II
trui. Le duel est de plus presque toujours un combat moralement inégal ; car, il se livre d'ordinaire entre un homme d'honneur et un homme qui n en a pas; des deux champions, il y en a toujours un qui a failli à l'honneur, soit par la calomnie , soit par d'autres atteintes, et alors son adversaire ne pourrait-il pas, ne dewait-il pas, même sans violer la loi de nos préjugés barbares, refuser Je combat ? Autrefois un gentilhomme n'accordait pas satisfaction à un vilain j de nos jours, un homme d'honneur devrait la refuser à un homme qui aurait manqué d'honneur. La noblesse est à présent dans Fhonneur.
Le suicide est, de tous les homicides, le seul qui me trouve compatissant pour celui qui l'a commis; et pourtant je le condamne et le regarde comme un crime; mais c'est le crime d'une âme ou trop faible, ou trop forte, et non d'une àme cruelle. Trop faible pour souffrir le
malheur; trop forte pour l'accepter sans révolte, cette âme aspire à une autre vie avec foi et espérance, ou invoque le néant avec athéisme et désespoir ; dans ces deux dispositions , elle lest également à pleindre. L'homme qui se suicide a en lui des mystères de souffrance que l'on ne peut pénétrer; il tranche sa vie dans le paroxisme de la douleur, oubliant que cette vie peut devenir meilleure, comme l'homicide légal oublie que l'âme du criminel peut se régénérer , mais celui qui se suicide ne doit compte qu'à Dieu de son crime ; celui qui commet l'homicide sous quelqu'autre forme que ce soit, eu doit compte à Dieu et à l'humanité.
Il se tut; nous restâmes tous les deux plongés dans une méditation qui dura plusieurs heures. Quand l'aube parut , nous descendîmes en silence le chemin qui menait à la ville. En passant près du canal, nous vîmes quelques ou-
vriers qui retiraient un cadavre de l'eau. C'était celui d'un jeune homme. Quand on l'eut dépouillé de ses vêtements, son corps nous apparut d'une effrayante maigreur ; on trouva sur sa poitrine un morceau de papier où il avait écrit : qu'il était poète ^ et qu'Use tuait parce que les plus beaux sentiments de l'âme qu'il versait chaque jour dans des pages brûlantes , n'avaient pu lui faire gagner son pain.
— Insensé, dit Théobald en s' éloignant avec tristesse, ne pouvait-il pas garder sa poésie dans son cœur, et accepter pour vivre un de ces nobles métiers du peuple, trop méprisés de nos jours. S'il avait du génie, son heure serait venue ; s'il n'en avait pas, il aurait bien viie oublié ses désirs imprudents de gloire, et avec les fatigues du corps il aurait trouvé le repos de l'àme !
Nous suivîmes les remparts et nous arri-
— 309 ~ vâmes après une heure de marche à une des barrières de la ville. Une foule nombreuse s'y précipitait. Sans le vouloir , nous fûmes entraînés par ses flots, et nous nous trouvâmes bientôt derrière une ligne compacte de soldats qui se prolongeait jusqu'à la ville. « Le condamné va passer, disait-on autour de nous. Ah 1 voilà le bourreau avec ses aides!.,. » Théobald frémissait ; ses genoux semblaient fléchir sous lui. fi Le voilà! le voilà! disaient des milliers de voix . » Et nous vîmes passer à travers les interstices des baïonnettes un jeune homme qui marchait à la mort. Un crêpe noir le voilait ; on pouvait cependant distinguer son noble visage plein de fierté et d'assurance.
— Horrible dérision , s'écria Théobald! Cet homme appelle son crime de l'héroïsme et se croit un martyr ; et la loi qui va le punir , par un autre crime, s'appelle justice!...
A ces mots, comme poussé par la main de
Dieu, Théobald fendilla foule du côté de la campagne, et en m' entraînant, il s'éloigna du lieu du supplice.
Sans nous communiquer notre pensée, nous nous dirigeâmes, par le môme instinct, vers la lisière du bois , où deux jours plus tôt nous avions reçu dans nos ibras notre ami expirant, notre noble ami tué dans un duel, et dont nous venions d'accompagner le corps au cimetière.
Le gazon gardait encore des traces de son sang ; Théobald s'assit sur cette terre humectée et voilant sa tête de ses mains, il pleura comme un enfant. 11 me dit encore sur l'homicide, des choses étranges et sublimes d'élévation. Pour le distraire de sa douleur, je lui parlai de la guerre ; la guerre, cet immense homicide qu'il avail passé sous silence.
— La guerre ! me dit-il, est le résultat des au-
très homicides ordonnés ou tolérés par la loi, ou protégés par la société. Je pars demain, ajoutat-il comme accablé, mais avant un mois, tu recevras ma pensée écrite sur la guerre.
Nous rentrâmes à la ville; j'accompagnai Théobald jusqu'à sa demeure ; il s'arrêta sur le seuil, m'embrassa avec effusion, puis disparut rapidement en cachant ses larmes.
Je revins un mois après pour le revoir, on me dit qu'il était encore absent. En rentrant chez moi, je trouvai, avec autant de surprise que d'émotion, une lettre de lui datée de la Trappe.
Elle renfermait ses idées sur la guerre.