à comprendre ces curieux rapports. Aujourd'hui on comprend quelque chose de plus : la nécessité, quand on veut traiter à fond d'une des littératures romanes, de bien connaître toutes les autres.
La période de splendeur de nos épopées s'étend du onzième siècle à l'avènement de Philippe VI. Elles sont anonymes ; mais comme nos vieilles cathédrales ont eu plus d'un architecte, nos vieux poèmes ont souvent eu plus d'un auteur, et fréquemment les derniers venus ont gâté les œuvres de leurs devanciers. Ils les ont allongées, ilsyont ajouté des épisodes, ils en ont remanié le style, ils ont substitué aux libertés des as*
sonances les rigueurs de la rime ; à des guerriers célèbres, non seulement ils ont donné des descendants, mais des ancêtres devenant le sujet de nouveaux poèmes. Slls composaient un roman sur quelques personnages déjà connus, ils se tiraient d'affaire en donnant à ce livre le titre à'ïncïdencey et Ton plaçait rincidence où Ton voulait. Les gestes de la période de déclin ont parfois une ennuyeuse monotonie ; si on en lit une, il semble maintes fois qu'on la connaît déjà, tant les aventures qui s'y suivent ressemblentà d'autres. Enfin, ilyalàsi peu d'invention, queM. Gautier a pu donner la recette d'une chanson de la décadence. Charlemagne tient cour plénière. On délibère ^'il faut faire la guerre aux Sarrasins. Les conseillers de l'empereur, dont le vieux duc Naimes est le plus verbeux, émettent longuement leurs avis. Tout à éoup arrive un insolent ambassadeur sarrasin ou l'envoyé outrecuidant d'un vassal révolté. Il défie Charlemagne et ses barons. La guerre s'allume, les récits de batailles, de sièges, d'embuscades, de marches et contre-marches, d'exploits de toute sorte, de combats singuliers, se suivent et se mêlent. Une belle princesse sarrasine s'éprend de quelque chevalier, souvent le prisonnier de son père, elle fuit avec le beau captif, qui la fait baptiser, ou, par amour, elle trahit son peuple et livre la ville qu'elle habite aux compagnons de son amant, nouveaux combats et nouvelles prouesses. S'il est facile de donner l'aspect d'un trop grand nombre de chansons de geste de la période de déclin, il serait impossible dans le peu de pages dont nous pouvons disposer, de faire connaître celles d'entre-
elles qui font un digne cortège slIb. Chanson de Roland. A leur sujet, nous ne pouvons guère qu'entrer dan» quelques détails sur la manière dont elles étaient composées et sur les moyens de publicité dont pouvaient disposer leurs auteurs.
Comme inspiration de leurs chants, les vieux poètes recueillaient les traditions anciennes qui d'abord durent, peut-être avec quelques cantilènes, leur fournir les éléments de leurs œuvres. Quand on eut à satiété entendu célébrer lavaleur de Roland, on voulut du nouveau ; les poètes, stimulés par le désir de plaire à leurs^ auditeurs, inventèrent d'autres personnages, d'autresaventures. Une chanson faite, il s'agissait de la mettre en circulation, de l'éditer, voilà un anachronisme de^ mot, mais enfin la chose existait. Les uns colportaient eux-mêmes leurs poèmes, s'arrêtant dans les châteaux sur les places publiques, y débitant leurs vers et tendant la main a leurs auditeurs. Tel fut Jendeus de Brie. Après avoir exploité la France, il se rendit en Sicile, où il paraît qu'il obtint un grand et lucratif suc^ es. Puisque nous avons suivi ce trouvère si loin, remarquons combien notre littérature était en faveur en Sicile. Les Normands y avaient importé leurs chansons de geste. Suivant M. G. Paris, quelques-unes^ durent même y être composées, et de ce nombre serait la Bataille d'Aliscans, que l'on place à côté de la C^anson de Roland. Plusieurs de nos poèmes ont la Sicile pour théâtre ; et enfin bon nombre de personnages de nos épopées apparaissent encore aujourd'hui dans les poésies populaires des environs de Palerme et de Messine. Un des noms les plus cités dans ces chants
abrupts est celui de Morgane, la belle fée celtique. {Nuove effemeridi siciliane^ studi di poesta popolare, par Pitre, t. II, p. 217.)
Mais revenons aux procédés que les trouvères employaient pour faire connaître leurs œuvres. Lorsqu'ils ne se souciaient pas de les débiter eux-mêmes, ils en vendaient la propriété à un jongleur, soit pour un certain temps, soit à perpétuité. Un jongleur ne se bornait pas à répéter une seule chanson, il possédait plusieurs productions de ce genre, et Ton a encore des exemplaires d'un aspect particulier qui ont rempli Tescarcelle de ces chanteurs nomades. Ces exemplaires sont de petit format, à une seule colonne, commodes àlire, légers à porter. Il est probable, cependant, que, dans les premiers temps, en France comme en Espagne, les chansons de geste ne furent pas écrites et se transmirent oralement.
Au commencement du treizième siècle, à côté des manuscrits de jongleurs, commencèrent à apparaître des manuscrits destinés à des lecteurs, à des bibliophiles du temps. On fit pour ceux-ci des manuscrits de grand format, à deux ou trois colonnes, d'une belle écriture, sur un vélin qu'enrichissaient d'éclatantes miniatures et de gracieux encadrements. Ces exemplaires de luxe, littérairement et philologiquement, sont moins précieux que les petits volumes des jongleurs. Ceux-là renferment les textes les plus anciens, les meilleures versions.
Les manuscrits ont subi de nombreuses altérations, dues tantôt au peu d'attention ou à l'ignorance des copistes, tantôt à leur désir de mettre du leur dans
Tœuvre transcrite. C'est ainsi que, pour un seul poème, il a pu se créer plusieurs familles de textes différents^ Comment arriver à en publier un bon ? Divers systèmes ont été essayés, et Ton a fini par revenir à peu près au premier procédé mis en usage : publier la version la plus ancienne d'après un manuscrit de jongleur, s il est possible, et la compléter à l'aide d'autres leçons. Mais ici se présente une grande diflSculté : la différence des dialectes dans lesquels ces autres textes peuvent être écrits.
Ils étaient nombreux ces dialectes ; la langue d'oïl comprenait le picard, le dialecte de llle-de-France, le normand, le wallon, le lorrain, le bourguignon, le comtois, le poitevin, le saintongeois, mais entre plusieurs existaient de grandes analogies. Il y eut pour certains de ces dialectes des époques de suprématie. Au normand appartint un certain temps une prééminence que la Chanson de Roland put lui mériter. Plus tard, le dialecte de rile-Je-France supplanta tous ses rivaux. « En résumé, dit M. Brachet, dans sa Grammaire hislorique^ on voit que la marche de la langue et celle de la nation sont parallèles et qu'elles ont subi l'une et l'autre la même révolution : il y a des dialectes tant que les grands fiefs subsistent, il y a des patois quand l'unité monarchique absorbé ces centres locaux. »
Au sud de la France s'étendait le provençal, langue d'oc ou lemosi. Il est probable qu'il avait conservé, avec plus de pureté que dans le Nord, la langue qui, sous certaines restrictions, avait été originairement la même dans la Gaule entière. Quant à l'idiome qu'em-
ployaient les troubadours, lo drey proensalj la dreita parladura, il n'appartenait en propre à aucune province, mais était celui des poètes de chacune.
Malgré ses qualités, cette langue de choix ne paraît pas avoir servi àl?i composition de chansons de geste. On n'en connaît qu'une appartenant à la France méridionale, et encore elle est née sur la limite des deux langues, c'est Girart de Roussilîon *. Peut - être à ce poème pourrait-on joindre encore Saint-Honorat, d'une date moins reculée, mais dont quelques parties se rattachent au cycle carlovingien. Conclure de cette absence ou de cette rareté des chansons de geste, que les Provençaux ne cultivèrent pas cette sorte de production, n'est-ce pas aller bien loin ?Les chansons de geste, d'une originepopul aire et transmises d'abord oralement, purent tout naturellement tomber en grand discrédit en face de la lyrique aristocratique, artificielle des troubadours. Celle-ci dut attirer toute l'attention, toutes les sympathies, et sans doute on ne songea guère à conserver par l'écriture les récits de vulgaires jongleurs. On put avoir pour ces récits les dédains que, plus tard, le marquis de Santillana afflchaiten Espagne pour les romances, dédains qui atteigmirent les can-tares de gesta eux-mêmes, et qui amenèrent leur quasidisparition, tout comme ils purent le faire en Provence.
Ce qui se passait au delà des Pyrénées pourrait, à un autre point de vue encore, sembler fournir des ar" guments aux rares défenseurs des gestes provençales.
* Voir Girart de Roussilîon, chanson de geste, traduite pour la première tois par Paul Meyer. M. P. Meyer est disposé à placer la patrie du poëme vers le nord du Poitou, p. cxai.
LES CnANSONS DE GESTE FRANÇAISES 333
L*Espagne connut aussitôt que nous les chansons de geste, cantares de gesta. Toutefois M. Milày Fontanals, malgré la ressemblance des noms, pense que la désignation espagnole put se former sans nous être empruntée, de même que les gestes purent naître spontanément au delà des Pyrénées. Le savant professeur de Barcelone en explique ainsi la formation. — « Il se produit un fait notable : un individu, agité par l'émotion qu'il lui cause et désireux de communiquer cette émotion à d'autres, raconte l'événement à des auditeurs empressés de l'entendre. Il donne à ses paroles quelque apprêt, quelque solennité. L'inspiration l'enflamme ; il adopte un rythme, une intonation musicale. Il prête aux incidents le mouvement, le relief que son imagination lui fournit. » Telle dut, suivant M. Milà y Fontanals, être partout l'origine naturellement narrative de la poésie épique. A ces chants succédant immédiatement aux événements, avec le temps s'en ajoutent d'autres , qui complètent la biographie d'un homme déjà fameux, en mêlant à sa vie d'autres personnages conservés par la tradition, mais non encore célébrés par des vers. En Espagne, le Cid fut un des premiers héros qui stimulèrent ainsi les poètes populaires. Quoique son existence soit moins inconnue que celle de notre Roland, à qui il fait une espèce de pendant, la légende ne tarda pas à singulièrement modifier la vie de l'illustre guerrier, tout en lui conservant un caractère de réalité dont nos types chevaleresques sont rarement doués. On possède encore deux gestes sur Rodrigue de Bivar, toutes deux incomplètes, malheureusement. Quant à leut rythme, suivant robservation
d'un érudit de premier mérite, le R. p. Tailhan S elles auraient eu pour modèles des œuvres latines d'une inspiration populaire dont, dans une langue nouvelle, elles reproduisirent la versification imparfaite.
La première de ces deux gestes sur le Cid *, est franchement espagnole, bien qu'on pourrait y noter des descriptions de batailles fort semblables à celles qu'ofi'rent nos œuvres analogues. La seconde a pu subir des influences françaises plus marquées. Ces deux caniar es s>oniA\\ reste les seuls que possède l'Espagne, mais bien d'autres ont laissé leurs traces dans la Chronique générale^ attribuée à Alphonse X. Ils y sont cités, invoqués, commentés, discutés, reproduits même par fragments, comme M. Milà l'a si bien démontré. Les personnages qu'ils célébrèrent furent surtout Bernard del Carpio, s'efforçant par ses exploits de faire rendre la liberté à son père, le comte de Saldana, et les sept enfants de Lara, livrés aux Mores par leur méchant oncle don Rodrigo de Lara et vengés par le fameux Mudarra le Bâtard. Ils chantèrent aussi des héros carlovingiens, et la création de Bernard del Carpio est elle-même une preuve de l'influence exercée par nos poèmes. C/est d'après nos paladins qu'a été inventé ce Bernard del Carpio, Une fois ce personnage trouvé, une fois que l'Espagne se fut donné son Roland, les douze pairs, d'abord traités aussi sympathiquement que des héros indigènes, furent tout à coup, par certains poètes, considérés comme des ennemis. Dans ce revirement bizarre, la défaite de Roncevaux, pleurée
* Les Bibliothèques espagnoles du haut moyen âge, p. 118.
* Voiries Vieux auteurs castillans, t. I, p. 167 et suiv.
par de vieux trouvères castillans, devint une revanche nationale. Malgré cette hostilité, Ibl Chronique générale où, d'après des gestes perdues aujourd'hui, est racontée l'histoire du fils de Saldana, offre à chaque instant la trace de la popularité dont avaient joui Charlemagne et ses chevaliers, popularité qui se maintint encore parallèlement à la la légende de Bernard del Carpio, et dont il est aisé de comprendre la cause. Au delà des Pyrénées, avant la création de Bernard del Carpio et, depuis, en dépit d'elle, on dut s'intéresser aux expéditions de Charlemagne contre les Mores, expé*ditions qui avaient l'Espagne pour théâtre. Les traditions et les fictions françaises devenaient presque patriotiques pour les Espagnols ; quantité de romances sont imprégnés de cet esprit carlovingien. Ils ne sont d'ailleurs pas aussi anciens qu'on l'avait cru d'abord. Ils n'ont pas aidé à former les chansons de geste par leur agrégation, mais ils en sont nés assez souvent. Comme le dit Milà y Fontanals, « il furent non des germes, mais des fruits. » Les cantares turent supplantés par les chroniques, mais ils eurent une sorte de résurrection ou d'émanation plutôt dans les romances, qui reprirent les mêmes héros soit directement aux chansons de geste, soit à des traditions orales, soit aux chroniques mêmes. Parmi ces personnages de nouveau célébrés, on rencontre Roland, Aude, Renaud, Maugis. D'autres, qui ne nous appartiennent pas, sont mêlés par les trouvères espagnols à ceux dont l^s trouvères français se sont plu à entourer Charlemagne. Tels sont Durandart, dont le nom est sans doute un souvenir de Tépée de Roland,
Grimaltos, Dirlos, Ciaros, Gaiferos, le marquis de- Mantoue* Quelquefois les poètes espagnols se sont emparés des aventures d'un cheyalier français, mais ont changé le nom de celui-ci. Ainsi l'histoire de Tua d'eux, Aiol, est devenue en Espagne celle de ce Mon«^ tesinos, tant de fois cité par don Quichotte *.
A la vue de ces curieuses réminiscences, on serait tenté de penser qu'elles se sont produites en ayant la. Provence pour intermédiaire ; que, pour transmettre ces personnages cycliques, il fallait nécessairement qu'elle les connût, grâce à des chansons de geste mé-^
* Un mot à propos de ce roman à^Aiol, publié par la Société desanciens textes. Les éditeurs, dans leur Introduction veulent bien rap-pelerun de mes livres, ^s Vieux auteurs castillans^ et disent : « M.. de Puymaigre cite parmi les héros des anciens romances espagnols n'appartenant pas à nos chansons de geste Grimaltos et Montesinos, il ajoute plus loin : Dans quelques chants espagnols, un certain Don* Tomillas est une copie évidente de Ganelon , et Montesinos offre plusieurs points de ressemblance avec Roland ou Renaud, les circonstances qui accompagnèrent la naissance de Montesinos sont une imitation de ce que ces romances disent de V enfance de Roland. Si M. de Puymaigre eût conmxVAiol^ il eût sans doule été du môme avis que M. G. Paris, qui, le premier dans son Histoire poétique de Charlemagne (p. 212-3), a reconnu l'identité d'Aiol et de Montesinos, d'Élie et de Grimaltos. » Alors en effet, je ne connaissais pasl'Aiol publié seulement en 1877, je ne connaissais pas non plus le livre de M. G. Paris, puisque le mien lui est antérieur ; tout en persistant à trouver une ressemblance entre la mort de Don Tomillas et celle de Bertholot tué par Renaud, entre certains détails de l'enfance de Roland et celle de Montesinos, j'hésite d'autant moins à me ranger à l'opinion de M. G. Paris, que j'avais pressenti et dit (FicwajawtcwrscaS' tillans, t. II, p. 303-4-5) qu 'un romance de Montesinos devait être d'orl» gine française. — Peut-être MM. Jacques Normand et Gaston Raynaud, les éditeurs d'Aiol auraient-ils lu avec intérêt ce que Milà y Fontanals dit de Grimaltos et de Montesinos dans la Poesia heroico-popular Castellana^ p. 348 et suiv. Cet excellent livre devrait être connu de tous ceux qui traitent des chansons de geste. On en trouvera plu» loin une analyse.
LES CHAN80N& i)B GESTE PRAîfÇAISES 3dT
ridioDâles, mais cet argument est loin d'être décisif. On a de nombreuses preuves que la France du Nord a directement et souvent agi sur TEspagne. M. Milà y Fontanals pense qu*ily aeu plusieurs in vasionsde notre littérature de la langue d'oïl. Il ne croit pas que les romances qui en reçurent l'inspiration viennent des temps antiques, où Ton chantait, au delà des Pyrénées, Mainet et Roland presque comme des héros aborigènes. Il suppose des transmissions postérieures. Suivant lui, on avait plus ou moins perdu la tradition de l'ancienne poésie carlovingienne espagnole , et une nouvelle irruption de récits français produisit les romances où figurentles paladinsdugrand empereur. Ilsdurentêtre Toeuvre de jongleurs connaissant les originaux, soit par leurs relations avec les trouvères français, soit par la lecture de nos gestes. Les romances populaires se formèrent ensuite de quelques-unes de ces narrations dont on se souvenait imparfaitement.
Si nos poèmes furent connus en Espagne, ils le furent aussi en Italie, et leur action y fut même très grande, mais longtemps elle a été inaperçue. On contemplait les poèmes de Pulci, de Bojardo et de l'Arioste, sans chercher s'ils avaient été précédés d'autres productions de même genre et si leur point de départ n'était pas la Chanson de Roland.
Des sujets carlovingiens dont la vogue fut grande aussi en Espagne, Berthe au grand pied, Charles Mainet, — que Ton retrouve dans la Gran conquista de Ultramar, livre écrit sous le règne de Sancho el Bravo*, — apparaissent dans un curieux ouvrage en
* Vieux auteurs castillans, 1. 1, p. 397.
prose italienne, i Reali diFrancia, et antérieurement avaient été traités en vers par des chanteurs s'exprimant dans un langage hybride, participant de notre idiome et de celui fort altéré de Dante, et qu'on a nommé franco-italien. On connaît, composées dans ce jargon bizarre, des chansons de geste dont les originaux ont disparu de nos bibliothèques. Tel est un roman sur les amours de Berthe et de Milon. Il fut aussi répandu en Espagne et fournit sans doute les incidents racontés à propos de la naissance de Bernard del Carpio, personnage dont nous avons parlé précédemment. Un érudit de grande valeur, M. Pio Rajna, a vivement éclairé toute cette partie de l'histoire littéraire dans une étude sur i Reali di Francia^ que nous nommions tout à l'heure, dans un beau livre : le Fonti dell 'Orlando furioso [les sources de Roland furieux) et dans des travaux publiés par diverses revues : il Propugnatore, la Romania, Dire que Charlemagne fut pour l'Italie un héros national, ce serait aller trop loin; mais la reconstruction de l'empire d'Occident explique les sympathies qui, au delà des Alpes, entourèrent sa mémoire. La Chanson de Roland passa dans un vieux poème, la Rotta di Roncisvalle {la Déroute de Roncevauœ). Ce poème dont un autre encore, plus connu, la Spagna, offre une rédaction différente, fut imité par Pulci, dans son Morgante, non toutefois sans quedes altérations nombreuses seproduisissent;ainsile sentiment religieux si vif dans la Chanson de Roland^ et prolongé par une sorte de routine dans les ramifications de cette geste, cède alors la place au sentiment chevaleresque; avec VOrlando de Bojardo, arrive le
mélange du cycle de la Table Ronde et du cycle carlovingien. Dans YOrlando de TArioste , à ces deux éléments s'en confond un troisième , dérivant de Tantiquité, de V Enéide, des Métamorphoses, de la Thébaïde. Le cycle de Charlemagne eut en Italie une vie propre, comme le dit M. Rajna ; les germes transplantés là devinrent arbres, et par la nature du sol, par le changement du climat, produisirent des fruits nouveaux. En dépit de ces transformations, le Roland de l'Arioste a bien pour aïeul le Roland de la chanson de geste.
M. Rajna a trouvé un témoignage bien curieux et incontestable du long prestige qui s'attacha en Italie aux héros carlovingiens. Beaucoup de familles transalpines cherchaient à se rattacher à eux. Un livre généalogique établit ces étranges prétentions ; M. Rajna, qui a découvert ce livre, le prouve par de nombreuses citations, puis il ajoute : « Nous avons vu défiler devant nous bon nombre de héros chevaleresques : Charles , Roland , Naimes , le Danois, Didier, Renaud, Aymeri, Gautier, Bertrand, Ganelon même, sans parler d'autres personnages que la France ne paraît pas avoir connus, sontvenus se mêler directement ou indirectement dans l'histoire de nos familles. Que prouve cela ? Cela rend évident que les récits des romans ne furent pas pour l'Italie un simple'passe-temps. Ils devinrent une partie de notre vie, en s'unissant d'une manière inséparable à des éléments locaux, quelquefois les fécondant, d'autres fois en étant fécondés. C'est un aspect des vicissitudes du roman en Italie qui, faute d'être assez en relief, avait échappé jusqu'ici . On remarque facilement les destins diffé-
rents qu'eurent le cycle breton et le cycle de France. Des chevaliers de la Table Ronde, nous n'en avons pas rencontré un seul (dans le livre généalogique en question), bien qu'il soit hors de doute que, dans ces mêmes contrées de la Marche , Lancelot et Tristan étaient connus de tout le monde et faisaient les délices d'un grand nombre de lecteurs. Des raisons historiques, chronologiques, géographiques et, par-dessus tout peut-être, la nature des récits, empêchèrent que le cycle breton ne fût naturalisé en Italie. Le service qu'on demandait aux paladins de Charlemagne ou à leurs descendants , on le demandait aussi à d'autres personnages , les uns fournis par des traditions locales , les autres créés tout exprès. »
La question de l'existence des gestes provençales nous a insensiblement conduit à jeter un coup d'œil en Italie. Nous n'avons pas à nous excuser trop de <îette longue digression. Il nous semble qu'elle a donné quelque chose de plus complet à cet article, et, si l'espace ne nous manquait, nous aimerions à rappeler que cette influence s'est étendue ailleurs, nous la retrouverions en Grèce, en Géorgie, en Angleterre, en Allemagne, en Hollande, en Russie.
Cette littérature, qui jouit longtemps d'une vogue si grande, si universelle, devait tomber dans l'oubli. Après avoir été remaniées, allongées, chargées d'épisodes disparates, refaites , les vieilles épopés, au quinzième et au seizième siècle, furent mises en prose. Ce fut l'époque où, issu du cycle breton, le fameux roman à'Amadis passionna l'Espagne et même l'Europe. Mais les descendants de l'incomparable Oriane
furent si nombreux, si ennuyeux , qu'ils finirent par lasser les plus intrépides lecteurs. Au reste, au moment môme où Amadis causait un tel engouement, un autre livre, son contemporain à peu près, annonçait déjà comme une réaction contre la chevalerie idéalisée; ce livre, auquel l'inspiration ironique de Louis XI ne fut peut-être pas étrangère , c'était la chronique du Petit Jehan de Saintré, Un peu plus tard, en Italie, le Pulci d'abord, l'Arioste ensuite, traitèrent souvent d'une manière badine les guerriers et les audciei imprese qu'ils empruntaient à nos épopées. Dans le temps où le dernier de ces poètes écrivait son Orlando, Rabelais composait l'œuvre étrange où la satire n'a rien respecté. Lorsque Rabelais mourut, il y avait dix ans qu'était né Cervantes. Son Don Quichotte acheva la déroute des bons paladins que l'esprit de la Renaissance avait déjà mis en grand désarroi.
Au dix-septième siècle, bien altérée, bien amoindrie, la littérature chevaleresque se réfugia dans les petits volumes populaires que Jean Oudot publiait à Troyes, et qui reçurent le nom de Bibliothèque bleue.
Elle semblait tombée bien bas cette littérature jadis si florissante, mais du moins, dans les minces volumes d'Oudot et de son successeur Gamier, elle avait conservé quelque chose de sa simplicité originelle. Des tettrés devaient lui porter un dernier coup. Le marquis de Paulmy recueillit, dans la Bibliothèque des romans, l'interminable collection dont nous avons déjà parlé à propos de la Chanson de Roland, les infidèles analyses que Tressan fit de nos vieux romans. Le trayestissement fut complet, c'était l'histoire des
antiques paladins , redite dans le style de Crébillon fils, racontant les aventures galantes de son temps.
Après toutes ces épreuves, le jour de la réparation est arrivé . De savants critiques ont soigneusement étudié nos chansons de geste, et, parmi eux, au premier rang , se place certainement Fauteur du livre motif de cet article . M. Gautier nous a donné une histoire complète de la naissance, du développement, de l'esprit , du rythme , des destins de nos vieux poèmes. Mais son travail ne se termine pas avec ce volume, qui n'est qu'une sorte d'introduction. D'autres tomes vont le suivre , le troisième a même paru, devançant le second , retardé par certaines considérations. On peut juger que, malgré un remaniement très patient, très considérable, cette réimpression ne modifiera sans doute pas beaucoup la disposition générale du livre. On y retrouvera les analyses fidèles, détaillées, de vieux poèmes trop oubliés. On aura là, savamment accomplie, l'œuvre qui avait été si légèrement entreprise et si complètement manquée par les rédacteurs de la Bibliothèque des romans.
Ce sera un curieux répertoire de nos chansons de geste ; mais les lecteurs qui voudraient les connaître dans leur texte, pourront, tant l'étude de notre ancienne littérature a fait de progrès, satisfaire assez aisément ce désir érudit. Un nombre considérable de nos antiques poèmes ont été imprimés en France, en Belgique, en Allemagne ; ils sont maintenant à la portée du grand public.
. On voit que notre littérature du moyen âge est bien vengée du mépris qu'on lui montrait autrefois ; et
certes, dans cette réhabilitation, M. Léon Gautier peut réclamer une très grande part. A présent, on doit presque craindre une trop forte réaction, que les romanistes veuillent bien y penser: il ne suffît pas qu'un livre ait paru pendant des siècles digne de l'oubli, pour sembler aujourd'hui digne de l'impression.
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