II
fois quelques belles soirées, celle-là en était une. Nous suivions le cours du Rhône bordé par les grands saules ; de l'autre côté du rivage s'élevaient de fertiles coteaux tout couverts de vignobles accidentés çà et là de petites maisons blanches entourées d'ormes et de mûriers. Après avoir côtoyé le fleuve durant un quart- d'heure , la voiture tourna à gauche et nous nous trouvâmes sous une magnifique allée de platanes dont l'issue s'ouvrait en fer à cheval, laissant à découvert un tertre riant revêtu d'arbustes en fleurs , au miUeu desquels reposait le plus mignon et le plus élégant château qu'on puisse imaginer. Quand nous eûmes atteint le bout de l'avenue, nous mîmes pied à terre. Mon mari nous introduisit dans le jardin , pour aller prévenir M, Senneval de notre arrivée.
Vous savez que mon esprit est des moins
admiratifs , eh bien! je fus surprise [et charmée de rordonnance de ce beau jardin ; c'était le comble de l'art avec toute l'apparence d'une nature négligée, des massifs de tubéreuses , de cassies , de jasmins d'Espagne , de camélias et d'orangers , sortaient çà et là du sol gazonné, et cette abondance de fleurs rares et précieuses, s' épanouissant au grand air dans ce jardin à l'anglaise , produisait un délicieux .effet. Sans grille, sans clôture, libre et indépendant dans sa richesse et sa beauté , ce parterre conduisait au perron du castel par une poétique avenue de lauriersroses dont les rameaux élevés balançaient leurs fleurs sur nos têtes ; nous franchîmes les marches du perron , auquel deux orangers géants couvert d'une neige de fleurs servaient de sentinelles ; et nous restâmes appuyées , Léonie et moi, contre les urnes d'oii ils s'élevaient, attendant le retour de M. d'Olniel.
De là nous découvrions le cours du Rhône empourpré par le soleil couchant, les vertes collines de l'autre rive et plus loin de belles montagnes bleues qui se fondaient avec l'azur du ciel.
— Que ce site est charmant, dit Léonie pénétrée 1
— Oui , riant et triste à la fois , répondis-je, et je suis sûre , chère enfant, que votre jeune imagination y place déjà quelque doux rêve*? J'allais continuer mes imprudentes réflexions, lorsque M. d'Olniel survint.
li nous apprit que M. de Senneval était parti le matin pour A.vignon, qu'il n'en reviendrait que le lendemain, mais que durant son absence , son jardinier, intendant souverain du lieu , nous offrait de visiter la maison
et de nous y reposer. Un vieillard à chevelure blanche et vêtu d'une veste de gros drap gris, parut au bout de quelques minutes, exprima en langue provençale le chagrin qu'éprouverait son maître d'avoir manqué notre visite , puis il nous introduisit dans une élégante salle à manger du rez-de-chaussée,- oh quelques instants lui avaient suffi pour préparer les plus beaux fruits. Il nous demanda avec instance d'y goûter, et tout en cédant à son désir, nous pûmes admirer l'élégance de cette première pièce. Les murs en étaient couverts de stuc blanc relevé d'arabesques azur et or. Aux quatre angles s'élevaient sur des socles de pierre sculptés quatre gracieuses statues de marbre blanc, copiées d'après l'antique ; c'étaient des figures de nymphes couronnées de fleurs et de fruits. Une mosaïque du plus beau style, découverte dans les fouilles faites dans ces contrées , servait de parquet , et
la porte-fenêtre , par laquelle le jour pénétrait, avait au lieu de vitres, un gracieux vitrail où des têtes d'amour souriaient dans des touffes de roses ; nous passâmes dans une autre pièce, c'était un salon d'un aspect plus sévère; sur -les parois recouvertes de boiseries d'ébène, étaient quelques beaux tableaux de l'école italienne , des sujets saints , d'autres erotiques ; les meubles de ce salon étaient comme les lambris, en bois d'ébène , les fauteuils et les divans tendus de velours noir , enfin lensemble avait un air de catafalque peu réjouissant. Je me hâtai de passer dans la pièce voisine, c'était le cabinet de M. de Senneval. Les rayons d'une bibliothèque en couvraient entièrement les murs. Le. choix des livres était exquis ; là , encore des meubles de prix , des bustes et des ornements précieux révélaient le bon goût et la distinction d'esprit du maître.
— Je suis certaine que M. de Senneval est artiste ou poète , dis-je , après avoir visité sa demeure.
— Ma foi , Madame , je ne sais, répliqua l'honnête jardinier qui à la vérité ignorait tout à fait le sens de ces deux mots ; mais ce que je puis vous dire, c'est que mon pauvre maître , malgré sa fortune et sa jeunesse , est toujours triste et chagrin ; j'ai beau donner tout mon temps à la culture de ces belles fleurs qu'il idolâtre, jamais un mot, jamais un sourire ne m'avertit qu'il est content ; je vois seulement au soin qu'il en prend lui-même, que c'est là son seul bonheur et je m'eflbrce de le seconder.
— Bah ! père André, dit mon mari , en pressant la main calleuse du bon vieillard qu'il connaissait depuis longtemps ; vous prenez pour de la tristesse des rêveries de jeune hom-
me. Que votre maître se marie, qu'il ait une jolie femme et de beaux enfants, vous le verrez devenir aussi riant que ces fleurs qu'il aime tant.
— C'est peut-être bien vrai ce que vous dites là, monsieur le baron , répliqua le vieux jardinier ; et tout en parlant ainsi , nous étions arrivés à l'avenue de Platanes , où notre voiture nous attendait. Nous y remontâmes, et après avoir salué le père André, nous regagnâmes le logis ; pendant la route , Léonie resta fort silencieuse, et je suis assurée que durant la nuit qui suivit, le gracieux domaine de Roca- Flora et peut-être son mailre absent, passèrent plus d'une fois dans les rêves que fit ma jeune amie.
Trois jours s'étaient écoulés depuis cette visite, et à mon grand étonnement, M. de Senneval ne s'était point présenté chez nous ; nous savions pourtant par les gens de la ferme qu'il était de retour, et qu'on l'avait vu se promener dans les environs.
—Ce M. de Senne val, selon vous si modeste
et si distingué , dis-je un matin à mon mari , me fait l'effet d'un malotru campagnard, n'ayant pas la première notion des usages du monde ; concevez-vous qu'il ne soit pas encore venu nous voir?
— Cela me surprend d'autant plus, répondit M. d'Olniel, qu'avant votre arrivée, il venait ici presque chaque jour.
— 11 parait que Léonie et moi lui faisons peur !
— n est en effet d'une extrême timidité , continua mon mari, mais cela ne suffit pas pour m' expliquer sa conduite ; je crains qu'il ne soit malade, et j'irai aujourd'hui m'informer de ses nouvelles.
— Invitez -le à notre concert de dimanche, et dites-lui bien que je n'admets pas de refus..
M. d'Olniel partit. Nous attendîmes, Léonie et moi, son retour avec une certaine impatience. On est si oisif à la campagne, que les moindres préoccupations empruntent au loisir un intérêt actif; n'avoir rien h faire dispose à s'amuser de peu. Nous allâmes à la rencontre de M. d'Olniel, presque jusqu'aux limites de Roca-Flora.
— Quoi ! ici , dit-il ? si j'avais pu le penser, j'aurais amené Senneval avec moi, il me quitte à l'instant.
— Est -il malade? demanda timidement Léonie.
— Réellement bien souffrant ; je l'ai trouvé très changé.
— Enfin, viendra-t-il dimanche? repris-je.
— Il me l'a promis.
La semaine s'acheva assez rapidement dans les préparatifs delà fête que nous allions donner h la haute société d'Avignon. Nos répétitions de chant nous prenaient beaucoup de temps , puis nous eûmes toutes les peines du monde à rendre moins sombre à force de fleurs , de meubles modernes et delumières, le vieux salon aux ten-
tures de cuir brun damassé , où le concert devait avoir lieu. Enfin , le dimanche soir arriva ; tous nos conviés furent exacts ; nous étions parvenus à réunir soixante personnes : les femmes étaient jolies, mais sans élégance; les hommes étaient en général fort laids, et avaient des prétentions au bel esprit ; il faut en excepter quelques réfugiés polonais et italiens , dont la conversation ne manquait pas d intérêt. Quand toute la compagnie fut réunie :
— Et M. de Senneval? dis-je à mon mari.
— Il n'est pas arrivé , je n'y conçois rien. Je fis faire silence , Léonie était debout devant le piano, et préludait au grand air de /«AVma qu'elle allait chanter. Jamais je ne l'avais vue si belle ; une simple robe de crêpe blanc flottait en plis nombreux et diaphanes autour de sa taille noble et svelte ; un bracelet de turquoise
entourait son bras, et une agrafe pareille assujétissait sur son sein la draperie de sa robe. Sur ses beaux cheveux blonds releyés en bandeau crêpés, elle avait posé une étroite écharpe en tulle bleu bordée d'une légère dentelle d'or; ce gracieux ornement tombait irrégulièrement sur ses fraiches épaules , dont il faisait encore ressortir l'éclatante blancheur. Le visage de Léonie avait alors toute la grâce et toute la pureté de lignes que nous admirons encore; mais il avait de plus une expression juvénile et ineffable, que quatre ans de mariage ont emportée sans retour. Son regard était plus vague, plus céleste, mais moins pénétrant qu'aujourd'hui. Au moment de commencer le morceau qu'elle savait par cœur, ses grands yeux bleus si expressifs errèrent un instant sur l'assemblée comme pour y chercher quelqu'un, puis s'arrêtèrent sur moi ; elle me vit sourire , rougit beaucoup , et pour sortir d'embarras ,
elle entonna résolument la cavatine
Casta diva, etc.
Vous connaissez la voix de madame Delmart, on l'a souvent comparée à celle de madame Malibran ; c'est à mon avis , avec justice. Cette voix qui n'a rien perdu de son éclat, avait cependant alors plus de légèreté et de fraîcheur , et songez quelle puissance divine ce devait être avec tant de beauté ! quel double prestige irrésistible ! Tous les yeux étaient fixés sur Léonie, je remarquai surtout un petit Monsieur que je n'avais pas vu entrer, et qui, en l'écoutant, semblait plongé dans une contemplation extatique. Cet homme était entièrement vêtu de noir, ses gants mêmes étaient noirs, bien que notre fête eût exigé plus de décorum ; il avait une taille grêle qui aurait pu Ig faire paraître jeune , si la pâleur de son visage
et son expression morne n'eussent rendu à cet égard toute conjecture incertaine. Il est probable que je n'aurais pas accordé plus d'attention à ce personnage ; mais mon mari s'approcha de moi , et me dit à voix basse : « M. de Senneval !.. » Et du geste, il m'indiqua le petit homme noir.
— Quoi! c'est lui, dis-je vivement, et j'eus beaucoup de peine à contenir une exclamation plus bruyante. Alors je l'examinai trait par trait. Ainsi que je l'ai dit, cet homme n'avait pas d'âge. Des cheveux rares couvraient sa tête, et à travers leur transparence , se montrait la blancheur mate de son crâne, ce qui à distance, faisait paraitre sa^ chevelure grise ; ses yeux rouges et éraillés étaient dépourvus de cils , son nez affilé retombait sur sa bouche, presque entièrement dégarnie de dents ; il avait un teint [maladif et violacé ; l'expression de ce vi-
sage était une tristesse profonde qui en ce moment pourtant ne manquait pas de douceur, car une émotion visible se trahissait sur ses traits abattus , tandis qu'il écoutait chanter Léonie. Eh quoi ! me dis-je, est-ce là le jeune propriétaire de ce gracieux domaine de Roca- Flora? Non, mon mari a voulu me mystifier; mais en cet instant , Léonie ayant fini son air, M. d'Olniel alla prendre sous son bras le petit homme noir, et me le présenta en me disant de nouveau : M. de Senneval. J'eus beaucoup de peine à lui adresser quelcpies paroles polies , il y répondit avec embarras, puis se perdit dans la foule. Léonie échappant aux acclamations enthousiastes dont on l'entourait, s'était rapprochée de moi.
— Eh ! bien, me dit-elle, avec un sentiment de dépit , il n'est pas venu ?
— Mais si, ma chère, répondis-je , sans la forcer à sexpliquer dayantage, il est ici.
— Où donc? fit-elle avec yivacitc.
— Je cherchai des yeux M. de Senneval, je Taperçus près d'une porte-fenêtre qui s'ouvrait sur la terrasse ; une girandole était suspendue sur sa tête, et l'éclairait en plein.
— Mais vous me trompez , dit avec impapatience Léonie après l'avoir regardé.
— M. de Senneval s'étant aperçu que nous l'examinions , disparut sur la terrasse.
— Et c'est là le propriétaire de Roca-Flora^ continua Léonie en m'entrainant dans l'embrasure d'une fenêtre voisine.
— Oui , ma chère enfant , c'est bien là
M.'de Senneval , cet intéressant jeune homme comme disait M. d'Olniel; convenez que les hommes sont indulgents les uns pour les autres.
— Ah ! votre mari est bien coupable , plus coupable qu'il ne pense, reprit Léonie d'un ton sérieux et triste. J'ai aimé, poursuivit-elle d'une voix émue, oui, j'ai aimé durant huit jours l'image que je m'étais faite du propriétaire de Roca-Flora. La déception est horrible !
J'embrassai Léonie, nous restâmes quelques instants en silence penchées à la fenêtre ; je crus entendre un gémissement dans un massif de jasmins dont les tiges effleuraient nos fronts et nous envoyaient leur parfum. Quoique la nuit fut sereine , elle était obscure , je me penchai et je ne distinguai rien. Nous nous mêlâmes de nouveau à la compagnie ; je chantai avec
Léonie , mais sa voix n'était plus la même ; parfois elle n'arrivait pas au ton ou bien elle oubliait la reprise ; tout en elle accusait une préoccupation intérieure. Je cherchai en vain M. de Senne val , il ne reparut plus. Vous le savez, mes méchantetés ne sont jamais que des représailles. Mon premier mouvement est toujours de la bienveillance. En ce moment , je me reprochais d'avoir peut-être mal accueilli ce pauvre jeune homme assez malheureux de sa laideur. Cette espèce de remords se tourna en irritation contre mon mari qui, par son silence à cet égard, avait laissé un libre cours aux rêves romanesques de Léonie et à mes conjectures flatteuses. Quand tout le monde fut parti, je lui fis de vifs reproches.
— En vérité , c'est de la folie , me dit-il , je connais M. de Senne val depuis son enfance ; durant mes voyages ici je l'ai vu fréquemment , il
m'a toujours paru plein de raison, d'esprit et de cœur; sa compagnie m'était douce, et vous voulez que moi, homme, j'aie remarqué sa laideur ? Je l'avoue à ma honte, jusqu'à ce jour je n'avais pris garde qu'à la distinction de son intelligence.
— Vous avez beau railler, repris-je, ceci est un singulier dénouement à nos rêves !
— Mais pourquoi rêvez vous. Mesdames?
Et sur cepropos,il alla se coucher me laissant avec Léonie. Nous dissertâmes toute la nuit sur l'amour, sur l'attraction des âmes, sur l'irrésistible attrait des esprits sympathiques. Nous épuisâmes toutes les quintessences du sentiment, et après avoir raisonné ou peut-être déraisonné durant trois ou quatre heures , notre conclusion fut pourtant que malgré toutes les qualités intellectuelles dont il pouvait être doué, il serait impossible d'aimer d'amour M. de Senneval et de l'épouser jamais.
Le lendemain nous étions accablées, moi de la fatigue de la veille, Léonie de ses émotions. La campagne nous parut triste, le mistral qui se leva, souffla durant huit grands jours. Nous n'eûmes aucune visite pour nous distraire, je commençais à me lasser delà vie des champs, je parlais de revenir à Paris , Léonie ne dit pas non. Mon mari, que notre ennui ennuyait , me laissa toute liberté. La veille de mon départ, je témoignai à M. d'Olniel mon étonncment de ce que M. de Senneval n'était pas venu nous dire adieu.
— M. de Senneval est fort malade, me dit-il, c'est une âme supérieure que vous n'avez pas comprise.
Nous avions quitté les bords du Rhône à la fin de septembre ; mon mari ne revint à Paris que trois mois plus tard. En le revoyant je fus
frappée de sa tristesse. Que vous est-il donc arrivé, luidis-je.
— J'ai perdu monJmcilleur!ami , M. de Senneval est uiort, me répondit-il.
— Mort ! et de quoi ?
— Cette lettre vous l'apprendra peut-être ! Avant de mourir il^a voulu vous écrire.
— A moi ? Il me comiaissait à peine.
— Il vous connaitpar moi ,'me]dit avec bonté M. dOlniel ; il sail que vous êtes meilleure que vos dehors, et il a voulu se confier à|vous.
Je pris la lettre que me tendait 31. d'Olniel , et j'en brisai le cachet noir avec émotion :
Ici la baronne s'interrompit , elle saisit sur la cheminée un petit coffret en laque de Chine, l'ouvrit en faisant jouer un ressort secret, et en tira une lettre.
— Voici cette lettre , dit-elle au poète, je l'ai donnée à Léonie comme l'expression du sentiment le plus profond et le plus touchant qu'elle puisse jamais inspirer ; lisez à demi-voix , le bruit de l'orchestre empêchera qu'on ne vous entende.
Je prêtai Torellle, Octave lut ce qui suit :
« Ce n'est point à elle que j'ose écrire, à elle dont je ne veux pas qu'une image de deuil trouble jamais le bonheur et la sérénité dans l'avenir. C'est à vous, Madame, que je me confie , Vous pourrez me plaindre sans en souffrir, car ce n'est pas vous qui m'avez tué sans le vouloir. Je meurs parce que j'ai compris que je ne pouvais jamais être aimé. Si je vivais, cet aveu serait peut-être ridicule. Mais, n'est-ce pas, on n'ose point se moquer d'un mal qui fait mourir ?
« Avant d'en venir là, j'avais bien souffert,
j'avais traîné la vie. Mais du jour seulement où je compris tout ce qui me manquait pour être heureux, je me sentis frappé à mort. Ce jour. . . oh ! ce jour, Madame, a été le plus beau et le plus douloureux de mes jours. x\.vant de le rappeler, laissez-moi vous dire ce que furent mon enfance sans joie et ma jeunesse sans espérance. Ma mère mourut en me mettant au monde. J'étais un fils de noble maison. J'eus pour père un vieillard, il me laissa de grands biens. Oh! que ne m'a-t-il laissé à la place un peu de santé, un peu de beauté. Je vécus chétif, disgracié, raillé d'abord par les enfants de mon âge, plus tard par mes camarades de classe. La douceur de mon caractère et la vivacité de mon intelligence finirent par me gagner quelques cœurs, par me conquérir quelques esprits. C'est en ce temps que M. d'Olniel devint mon ami; lui seul, Madame, me relevait à mes propres yeux, il me disait de ne pas désespérer du bonhcm*. Hélas !
ces illusions me soutenaient : pourtant malgré l'opposition de son amitié , je suivis Tinstinct qui me poussait vers la solitude. A dix-huit ans je me retirai pour toujours dans la retraite cpie' vous avez vue ; la nature me fut bonne, l'étude me fortifia; durant le jour je cultivais mes fleurs, le soir je m'enfermais dans ma bibliothèque, et je vécus plusieurs années sans être trop malheureux. La nature est si belle, son spectacle est si imposant et toujours si nouveau pour nous , que si j'avais pu m'oublier entièrement moi-même, elle m'aurait suffi. Mais tout me rappelait à ma destinée ; quand le hasard me faisait rencontrer quelque jeune fille des champs, elle détournait la vue, ou parfois une exclamation dont je devinais le sens lui échappait. Oh! j'étais hideux! j'étais repoussant, je le savais. J'analysais ma difformité, je me faisais horreur à moi-même, car avec le sens de la beauté morale, j'avais aussi reçu de
la nature un sens exquis pour apprécier la beauté physique , et à défaut de sa réalité qui m'était à jamais interdite, je m'entourais de ses images , je me passionnais pour les arts , pour leurs créations , pour leurs chefs-d'œuvre , je ne faisais que donner le change à mes tortures. Mais du moins dans ce temps, mes souffrances étaient vagues, indéterminées, je pouvais lutter avec elles , les vaincre parfois : plus tard ce fut impossible.
Vous ne savez pas tout ce que me causa d'émotions et de nuits d'insomnie, la nouvelle de votre arrivée et de celle de votre amie. Quoi ! deux femmes jeunes et belles allaient habiter dans mon voisinage. Des devoirs de société et d'amitié m'obligeaient à les voir, mon propre désir m'y poussait , mais me montrer à elles c'était les épouvanter? En vain M. d'Olniel chercha-t-il à dissiper mes terreurs, vous les
comprendrez , Madame , vous devinerez par quelles angoisses j'ai passé , quand je vous dirai que le jour où vous vîntes à Roca-Flora j'étais là, tremblant , éperdu , vous suivant du regard et n'osant pas paraître devant vous. Caché derrière le rideau de la fenêtre de ma chambre, à l'étage supérieur de la maison, je vous vis appuyées, vous et elle, contre ces deux orangers dont les fleurs se courbaient sur vos têtes. Je la vis belle , touchante , ingénue et paraissant charmée de l'aspect de ma retraite, j'entendis ses paroles et les vôtres, et alors j'eus un rêve insensé ! Durant quelques heures je fus bien heureux , mon âme s'était tellement séparée de mon corps , qu'elle n'en sentait plus le supplice. Je vivais dans le monde des idées, j'étais aimant, inteUigent, généreux, j'étais digne d'elle ! Elle m'aimait ! Quand vous vous fûtes éloignées , j'errai toute la nuit dans les sentiers où vous aviez passé , je baisai la trace de vos
pas , j'embrassai ardemment son image ; elle était à moi , je l'étreignais contre mon sein brûlant... et je m'élançai dans ma maison déserte. Une lampe éclairait le salon, à sa lueur je vis en entrant mon visage reflété dans la glace, je reculai d'horreur, je revins à la réalité! Oh! jamais , jamais aimé ! m'écriai-je , et je pleurai avec désespoir. Alors, je priai le ciel de précipiter pour moi le cours des années; j'aurais voulu être tout à coup transformé en vieillard ! Mais sentir en moi tous les instincts , tous les désirs, tous les feux de la jeunesse, et être condamné à un éternel isolement où à des amours vendues ! ... Le monde raille la laideur comme un ridicule. Oh! Madame, il devrait la plaindre comme une incurable infortune !
a Abattu , malade , et chaque jour plus atteint , malgré les instances de M. d'Olniel , je refusai d'abord de vous être présenté , mais
je ne vous fuyais qu^en apparence , j'étais partout où vous passiez avec elle , caché dtyas les taillis , rampant dans les hauts blés ou dans les herbes du rivage du Rhône. Que de fois je vous ai suivies dans vos promenades du soir ! Qu'elle était belle, mon Dieu ! J'aspirais ainsi le poison qui me tuait, et je me sentais mourir avec bonheur.
« Le soir de cette fête où vous deviez chanter ensemble , je ne voulais pas la voir , je ne voulais que l'entendre ; malgré la promesse que m'avait arrachée M. d'Olniel, j'étais résolu à ne pas entrer au salon , à l'écouter du dehors, debout sur la terrasse près d'une fenêtre ouverte. Mais je l'aperçus , je m'avançai pour la contempler de plus près, ma résolution s'évanouit, et j'entrai. Alors j'oubliai tout, je ne vis plus qu'elle, je n'entendis plus que ce chant divin; transformé par l'enthousiasme, je n'étais plus un homme , mais une intelligence éthérée.
Oh ! je fus bien heureux durant quelques instants. Quand le chant cessa, je voulus fuir, il n'était plus temps, le bras de M. d'Olniel avait saisi le mien , il me conduisit vers vous. Je me sentis perdu, j'aurais pu dire pitié à votre àme, mais ce n'est pas lame qui juge la laideur, c'est le regard, et le vôtre était inexorable ; je ne songeai plus qu'à me perdre dans la foule, qu'à m' éloigner pour jamais avant qu'elle m'eut découvert. J'eus une fatale faiblesse, je tournai la tète pour la voir une dernière fois; en ce moment, vous me montrâtes à elle ! Son regard fut comme le vôtre , j'y lus son épouvante. En sortant j'allai tomber sur un banc de la terrasse, et de là je vous entendis! J'étais-là, Madame, j'étais-là quand elle vous dit : « J'ai aimé huit jours son image !t> Ainsi j'aurais pu être aimé par elle ! si la nature ne m'avait pas traité en marâtre , j'aurais pu être uni à cette femme si belle ! Oh ! quel
ineffable tableau ces paroles présentèrent à mon âme ! Je la voyais dans ma solitude de Roca- Flora, jeune femme, jeune mère; près d'elle jouaient de beaux enfants, elle les enlaçait dans ses bras , les conduisait vers moi , les offrait à mes caresses. Puis ensemble nous allions porter aux pauvres un peu de bonheur, nous étions si heureux , que voir souffrir nous eût été impossible, et les voyages lointains, la culture des arts et la poésie du luxe , je pouvais tout lui donner, j'avais tant de richesses ! je l'aimais tant ! Et ce mirage de délices se déroulait devant moi et je me sentais frappé à mort. Depuis ce jour, je n'ai plus fait que m'éteindre , c'est , je vous assure , une grande douceur pour moi que de quitter la vie. Mafin sera bonne à quelques-uns, aux pauvres à qui je laisse toute ma fortune , et à elle , que peut-être mon souvenir importune parfois. Ne
lui dites rien de ce que j'ai souffert, mais difes- 11. iî>
lui de ne pas mépriser la prière d'un malheureux, le caprice d'un mort. Qu'elle reçoive de vous ces deux arbustes dont les rameaux en fleurs l'ont abritée un instant, qu'elle leur donne asile dans sa demeure, qu'elle en respire parfois le parfum, il me semble qu'en cet instant mon ombre viendra errer autour d'elle. Adieu, Madame , priez-la à genoux de ne pas repousser ce don d'un trépassé. »
— C'est triste et touchant , dit le poète à la baronne, je ferai une élégie là-dessus.
« Pourquoi pas un simple récit , pensai-je à mon tour. Et en rentrant chez moi , j'écrivis ces pages, »