‹ Folles et saintesChapitre 5 sur 16 · ROSEE · texte numérisé non relu

ROSEE

Nouvelle tilstorique du xvii* siècxb.

L'école flamande , si riche en grands peintres , compte aussi parmi ses illustrations plusieurs femmes dont les musées de TEurope se "sont disputé les œuvres : le Louvre possède des toiles de Rachel-Ruiscli ; la galerie de tableaux des empereurs d'Autriche a réuni les ouvrages de Sybille Mérian , de Joanne Ëlok , de Marie- Van - Ooterwich , d'Anna Wolser, d'Hen-

riette Wolters, et de plusieurs autres femmes peintres dont la Belgique et la Hollande se glorifient justement ; les galeries d'Angleterre, celles de France , celles d* Amsterdam , et celle fondée à Saint-Pétersbourg par Pierre-Ie- Grand, placent les œuvres de quelques-unes de ces femmes à côté des œuvres de Rubens et d'Albert Durer.

Parmi ces femmes artistes qui ont excité notre intérêt , autant par l'éclat dont la gloire les environne , que par les intimes révélations que leurs biographes nous ont laissées sur leur vie, il est un nom doux et modeste qui plus d'une fois nous avait fait rêver : c'est celui de Rosée. L'historien des peintres hollandais parle de son talent, de ses succès, des honneurs et de la fortune qu'elle sut acquérir, mais il ne dit rien de sa naissance , rien de sa jeunesse , rien des sentiments qui remplirent sa vie. Préoccupée de cette existence de femme, à la fois obscure et

éclatante , dont le mystère , pensions-nous, devait cacher des événements douloureux ou uneabnégation chrétienne , nous avons été heureuse de trouver à une source ignorée le récit suivant •.

En 1652 l'hiver fut rude et dévastateur, et Leyde , comme toutes les villes du Nord, était enseveli sous un drap mortuaire de neige, lorsque par une matinée du mois de janvier, la cloche extérieure de la porte de son hospice fut faiblement agitée ; cette cloche était attachée au tour où Ton exposait les enûmts. Lorsqu'elle retentit , la ville dormait encore cachée sous son manteau de ténèbres et de brouillards , et une des sœurs de THôtel-Dieu se hâta d'accourir, car sachante tressaiUit à la pensée qu'une frêle et et délicate créature était exposée à l'influence de cette froide atmosphère.

En ouvrant le tour, la sœur fut prête à laisser échapper un cri de surprise , quand elle aper-

eut un berceau en bois de cèdre du travail le plus précieux , tout couvert de peintures exquises enchâssées dans des incrustations de nacre et d'argent. L'enfant qui dormait dans ce berceau , tout juste assez grand pour contenir un nouveau-né , portait à son cou une fine chaine d'or fabriquée à Venise , à laquelle était suspendue une miniature , dont l'ivoire étalait sur le même côté une double figure d'homme et de femme. On ne voyait de ces portraits que la tête et le cou , le buste manquait , et nul vêtement n'indiquait à quel rang appartenait ceux dont un pinceau exercé avait rendu les traits. La tête de femme était noble et fière : le front élevé, l'œil bleu et hmpide, grand et fixe , le nez droit et parfaitement grec, composaient un visage beau et correct, mais qui manquait de douceur ; la bouche qui souriait tristement tempérait celte expression ; de blonds cheveux sans ornement, tombant en

boucles à l'entour d'un cou à lignes parfaites , adoucissaient encore la majesté de ce visage qui , sous un diadème , eût paru imposant. Le portrait d'homme offrait un caractère tout différent , quoique le teint en fut brun et les cheveux noirs, ses traits étaient empreints d'un mélange de bonté et de noblesse juvénile qui , malgré leur beauté bien accentuée , les rendait un peu efféminés. Ses yeux d'un bleu sombre, éternellement fixés sur la tête de femme, étaient pleins d'une respectueuse tendresse , et la bouche, couronnée d'une moustache noire, semblait ne sourire qu'à regret et avec timidité. Ce médaillon , entouré d'un double rang d'émeraudes, cacbait]presqu'en entier la poitrine de ce tout petit enfant , dont le reste du corps disparaissait sous une cascade des plus riches dentelles de Flandre. Cette gentille créature devait être née depuis quelques jours , car son teint calme et rose était dépouillé de ces humeurs

violacées que l'enfant apporte en naissant comme un germe de mort. La religieuse poussait des exclamations de surprise en emportant dans ses bras ce précieux fardeau , et plusieurs sœurs de la comïnunauté accoururent vers elle pour contempler le nouvel ange que Dieu , disaient-elles , leur envoyait du ciel. Ange ! douce expression ! pur emblème dont le christianisme sanctifie l'enfance! Le pâle incarnat, répandu sur les joues de la petite créature, frappa tous les yeux,, et quand on eût reconnu le sexe de l'enfant, qui était une fille, on lui donna le doux nom de Rosée. Le riche berceau où on lavait trouvée, les dentelles et les bijoux dont elle était parée, firent faire mille conjectures sur sa naissance , sur les parents qui l'avaient abandonnée. On pensait que le double portrait suspendu à son cou était celui de son père et de sa mère ; mais les découvertes ne pouvaient aller audelà, car les règlements de l'hospice interdi-

saierit toutes perquisitions au dehors. L'enfant qui, entouré de tous les prestiges de la richesse et de Téclat avait ainsifrappéàTasile delà pauvreté et de la honte, fut reçue par la charité avec une surabondance d'amour et de soins, il faut bien l'avouer , la pensée que le nouveau-né appartenant à une riche famille, pourrait être un jour réclamé , et que l'hospice qui l'avait nourri serait richement doté, cette pensée redoublait, presque à leur insu, le zèle des saintes sœurs. La supérieure enferma dans un babut d'ébène le précieux berceau , les dentelles et les bijoux, seul patrimoinequ'auraitpeut-etre un jourlapauvre fille abandonnée. L'enfant grandit au milieu des tendresses et des cajoleries que lui attirait sa gentillesse croissante. A huit ans on pouvait juger qu'elle serait parfaitement belle, d'une beauté gracieuse et noble qui semblait fondre en elle les deux têtes du médaillon. L'intelligence de la petite fille était vive et enjouée. Elle

— flf, —

embrassa bien vite rinstruclion secondaire que les bonnes sœurs purent lui donner ; elle lut les livres saints avec foi et enthousiasme, et elle y trouva des maximes de résignation qui pliaient son esprit, trop précoce et trop ardent, à la vie claustrale que le malheur de sa naissance et la fierté naturelle qui se développait en elle, devait, pensait-on, lui faire embrasser un jour. La supérieure, jugeant que même Tétudedes livres saints , loin de calmer la fougue de son intelligence, était pour elle un aliment, lui interdit les lectures trop assidues, et les journées de la jeune Rosée furent consacrées à ces ouvrages à l'aiguille auxquels les recluses excellent. On brodait à rhospijce des ornements d'église du plus beau travail , des chasubles oii les fruits et les fleurs étaient reproduits avec un art et une perfection infinis , des voiles de calices où l'agneau pascal et la colombe brillaient en or en relief, tout cela d'un dessin vrai et correct que les

doigts de ces saintes femmes semblaient avoir deviné. On s'aperçut bien vite que les ouvrages confiés à Rosée surpassaient en perfection ceux des plus habiles brodeuses de la communauté ; elle mettait de Fart et de Finteiligence dans ses broderies ; elle inventait de nouvelles manières pour nuancer les couleurs des soies et pour rapprocher tout à fait ces teintes fondues de la nature. Outre les ornements d'église qu'elle brodait avec d'autres sœurs, on confiait parfois à son habileté la confection des riches étoffes envoyées par rhospice aux princes et aux princesses de la maison d'Orange qui l'avaient fondé. Elle travaillait depuis plusieurs mois à une robe de damas blanc toute parsemée de fleurs éclatantes enlacées dans des losanges d'or ; chaque fleur exigeait plusieurs jours de travail , tant la nature était merveilleusement imitée ; des soies de toutes les nuances avaient été fabriquées exprès pour ce précieux ouvrage,

et Rosée recueillait , avec un soin qui surprenait les religieuses , tous les débris d'aiguillées qui lui restaient de son ouvrage ; elle les renfermait classées par teintes diverses dans de petites boîtes qu'elle gardait comme un trésor dans sa modeste cellule. Cette cellule, attenante à la chambre de la supérieure, avait étéaccordée à Rosée comme une distinction spéciale, comme une marque de faveur insigne. Touchées de la beauté et de Tintelligence de la pauvre orpheline, les sœurs s'étaient efforcées de lui faire une existence calme et heureuse et de retarder l'éveil d'une imagination qui lui aurait fait sentir son malheur et son isolement; la cellule de Rosée était ornée de vases de fleurs et d'images saintes; des oiseaux charmanis rapportés des Indes et donnés aux religieuses par de vieux marins , gazouillaient dans une simple volière aux treilhs d'osier; un petit lit mince et dur, qu'un drap de toile de Hollande enserrait pro-

prement, une chaise et une petite table en bois blanc, plusieurs métiers à broder composaient tout le mobilier de la cellule. C'est là que Rosée travaillait à la robe éblouissante destinée à la sœur du prince d'Orange ; et durant ces heures silencieuses d'un travail absorbant , les pensées effervescentes de cette pauvre .'me isolée semblaient s'endormir et faisaient p'ace à des rêves vagues et mélancoliques qui n'étaient pas sans charme. Elle ne connaiss :t du monde que Tenceinte du couvent ; pour elle la végétation si vigoureuse et si grandiose du globe se résumait dans les pâles fleurs dont on parait sa retraite, et dans les arbres étiolés qui croissaient dans la cour deThospice; les murs de cette cour étaient si élevés qu'on ne pouvait apercevoir au-dessus qu'un étroit espace du ciel. Souvent, dans le printemps, aussitôt quePaube se montrait. Rosée quittait sa cellule pour voir s'éveiller la nature dans cette

triste enceinte claustrale. A peine vêtue d'une robe flottante qui entourait avec souplesse son beau corps , les cheveux épars tombant comme un voile autour de son visage inspiré , elle allait interroger les bourgeons des arbustes, Tépanouissement des fleurs et la naissance des herbes qui croissaient sur les tombes. Parfois , par une fantaisie d'artiste qui ressemblait à rinstinctive coquetterie d'une jeune fille, elle cueillait quelques roses autour des pierres funéraires, les suspendait à ses cheveux ou les tenait en faisceau dans sa main ; puis elle se mirait en souriant dans la modeste fontaine qui formait le centre de la cour. La pauvre enfant se trouvait belle et jetait une aspiration involontaire vers le monde ; mais bientôt elle s'asseyait pensive sur une tombe , et ses yeux , pleins de sérénité se tournaient avec résignation vers le ciel. Dans les jours d'hiver Rosée travaillait auprès de la petite fenêtre de sa cellule , qui s'ou-

vrail sur un des angles de la cour, et qui avait pour seule perspective le tronc d'un vieil arbre entouré de mousse , et presqu'entièrement dépouillé de feuillage. Les araignées faisaient leur nid sur les crevasses de ce tronc ébréché, et étalaient sur ses dentelures leurs toiles aériennes. Rosée portait un intérêt de cénobite au travail de CCS insectes , et chaque jour elle en regardait le progrès avec un attrait que les prisonniers et les reclus comprendront seuls. Elle aimait tant ce petit coin du monde (c'était tout ce qu elle en connaissait! ), qu'elle eût voulu le reproduire. Elle essaya plusieurs fois de le dessiner comme elle faisait des fleurs qu'elle brodait sur les riches étoffes; mais elle n'était qu'à demi satisfaite des formes qu'elle donnait au vieil arbre , aux sinuosités du terrain où il s'élevait, et aux nuages accidentant le ciel qui faisait le fond du tableau : il manquait à ces formes les couleurs qui les auraient animées; elle eût 'voulu

rendre l'agile araignée, l'infatigable ouvrière dont l'exemple redoublait son émulation au travail. Elle eut la pensée derepoduirece tableau en broderie. Maisoùprendrait-ellelasoie nécessaire? La pauvre enfant travaillait pour l'hospice sans recevoir de salaire , et elle n'aurait pu se procurer ce qu'il fallait pour créer l'œuvre d'amour et de solitude qu'elle méditait. Ce dénument la rendit ingénieuse , et ce fut pour exécuter un projet de travail féerique qu'elle recueillit avec tant de soin les moindres parcelles de soie de la robe splendide. Quand elle eut fini ce vêtement royal , la supérieure émerveillée et fière de l'ouvrage de l'orpheline , l'entoura de plus de soins ei d'affections. Rosée avait pâli , et la religieuse , pensant qu'un travail aussi long avait altéré sa santé, lui imposa pour quelque temps un repos absolu ; parfois, en regardant cette belle jeune fille qui languissait dans l'enceinte claustrale , la bonne

sœur , si elle eût suivi Télan de son cœur , lui eût ouvert le monde et l'eût rendue à un air plus pur et plus vivifiant , mais un scrupule la retenait : Rosée était d'une beauté si frappante que la rendre libre, sans appui, c était l'exposera la séduction et au malheur. L'enfant ne savait rien de sa naissance, elle ne comprenait que d'une manière vague son isolement et sa réclusion; dans Finnocence de son âme, en appelant la supérieure ma mère, elle croyait lui devoir le jour. Parfois, à la lecture de la bible, sa réflexion s'était arrêtée sur les préceptes du respect ordonnné aux enfants envers leur père , et des larmes involontaires jaillissaient de ses yeux quand elle se demandait : Où donc est mon père ?. . . Lorsqu'elle soumettait ces incertitudes douleureuses à la supérieure, lasœur, pensant rendre la paix à son âme , lui montrait le ciel , et lui disait : « Mon enfant , ton père, c'est Dieu ! ... » Mais ia jeune filie , croyante et

résignée , restait avec un cloute dans le cœur. Dans les heures de repos qui lui furent accordées pour rétablir sa santé , ces vagues préoccupations sur son sort revinrent l'assiéger plus fréquemment; l'œuvre d'amour et d'art qu'elle voulait entreprendre sur le vieil arbre et l'araignée solitaire n'absorbait pas tellement sa pensée, que son âme libre malgré ses chaînes , ne demandat ardemment au ciel s'il n'était pour elle rien à chérir sur la terre , personne à qui elle put communiquer F éveil de ses sentiments. Après ces aspirations ardentes vers la révélation d'une destinée qui s'ignorait, elle restait douloureusement pensive , et les larmes baignaient son visage. Rosée avait quinze ans; son sang fermentait ; son àme était en travail , la supérieure la surprit plusieurs fois à la suite de ces crises qui s'opéraient en elle. Un jour, touchée delà souffrance qu'exprimait tout son être , la religieuse voulut connaître à fond ces

vagues tourments qu'elle pressentait, et jugeant que le doute où l'intelligence de la jeune fille restait plongée, était une torture plus poignante que ne serait pour elle la vérité , elle lui révéla à demi sa destinée , lui disant comment, enfant nouveau-né, elle avait été transportée à l'hospice et confiée aux soins des religieuses ; mais ajoutant, pour épargner son cœur et sa pureté, pour ne pas mêler une image de honte à son malheur, que tous les enfants orphelins et dont les parents étaient morts à leur venue au monde, étaient ainsi envoyés à l'hospice.

— Ah I maintenant, dit la pauvre fille en se jetant tout en larmes dans les bras de la sœur, je comprends pourquoi vous m'avez dit que mon père était au ciel ; ma mère aussi est là-haut, et vous la remplacez près de moi ; vous m'avez appris du moins qu'ils existaient. Je puis les prier, je puis les aimer, je les vois avec les yeux

(le rame, mais leurs traits, leur image, je ne les verrai jamais.

La religieuse, frappée de Texpression de ce dernier regret, résolut de l'adoucir en rendant à la jeune fille le médaillon qu'on avait trouvé suspendu à son cou le jour ou elle fut recueillie. Rosée ressemblait si bien aux portraits peints sur cet ivoire, que personne ne pouvait douter qu'ils ne fussent réellement ceux de son père et de sa mère; elle reçut, en pleurant de joie, cette miniature, et ses lèvres se posèrent avec transport sur ces traits révérés. La supérieure lui remit aussi les dentelles, les bijoux et le précieux berceau, chef-d'œuvre de peinture et d'ébénisterie. Rosée, dont le génie pour les arts s'était trahi dans des ouvrages de femmes, contempla avec une admiration naïve les tableaux exquis qui formaient les parois de ce berceau merveilleux : de petits paysages, d'une exécution miraculeuse, lui montraient des aspects de

la nature qu'elle n'avait jamais vus qu'en rêve; des lacs entourés de bois, des collines verdoyantes, toutes couvertes de troupeaux, des fleuves étalant sur leurs bords des palais magnifiques ; puis c'étaient des montagnes à pics, et tout cela en miniature, mais laissant deviner à l'œil de gigantesques proportions . Ces peintures furent pour rintelligence de Rosée une source d'étudesetd'inspirations. Son cœur, maintenant rasséréné par les révélations que lui avait faites la supérieure, concentrait sur l'image de son père et de sa mère tout son besoin, d'aimer. Son regard se nourrissait de leurs traits, et son àme pensait communiquer avec eux par les prières qu'elle adressait à Dieu. Tout entière à une espérance céleste, elle ne désira pas une autre vie que la vie du cloitre ; elle ne cherchait plus Tien sur la terre ; c est après la mort qu'elle espérait retrouver ceux qu'elle avait perdus. Ramenée à sa vie régulière et occupée, elle

commença à exécuter le tableau merveilleux qui fut son premier ouvrage, et son chef-d'œuvre, et dont nous avons déjà indiqué le sujet : une araignée tissant ses toiles aux déchirures d'un tronc d'arbre mousseux. Les couleurs qui lui manquèrent pour animer son dessin, Rosée les avait trouvées; ces débris de soie de toutes nuances conservés si précieusement furent pour elle la source d'une découverte qui Ta illustrée. Par un procédé imaginé dans ses heures de solitude, elle appliquait sur un panneau des épluchures de soie, et avec ces brins presque imperceptibles, elle imitait la teinte des chairs et mêlait les tons les plus délicats ; plus tard elle peignit ainsi le portrait, le paysage et Tarchitecture.

Ce fut un événement dans la communauté que l'exécution de ce tableau entrepris par l'orpheline. Chaque religieuse vint tour à tour admirer ce prodigieux travail, si hardi et si minu-

tieux à la fois , chaque détail, chaque feuille de Tarbre, chaque brin dlierbe, chaque fil de la toile d'araignée, était reproduit sur le panneau comme dans une glace qui les aurait reflétés ; on criait au miracle, on exaltait le génie de Rosée, et la supérieure, femme d'un esprit éclairé, résolut de rendre au monde cette jeune fille si belle et si intelligente. En envoyant à la sœur du duc d'Orange la robe brodée par Rosée, elle écrivit une humble lettre a la princesse ; elle lui parlait de la brodeuse habile qui pourrait devenir, pensait-elle, un grand artiste, si des maîtres développaient son génie naissant ; elle racontait lajmanière dont Rosée était parvenue à remplacer les couleurs par des parcelles de soie, et comment elle avait ainsi exécuté un tableau d'une perfection idéale. Pour émouvoir la pitié de la princesse, la sainte sœur disait encore comment cette pauvre orpheline avait été recueillie au tour des Enfants-Trouvés, entourée

d'ornemonls qui annonçaient une naissance illustre.

Un mois après l'envoi de la robe et le départ de la lettre dont la religieuse l'avait accompagné?, le bruit se répandit que la sœur du duc d'Orange devait passer à Leyde et visiter Thospice des Enfants-Trouvés, Cette nouvelle fut un événement joyeux pour les religieuses. La supérieure espéra que la princesse s'intéresserait à Rosée, et que cette jeune fille, faite par son génie et sa beauté pour briller dans le monde, serait appelée à la cour.

Un jour, Rosée était accoudée devant ce précieux tableau qu'elle venait de terminer, elle rêvait mélancoliquement lorsqu'un bruit inaccoutumé l'arracha à sa pensée. Des pas précipités se firent entendre, et la supérieure apparut. « C'est la princesse, s'écria-t-elie, qui vient d'arriver, elle est avec toute sa suite ; elle veut te voir, mon enfant ! . . . . Mais craignant de fin-

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