HÉLÈNE
Par une soirée du mois d'avril, quelques bourgeoises de Versailles jouaient aux cartes dans une petite salle située au rez-de-chaussée d'une maisonnette obscure, perdue et comme écrasée au milieu des riches hôtels qui l'entouraient. L'appartement où élail réunie la compagnie , parmi laquelle nous allons introduire le lecteur , était meublé d'une manière simple
et propre , qui annonçait une médiocrité humble et résignée : les lambris étaient couverts de panneaux de bois de chêne encadrant des portraits de famille peints au pastel , naïvement exécutés , rouges et blancs , sans ombre , sans perspective; des fauteuils et des chaises en joncs , une bergère en vieux point, une table à jouer en drap vert râpé et un petit buffet appelé encoignure^ tels étaient les meubles de ce modeste salon. Les fenêtres avaient des rideaux de serge verte , et la porte était cachée sous une portière de même étoffe ; sur la cheminée de pierre peinte en marbrure s'étalait une petite pendule de Boule , "dont un amour bouffi soutenait le cadran; puis deux vases de faïence bleue, pleins de roses et d'œillets. Ces fleurs étaient une rareté pour la saison , aussi les voisines de mademoiselle Martèse, propriétaire delà petite maison, lui en firent-elles compliment en entrant chez elle pour faire leur partie
accoutumée. « Ces fleurs ont été envoyées à ma nièce par le duc d'Alban , » répondit mademoiselle Martèse, d'un air orgueilleusement satisfait : puis elle engagea les bourgeoises à s'asseoir autour de la table verte où les cartes étaient déjà étalées.
Avant de répondre à son invitation, on voulut savoir comment le duc d'Alban avait envoyé ces fleurs : « Il nous a rencontrées ce matin dans le parc, répondit mademo:selle Martèse, » il a demandé à Hélène la permission de venir nous voir; j'ai répondu que nous serions bien flattées d'un pareil honneur, et ce soir son laquais , en m'annonçant sa visite , m'a remis ces fleurs pour ma nièce.
Après cette explication , les vieilles femmes se mirent à jouer , mais ce ne fut pas avec cette absorption ardente qui les consumait chaque soir lorsqu'elles avaient les càviç^s en main ; leur es^
prit était troublé par une double passion , le jeu et la curiosité. Mademoiselle Martèse ellemême, joueuse à jouer son père, sa mère et son éternité , était distraite par mille petites préoccupations ; elle regardait autour d'elle pour voir si nul atome de poussière ne restait sur ces meubles qu'elle avait époussetés avec tant de soin ; elle se levait pour attiser le feu afin que M. le duc ne trouvât pas l'atmosphère de l'appartement trop froide ; elle appelait sa nièce , à qui elle avait recommandé de mettre ses plus beaux atours et qui ne serait pas là, pensaitelle , à l'arrivée du duc d'Alban. Ainsi la partie allait tièdement , lorsque le rideau de la porte se souleva et qu'Hélène parut. C'était une jeune fille de dix-huit ans , pleine de modestie et de droiture de cœur ; ces deux qualités se peignaient sur son visage , qui était vraiment d'une céleste beauté. Ses traits étaient lins et réguliers , et ses grands yeux noirs expri-
maient la sérénité et la candeur; son teint transparent et rose avait un éclat qui ressortait sous sa brune chevelure , dont les boucles ombrageaient son front , son col et ses épaules Hélène n'avait aucun ornement dans l'esprit , mais son âme naturellement supérieure devinait tout ce qui était grand et beau. Ainsi elle joignait à des sentiments de délicatesse et de fierté , qui étaient innés en elle, le sentiment des arts et de la poésie , qu'elle aimait aussi par un noble instinct. La jeune fille, pour satisfaire une espérance secrète qui lui souriait , plus encore que pour obéir aux ordres de sa tante , avait mis ce soir là ses habits de fête ; elle avait une robe de toile perse à fleurs roses , flottante jusqu'à terre ; le corsage à pointe qui dessinait sa jolie taille, et les manches plates qui cachaient jusqu'au coude son bras charmant , étaient ornés de nœuds de tafletas rose. Mademoiselle Martèse , après avoir arrangé sur son long nez se$
grandes lunettes à montures d'argent, jeta un regard satisfait sur sa nièce :
— C'est bien Hélène , et maintenant je dois Rapprendre Thonneur que nous fait le duc d' Alban; nous aurons sa visite ce soir, il me l'a fait annoncer par son domestique, en Renvoyant ces fleurs.
— Oh! ce n est pas lui que j'attendais, dit involontairement la jeune fille ; puis , se penchant à Foreille de mademoiselle Martèse : Vous savez, ma tante , que Joseph doit venir ; ne craignez-vous pas qu il soit mécontent de la présence du duc? 11 nous a toujours dit qu'il n'aimait pas les grands seigneurs.
— Eh ! que m'importent les sentiments de ce petit maître d'école? dit d'un ton important la vieille fille , jeune et belle comme tu l'es , crains-tu de manquer de maris , et la protection de monsieur le duc ne vaut -elle pas mieux >pour toi que l'amour de ce savant sans fortune?
La jeune fille rougit, et , ne voulant pas prolonger cette conversation que pouvaient entendre les amies de sa tante , elle prit un ouvrage de broderie et fut s'asseoir tristement au coin du feu.
Hélène avait eu pour parents de petits marchands de mercerie établis à Versailles , qui étaient morts depuis longtemps. Mademoiselle Martèse, sœur de son père, l'avait recueillie, ainsi que sa mince fortune ; elle l'aimait par habitude et comme ajoutant à son aisance ; tous les sentiments de la vieille fille se résumaient dans un désir de bien-être qui faisait tourner chaque affection et chaque penchant de son cœur à l'égoïsme. La laideur avait sauvé du vice mademoiselle Martèse; sans cette vertueuse laideur elle aurait été fort corrompue , car elle avait une passion et un défaut qui entraînent les femmes du peuple dansdes voies immondes, elle était joueuse et gourmande. Grâce à ses
difformités physiques, ses autres vices étaient restés en germe ; mais il était à craindre qu'elle ne les grelïat sur sa nièce, cette jeune iille si belle et si pure , que tous les jeunes seigneurs de la cour convoitaient, et que le duc d'Alban avait particulièrement remarquée.
Un petit coup frappé à la porte fit tressaillir Hélène ; elle n'avait pas reconnûmes pas de celui qu'elle attendait , et cependant elle espéra. Une voisine courut ouvrir, puis elle revint triomphante annoncer le duc d'Alban. Dans sa famille le duc d'Alban avait cinquante ans , à la cour on lui en donnait quarante , pour la foule il n'en avait que trente.
A vingt ans il avait été îe compagnon de débauche de Louis XV, et cela dura pendant toute la vie du roi. Le peuple savait de lui des histoires scandaleuses ; mais lorsqu'il renouvela les mêmes méfaits trente ans plus tard, en voyant passer le duc d'Alban frais et dispos ,
•—lion disait : C'est le fils de celui qui vivait sous Louis XV. En effet il était impossible d'imaginer que cet homme avait cinquante ans, la poudre le servait merveilleusement pour dissimuler ses cheveux gris , et son teint était si vermeil , son front si peu ridé, sa taille si droite et si svelte encore , que lorqu'il était paré c'était en vérité un charmant cavaher .Ce soirlà il avait mis beaucoup j, ,^mde recherche et de coquetterie dans sa toilette; ^^ ^ jamais tête ne fut neigée par une poudre plus gfine et plus odorante ; il s'en élevait une vatil^ /Sieur de parfums qui l'entourait comme d'une C-' '^-^/auréole ; mademoiselle Martèse le prit pour un demi-dieu sous son habit de velours brodé d'or. En entrant il tendit la main à la vieille fille, sourit gracieusement à ses compagnes de jeu , et fit h Hélène un salut de cour. Il fut aimable et populaire , il fanatisa pour lui la compagnie ; Hélène seule, sans empressement pour M. le duc , resta froide et immobile. Ijn nouveau coup
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frappé à la porte vint la tirer de su rêverie , elle se précipita pour ouvrir. A.h ! cette fois c'était bien lui I elle avait reconnu le bruit de ses pas î « M. Joseph! » dit-elle à sa tante d'une voix timide. La vieille fille salua dédaigneusement par un signe de tête le jeune homme qui entrait avec Hélène , et sans lui avoir adressé une parole elle continua sa conversation avecM. leduc. Cependant celui quelle recevait ainsi inspirait un sympathique intérêt à tous ceux qui le voyaient ; son vaste front inondé de cheveux bruns révélait son génie , tous ses traits étaient expressifs , et ses yeux bleus peignaient à la fois la mélancolie et Fardeur de son âme ; on comprenait que la pensée et la souffrance avaient vieilli ce noble visage, qu'un reflet de tristesse voilait toujours. Le jeune homme était vêtu d'un simple habit de drap sombre sur lequel le col de sa chemise retombait en place de fraise, îl s'avança à côté d'Hé-
lène, et ils furent s'asseoir tous deux auprès du feu , où ils restèrent quelques instants à causer à voix basse. Le jeune homme paraissait irrité; Hélène lui disait quelques douces paroles pour le calmer.
Le duc d'Alban vint les interrompre en adressant à Hélène quelques galanteries banales; puis ayant rencontré le regard sévère et haineux que lui jeta le jeune homme, il fit un mouvement de surprise , mais se remettant aussitôt :
— Ah! vous voilà, mon jeune ami P je ne vous ai pas rencontré depuis six mois chez l'archevêque de Beaumont. Comment va la muse satyrique ? Faites-vous toujours des vers ?. ..
— Toujours , monsieur le duc , et si facilement que , depuis que je sais entré ici, j'ai terminé le portrait d'un gentilhomme que vous reconnaîtrez peut-être ! Ecoutez! Et alors, la tête haute et regardant le duc en face comme
un juge regarde le criminel , il récita avec véhémence les vers suivants :
L'État volé paya ses amours printanières , L'État jusqu'à sa mort paiera ses adultères. Tous les jours dans Versaille, en habit de matin, Monsieur promène à pied son ennui libertin ; Car ce voluptueux, à ses vices fidèle, Cherche pour chaque jour une amante nouvelle ; La fille d'un bourgeois a frappé sa grandeur ; 11 jette le mouchoir à sa jeune pudeur. Volez, et que cet or, de mes feux interprète , Coure avec ces bijoux marchander sa défaite j Qu'on la séduise!
— Bien ! bien ! dit le duc avec une insou* ciante gaîté.
— Impertinent î murmura la vieille fille.
Hélène seule lui jeta un regard plein de reconnaissance et d'amour ; mais le jeune homme n y répondit pas. Il souffrait, il se leva pour sortir, Hélène le suivit malgré l'injonction de sa tante.
— Pourquoi partez-vous? s' écriat-elle aussi-
tôt que la portière fut retombée sur eux ; Joseph, vous me faites bien mal en me quittant ainsi ; et moi , que vous ai-je fait ?
— M. le duc me remplacera, répondit le jeune homme d'un air sombre.
— Oh ! vous êtes cruel !
— Ne vous êtes-vous pas parée pour lui?
— Pour lui ! oh ! non , pour vous , Joseph , que je n'ai pas vu depuis deux jours. Lorsque ma tante m'a dit de mettre mes plus beaux habits , j'ai été heureuse d'obéir , car je pensais que vous viendriez et que vous me trouveriez mieux ainsi ; mais j'ignorais alors la visite de cet homme.
•-r- Dites-vous vrai , Hélène ?
— Vous ai je jamais menti , Joseph ?
— Hélène , tu es un ange , je le sais , mais moi, je suis si malheureux, que lorsque je crains de te perdre , je deviens méfiant et injuste. Oh! jure-moi que tu m'aimeras toujours ; que l'é-
c1at et la fortune ne te tenteront point, que les séductions les plus brillantes ne te feront pas abandonner le pauvre Joseph! Il y a dans mon àme tant de douleurs ! n'en ajoute pas une de plus ; car elle se briserait, et , je le sens , je deviendrais fou.
En prononçant ce dernier mot son visage se décomposa, un sanglot étouffa sa voix , et il se jeta sur le sein d'Hélène qu'il inonda de ses larmes.
— Joseph pourquoi m'afïliger ainsi ? dit la jeune fille en pressant ses mains dans les siennes, rappelle-toi nos doux projets; bientôt tu obtiendras la place qu'on t'a promise , je serai ta femme, ton amie. . . Quand tout nous dit que nous serons heureux , pourquoi vois-tu le malheur partout ?
— Ah! c'est que j'ai souffert depuis que je suis né , c'est que le bonheur se dessèche pour moi aussitôt qu'il fleurit. Hélène, je ne t'ai ja-
mais (lit toutes les misères et toutes les humiliations qui m'ont abreuvé. Oh ! pourquoi ne suis-je pas resté dans les champs que cultivaient mes pauvres parents? pourquoi ne m'ont-ils pas laissé leur ignorance ? Ils ont cru que les sciences et les arts embelliraient ma vie , et ces fruits de l'orgueil m'ont perdu. L'aliment de la pensée est amer pour le pauvre , car il n'est pas permis d'avoir une âme lorsqu'on n'a pas de pain! Cette âme qu'il faudrait étouffer , je l'ai apportée fière et pure dans ce Paris , d'où toute fierté et toute pureté sont absentes. J'avais pensé que des hommes qui me semblaient vertueux dans leurs écrits m'appelleraient leur frère, qu'ils devineraient en moi les tourments de l'intelligence et m'allégeraient le fardeau de la vie. J'avais pensé qu'ils m'offriraient leur appui sans que j'eusse besoin de le leur mendier; mais quand je les croyais dignes d'être mes amis, ils ont voulu faire de moi leur esclave;