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Folles et saintes

Il y a un âge de charmante ignorance en amour, où l'objet aimé n'est point un être réel mais la personnification trompeuse de l'idéal que Tâme a rêvé. A cet âge de candeur (de quinze à dix-huit ans), on suppose les plus séduisantes qualités, les sentiments les plus délicats, à quelque esprit pédant, à quelque cœur

sec ; on s'éprend de quelque physionomie maladive (cachet d'une yie déréglée) h laquelle on prête un charme mélancolique, on se compose un fantôme adoré ^ ou est ému, dominé, torturé, souverainement heureux ou malheureux par lui, et on reste esclave de ce personnage factice jusqu'au jour où la raison dessille tout à coup et fait paraître ridicule et niais ce bel amour si sincèrement caressé par le cœur et l'imagination.

Ceci nous rappelle un délicieux passage des lettres de madame Roland aux demoiselles Cannet où, jeune fille, elle raconte avec un touchant enthousiasme, à ses amies de passion, le trouble avant- coureur de l'amour que fait naître en elle un jeune homme beau, vertueux, spirituel et tendre comme Saiut-Preux. Quand Lablancherie (c'est le nom du bien-aimé) parait, Manon IMilippon pâlit, rougit, et ne peut contenir son

émotion; Lablancherie fera le bonheur de Manon et la gloire de la France; c est une àme désintéressée, un esprit profond et créateur, en travail d'une foule d'utopies sociales et littéraires, destinées à régénérer le monde. Mais l'engouement de la jeune fille a sa contre-partie dans les mémoires de la jeune femme , la raison etl'esprit juste de madame Roland font justice des illusions de Manon ; elle nous montre alors Lablancherie tel qu'il était en efTet : un homme médiocre, intrigant et positif.

Qui n'a eu son Lablancherie? Qui n'a aimé dans sa jeunesse quelque lourdaud ou quelque fat désavoué plus tard ? Qui n'a rougi en se retrouvant en face du rustre ou du faux bel esprit, cause autrefois innocente et indigne, des émotions les plus vives et les plus vraies. Passons à notre récit.

C'était dans une ville du Midi, que nous ne

nommerons point de peur que nos lecteurs ne cherchent à retrouver en chair et en os le héros de notre fiction. Ce héros se nommait Démosthènes, nom fatal, qui dès son enfance le voua sans vocation à l'éloquence artificielle du barreau. Comment avait-il reçu ce grand nom de Démosthènes ?. . . Tout simplement parce qu'il était venu au monde dans ces glorieuses années de la République française, où tout enfant mâle était destiné à s'appeler Brutus, Themistocle, Aristide ou Numa.

Démosthènes était fils d'un détestable avocat de province, beau diseur, infatigable discuteur et qui à force de faconde avait usurpé une espèce de réputation dans son département, x^mbitionnant de voir se continuer son éloquence dans sa race, il y prépara son fils, d'abord en le nommant Démosthènes, puis lorsqu'il eut fait assez vulgairement ses classes

dans le collège dé la ville, en l'envoyant à Paris étudier le droit : « Pars , mon fils , lui dit-il d'un air superbe en lui faisant ses adieux, et rends-toi digne un jour du grand nom que je t'ai donné. » Ces derniers mots renfermaient une double allusion ingénieuse, et le père souriait d'orgueil en les prononçant. Démosthènes partit pour Paris. Son père lui faisait une pension de deux mille francs à laquelle sa mère ajoutait le fruit de ses économies: excellente et simple femme, elle croyait à la gloire à venir de son fils comme elle croyait à la gloire actuelle de son mari ; elle était pleine de faiblesses pour son enfant, ainsi que toutes les mères de ces contrées, qui font de leurs fils de grands flâneurs, d'insupportables hâbleurs, paresseux, insolents, manquant de respect à leur mère, et plus tard à toutes les femmes qu'ils n'ont pas appris à respecter dans celle qui leur a donné la vie.

Muni d'une somme assez ronde et d'une pension suffisante assurée, à peine installé à Paris, Démosthènes voulut connaitre les délices de la capitale. Tout en suivant régulièrement les leçons de l'École de droit , il fréquenta beaucoup les théâtres, celui de la Porte Saint-3Iartin, alors florissant, le charma surtout. Mais dans ses distractions mêmes, un but d'utilité l'attirait, puisqu'il était destiné à éclipser tous les avocats de son département, ne devait-il pas se préparer par tous les effort* de son intelligence à ce glorieux avenir? Or, l'art dramatique lui semblait un puissant auxiliaire à l'art oratoire. Deux passions malheureuses se développèrent alors simultanément en lui : l'éloquence et la poésie, non qu'il fît des vers, même des plus mauvais: il en était incapable; mais il aimait la poésie sans la sentir, comme les acteurs médiocres pour qui les plus beaux vers ne sont qu'une harmonie sonore et creuse propre à faire admi-

rer leur organe , leurs gestes , leur visage. Ceci nous rappelle que nous avons oublié de faire le portrait de Démosthènes. Il avait alors vingt ans, il était petit, d'une taille assez svelte quoique gauche; ses mains étaient blanches et osseuses; sa tête, déprimée vers le crâne, était couverte de cheveux bruns coupés ras, son front était peu élevé; mais son œil noir très vif (comme le sont en général les yeux des Méridionaux même les moins intelligents) et sonnez aquilin donnaient à sa figure une apparence de distinction. On disait de lui : il a l'air comme il faut. Au moral, c'était un être sec, envieux, d'une ambition mesquine, aimant à paraître, à faire de l'effet et admirablement façonné en tout point pour être plus tard un orateur bel esprit de province. Malgré sa médiocrité il était pourtant parvenu à force d'entêtement (c'est la qualité qui chez les hommes vulgaires remplace la volonté intelligente qui fait le génie), il était parvenu à acquérir un

vernis scientifique et littéraire qui en province devait le faire admirer un jour des ignorants et des candides. Il suivit les cours des plus habiles professeurs de T époque et sans en comprendre la portée philosophique ou politique, il en retint comme un écho d'expressions retentissantes qui devaient plus tard lui servir à formuler sa faconde.

Un défaut d'organisation désespérait Démosthènes : comme son iWusirepatron deTantiquité, il avait la voix faible et il bégayait ; mais il se dit docloralement que puisque l'exercice donnait des forces au corps le plus débile, la déclamation devait produire le môme résultat sur une voixflùtée et saccadée. Dès-lors, sa passion déclamatoire ne connut plus de bornes, il fut merveilleusement secondé dans ses études dramatiques par un de ces hasards si fréquents à Paris. Dans l'hôtel où^ il logeait, au même étage, de-

meurait une figurante de la Porte-Saint-Martin, grande et forte femme de cinq pieds et quelques pouces, brune, faîche ( quoiqu'ayant passé trente ans), montrant fort négligemment d'assez belles épaules et de très gros bras, en somme pouvant singer sur quelque théâtre de province, le type des Mérope, des AtlicUie et des Sémiramis, f^^ V\el que l'avait créé mademoiselle Georges, cette C'^ ^jHIagédienne souveraine, avant que mademoiselle ^ j3|achel eût prouvé qu'une intelligence élevée

-i^/^aervait mieux pour interprêter Fart, que toute ^ ^ .//la puissance des poumons et de la force physi-

que. Démostliènes fît tout naturellement la connaissance (et mieux que la connaissance) de Léocadie. La belle veuve ( ces femmes-là le sont toujours), avait eu pour mari un riche négociant du Havre, qui, à la suite de mauvaises affaires, s'était brûlé la cervelle, ne laissant pour ressources à Léocadie, qu'un esprit cultivé et des goûts

littéraires qui la poussaient aujourd'hui instinctivement au théâtre.

Démosthènes accepta ce roman comme une véridique histoire; il avait une de ces natures théâtrales, qui habituées à faire parade de sentiments factices, sont inhabiles à discerner dans autrui le faux du vrai. Léocadie prenait des leçons théoriques au Conservatoire, et pratiquait, comme figurante, l'art dramatique à la Porte Saint-Martin, où elle n'avait consenti à accepter mi rôle aussi infime, disait-elle à Démosthènes, que pour surmonter par degrés l'effroi que les planches inspiraient à sa timidité naturelle.

La liaison de Démosthènes et de Léocadie fut bientôt des plus intimes. L'art les avait unis, comme il disait pompeusement plus tard . Douée d'un organe retentissant, d'une prononciation nette, la figurante entreprit avec succès

réducation dramatique du futur avocat ; elle parvint à assouplir et à renforcer sa voix. Démosthènes l'adorait par reconnaissance ; quel avantage de trouver dans une maîtresse une institutrice! Amours, leçons, ne lui coûtaient rien, et c'était un grand charme pour cet esprit positif qui portait dès-lors le germe d'une avarice instinctive ; ignoble petit vice que les familles et la société des villes de province nourrissent et caressent comme une vertueuse tendance d'ordre et de raison,

Démosthènes s'oublia longtemps dans le double enivrement qu'il trouvait dans cette liaison. Fn vain son père le rappelait il pour soutenir son éloquence chancelante : Quelques années d'étude, objectait Démosthènes, étaient encore nécessaires à son perfectionnement. Mais enfin tout a un terme. Démosthènes se sentait très fort en déclamation, il avait fait ses preuves en

~- 14 — jouant la tragédie bourgeoise, il s'était même essayé avec succès dans la petite salle du théâtre Chantereine. La figurante n'avait donc plus rien à lui apprendre, puis elle avait grossi démesurément et prenait un air de vieille femme ; d'autre part, les années s'étaient succédées sans qu'elle eût pu obtenir un tour de début sur le théâtre même où elle était demeurée si constamment comparse ; son double prestige s'était évanoui aux yeux de Démosthènes; mais comment rompre une liaison de dix années, comment abandonner au désespoir, au suicide (autre illusion théâtrale de ce faux esprit), cette femme passionnée? La mort du père de Démosthènes vint couper ce nœud gordien. La fortune, l'éclat, le devoir de continuer l'éloquence paternelle l'appelaient dans son pays. Ces voix puissantes devaient l'emporter! Il quitta furtivement Paris le jour même oii Léocadie avait obtenu de débuter

dans un mélodrame, non à la Porte Saint-Martin, mais àlaGaîté.

(( Je te quitte avec moins de regrets, lui écrivit-il (il aurait trouvé trop bourgeois de lui dire adieu de vive voix), te voilà avec une position, tes débuts seront brillants, le Théâtre- Français s'ouvrira pour toi. 0 ma Sémiramis, souviens-toi de moi dans ta gloire ! »

Malheureusement , Léocadie fut implacablement sifïlée le soir même à la Gaité, et, pour se consoler, elle ne trouva pas de meilleur expédient que de courir à la poursuite de son infidèle. Dès le lendemain , elle monta en diligence, et suivit la route oii il avait passé douze heures plus tôt.

Après dix ans d'absence, quand Démosthènes arriva dans sa ville natale, il ne bégayait plus,

il était superbe d'assurance , irrésistible de faconde. Mais il avait maigri et pâli à la peine ; ses cheveux grisonnaient; et, quoiqu'il n'eût que trente ans, il paraissait en avoir quarante.

Là mère de Démosthènes passait les premiers mois de son deuil dans une jolie bastide que son mari avait achetée sur les bords de la mer,, pour aller se reposer des fatigues du barreau. C'est là, qu'entourée de sa famille, elle attendait l'arrivée de son fils.

Démosthènes n'avait qu'une sœur, qui s'éta 11. -i^

mariée pendant son absence à un assez riche négociant, nommé M. Armand ; celui-ci était resté orphelin de bonne heure, et avait servi pour ainsi dire de tuteur à deux sœurs plus jeunes que lui. Madame Delvil, qui dépassait alors trente ans, dissimulant son âge , unie à un vieux mari qui lui laissait une grande liberté, élégante, coquette, et étrangement dépitée de voir toujours auprès d'elle une jeune sœur de dix-huit ans, à l'air noble et candide, vraiment belle, douée d'une intelligence supérieure et originale, qui ne s'était encore éveillée qu'à demi dans ce contact étouffant du monde jaloux ou vulgaire qui l'entourait ; Thérèse Armand était pour sa sœur un objet de menaçante rivalité ; tandis que les grâces de la jeune fille se développaient chaque jour, les charmes un peu surannés de la femme déjà sur le retour tendaient à s'effacer pour jamais. C'est pour la plupart des femmes une époque pleine d'amertume

et d'aigreur, que cette phase du déclin. Madame Delvil la combattait résolumeat, mais, forcée de lui céder cependant, elle éprouvait des révoltes intérieures qui se trahissaient en mauvaise humeur contre Thérèse, calme, riante , et chaque jour plus jolie. Aussi souvent et aussi longtemps que possible, madame Delvil s'était reposée du rôle de mentor de Thérèse, que lui imposait sa quaUté de sœur ainée, d'abord sur son frère, plus tard sur sa belle-sœur, et en dernier sur la mère de Démosthènes, qui, depuis la mort de son mari, avait trouvé une douce distraction à sa douleur dans l'aimable compagnie de la jeune fille. De son côté, Thérèse s'était sentie véritablement heureuse de passer quelques mois avec la bonne veuve , dans cette riante bastide aux bords de la mer, loin du ménage un peu bourgeois de son frère et des goûts mondains et vulgaires de sa sœur. Elle avait plus vécu par l'esprit et l'imagination durant ces quelques se-

mailles de solifude, que pendant les années lentement écoulées de sa jeunesse contenue et rêveuse. Le père de Démosthènes, voulant en imposer comme érudit et comme bel esprit, avait eu le luxe d'mie double bibliothèque à la ville et à la campagne, et sa veuve, qui n'avait jamais ouvert de sa vie un autre livre que son livre d'heures, ne soupçonna pas qu'il y eût le moindre danger pour une jeune fille de lire tous les livres de littérature que son mari avait mêlés aux Digestes et aux Codes.

Thérèse lut ainsi les poètes, les historiens, et même quelques romans. Clarice Harlowela toucha, Corinne exalta son intelligence, la Nouvelle Héloïse fut pour elle sans danger ; Julie lui parut raisonneuse et pédante, et Saint-Preux un triste idéal. Enfermée dans le cabinet de l'avocat défunt, la jeune fille dévorait volume sur volume, tandis que la mère de Démosthènos

surveillait ses poules, ses lapins et ses fruits. Elle employait ainsi les heures brûlantes de la journée, alors que la promenade était impossible; mais lorsque le soir la brise de la^er fraîchissait, elle allait s'asseoir sous un petit bois de pins qui touchait au rivage, elle rêvait délicieusement, son cœur se dilatait, elle sentait en face de la nature le réveil d'une âme forte et d'une sensibihté exquise. Parfois la mère de Démosthènes l'accompagnait, alors la jeune fille était distraite de ses rêveries accoutumées par la conversation de la bonne mère, qui ne tarissait pas en éloges sur son fils bien-aimé, gloire à venir de sa maison, noble héritier de l'éloquence paternelle.

Thérèse, dont l'esprit juste et un peu moqueur s'était permis de douter depuis quelques années du génie du père de Démosthènes, fut d'abord disposée à la même incrédulité envers

les mérites du fils ; mais la mère les exaltait avec tant de conyiction et de ferveur, qu'insensiblement sa foi fit quelque impression sur Vàme de la jeune fille; il y avait d'ailleurs, ajoutait la bonne veuve, des rapports frappants de goût entre Démosthènes et Thérèse ; comme elle il aimait l'étude, la littérature, la poésie.

Insensiblement l'esprit de la jeune fille fut attiré vers cette image du jeune Parisien instruit , élégant et spirituel , ainsi cpi'on se plaisait à lui représenter Démosthènes dans sa famille ; et parfois durant ses rêveries au soleil couchant qui se baignait dans la mer , une figure idéale et chère peuplait la solitude qui se déroulait devant elle, c'était celle de Démosthènes! !... Elle était dans cette disposition d'àme lorsqu'une lettre du héros de ses rêves annonça à l'heureuse veuve le jour fixé pour Parri- >vée de son fils ; il devait avant de se mon-

trer à la ville , aller embrasser sa mère à la campagne et s'y arrêter une semaine pour se reposer delà fatigue du voyage.

Le jour si vivement désiré par la mère de Démosthènes et impatiemment attendu par Thérèse arriva. Dès le matin M. et Madame Armand et madame Délvil dans sa plus jeune et agaçante toilette , s'étaient rendus à la bastide. On ne savait pas à quelle heure précise devait arriver le voyageur , de sorte que toute la journée se passa dans une attente agitée ; la bonne mère allait et venait, donnant des ordres , gourmandant et aidant sa cuisinière afin que le premier repas qu'elle offrirait à son fils fût exquis en touts points. M. Armand se promenait avec sa femme dans l'allée du petit jardin, et comme un bon négociant, causait affaire d'intérêt :

— Votre frère se montrera, j'espère, équita-

ble dans le partage , disait-il à sa femme ; il hérite, grâce à l'injuste testament de votre père, du quart en sus de tous les biens , je pense dumoins qu'il nous laissera notre part d'immeubles.

— Oui certes , il le faudra bien , répondait la ménagère , qui en femme positive , était résolue à plaider contre son frère plutôt que de se laisser dépouiller.

Madame Delvil passait les heures d'attente dans sa chambre, allant de son miroir à la fenêtre , épiant le moindre bruit , revenant arranger une boucle rebelle , un nœud de ruban d'un effet incertain, et tout en se mettant sous. les armes , elle pensait que l'aimable avocat parisien ferait une heureuse diversion à la monotone compagnie des jeunes négociants de la ville , qui ne savaient parler que bonne chère et denrées

coloniales. Quant à Thérèse, assise sous un herceaud'accacias en fleurs d'où l'on dominait la route et la mer , elle lisait une des élégies de M. de Lamartine, celle qui commence ainsi :

D'ici je vois la vie à travers un nuage S évanouir pour moi dans l'ombre du passé. L'amour seul est resté , comme une grande image Survit seule au néant dans un songe effacé.

Ces expressions brûlantes et poétiques d'un ravissement et d'une souffrance qu'elle n'avait pas encore ressentis , initiaient son âme à l'amour , à cet inefîable et divin sentiment , qui selon l'expression du poète , survit seul au néant. L'image de Démosthènes flottait dans son ardente rêverie; un bruit se fit entendre, elle crut qu'il arrivait , elle resta immobile , son cœur battait avec force, une larme s'échappa de ses yeux et tomba sur le feuillet du livre en-

tr'ouvert, mais tout à coup elle s'arracha ellemême à son émotion en poussant un petit éclat de rire enfantin, son esprit était en révolte contre son cœur, elle céda à cette opposition. Malgré les séductions qu'elle prétait au fantôme adoré, le nom de Démosthènes lui paraissait souverainement ridicule , et elle se disait qu'un homme d'esprit dans notre siècle , de sérieuse simplicité , aurait dû se débarrasser bien vite de ce nom écrasant. Tout en pensant ainsi elle monta d'un pas leste et avec l'air demirailleur les marches du perron qui conduisait au salon. Démosthènes n'était pas arrivé. Toute la famille attirée, ainsi que Thérèse, par une fausse alerte , était là réunie. M. et 'Jadame Armand fort calmes, la mère inquiète et .troublée par la pensée des dangers imaginaires que son fils courait en route. Madame Del vil , assise près de la petite porte vitrée qui s'ouvrait sur le perron , JQuait avec un charmant éventail ou avec

les barbes diaphanes d'un gracieux bonnet qui encadrait coquettement et rajeunissait son joli visage , parfois son attention se portait sur les plis réguliers de sa robe de taffetas noir ornés de dentelle noire et dessinant à merveille sa taille encore svelte. Vue seule^ madame Delvil aurait encore pu faire illusion , mais à côté de sa sœur ce n'était plus qu'un débris , elle le sentait , et involontairement elle jetait des regards d'envie sur la jeune fille, belle et sereine qui était là près d'elle , nonchalamment accoudée sur la table , oii reposait le livre qu'elle continuait à lire. Ses blonds cheveux relevés en nattes au sommet de sa tête entouraient de grappes flottantes son frais visage, son cou pur, et venaient effleurer ses blanches épaules; une simple robe de mousseline bleue dessinait sa taille souple et fine, ses manches étaient courtes et laissaient à découverts des bras d'une pureté de forme qui rappelait la statuaire grecque. Elle

était ainsi adorablemement belle, et la pensée envieuse de sa sœur , tout en cherchant un défautà ces charmes si purs, était vaincue. Elle disait alors tout bas : C'est bien avec raison que nos lourdauds de province l'ont surnommée la Perle des Bouches dullhôuo! Tandis que chacun s'abandonnait ainsi à ses préoccupations diverses la nuit était tout à fait venue ; tout à coup un bruit de fouet se fit entendre : < Pour celte fois c'est bien lui! » s écria la mère ; et retrouvant de jeunes jambes elle courut sur la roule par laquelle devait arriver son fils , M. et madame àrmand la suivirent d'un pas plus modéré. Madame Delvil composa son sourire le plus séduisant , son regard le plus assassin et descendit le perron. Thérèse seule resta debout sur le seuil de la porte , en apparence indiflérente mais en réalité fort troublée , car au moment où la voiture s'arrêta et qu'elle vit un jeune homme dont elle ne distingua^ pas les

traits s'en élancer, elle prêta à cette ombre que la veuve de l'avocat pressait avec tendressse dans ses bras, toutes les séductions irrésistibles de l'idéal de ses rêves... et s'abandonnant de nouveau à son cœur elle s'écria mentalement : Oh ! mon Dieu! ne serais-je pas déçue ? sera-t-il tel que je l'espère ?. . . et m'aimera-t-il ?

Après avoir embrassé sa mère, sa sœur et son beau-frère et baisé galamment la blanche main de madame Del vil, Démosthènes entra dans le salon, très faiblement éclairé; il aperçut Thérèse plutôt qu il ne la vit, il la baisa au front d'un air distrait , comme une aimable enfant dont sa mère lui avait souvent parlé dans ses lettres.

La jeune fille tressaillit sous ce premier baiser donné froidement, mais reçu par elle avec une émotion virginale et brûlante. Elle resta quelques instants recueillie , les paupières baissées, comme si elle eût craint qu'un regard fit évanouir rineffable bonheur qu'elle venait d'éprouver; enfin, elle se décida à regarder Démosthènes. Ce premier coup -d'œil fut un désenchantement; elle le trouva vieux et laid; mais il parla et le son de sa voix la charma, cet accent parisien si doux, si correct en contraste avec le mauvais français criard et discordant qu'elle entendait chaque jour, lui parut une harmonieuse musique. 11 parla de Paris, de ses monuments, de ses orateurs, de ses artistes , de ses littérateurs célèbres ; il cita des vers des poètes en vogue qu'il connaissait tous, disait-il; il se vantait, il mentait, il produisait un grand effet! Thérèse Fécoutait avec ravissement , il s'exprimait d'une manière fort ordinaire, mais les

choses qu'il racontait avaient un attrait de puissante curiosité pour la jeune fille, elle restait silencieuse et charmée tandis que madame Delyil, sémillante et coquette, questionnait Démos-, thènes, le complimentait , s'occupait sans cesse de lui et le forçait à s'occuper d'elle. Pour la première fois, Thérèse souffrait de l'irritante coquetterie de sa sœur, sa candeur en était ré- Yoltée ; que voulait madame Delvil, dans quel but exciter l'attention de Démosthènes et provoquer sa galanterie ? Elle du moins, elle était libre, elle pouvait l'aimer ! et en pensant ainsi, elle sentit une sorte de mépris pour sa sœur; durant toute la soirée, Démosthènes avait à peine regardé une ou deux foix la jeune fille, elle lui avait paru fort belle , mais il la jugea très sotte, car plus occupée à l'écouter qu'à se montrer elle-même, elle avait gardé un strict silence. Retirée dans sa chambre, Thérèse pleura ; il est

noble, instruit, distingué, pensa- t-elle, je l'aime!... mais il ne m'aime pas ; il aime ma sœur! Et elle se sentit jalouse.

Elle passa une nuit fort agitée, et le lendemain quand le jour parut elle descendit dans le cabinet du père de Démosthènes, y prit un volume et alla s'asseoir sur le bord de la mer. Elle lisait à haute voix cette admirable élégie du Lac, dont le langage passionné a souvent servi d'interprète à des amours qui auraient craint de se

trahir sous des expressions moin^ poétiques. Un bruit de pas vint Tinterrompre, elle tourna la tête , aperçut Démoslhènes, et tressaillit visiblement.

— Pardon , Mademoiselle , je vous dérange, je suis indiscret... 31ais que lisez vous là, vos prières du malin, sans doute? ajoutât il d'un ton demi-railleur.

— Oui , comme une petite fille , réponditelle en souriant malicieusement à son tour.

— Mais, non, s'écria Démosthènes avec étonnement, Lamartine! Le Lac! oh! le Lac! c est mon morceau favori; que de fois je l'ai ^déclamé !

Et prenant le livre des mains de Thérèse, il se mit à réciter avec assez d'art ces belles stro-

phes qui accompagnées du bruissement des vagues, et à cette heure matinale et recueillie parurent plus belles encore à Tàme attendrie de Thérèse. C'était le poète qui la captivait , mais involontairement elle attribua au charme de la voix de Démosthènes une partie de son émotion. Bientôt, elle s'imagina que ces beaux vers traduisaient des sentiments réels que Démosthènes connaissait, et qu'il ne les disait si bien que parce qu'ils étaient un écho de son cœur ; à la dernière strophe , des larmes jaillissaient sur les joues de Thérèse. Enchanté de l'effet qu'il pensait avoir produit :

— N'est-ce pas, poursuivit Démosthènes, que c'est beau, dit ainsi? et maintenant, voulezvous du Racine, écoutez la déclaration de Néron à Junie, vous croirez entendre Talma.

Et il se mit à déclamer avec une certaine

habileté d'imitation, ces vers inaltérablement

beaux.

Thérèse l'écoutait avecraYissement, car toute grande poésie F émouvait. Il lui fit entendre ainsi plusieurs fragments de nos meilleurs poètes, elle le loua fort de son goût et de son talent, et lui découvrit alors qu'elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit ; un esprit fin, original et profond qui l'embarrassait parfois, lui qui n'avait qu'une intelligence de placage.

Il se promenèrent fort longtemps sur le rivage et dans le petit bois de pins. A l'heure du déjeuner , la voix retentissante de M. Armand vint les avertir qu'on les attendait à la Bastide. Thérèse, un peu troublée, passa devant son frère sans lui parler , et elle rejoignit ces dames déjà réunies dans la salle à manger.

— Mais, savez-vous que votre sœur est char-

mante, dit d'un ton de connaisseur Démosthènes à son beau-frère.

— Je le crois bien , répondit simplement l'honnête négociant, c'est la plus belle personne du département, sans compter qu'elle a un esprit qui nous étonne; nous ne savons d'où il ■vient.

— Oui, en vérité, son esprit est surprenant, répliqua Démosthènes.

— Plusieurs riches partis se sont déjà présentés pour elle , mais elle n'épousera jamais qu'un homme bien élevé et d'un vrai mérite.

Démosthènes se rengorgea.

En ce moment, ils entrèrent dans la salle à manger.

— Quoi ! monsieur le Parisien, jous faire

attendre, dit madame Delvil en minaudant!

— C'est la faute de votre aimable sœur, répondit Démosthènes avec un sourire galant qui s'adressait à Thérèse.

— En vérité? répliqua sèchement madame Delvil.

— Oui, Madame, je me suis oublié en lui récitant de beaux vers; elle les sentait si bien qu'elle encourageait mon faible talent.

— Je l'avais prévu, dit naïvement la mère de Démosthènes ; vous avez les mêmes goûts, vous deviez vous entendre.

— Ainsi, Monsieur, poursuivit madame Delvil avec une sorte d'irritation, vous approuvez qu'une jeune fille se nourrisse l'esprit de romans et de poésies?

— Eh ! eh ! ma sœur, l'amour qu'on trouve dans les livres ne mène pas si loin que d'autres amours, répliqua M. Armand avec un gros rire.

Madame Delvil jeta à son frère un regard de superbe dédain et continuant à s'adresser à Démosthènes :

— Est-ce qu'à Pans , Monsieur, on aime les femmes bel-esprit ?

— On aime les femmes qui ont assez d'intelligence pour apprécier la nôtre, répondit Démosthènes avec fatuité.

— Seulement assez pour cela, lui dit Thérèse d'un ton un peu railleur.

Il fut déconcerté, et pour sortir d'embarras, il s'efforça de nouveau d'être très aimable auprès delà jeune fille. Son amour-propre était en

jeu; c'était, disait-on , la plus belle personne du département ; et quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans, on la citait déjà pour son esprit. De primeabord, occuper ce jeune cœur, s'en faire aimer, n'était-ce pas pour lui une preuve de supériorité dont il devait être fier. Un instant, dans la soirée de la veille, la coquetterie de madame Delvil l'avait attiré, mais quand il revit au grand jour ces grâces de trente ans auprès de la fraîche beauté de Thérèse, il s'accusa de mauvais goût.

D'ailleurs, le souvenir des charmes surannés de Léocadie le rendait plus disposé encore à la séduction de la jeunesse , il sentait qu'être aimé de Thérèse, après l'avoir été de la figurante, serait une éclatante réhabilitation nécessaire à son amour-propre. Dans cette sifuafion d'àme , il ne s'occupa que de la jeune fille; madame Delvil en vieillissait de dépit ; après le déjeuner elle se retira dans son appartement pour

essayer d'une nouvelle toilette, pensant que celle du matin avait manqué son effet. — Thérèse passa dans la petite bibliothèque, Démosthènes Fy suivit. Elle lui parla de nouveau de Paris ; ils causèrent longtemps avec bonheur ; la conversation de Démosthènes empruntait un vif intérêt aux souvenirs de tout ce qu'il avait vu. Celle de la jeune fille était naturellement enjouée, spirituelle et supérieure; ils furent interrompus par le bruit d'une voiture qui s'approchait de l'habitation. Démosthènes regarda par la fenêtre et laissa échapper un cri de surprise et presque d effroi. Dans cette voiture, qui touchait à la bastide , il venait de reconnaître Léocadie.

Il ferma brusquement la fenêtre, et donnant un tour de clé à la porte du cabinet, il se précipita aux genoux de Thérèse.

— Mademoiselle, lui dit-il avec emphase, au nom duciel donnez -moi une preuve d'affection !

Presqu' épouvantée de cet étrange mouvement

— 46 •— et de ce ton solennel, Thérèse se dirigea vers la porte, qu'elle allait ouvrir, lorsque Démosthènes s'écria avec plus d'instance :

— Oh! de grâce, Mademoiselle, ne craignez rien, mais écoutez-moi î

— Et que faut-il que j'écoute, dit Thérèse en tremblant et en rougissant beaucoup ?

— Vous m'inspirez une respectueuse admiration, une irrésistible sympathie ; eh bien, en échange de ces purs et vifs sentiments , accordez-moi un peu de confiance, un peu d'amitié !

— Comment? répondit Thérèse.

— En croyant ce que je vous dirai sur ce qui va se passer ici, et en ne cherchant pas à le pénétrer.

— Et que va-t-il se passer, dit Thérèse avec une sorte de terreur?

— Vous le verrez, s'écria Démosthènes ; mais consentez à ne pas en être témoin , restez ici un quart d'heure à m'attendra.

— C'est facile, répondit Ttiérèse en souriant ; j'y suis restée souvent plusieurs heures, volontairement enfermée.

— Oh ! merci, s'écria Démosthènes, qui prit cette réponse pour un consentement , et, ouvrant la porte, il en ôta la clé et la referma à l'extérieur.

— Quoi, prisonnière! s'écria Thérèse; mais je ne veux pas; ouvrez donc, Monsieur.

Démosthènes ne l'entendit point, la voix retentissante de Léocadie arrivait seule en ce moment jusqu'à lui , il se précipita pour conjurer l'orage. Cependant Thérèse s'était approchée de la fenêtre, et, à travers les barres de fer qui

-* 48 — la rendaient infranchissable, elle avait vu la voiture déboucher de l'avenue de la bastide et s'arrêter devant le perron. Une femme en descendit. Thérèse ne put 'distinguer qu un mantelet noir et un voile vert. Cette femme étaitelle jeune et belle, ou vieille et laide ? L'esprit de la jeune fille se perdit en conjectures. Pour satisfaire sa curiosité, elle fut sur le point d'appeler : Je veux la voir, pensait-elle; puis après une réflexion, mais à quoi bon? ne m'a-t il pas dit qu'il se sentait attiré vers moi par une irrésistible sympathie, c'est donc moi qu'il aime! Cette femme, quelle qu'elle soit il ne l'aime pas ! Cette pensée lui fut douce et elle se résigna à l'attente. L'obéissance et le dévouement sont si faciles en amour, et en ce moment. Thérèse croyait sincèrement aimer Démosthènes. Elle s'assit sur le bord de la fenêtre et se mit à rêver avec assez de calme.

— Démosthènes ! Démosthènes ! criait éperduement Léocadie en franchissant la porte du salon où étaient alors réunis la veuve de l'avocat, sa fille et son gendre.

— Que voulez vous, Madame, dit M. Armand en se levant ébahi.

— Ce que je veux, répondit la figurante ; l'in-

grat n'est-il pas ici? et elle se mita jouer au naturel une scène d'Ariane abandonnée.

En ce moment Démosthènes entra , l'indignation céda" la place à l'amour dans le cœur de Léocadie, et s'élançant vers l'infidèle, elle l'étreignit à l'étouffer dans ses bras musculeux; il se débattit pendant quelques instants et finit par se dégager.

— Madame, dit-il d'un ton grave tout-àfait plaisant, la plus grande preuve de tendresse que vous puissiez me donner, c'est de remonter dans votre voiture, je vous rejoindrai dans quclquer minutes, je vous le jure, et je vous reconduirai à la ville ; mais vous comprenez bien, ajouta-t-il, que j'ai quelques explicafions préalables à donner à ma mère, à ma sœur. . . et tout en parlant ainsi, il reconduisit la figurante vers la porte.

— J'y consens, murmura- t-elle ; mais si vous

ne reparaissez dans dix minutes, je reviens.

A peine eut-elle disparu que la mère, la sœur et le beau-frère s'écrièrent à la fois :

— Quelle est donc celte femme ? que vientelle faire ici ?

— Cette femme m'a beaucoup aimé, et elle ne peut vivre sans moi !

— C'est en dehors de tout principe, s'écria l'excellente mère !

— Mais cette femme est fort laide, objectèrent Monsieur et madame Armand.

— Elle a été fort belle, et c'est encore une de nos premières tragédiennes.

— Jésus , Marie ! s'écria l'honnête veuve

scandalisée ; je savais bien que Paris te perdrait.

— Soyez tranquille, ma mère, je n'épouserai jamais cette femme , mais je dois quelques égards à son dévouement, à ses malheurs, à son talent ; je vais la reconduire à la ville, lui faire entendre raison, et je vous reviens.

A ces mots il sortit, et se dirigeant du côté de la fenêtre de la petite bibliothèque, il aperçut Thérèse et s'approcha d'elle.

— Je viens vous délivrer, lui dit-il en lui remettant la clé de la porte qu'il avait fermée. Ohl merci, ajouta-t-il, de votre condescendance, et maintenant donnez-moi encore une preuve de votre bonté, ne m'accusez pas pendant ma courte absence ; à mon retour je vous dirai tout : cette femme, qui m'a suivi jusqu'ici, a été bien belle, bien séduisante, puis elle ma

— salant aimé I pour moi, Thérèse, ajouta-t-il d'une voix émue, avant de vous connaître, sa is-je si j'ai aimé?

Et sans attendre de réponse il disparut. Tout en rejoignant avec humeur Léocadie, il se félicitait d'avoir pu la dérober du moins aux regards de madame Delvil , et surtout de Thérèse. Si par malheur Thérèse l'avait vue, pensait- il, c'en était fait de mon prestige. Une telle héroïne m'aurait rendu bien ridicule, tandis qu'inconnue, son image agitera le cœur de la jeune fille, et le tournera infailliblement vers moi ; tout en parlant ainsi, il se réjouissait de son habileté. Dans cette aventure, il songeait à mettre à couvert, non sa moralité mais son amourpropre.

— Madame , dit-il d'un ton très rude , à la figurante , je ne comprends rien à votre équipée , je vous avais laissée à Paris dans une po-

sition avantageuse et....

— Bien avantageuse en effet, interrompit Léocadie d'un ton naturellement aigri par les paroles de Démosthènes; dès le premier soir une

cabale a interrompu mes débuts , et pour vous suivre , pour payer ma place à la diligence , j'ai été forcée de vendre mon mobilier.

— Quelle folie ! murmura Démosthènes , et maintenant que voulez-vous ? Qu'espérez-vous faire ici ?

— Ne plus vous quitter , et si vous me repoussez, faire un esclandre , vous afficher, apprendre votre ingratitude à tout le pays, et enfin si vous me refusez votre appui , je débuterai pour gagner de quoi vivre , sur le grand théâtre de la ville. «

Cette dernière menace épouvanta Démosthènes, il n'avait plus d'illusion sur le talent de la figurante , et il sentait que si elle paraissait sur la scène locale , elle serait indubitablement sifflée. .\lors, comment aspirer désormais

à la réputation d'homme irrésistible qu'il ambitionnait d'acquérir en arrivant en province. Vue et jugée par toute la ville , Léocadie devenait une héroïne impossible , ce n'était plus qu'une grotesque Dulcinée. Pour conjurer cette redoutable alternative , Démosthènes se décida à filer doux :

— Madame , lui dit-il , en feignant d'être subitement attendri , je serais le plus ingrat des hommes si je n'étais profondément reconnaissant de la preuve d'amour que vous me donnez, mais cet amour me serait trop envié s'il venait à être connu. De grâce , Léocadie, consentez à mener ici une vie cachée, je vous verrai souvent, je ne serai occupé que de vous , mais je veux qu'on nous ignore. La province n'a pas les mœurs de Paris , et votre arrivée qui m'a déjà fortement compromis dans ma famille, pourrait me perdre tout à fait en public. Soyons heureux

mais sans bruit : tout en parlant ainsi il prenait un air suppliant qui vainquit tout à fait la figurante , ils arrivèrent à la ville , et après avoir installé Léocadie dans un fort modeste logement, Démosthènes s'empressa de prendre congé d'elle.

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