UN LEGS
L'élégante et belle madame Delmart donnait ce soir-là son bal annuel dans son luxueux appartement de la rue du Houssaye. C'était une réunion d'artistes et de gens de lettres, se connaissant tous, se critiquant et s' enviant réciproquement, mais en apparence les meilleurs amis du monde. Ne dansant jamais, je m'étais assise dans un petit salon de repos délaissé par
la foule, gracieuse pièce ovale, dont les tentures de damas blanc avaient pour bordures des torsades d'or. Une lampe aux chaînons dorés pendait au plafond; la cheminée et les consoles étaient en marbre blanc. Enfin, Tameublement général de cette petite pièce lui donnait un aspect virginal et calme tout à fait enchanteur.
L'étroit divan de damas blanc sur lequel j'étais assise, était encadré et presque caché par deux énormes orangers, aussi grands que les plus beaux de l'orangerie de Versailles. Leurs tiges, à la fois couvertes de feuilles, de fleurs et de fruits, s'élançaient jusqu'au plafond et exhalaient à l'en tour un parfum si vif que je m'expliquai en le respirant la solitude du charmant boudoir. Peu de tètes auraient pu résister à la force de ces arômes ; pour moi, je m'en enivrai avec bonheur; ils me rappelaient la plage d'Hyère et la campagne de Grasse.
Je ne tardai pas à éprouver l'influence de ces pénétrantes senteurs ; je tombai dans une douce somnolence que je ne cherchai pas à combattre, et j'appuyai ma tête assoupie sur le coussin du divan.
Je fus arrachée à cette vague torpeur^Jpar l'arrivée de deux personnes qui entrèrent en riant, approchèrent assez brusquement deux fauteuils de la cheminée, et s'assirent pour causer : c'étaient la jolie baronne d'Olniel et le poète Octave. Si Lamartine n'avait jamais fait de vers, Octave aurait une grande réputation; malheureusement pour lui, ses poésies n'ont jamais paru qu'un reflet de celles du chantre d'Elvire.
Octave et la baronne venaient de valser ensemble.
— Quoi ! madame, vous riez encore, dit le poète à la jeune femme.
— Non, répondit la. baronne, et c est très sérieusement que je veux discuter mon opinion.
— Eh bien ! Madame, je vous écoute.
— Voyez, reprit-elle en riant de nouveau, voilà le couple qui revient ; et elle désignait deux valseurs qui passaient en tourbillonnant devant la porte. Convenez, poursuivit-elle, que si madame d'Arlangc est affreuse auprès de son Ijeau partner, ce petit monsieur brun et caniàrd, qui ose faire valser madame Delmart, si belle<, si imposante, produit un effet encore plus grotesque.
— Cela prouve-t-il , objecta Octave, que la laideur soit pour un liomme une source de cha-
grins et de mécomptes comme pour une femme.
— Tout à fait de même, si ce n'est plus encore, répliqua la baronne. Chez nous, aussitôt que nous sommes mères, la laideur tourne en résignation, tandis qu'un homme très laid qui se marie, devient un jaloux furieux, un tyran insupportable, s'il a le bonheur, ou plutôt le malheur d'avoir une belle femme. Par exemple, nos critiques célèbres (et vous les connaissez tous, car ils vous ont mordu plus d'une fois), pourijuoi sont-ils en général si acerbes, si détracteurs des beaux vers et des belles personnes? c'est qu'ils sont presque tous complètement disgraciés de la nature ; leur laideur tourne en fiel et s'exhale en bile dénigrante! Voyez-vous là-bas, dans l'embrasure de cette fenêtre, ce petit homme trapu, à la tête chauve, au regard louche, c'est un critique. Celui-là donnerait toute la gloire qu'il s'est acquise dans certaines
coteries pour avoir de beaux yeux et une taille de tambour-major ; et ce monsieur voûté, aux yeux clignotants, aux cheveux de filasse, qui le salue et lui presse la main, c'est encore un critique ; celui-ci n'a pas plus de vingt ans et parait en avoir quarante ; et cet autre là-bas qui fait sa cour à la vieille mademoiselle Destouches, parce que son frère est directeur d'un grand journal ; voyez, sa taille danse dans son habit, c'est un squelette, son jabot lui tient lieu de poitrine : comme il nazille en parlant , quelles dents souillées et ébréchées il montre quand il essaie de rire. Et vous voulez que ces gens-là ne détestent pas le genre humain et ne mordent pas jusqu'au sang quand faire.se peut.
— Mais, objecta Octave, il y a des hommes très laids qui sont excellents.
— Oui, sans doute; en ceux-là la laideur tourne en dévouement, en abnégation; mais ils sont alors profondément malheureux. Leur
bonté les dispose à la sensibilité ; ils aiment toujours, ils aiment fatalement quelque femme ravissante dont ils ne sont pas aimés.
— Le contraire s'est yu, interrompit Octave.
— C'est possible, mais c'est rare, continua la baronne. Et tenez, le parfum de ces deux orangers me rappelle une histoire qui vient à l'appui de mes assertions.
— Mais, dit Octave, en jetant un coup-d'œil de mon côté sans m'apercevoir, que peuvent avoir de commun ces beaux arbustes avec la question que nous agitions tout à l'heure.
—Ces beaux arbustes ont été légués à madame Delmart par un pauvre botaniste, doublement passionné : c'est tout un roman.
— Je vous écoute, dit Octave en approchant un peu son siège de celui de la baronne.
Je prêtai aussi l'oreille à son récit.
— Madame Delmart, dit-elle , avec un sourire de bonne grâce, a plusieurs années de moins que moi, j'ai pu lui servir de mentor quand elle était encore jeune fille ; elle avait perdu sa mère, et son père me la confiait souvent pour passer avec moi la saison d'été à la campagne. M. dOlniel possède une fort belle propriété sur les bords du Rhône, dans le voisinage d'Avignon ; le suivre là m'avait toujours paru un exil, car aller à la campagne à deux cents lieues de Paris, mieux vaudr.ait partir pour l'Italie ou pour l'Allemagne; cependant il y a six ans, Léonie, madame Delmart, ayant consenti à faire ce voyage avec moi, je promis à mon mari de le rejoindre dans cette terre qu'il aime tant. Nous allâmes jus-
qu'à Lyon en poste dans ma calèche, et de Lyon le bateau à vapeur, glissant sur le Rhône comme un grand cygne, nous déposa, après quelques heures de marche féerique, sur une plage couverte d'une magnifique saulée ; nous étions arrivées. Léonie, qui ne connaissait que Paris et ses environs, était enchantée de ce voyage de long cours. Cette impression heureuse la disposa à admirer le site oii s'élève notre vieux château, à trouver les environs délicieux, enfin à flatter tout à fait l'amour-propre de propriétaire que mon mari pousse à l'excès ; quanta moi, quoique beaucoup moins engouée, je me soumis à l'idée de passer deux ou trois mois dans ces campagnes desséchées par le soleil et par ce vent afî'reux qu'on appelle mistral. Pour me distraire, je voulus en l'aimable compagnie de Léonie, arranger notre vie de château, réunir nos voisins, donner des fêtes.
— Les voisins sont rares , objecta mon mari, Avignon y suppléera, vous pouvez dès aujourd'hui organiser un concert et même un bal , si vous aimez mieux , je me charge des conviés !
— Vous connaissez la voix ravissante de madame Delmart , l'idée d'un concert où Léonie chanterait avec moi les plus beaux duos des Puritains ou de la Norma, me parut une distraction charmante; quel effet nous allions produire ! nous révolutionnerions, à coup sûr, tout le département.
— Va pour le concert, dis-je à mon mari , la fête aura lieu dimanche prochain , faites vos invitations, Léonie et moi nous nous chargeons du reste. Et, transportée de cette idée, je me mis à essayer mon .piano de Pleyel, débarqué comme nous de la veille.
En cet instant, le soleil se couchait splendide dans les eaux du Rhône ; l'atmosphère était calme et pure et mille bonnes senteurs s'exhalaient des champs.
— Ne vaudrait-il pas mieux , me dit Léonie en interrompant un brillant morceau de Thalberg, que j'exécutais avec entrain, réserver les répétitions de notre concert pour les veillées, et employer ces belles heures du soir à faire quelques promenades dans le pays.
— Je vois, ma chère enfant, réphquai-je, que la campagnomanie nous ^a^ne ^ mais n'avez-vous pas entendu M. d'Olniel nous dire que nous étions dépourvus de tout voisinage, et alors, où aller? Quant à la visite de nos propres domaines, je ne me sens pas de torce a la recommencer.
— Il y a à une lieue d'ici , reprit mon mari, un petit château délicieux que nous montrerons plus tard à Mademoiselle, mais comme le propriétaire de ce bel endroit est un jeune homme, je crois convenable, Mesdames, que vous attendiez sa visite avant de l'honorer de la vôtre.
— Un jeune homme possesseur d'un délicieux chàleau , m'écriai-je en abandonnant tout à fait mon piano , mais c'est sans doute quelque romanesque et beau solitaire , quelque riche parti digne en tout point... et je regardais Léonie , qui rougit visiblement. Ceci pique ma curiosité, poursuivis-je , 'comment nommez-vous ce château , mon ami?
— Roca-Flora ou la Rochc-des-Fleurs , si vous aimez mieux.
— Eh bien! partons à l'instant pour Roca-Flora, Et ayant sonné , je donnai l'ordre qu'on attelât la calèche.
— Je vous passe ce coup de tête, reprit mon mari , car après tout , le propriétaire de Roca-Flora ne s'en prévaudra pas ! C'est un beau et studieux jeune homme , qui ne songe pas à tirer vanité de sa fortune et de sa position.
— Comment le nommez-vous?
— Auguste de Senneval.
— On nous avertit que la calèche était prête, Léonie posa sur ses blonds cheveux un joli chapeau de paille, jeta sur sa robe de batiste, une écharpe de soie verte, et nous partîmes. J'ai eu tort de trop injurier l'atmosphère de ces contrées , jl y a par-