UN DUEL
Nous avions suivi le convoi d'un grand citoyen qui venait d'être tué en duel ; quand le corps eut été rendu à la terre , que nos larmes eurent coulé sur la fosse encore mouvante, et que les paroles touchantes , prononcées par des voix éloquentes, ne retentirent plus dans le jar-
din des morts , je me disposais à revenir à la ville , à la ville bruyante, folle , rieuse et débauchée , qui se ruait là-bas à nos pieds comme si elle n'avait pas eu de deuil à porter , de morts à ensevelir, de grands noms à honorer.
Théobald vint à moi; sa figure, toujours empreinte d'un sourire sardonique , avait en ce moment une expression pleine de franchise ; il me parla avec une voix émue qui ne lui était pas ordinaire.
— Quoi , déjà , me dit-il , déjà retourner dans cet immense amas de pierres, où tout élan de l'âme est étouffé ! Ah ! gardons encore cette nuit cette noble émotion qui nous quittera demain ; soyons avares de ce reste de sentiment que la civilisation ne nous a point ôté ! Assez tôt les affaires et les fatigues , que nous appelons plaisirs, viendront nous arracher à nous-mêmes,
et nous faire oublier notre destinée , jusqu'à ce qu'une grande douleur nous frappe de nouveau et fasse jaillir unQ étincelle de notre sensibilité presqu'éteinte.
Il m' en traîna sur les hauteurs qui dominent le cimetière ; le soleil commençait à s'effacer, et du ciel pur et bleu descendait un air qui rafraîchissait le sang ; la terre , couverte d'arbustes, d'arbres à fruits et de vignes en floraison , avait des senteurs qui vivifiaient. Théobald me dit qu'il voulait passer la nuit sur le tertre où nous étions debout; je le compris. Nous nous assîmes sur un seigle touffu qui répandait une exhalaison piquante, et sans nous parler, nous regardâmes longtemps la ville , le fleuve et tes champs qui se déroulaient devant nous. Théobald semblait avoir oublié que j'étais là, et lorsqu'il se fut pénétré du spectacle de l'horizon , que la pleine June commençait à éclairer , il sortit un grand
livre de sa poche et y lut sans distraction. Il en avait tourné plusieurs feuillets , lorsque , levant la tête, et rencontrant mon regard qui l'observait , il me remit le livre , et prenant ma main , il me fit toucher ces paroles, écrites dans la Bible : Homicide point ne sera!...
Je souris.
— Ne souris pas , me dit-il , je suis à moitié sceptique , mais il y a dans ce Uvre des choses que je crois de toute mon âme , et , me l'arrachant , il lut tout haut ce magnifique fragment de poésie biblique , où il est dit que Jéhova appela Moïse sur la montagne sainte , et lui dicta des lois pour régénérer les hommes.
Je l'écoutais attentivement et à mesure que sa voix me pénétrait, je comprenais qu'il y avait plus que des paroles poétiques dans ce
qu'il me lisait le sens m'en était révélé , fort , puissant , divin.
Il s'interrompit après m'avoirlu les commandements de Dieu.
— Ces lois , me dit-il , sont si simples , et à la fois si belles et si surhumaines , que je n hésite pas à croire qu'elles furent dictées par un être supérieur à notre nature ; et ce qui le prouve , c'est que jamais les hommes n'ont pu les observer ; c'est que, dans leur désespérante dégradation, jamais ils n'ont pu s'élever à ces commandements sublimes. Ce serait une œuvre digne de l'homme qui pense, que des méditations écrites sur chacune de ces lois ; pour moi , il en est une qui me fait profondément réfléchir , et qui me fait craindre parfois la destruction de cet univers qui l'observe si peu : Homicide point ne sera , dit cette loi divine ; et ici , point de sens
caché , point de ces paraboles bibliques qui permettaient à Voltaire ses ironiques interprétations, la parole est claire , le sens est précis ; Dieu semble avoir tonné ces mots avec concision pour que l'homme les entendît et les retînt à jamais.
Homicide point ne sera , a dit la voix d'en haut depuis quatre mille ans , et l'humanité n'a pas cessé d'être homicide, et les hommes, dans les états les plus civilisés n'ont pas cessé d'être homicides ; et la loi elle-même est homicide ; et de la peine de mort , consacrée par la loi , proviennent tous les homicides , l'assassinat politique , le duel et le suicide. C'est l'homicide légal qui familiarise l'homme avec cette horrible pensée qu'il peut tuer son semblable, souvent, sans déshonneur et sans crime ici-bas. La loi est athée ^ a-t-on dit de nos jours , et cette parole est profondément vraie. Si la loi était croyante , si la loi
de la terre s'appuyait sur la loi du ciel, la loi ne tuerait pas , car Dieu a parlé sans exception aux états comme aux individus quand il a dit : Homicide point ne sera. Eh! de quel droit un glaive humain trancherait-il cette vie que Dieu seul peut donner ? de quel droit arracherait-on l'àme la plus criminelle au repentir pour la jeter à la mort ? Dis , n'as-tu jamais éprouvé un déchirement affreux lorsqu'on fait tomber une tête sur l'échafaud ? ne donnerais-tu pas la moitié de tes jours pour racheter cet homme plein de vie qui va mourir, pour l'adopter et le régénérer, pour le dépouiller de son crime , et le revêtir de l'honneur, cette noble vertu terrestre ? Ah ! ce que tout homme éprouve , même à son insu , pour l'assassin qui marche au supplice , la loi aurait dû l'instituer ; la loi doit arracher l'homme coupable à la société , mais elle ne doit ni ne peut , selon la parole de Dieu , l'arracher
En m'élevant contre l'homicide , poursuivitil avec feu , je n'entends parler que de celui ordonné par la loi : la peine de mort ! que de celui que nos passions excusent : l'assassinat politique ! que de celui que le monde caresse : le duell que de celui auquel nous sourions nous-même : le suicide ! L'homicide du traître , l'homicide du voleur , l'homicide de grand chemin, l'homicide qui entraîne après soi l'horreur le mépris, et la dégradation, n'a pas besoin d'être maudit, chacun le fuit et le réprouve ! la loi seule semble l'autoriser , pour ainsi dire , en le punissant de mort et en se faisant elle-même homicide. Une panthère a dévoré mon fils , elle vaut de l'argent , je la vends et ne la tue pas, car une voix d'égoïsme me dit, au milieu de ma douleur, que sa mort ne me rendrait pas mon enfant ! et ce que l'égoïsme me crie, l'humanité ne le crie pas à la loi lorsqu'elle tue un homme Bête féroce ! Un homme qui se-
rait puni par la honte , qui vivrait seul parmi les hommes , mais qui vivrait enfin, et qui pourrait se purifier un jour. « Remettez votre épée dans le fourreau , » dit le fils de Dieu à Pierre qui voulait le défendre ; et la loi de sang fut maudite par le Christ, comme elle l'avait été par Jéhova.
Les défenseurs de la peine de mort deviennent chaque jour moins nombreux ; l'assassinat politique n'a qu'un très petit nombre de partisans; beaucoup d'hommes d'honneur n'approuvent plus le duel ; et le suicide est une plaie du dix-neuvième siècle, que tout le monde déplore.
L'homicide légal me paraît le plus horrible de tous, car il procède sans passions , et sous les noms de la sagesse et de la justice ; il s'appuie sur des institutions , et voudrait presque tenter
de s'appuyer sur la divinité. Loin d'enchaîner les autres homicides, l'homicide légal semble les autoriser par son exemple. L'assassinat politique découle de lui et mérite également d'être flétri, dans rhomicide politique , c'est une conscience qui se fait loi , et s'adjuge le droit de tuer un tyran ou un homme nuisible à la société; mais cet assassin qui est peut-être un homme d'honneur par ses principes , devient, par son action, un homme criminel. L'assassinat politique le mieux justifié, celui de Marat par Charlotte Corday , n'en est pas moins un homicide.
— Et celui consacré par les livres saints , celui d'Holopherne par Judith , lui dis-je en souriant ironiquement.
n jeta la Bible à terre avec impatience.
— Ne t'ai-je pas dit, s'écria-t-il, que je suis à
moitié sceptique ; il y a des choses dans ce livre que je ne puis comprendre et que je ne puis croire ! Peut-être certains passages ont-ils été altérés et falsifiés : peut-être encore nous est-il permis d'en lire la lettre, et l'esprit nous en estil dérobé ! Dieu ne peut se démentir comme le font les hommes ; Dieu a dit -. Homicide point ne sera, et cette parole est vraiment de lui ; il ne l'a pas entourée de commeataires en la prononçant , il n'a pas dit : « Vous pourrez tuer un « homme parce qu'il est assassin ou parce qu'il « est tyran, ou parce qu'il a attenté à votre hon- « neur. » Ou bien encore -. Vous pourrez vous tuer vous-même, parce que la vie vous parait un fardeau. Il n'a point dit cela. Et en maudissant l'homicide, il a maudit la peine de mort, l'assassinat politique, le duel et le suicide 1
Le duel est à la fois un suicide et un assassinat ; on y joue sa vie et l'on s'attaque à celle d'au-