MADAME LA MARQUISE DE LAMBERT
La marquise de Lambert , qui se nommait Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles , était fille unique d'Etienne de Marguenat , seigneur de Courcelles , maître ordinaire en la Chambre des (Comptes , mort le 22 mai 4 650 , et de Monique Passart, morte le2l juillet 1G92, alors femme en secondes noces de François Le Coigneux , seigneur de la Rocheturpin et de Bachaumont , célèbre par son bel esprit.
Elle avait été mariée le 22 février i 60G a
Ilonri de Lambert , marquis de Saint-Bris , en Aiixerrois , baron de Chitry et Augy , alors capitaine au régiment royal , et depuis mestre de camp d'un régiment de cavalerie , fait brigadier en i 674 , maréchal-de-camp le 25 février 1 6G7, commandant de Fribourg en Brisgaw au mois de novembre suivant , gouverneur de Longwy , et lieutenant-général des armées du roi au mois de juillet 1 682 , et enfin gouverneur et lieutenent-général de la ville et duché de Luxembourg au mois de juin 4 684 , mort au mois de juillet
Elle avait eu , outre deux filles mortes en bas âge , un fils et une autre fille ! le fils est Henri- François de Lambert . marquis de Saint- Bris , né le 4 5 décembre 4 677 , lieutenant-général des armées du roi, du 50 mars \ 720, et gouverneur de la ville d'Auxerre ; autrefois colonel du régiment de Périgord. Il a été marié le 4 2 février 4725 avec Angélique de Larlande Rochefort,
veuve de Louis-François Du Parc, marquis de Locmaria, lieutenant-général des armées du roi, mort le 4 octobre i70î). La fille de la marquise de Lambert était Marie-Thérèse de Lambert, qui avait été mariée en >I705 avec Louis de Beaupoil , comte de Saint-Aulaire , seigneur de la Porcherie et de la Grenellerie , colonel-lieutenant du régiment d'Enghien, infanterie , tué au combat de Ramersheim , dans la Haute-Alsace, le 26 août n09. Elle est morte le i5 juillet 4751 , âgée de 52 ans, ayant laissé une fille unique nommée Thérèse-Eulalie de Beaupoil de Saint-Aulaire, mariée le 7 février >I745 avec Anne-Pierre d'Harcourt , marquis de Beuvron , seigneur de Tourneville , lieutenant-général pour le roi au gouvernement de Normandie , gouverneur du vieux palais de Rouen, et mestre de camp de cavalerie , frère du duc d'Harcourt.
La mère de la marquise de Lambert épousa ,
comme on l'a dit, M. de Bachaumont, qui nonseulement faisait fort agréablement les vers , comme tout le monde sait par le fameux voyage dont il partagea la gloire avec La Chapelle, mais qui , de plus , était homme de beaucoup d'esprit , et de plus encore , homme de très bonne compagnie , dans un temps oii la bonne et la mauvaise se mêlaient beaucoup moins et où l'on y était bien plus difficile. Il s'affectionna à sa belle-fille, presque encore enfant, à cause des dispositions heureuses qu'il découvrit bientôt en elle , et il s'appliqua à les cultiver , tant par lui-même que par le monde choisi qui venait dans sa maison , et dont elle apprenait sa langue comme on fait la langue maternelle.
Elle se dérobait souvent aux plaisirs de son âge pour aller lire en son particulier, et elle s'accoutuma dès-lors , de son propre mouvement, à faire de petits extraits de ce qui la frappait le plus. C'étaient déjà ou des réflexions fines sur
le cœur humain, ou des tours d'expression ingénieux ; mais le plus souvent des réflexions. Ce goût ne la quitta ni quand elle fut obligée de représenter à Luxembourg, dont M. le marquis de Lambert était gouverneur, ni quand, après sa mort, elle eut à essuyer de longs et cruels procès, oh il s'agissait de toute sa fortune. Enfin, quand elle les eut conduits et gagnés avec toute la capacité d'une personne qui n'eut point eu d'autre talent, libre enfin, et maîtresse d'un bien considérable qu'elle avait presque conquis, elle établit dans Paris une maison où il était honorable d'être reçu.
C'était la seule, à un petit nombre d'exceptions près, qui se fût préservée de la maladie épidémique du jeu ; la seule où l'on se trouvât pour se parler raisonnablement les uns aux autres, et même avec esprit selonl'occasion, Aussi, ceux qui avaient leurs raisonspour trouver mauvais qu'il y eût encore de la conversation quel-
que part lançaient-ils, quand ils le pouvaient, quelques traits malins contre la maison de madame Lambert, et madame Lambert elle-même, très délicate sur les discours et l'opinion du public, craignait quelquefois de donner trop à son goût : elle avait besoin de se rassurer en fiusant réflexion que dans cette même maison, si accuséed'esprit, elley faisait une dépense très noble, et y recevait beaucoup plus de gens du monde et de condition que de gens illustres dans les lettres.
Son extrême sensibilité sur les discours du public fut mJse à une bien plus rude épreuve. EUes'amusait volontiers àécrire pour elle seule, et elle voulut bien lire ses écrits à un très petit nombre d^amis particuliers ; car, quoiqu'on n'écrive que pour soi, on écrit aussi un peu pour les autres sans s'en douter. Elle fit plus, elle laissa sortir ses papiers de ses mains, sous les serments les plus forts qu'on lui fit de la fidélité
la plus exacte. On viola les serments. Des auteurs ne crurent point qu'une modestie d'un auteur put ôtre sincère : ils prirent des copies qui ne manquèrent pas de circuler. Voilà les Jvis d'une mère à son fils^ les Avis à sa fille imprimés ! et elle se croit déshonorée. Une femme de condition faire des livres ! comment soutenir cette infamie ?
Le public sentit bien cependant le mérite de ces ouvrages, la beauté du style, la finesse et l'élévation des sentiments , le ton aimable de vertu qui y règne partout. Il s'en lit en peu de temps plusieurs éditions soit en France, soit ailleurs, et ils furent traduits en anglais. Mois madame de Lambert ne se consolait point ; et l'on n'aurait point la hardiesse d'assurer ici une chose si peu vraisemblable, si après ses succès on ne lui avait pas vu retirer de chez un libraire, et payer au prix qu'il voulut, toute l'édition qu'il
venait de faire d'un autre ouvrage qu'on lui avait dérobé.
Les qualités de Fàme, plus rares et plus importantes, surpassaient encore en elle les qualités de l'esprit. Elle était née courageuse, peu susceptible d'aucune crainte, si ce n'était sur la gloire ; incapable de se rendre aux obstacles dans une entreprise nécessaire ou vertueuse. Elle n'était pas seulement ardente à servir ses amis sans attendre leurs prières ni l'exposition souvent humiliante de leurs besoins, mais une bonne action à faire, môme en faveur des personnes indifférentes, la tentait toujours vivement, et il fallait que les circonstances fussent bien contraires si elle n'y succombait pas. Quelques mauvais succès de ses générosités ne l'en avaient point corrigée, et elle était toujours également prête à hasarder défaire le bien.
Elle fut fort infirme pendant tout le cours de sa vie. Ses dernières années furent accablées de
souffrances, pour lesquelles son courage naturel n'eût pas sufTi sans le secours de toute sa religion.
Enfin elle décéda à Paris, le 4 2 juillet 4755, dans la quatre-yingt-sixième année de son âge, généralement regrettée à cause des grandes qualités de son cœur et de son esprit.