‹ Folles et saintes (volume 2)Chapitre 2 sur 14 · VUL · texte numérisé non relu

VUL

Son prorapt retour à la bastide interrompit toutes les conjectures auxquelles s'étaient livrées pendant son absence les quatre femmes et M. Armand. La crainte qui préoccupait en ce momentl'excellente veuve était que son fils entraîné par l'étrangère avait pris la fuite avec elle et ne reparaîtrait plus.

— Mais elle est donc bien belle cette Parisienne? demanda aigrement madame Delvil qui ainsi que Thérèse venait d'entendre avec une vive curiosité le récit de cette aventure.

— Pas le moins du monde, répondirent d'un ton convaincu M. et madame Armand.

— Je m'en doutais , répliqua madame Delvil f ces messieurs si difficiles en province, sont fort accommodants à Paris où l'on ne prend pas garde à eux.

— Mais cette femme peut avoir les séductions de l'esprit? objecta timidement Thérèse, et en se hasardant à prononcer ces paroles elle rougit beaucoup.

— Oui , sans doute , dit la bonne mère , des séductions diaboliques , c'est une femme de théâtre ! A ces mots Thérèse baissa la tète et

devint fort triste. Ainsi Démosthènes n'était pas rhomme studieux et distingué qu'elle avait cru d'abord trouver , il n'aimait pas la littérature et la poésie par l'élévation naturelle de son esprit, il ne devait l'apparence de ces nobles goûts qu'à sa liaison avec une femme de théâtre î cette réflexion fut un premier désenchantement.

En arrivant, Démosthènes qui avait étudié son rôle , embrassa cordialement sa mère , serra la main de sa sœur , fît un salut gracieux à madame Delvil , et sourit à Thérèse avec raélancohe :

— Oublions ce qui vient de se passer , dit-il à sa mère d'un ton sérieux. Cette femme a commis une action extravagante en venant ici , c'est un sentiment irrésistible qui l'a poussée, le même sentiment l'a décide à présent à la résignation , à l'obéissance , dans peu de jours elle aura pour jamais quitté la France.

— Pauvre victime! murmura d'un air railleur madame Delvil.

— Pauvre femme ! pensa tristement Thérèse, il l'a aimée , il ne l'aime plus et il la chasse. Démosthènes ne lui paraissait pas encore ridicule , mais elle commençait à pénétrer qu'il était fort personnel. Pour lui, impatient de se réhabiliter dans son esprit , il lui dit avec instance à voix basse :

— Pardonnez-moi d'avoir pensé que j'avais aimé avant de vous avoir vue, ce n'était là qu'une illusion, d'hier seulement, j'ai connu l'amour.

A ces paroles, qui ressemblaient à l'aveu d'un sentiment réel, Thérèse se troubla, garda le silence, puis après quelques instants de recueillement, se retira dans sa chambre; elle aimait Démosthènes! oui, eu vérité, elle l'aimait!...

Et qu'on ne la juge pas trop sotte d'après ce ridicule sentiment, elle comprenait instinctivement ce que c'était qu'un homme vraiment supérieur; mais comme elle n'en avait jamais rencontré autour d'elle, elle crut un instant que Démosthènes allait prendre la place de cet idéal dtmt il n'était qu'une bouffonne parodie.

Ainsi qu'il l'avait prévu, l'arrivée subite de Léocadie avait surexcité le sentiment naissant de la jeune fille. La curiosité, la jalousie, l'amour, le dédain, luttaient dans son cœur et lui présentaient Démosthènes sous les traits d'un héros de roman.

Le jour suivant, dès le matin, madame Delvil quitta la bastide ; elle avait hâte de se retrouver à la ville pour raconter à toutes ses connaissances l'aventure de la veille ; elle espérait se venger de Démosthènes en le ridiculisant ; elle

n'y réussit qu'à demi; malgré ses attestations, très peu voulurent croire à la laideur de la figurante ; pour le plus grand nombre, ce fut une mystérieuse beauté; on s'en préoccupa beaucoup ; les hommes envièrent Démosthènes, les femmes rêvèrent à lui ; et la pauvre Léocadie, retirée dans sa mansarde, ne se douta pas qu'elle avait agité pendant un mois les imaginations oisives d'une grande ville de province.

Démosthènes, retenu à la bastide pour affaires de famille, écrivit à la figurante des lettres fort tendres qui conjurèrent un nouvel éclat; il conquit ainsi quelques jours de liberté ; il les employa à exalter dans lame de Thérèse le penchant qu'elle éprouvait pour lui; la solitude et la poésie lui furent de puissants auxiliaires. Il s'occupait aussi à régler avec sa mère et sa sœur le partage de l'héritage de son père, et parfois il montrait alors involontairement à la péné^

trante intelligence de Thérèse un cœur sec, intéressé et vulgaire. Souvent sa séduction fut près de s'évanouir, mais il lui suffisait pour remettre la jeune fille sous le charme, de quelques vers lus ensemble. Cependant le moment approchait où Démosthènes devait faire ses premières armes dans ce barreau veuf encore de l'éloquence de son père; il était attendu à la ville, il s'y rendit avec sa mère, tandis que sa sœur et Thérèse devaient finir à la bastide la saison d'automne. Cette décision charma la jeune fille; elle désirait l'isolement pour s'y recueillir et mieux pénétrer le sentiment qu'elle éprouvait. En lui disant adieu, Démosthènes, attendri, se déclara positivement. Il lui promit un prompt retour, puis une éternelle réunion. Thérèse l'arrêta :

— Avant de. nous engager, dit-elle , il faut réciproquement nous bien connaître.

Un mois suffit à Démoslhènes pour accaparer tous les plakleors de sa province, enchanter, par sa faconde , tous les membres de la Cour royale, être le point de mire de toutes les héritières à marier et de toutes les coquettes en renom de la tille. Il devint l'homme à la mode de son département. Son amour-propre trônait sur des roses ; mais de toutes ses satisfactions, la plus douce , la plus complète était d'avoir pu se faire aimer de cette jeune fille, si belle, si intelligente, si admirée, lui, en définitive, déjà vieux , laid , médiocre. Thérèse était de plus un fort riche parti.

Pour couronner sa destinée par un tel mariage, Démosthènes songea d'abord à se débaiv rasser à jamais de la figurante. Une occasion se présenta; il la saisit brusquement. Un directeur de spectacle recrutait, à Marseille, une troupe tragique pour les États-Unis ; heureux d'obliger

Démosthènes, dont il était le débiteur, il y incorpora Léocadie. Elle pleura, s'indigna, résista d'abord, puis finit p'ar signer son engagement; et, bon gré mal gré, elle fut embarquée sur un navire qui mettait à la voile.

Sur ce même élément qui l'entraînait au loin, glissait un autre vaisseau, porteur d'une autre fortune. Pour en finir avec cette métaphore banale, disons simplement que M. Armand, frère de Thérèse, avait aventuré, dans une opération commerciale d'outre-mer, la fortune de sa sœur, qu'il gérait comme tuteur. Le vaisseau fit naufrage, et la dot entière de Thérèse fut perdue. Tandis que ce sinistre s'accomplissait dans la solitude de l'Océan , Thérèse, ignorante et insoucieuse de sa fortune, passait à la campagne ces beaux jours d'une attente agitée, si pleins de tourments et de douceurs; ces jours d'illusions naïves qui passent si vite et ne re-

viennent jamais. Elle voyait souvent Démosthènes; il lui paraissait tendre, généreux, éloquent; elle le jugeait surtout ainsi quand il n'était plus là ; car alors, Tidéal reprenait la place de la réalité incomplète. Si parfois Démosthènes manquait à la visite promise , Thérèse éprouvait une morne tristesse. Cette femme inconnue qui avait suivi Démosthènes en province, le retenait sans doute ! Ainsi, la pauvre figurante exilée était devenue, sans s'en douter, l'objet de la pudique jalousie de la jeune fille.

Un jour Démosthènes était attendu , il n'arriva pas; M. Armand lui-même, qui venait chaque soir coucher à la bastide . -ne parut point. L'inquiétude de Thérèse était extrême , elle n'osait pourtant en faire l'aveu à sa belle-sœur. Le lendemain , M. Armand arriva , suivant son habitude, mais il était seul et fort

agité. En voyant son trouble , Thérèse qui ne pensait qu'à Démosthènes , s'écria :

— Lui serait-il arrivé quelque malheur !

— C'est à moi , c'est à nous , ma sœur , répondit M. Armand, qu'il est arrivé un malheur irréparable; et, tout en larmes, il se jeta dans les bras de sa sœur.

— Mais que se passe-t-il donc , dit-elle avec effroi ?

— Votre fortune et la mienne sont ruinées. J'ai aventuré votre dot , je l'ai perdue, je suis bien coupable , ma sœur.

Les traits de M. Armand exprimaient un profond désespoir. Thérèse prit la main de son frère, et lui dit avec un divin sourire :

— Je craignais un malheur plus grand; je craignais la mort d'un parent , d'un ami , d une personne qui nous est bien chère. Notre fortune est perdue , dites-vous ? du moins celte campagne reste à votre femme , j'y passerai heureuse ma vie aveevous.

— Et avec un autre, j'espère, dit madame Armand , attendrie de la résignation de la jeune fille.

— Mais si cet autre ne venait pas , murmura M. Armand d'un air sombre.

— Il viendra, s'écria joyeusement Thérèse en entourant son frère de ses bras , il viendra ; il est trop fier , trop généreux , il m'aime trop pour ne pas venir , et , en répétant ces mots qui trahissaient son amour , elle était radieuse.

Cependant huit jours s'écoulèrent et Démos-

thènes ne parut point, il écrivit un court billet à sa sœur pour s'excuser-, une affaire des plus importantes le retenait, disait-il , à la ville; il ajoutait un froid souvenir pour Thérèse. D'abord elle crut faire un rêve douloureux , mais quinze jours s'écoulèrent ainsi ; il ne venait pas, il n €-• crivait plus. Elle questionnait son frère : sans doute cette femme , cette actrice brillante était la cause de son oubli? M. Armand ne répondait point , il craignait d'accroître sa douleur en lui disant la vérité.

Un jour , madame Armand reçut une lettre , Thérèse reconnut l'écriture de Démosthènes.

— Montrez-moi cette lettre , dit-elle vivement.

Sa belle-sœur la lui remit sans l'avoir lue. Thérèse pàUt beaucoup en la parcourant , puis , sans proférer une parole, elle sortit du salon.

Dans cette lettre , Démosthènes annonçait son mariage à sa sœur -. il épousait, lui disait-il, une riche héritière, d'origine belge; point belle, mais suffisamment agréable, d'un esprit ordinaire, mais d^xm^ grande raison^ ce qui vaut bien mieux eh mariage... Puis ilajoutait, comme

faisant allusion à Thérèse : « Une espérance

plus brillante et plus chère m'avait un instant séduit. . . j'ai cru sagement devoir en faire le sacrifice , il m'en a coûté. . . »

— Misérable!... s'écria M. Armand après avoir lu cette lettre.

Quant à Thérèse j elle avait disparu; où était-elle ? Il la chercha dans le jardin , et ne l'y trouvant point, il se dirigea sur les bords de la mer. Il l'aperçut debout sur le rivage, pâle, immobile, le visage couvert.de larmes. Une horrible pensée le frappa , et d'un bond il s'é-

lança sur le sable mouvant , et saisit Thérèse par ses vêtements.

— Si je voulais mourir, dit-elle impérieusement et d'un air égaré , auriez-vous le droit de m'en empêcher?

Quoiqu'il fût profondément affligé, M. Armand , qui avait un esprit juste et une vive pénétration , affecta une grande hilarité , et laissa échapper un bruyant éclat de rire.

— Oh ! mon frère , vous m'insultez ! dit la jeune fille avec une explosion de sanglots !

— Non , ma sœur , c'est de lui que je ris , ditil , et il y a bien de quoi , j'espère? En effet, concevez-vous une plus plaisante pasquinade ? Hier, il vous adore , et aujourd'hui il en épouse une autre , parce que votre dot est perdue ; cela mérite t-il autre chose que la dérision et le mépris.

A ces mots , Thérèse parut sortir d'un songe ; les paroles de son frère dépouillèrent de tout prestige celui qu'elle avait cru aimer , elle le vit tel qu'il était ; elle eut honte de son amour ; la guéri son fut rapide et complète.

— Pour vous prouver ma force d'àme , ditelle à son frère , je veux assister à ce mariage , taquiner le futur de ma présence , Tinsulter de ma gaîté franche et réelle , je vous assure ; car elle ne sera point causée par le dépit , mais par la satisfaction vraie de ne m'étre pas liée pour toujours à une âme aussi commune.

Huit jours après, riante et parée, Thérèse assistait au mariage de Démosthènes. La mariée était richement laide , comme le sont , par une grâce d'état , presque toutes les héritières. Thérèse , sans dot , attirait tous les regards : parmi les conviés , se trouvait par hasard , un homme

supérieur , qui passait dans le département , il vit Thérèse, Taima, l'obtint en mariage, et l'emmena à Paris ; avant de quitter sa ville natale , Thérèse , qui par une clairvoyance soudaine , avait pénétré la pauvreté du cœur de Démosthènes , voulut aussi se faire une idée de la valeur réelle de son esprit ; il devait plaider dans une grande afTaire , ses partisans exaltaient à l'avance son éloquence. Thérèse assista à l'audience ; il s'agissait d'une cause fort tragique , Démosthènes fut ampoulé , froidement chaleureux , faussement attendri d'une sensibilité et d'une éloquence factices. Thérèse ne put s'empêcher de rire aux éclats ; elle croyait assister non à l'exposition d'un drame sanglant , mais à sa parodie. Pauvre cœur ! pauvre esprit 1 pensa Thérèse , et elle partit heureuse.

Plusieurs années s'étaient écoulées ; Thérèse était devenue une des plus belles et des plus spirituelles jeunes femmes de Paris. Un soir, elle était à l'Opéra avec son mari , un de ses compatriotes entra dans sa loge :

— Madame , lui dit-il , il y a ici une de nos anciennes connaissances.

— Il fallait nous l'amener , répondi' Thérèse avec un sourire aimable.

— Je l'ai tenté , mais il n'a pas osé se présenter à vous.

— Mais dé qui parlez-vous donc ? ajoutat-elle.

— De Démos thènes !

Elle cacha son hilarité derrière son éventail.

— Voyons , montrez-le-moi donc ; où est-il placé?

L'interlocuteur de Thérèse lui indiqua du geste un petit homme assis dans une stalle de balcon , sa taille était voûtée , son front ridé , ses cheveux blancs , il portait des lunettes d'or.

— Eh ! quand je pense que ce fut là ma première passion , dit gaiment Thérèse !

— Ceci demande une explication , répliqua son mari en riant.

— Oh ! vousl'aurez , mon ami , et dès ce soir ; cette histoire vous amusera.

— 11 paraît que c'est le moment des reconnaissances et des désenchantements , ajouta son compatriote, qui comprenait à demi : je juge que Démosthènes vous semble vieilli etfort laid; eh bien ! à son tour , il vient de retrouver ici une personne qui lui avait jadis tourné la tête , et qui aujourd'hui...

— J'espère que ce n'est pas moi , interrompit Thérèse avec un sourire d'honnête coquetterie.

— Oh ! non , Madame , ce n'est pas vous , mais regardez.

Et il désigna à Thérèse une grosse femme au

teint couperosé , aux cheveux grisonnants couverts d'un simple bonnet , et qui , en ce moment , entr' ouvrait la porte de la loge voisine et offrait un petit banc à une dame qui venait d'entrer.

— Que voulez -vous dire? Qui e^ cette femme?

— C'est l'ancienne héroïne de Démosthènes, celle qui a tenu en émoi , durant un an , notre ville de province , la grande tragédienne , qui n'a jamais été qu'une figurante , et qui est aujourd'hui ouvreuse de loges 1

— Pauvre femme! murmura Thérèse presque avec tristese ; et lui , si riche , il ne songe pas à lui faire un peu de bien.

— Il ne songe qu'à être député , et il le sera infailliblement, l'année prochaine.

— Et dire que c'est à cette femme qu'il devra d'avoir été orateur ! ajouta Thérèse.

Depuis ce jour , chaque fois que Thérèse va à l'Opéra , elle cherche du regard la grosse Léocadie , et lorsque celle-ci lui offre un petit banc , elle glisse généreusement dans sa main une pièce d'argent , puis , parfois en la considérant , elle se prend à sourire , en pensant que cette pauvre femme lui a sans s'en douter fait connaître, dans ses plus belles années , ce sentiment acre et profond : la jalousie ! — Oh ! destin !

Page 1