‹ Folles et saintesChapitre 3 sur 16 · IS · texte numérisé non relu

IS

j*ai refusé de me vendre , et ils m'ont fermé les voies de la gloire , ils ont nié ce que je sens en moi : l'inspiration du poète , l'enthousiasme de de la vertu; ils m'ont défié, moi pauvre et ignoré , avec toute la force de la fortune et du vice triomphant. J'ai accepté cette lutte inégale; elle est rude, elle torture mon âme, elle épuise ma vie, et souvent le courage et la foi sont prêts à me manquer ; toi seule, Hélène, ranimes ma croyance en cette vertu pour laquelle je combats; toi seule viens te pencher sur mon front et me souris comme un ange dans mes veilles douloureuses ; et alors je suis inspiré , je trouve des paroles éloquentes pour jeter l'anathême au vice tout puissant, et je sens qu'il est vaincu par moi qui n'ai aucune puissance ! . . . Mais c'est toi qui me fais croire en moi-même. Oh! souviens-toi que, si je te perdais , je maudirais Dieu , je me jetterais dans l'abime de la corruption, je deviendrais fou.

Oui fou, répétait-il avec conviction; toû dnldur seul rafraîchit le feu qui brûle mon crâne!... La jeune fille, voulant chasser cette triste idée de Tàme de Joseph , posa ses lèvres pures sur son front.

— A demain lui dit-elle en souriant; et maintenant je vais rêvera toi dans ma chambre. Reste là , et je te dirai encore adieu de ma fenêtre.

Ils étaient sur le seuil de la porte ; avant de s'éloigner :

— Jure-moi, dit Joseph, que tu ne re verra» jamais cet homme 1

— Oh ! non , jamais !

Alors Joseph la pressa dans sesbras , mais elle lui échappa, et s'élançant dans sa chambre , elle se suspendit à sa petite fenêtre , d'oii elle agita son moucheoir en lui criant^encore :

— Adieu ! à demain !

Puis elle rêva longtemps à leur bonheur, elle priaDieu,etse mit au lit sans avoir revu satante.

Cependant les voisines de mademoiselle Martèse, voyant que la partie languissait et qu'Hé : lène ne revenait pas, s'étaient Retirées, laissant le duc en téte-à-téte avec la vieille fille. Ils causèrent longtemps ; en la quittant, le duc paraissait fort satisfait. « A demain, lui dit-il, à la nuit tombante, trouvez- vous à la fontaine des Tritons. » Et lui pressant la main, il y glissa une bourse pleine d'or, puis s'esquiva sans attendre ses remerciements.

Le lendemain Hélène était dans une douce sérénité , elle attendait Joseph le soir ; sa tante ne lui parlait plus du duc, et elle oubliait cet homme qui, la veille, avait jeté un nuage sur son bonheur.

Quand la nuit tomba, mademoiselle Martèse témoigna le désir d'aller faire un tour dans le parc. « Il est bien tard, objecta la jeune fille,

l'air est froid, M. Joseph va arriver » Il

venait chaque soir de Paris, à pied, pour la

voir quelques heures. vSa tante insista, prétextant le besoin d exercice, et Hélène la suivit à regret, en reconimaudant à une voisine que si Joseph arrivait, avant leur retour, elle le priât d'attendre.

Elles traversèrent le parc et se dirigèrent vers la fontaine des Tritons ; comme elles venaient de la dépasser, un homme, qui était assis sur un banc, à demi caché par les arbres, se précipita vers elles; cet homme, c'était le duc d'Ali an. 11 saisit la main d'Hélène et la baisa passionnément. Elle baissa les yeux, et pressant le bras de sa tante, elle lui dit: « Fuyons ! » La vieille fille semblait indécise, un remords était prêt à s'éveiller dans son àme. Le duc le devine, et pour en triompher il lui jette une seconde bourse ; puis prenant Hélène dans ses bras, il s'élance sous les allées et court la déposer dans sa voiture qui l'attendait à une des grilles du

parc. La jeune fille ne cria point, elle s'était évanouie.

Elle comprit en revenant à elle qu'elle était déshonorée ; elle se trouva flétrie , dans une chambre du château du duc. Elle se dit qu'elle ne pouvait plus être aimée de Joseph, qu'il fallait à ce noble jeune homme plein de génie ai de délicatesse, une vierge dont le corps fut aussi pur que Tàme ; désormais elle n était plus digne de lui. A cette pensée, le désespoir s'empare d'elle ; elle élève son âme à Dieu et lui demande pardon de se donner la mort. Les fenêtres du château étaient hautes, elle se précipite..... Des paysans la recueillirent, et s'apercevant qu'elle donnait encore quelque signe de vie, ils l'emportèrent dans leur chaumière.

Aussitôt qu'elle eut recouvré ses sens : « Conduisez-moi, dit-elle, à l'Hôtel-Dieu de Paris, c'est là que je veux mourir. » Elle avait compris que sa tante l'avait vendue.

Les sœurs de charité lui prodiguèreut de tendres soins, et parvinrent à lui rendre une santé faible et chancelante; elle se résigna à vivre, car elle avait la foi qui laisse une espérance céleste à ceux qui n'en ont plus ici-bas. Mais voulant être morte pour le monde, elle se consacra à Dieu et au service des pauvres malades

Les douleurs, les souffrances, les mortifications et les veilles, consumaient chaque jour ce corps frêle, dont l'âme allait se séparer avec joie. Un an s'écoula ainsi.

Un jour Hélène était de garde dans la salle Saint-Louis ; elle n'y était pas entrée depuis une semaine, mais la sœur qu'elle relevait de service lui avait dit qu'un seul malade était en danger de mort; c'était un pauvre fou qu'on avait amené là il y avait quelques jours. Il faisait nuit, tout dormait dans cette sombre et longue salle que les lampes de cuivre éclairaient à peine

de leurs lueurs blafardes. Tous ces lits silencieux j à rideaux blancs, apparaissaient à Hélène comme autant de cercueils recouverts du drap mortuaire ; cette image lui souriait. Quand pourrait-elle à son tour revôtir le funèbre linceul, dépouiller cette chair que l'homme avait flétrie, et offrir son àme vierge à Dieu en lui demandant de la laisser aimer, aimer dans le ciel celui qu'elle ne devait plus revoir sur la terre? Pour l'être qui ne vit que par Tàme, la mort est une délivrance.

Hélène fut arrachée à son extase par un cri déchirant qui réveilla plusieurs malades. Elle comprit qu'il était poussé par le moribond dont lui avait parlé la sœur, et elle se dirigea vers son lit. Il s'était dressé à demi sur sa couche, sa poitrine était haletante, il agitait ses bras amaigris et laissait échapper des paroles incohérentes entremêlées de cris et de sanglots. Tout à coup, il parut se calmer, il passa sa main pàl

et décharnée sur son front, puis récita d'une voix douce et claire les vers suivants :

Au banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus un jour et je meurs.

Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive, Nul ne viendra verser des pleurs!...

!" A cette voix, Hélène sent ses genoux fléchir ; la lampe qu'elle tient à la main est près de lui échapper, mais Dieu lui donne la force à cette heure suprême. Elle soulève le rideau du lit, approche la lumière du visage du mourant, et d'une voix éteinte elle dit: « Cest lui!.... > Alors elle reste debout, blanche et froide comme une vierge d'albâtre, en face de ces deux yeux flamboyants qui s'attachent à elle et la brûlent de leurs regards. Le moribond se soulève, la force semble lui revenir, la fièvre empourpre ses joues et lui rend une apparence de vie. Il s'élance, il étreint dans ses bras cette femme a reconnue. « Ah ! c'est vous , » lui dit-il

et il r enlace avec fureur, il pousse des rugissements et son esprit semble de nouveau s'égarer.

— Oh l je vous avais bien dit que je deviendrais/bw, s'écriait-il, et pourtant vous m'avez trahi !

— Trahi ! répéta douloureusement Hélène ; ci j'étais coupable, Joseph, serais-jeici ?

Ces derniers mots semblent ranimer sa raison ; il regarde Hélène et lui sourit comme autrefois, elle renaît sous ce sourire. Ils se disent leurs longues angoisses, leurs misères, leurs désespoirs ; ils comprennent qu'ils ne pouvaient plus être heureux ici-bas, car le monde avait souillé la foi pure qu'ils avaient au bonheur.

Ce monde frivole et perverti du XVHP siècle n avait pas respecté la sainteté sacrée de la vierge et du poète : dans la vierge il n'avait vu qu'une source de volupté, dans le poète qu'une source de corruption. xV elle il avait offert la for-

tune au prix de la honte, à lui la renommée en échange de la prostitution de son génie. Ils repoussèrent tous les deux cette double profanation ; mais ils furent brisés par ce monde qui n'avait pu les vaincre. Le vice en voyant son marché repoussé, agit brutalement dans sa force; il souilla la vierge qui voulait rester chaste, il proscrivit le poète qui refusait de se vendre, puis il vint les railler, la face radieuse, sur cette couche d'hôpital oii ils gisaient comme la personnification de la vertu et du génie ; mais Dieu leur déroba Thorreur de ce triomphe du vice, et leur dernière heure fut douce et sereine. Toute image du monde les avait quittés ; il ne leur restait plus que celle de leur amour ; ils unirent leurs mains pour mourir et parlèrent d'hymen et d'immortalité. Ils sentirent avec joie leurs forces s'affaiblir sous le poids d'une extase .céleste ; des pensées fraîches et riantes comme celles qui avaient entouré leur berceau

venaient se grouper autour de leur couche d'agonie ; ils comprenaient qu'ils allaient s'envoler vers un ciel qui ne leur était pas inconnu, et ils se souvenaient même de Tavoir habité avant de souffrir sur la terre . Leur âme , dépouill ée de son enveloppe mortelle, pénétrait le mystère de la destruction de la chair à jamais dérobé à notre orgueil. Ils s'éteignirent en remerciant Dieu de leurs derniers moments, et moururent au malheur pour renaître à l'amour.

Le lendemain on lisait dans le Mercure de France: « Nicolas -Joseph -Laurent Gilbert, poète satyrique assez distingué, vient de mourir à r Hôtel-Dieu de Paris. »

On ne parlait pas d'Hélène ! . . . .

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