SI
timider suivie de sa cour, elle demande à te parler seule accompagnée d'un chambellan qui ne la quitte jamais ; la voici, je m'éloigne, car elle n'a pas permis que je fusse témoin de cette entrevue qui doit, dit-elle, décider de ton avenir! »
A peine avait-elle prononcé ces paroles, que la porte de la cellule s'entr'ouvrit, la religieuse sortit, et deux personnes entrèrent. Rosée était si troublée de la visite inattendue qu'on venait de lui annoncer, que, dans son émotion craintive, elle n'osait lever les yeux. Les deux personnes qui étaient devant elle restèrent silencieuses, et contemplèrent avec une étrange attention la pauvre orpheline pâle et interdite
c C'est impossible, dit l'une d'elle, cette ressemblance est fatale! j> A ces mots, dont elle ne comprenait pas le sens, Rosée leva un regard interrogatifsurla femme qui les avait prononcés, et ses yeux, aux rayons perçants, s'atta-
chèrent tour à tour, duraut quelques secondes, sur la princesse et sur le personnage qui raccompagnait. La sœur du prince d'Orange avait quarante ans, elle était belle encore, mais d'une beauté froide et fière qui paraissait sombre lorsqu'un sourire affectueux ne glissait pas sur ses lèvres ; tandis qu'elle regardait Rosée, ce sourire ne lui vint point, un froncement de sourcil contracta son front, et l'homme qui était auprès d'elle tressaillit ; celui-ci était un cavalier encore plein de grâce et d'élégance, bien qu'il put avoir cinquante ans. Rosée, pâle et clianceîante, les avait regardés alternativement, puis ses yeux voilés de larmes s'étaient abaissés sur la miniature suspendue à son sein qu'elle ne quittait plus. Un cri s'échappa violemment de son ame ; elle fut tomber aux pieds de ces deux êtres qui restaient là immobiles devant-elle. « Ma m^re ! mon père ! p murmura-t-elle faiblement, ils ne dirent
point : ma fille ! « C'est impossible, répéta la voix de cette femme , cette ressemblance nous perdrait!.... » Et elle entraîna son chambellan que ses sanglots étoufiaient. En entendant retomber la porte de sa cellule, l'enfant abandonnée poussa un cri déchirant, il lui sembla qu'on venait de lui arracher la vie, et que les murs qui 1 entouraient étaient les murs froids d'une tombe. Quand on vint à elle, on la trouva dans le délire. Elle appelait son père et sa mère, d'une voix suppliante. La supérieure ne comprit pas le sens de ces paroles proférées durant la fièvre ; mais lorsque Rosée, devenue plus calme, lui^dit sa vision, lui exprima ses doutes, la sœur de charité, secouant la tête avec douleur, répondit : Ma fille, ne perçons pas ce mystère, laissons faire au ciel, et vis parmi nous jusqu'au jour où il plaira à Dieu de te replacer dans le monde.
L'orpheline devint grave et résignée, elle ne
laissa point paraître la douleur qui submergeait son âme ; au fond de ce désespoir muet qu elle comprimait, passait parfois la vague espérance qu'on viendrait à elle, que la gloire qu'elle s'acquerrait dans les arts lui rendrait une famille ramenée par l'orgueil. Pauvre enfant! elle ne savait pas que la vanité royale étouffe lamour maternel. Toujours recluse dans l'asile qu'une noble fierté l'empêchait de quitter jusqu'au jour où l'on viendrait l'en arracher, elle travaillait avec ardeur ; dans le premier paroxisme de sa douleur, elle avait reproduit, par un souvenir tout puissant, les traits de ceux qui l'avaient frappée au cœur, et qu'elle avait à peine entrevus ; elle déroba leur image à tous les yeux.
La réputation de Rosée s'étendit dans Leyde, et bientôt dans toute la Hollande. Ses tableaux d'un genre si merveilleux et si netif furent recherchés par les princes et les souverains de l'Europe; le roi d'Angleterre voulut en avoir
plusieurs, et le duc de Toscane en acheta un qu'on voit encore dans la galerie de Florence.
L'orpheline donnait h l'hospice les sommes considérables que lui rapportaient ses travaux , et elle offrait à Dieu cette gloire terrestre qui était venue la chercher sans qu'elle la demandât, implorant en retour les tendres affections qui manquaient à son cœur.
Plusieurs cours étrangères voulurent s'attacher la jeune artiste devenue célèbre ; elle i efusa ces offres de grandeur ; la seule cour où l'appelait son âme ne la demanda point. Tant que l'espérance d'un changement dans son sortla soutint, Rosée vécut dans le travail et la résignation ; une souffrance lente la rongeait on ne s'en doutait point; mais lorsque son espoir eut défailli; quand les années qui s'écoulèrent n'amenèrent rien pour elle, alors le découragement la saisit, ses forces s'affaiblirent, l'âme ne i^utonait plus
le corps, le corps céda, elle était mourante lorsqu'un vieux prêtre demanda à l'assister.
— Mon père, dit-elle faiblement, bénissezmoi et que mes péchés me soient remis ! ...
— Sainte fille , martyre des fautes d'autrui , dit le prêtre en pleurant, Dieu ne punit pas l'homme de ses douleurs ! . . .
— Ah ! mon père, il doit le punir de ses murmures, j'ai murmuré, j'ai blasphémé, mon père, j'ai maudit l'orgueil et la dureté de ma mère ! . . .
— Ma fille , vous la connaissez donc?
— J'ai cru la reconnaître. . . c'était. . .
— Silence! dit le prêtre, je suis instruit de ce mystère, et vous, vous ne devez le confier qu'à Dieu ; il vous récompensera selon vos souffrances, ma fille! Pardonnez à ceux qui vous ont fait du mal !
— Je les aime, dit la mourante, et j'aurais voulu les voir, leur dire adieu, les bénir ! . . . Quel
est mon père ? où est-il ? pourquoi lui aussi m at-il abandonnée?
— Pour sauver l'honneur de votre mère.
Peintre célèbre, artiste enrichi par son génie entouré de gloire et de magnificence, votre père, sorti du peuple, a mené la vie d'un prince; on a vu ses vaisseaux dorés, aux voiles de soie, sillonner les fleuves de la Hollande , et le déposer selon son caprice au rivage des villes qu'il voulait visiter; votre père, ma fille, a eu des amours fatales, ila sacrifié la nature à l'orgueil ; ila peint de ses propres mains votre berceau comme celui d'une reine, et il vous a exposée à Tasile de la misère et de la honte. Quand vous criâtes vers lui, votre père fut assez faible pour vous délaisser encore ! ... Oh ! pleure sur lui, ma fille ! car ton père , c'est moi, moi qui ai revêtu cet habit de prêtre pour te voir mourir. . .
-- Mon père, votre nom, dit-elle avec l'insistance d'un mourant.?
Schoorel, premier peintre du duc d'O-
range!
Quelques minutes après, il ne pressait plus dans ses bras qu'un corps inanimé.
PHENARETTA.
Vers le milieu du règne de Louis XV , le jeune seigneur le plus brillant de la cour était le marquis Théobald de Saint-Pol. Sa fortune, sa naissance (comme on disait alors) , et les grâces de sa personne auraient pu faire de ses jours une longue chaîne d'intrigues , de plaisirs et de succès. Théobald avait d'abord essayé de celte vie banale du grand monde , qui dessèche
l'àme et appauvrit rintelligence ; mais il était de ceux qui pourraient plier le monde , et que le monde ne fait point plier. Son cœur fut froissé par son contact, et il repoussa son étreinte avec dégoût. C'était du courage ! Riche, beau, spirituel , encensé et recherché par les duchesses , les actrices et les danseuses les plus famées du temps, il échappa à cette atmosphère ambrée et corrompue pour aller vivre de la véritable vie du penseur, du poète, du philosophe, de l'artiste. Le marquis de Saint-Pol avait connu Rousseau alors que Rousseau était obscur; il l'avait visité dans ses mansardes lorsqu'il copiait de la musique pour gagner sa vie , et là Jean-Jacques, ignorant le rang et la fortune du marquis , lui avait développé comme à un ami tout ce que ses ouvrages renfermaient de nobles et pures théories ; dans ces conversations intimes, la vérité jaillissait des lèvres de Jean-Jacques sans alliage de paradoxe et se répandait dans lame de Théobald, qui s'en
nourrissait ayec enthousiasme. Plus tard, il en serait venu à douter de la bonne foi de cet homme qui lui apparaissait alors comme un révélateur , car 1 ame de Jean-Jacques ne fut jamais àla hauteur de ses doctrines , tandis que celle de Théobald semblait avoir été créée pour les réaliser.
Abandonnante France, où tout était corruption et frivolité , il partit pour F Italie, non plus avec une âme neuve et illusionnée , mais avec une âme triste et enthousiaste qui demandait à la nature et aux arts des émotions fortes et grandes. L'Italie n'était pas alors cette terre banale qu'ont déflorée et si peu comprise nos romanciers , nos poètes et nos peintres ; Tltalie avait à elle une physionomie franche et vraie dont on n'avait pas encore osé faire de caricature : elle avait ses vices nationaux et ses mœurs bien dessinées , ses chanteurs à voix flùtée , ses cardinaux protecteurs des actrices et des monuments de la Rome païenne ; c'était enfin
un sol de corruption , d'art et de magnificence naturelles presque vierge encore , et plein d'attraits pour Texplorateur.
Un oncle de Théobald, ministre de Louis XV, lui remit des lettres de recommandation pour tous les princes et les grands personnages de l'Italie; parmi eux, il lui signala le cardinal Azuglioni , favori du pape , comme pouvant lui être fort utile pour seconder ses goûts d'artiste et d'observateur.
Rome était le but où tendait l'ardente imagination de Théobald : il traversa l'Italie sans s'arrêter, pour arriver plus tôt dans la ville éternelle. Après quelques jours d'exploration vagabonde à travers ses ruines et ses monuments , il se présenta au palais du cardinal Azuglioni.
— Le cardinal est dans ses jardins , dit un petit abbé qui reçut le marquis sur le péristyle du palais ; si votre Seigneurie le permet , je vais
la conduire auprès de son Éminence. » Ils descendirent l'escalier du perron qui conduisait au jardin, ils passèrent sous une grande allée d'arbres séculaires dont les rameaux sombres étaient dorés par les rayons ardents du soleil du midi ; puis , débouchant sur une vaste pièce de gazon émaillé de fleurs, le comte de Saint- Pol put admirer l'ensemble et la magnificence du lieu où il se trouvait. Sous une touffe de sycomores , trois grandes coupes superposées Tune sur l'autre et soutenues par des chimères et des tritons , faisaient jaillir en cascade horizontale les mille jets d'une source abondante et fraîche dontîa poussière se suspendait en gouttes diamantées au feuillage des arbres ; cette eau bruyante allait se jeter en masse dans un vaste bassin , et s y étendait calme et limpide comme le ciel qu'elle reflétait ; là, des cygnes se jouaient sur sa surface et se détachaient de son azur comme les nuages blancs qui glissaient sur le
bleu de Télher. Près de cette source, on respirait une fraîcheur tiède et voluptueuse qui s'imprégnait du parfum de l'oranger et de la tubéreuse. Presque en face, un petit temple antique d'une admirable conservation arrêta longtemps l'admiration de Théobald ; il ne pouvait se lasser de contempler l'élégance de ces sveltes colonnes qui entouraient ce monument , et la pureté des sculptures de la frise. La coupole , que le cardinal avait fait recouvrir de plaques d'or , reluisait au soleil comme un globe de feu. En face de cette magnificence oii son regard ne pouvait s'attacher sans éblouisse ment , le marquis de Saint-Pol oublia tout à fait la coupole des Invalides, si terne et si décolorée sous le ciel brumeux du nord. 11 s'était approché , et avait gravi les degrés du temple pour voir de plus près les sujets des bas-reliefs ; il ne put retenir un sourire d'étonnement en distinguant les scènes lascives qui y étaient sculptées, et en lisant sur
le fronton; Temple à Vénus; il se demandait si c'était là la chapelle du cardinal. Mais à mesure qu'il avançait , son étonnement grandissait ; tous les dieux du paganisme, toutes les divines statues de la Grèce et de Rome semblaient s'être donné rendez-vous sous le dôme de verdure de cet Eldorado, dont le sol était couvert d'un tapis de gazon diapré de fleurs. Les colombes , attirées par le charme et la paix de ce bel endroit , se pressaient par volées sous les rameaux. Tout était là , volupté et rêverie , et le jeune marquis de Saint-Pol , malgré la virilité de son âme pure , ne put se soustraire à l'influence énervante de ces lieux ; à mesure qu'il marchait dans ce jardin enchanteur, il sentait que ses sens triomphaient de son âme , et lui imposaient des désirs ouMiés. L'abbé, accoutumé à l'air du lieu , en était moins atteint ; il cherchait avec courtoisie à soutenir la conversa-
lion ; mais Théobald plongé dans une sorte de molle extase , lui répondait à peine.
— J'aperçois le cardinal , dit eni^m l'abbé , et , au détour d'une allée , il désigna au marquis un homme debout , appuyé contre un arbre , et qui lisait attentivement. Théobald ne put retenir un mouvement de surprise ; il s'était imaginé le cardinal un vieillard à chevelure blanche et au teint blême, comme l'ont en général les prêtres en qui la passion du pouvoir a éteint les autres passions. Mais tel n'était point le cardinal AzugUoni ; il avait cinquante ans , et paraissait en avoir moins; ses cheveux grisonnaient à peine, sa carnation était fraîche et transparente; ses yeux, d'un bleu sombre , jetaient un rayon direct et vif dont on ne pouvait soutenir l'éclat ; son front était large , et son sourire fin et sardonique , parlait quand sa bouche était close. Du reste, les contours de son visage annonçaient un homme sensuel et efféminé. En apercevant
cette jeune et intelligente figure qui se détachait sur le camail de pourpre , Théobald crut voir s'animer un ancien portrait de Pétrarque.
Le cardinal le reçut avec une politesse courtoise et aisée.
— Que mon palais devienne le vôtre, lui ditil après avoir lu la lettre du ministre de France. Votre oncle m'écrit que vous aimez les arts; vous trouverez ici à satisfaire vos goûts.
Théobald lui fit alors compliment sur la magnificence de ses jardins et sur la beauté des monuments et des statues qui les décoraient.
— Vous n'avez rien vu , lui répondit le cardinal , avec un sourire de satisfaction ; et ils se dirigèrent vers le palais. La façade qui donnait sur les jardins était d'un goût exquis ; quoique de construction moderne ; elle s'harmonisait sans discordance avec les chefs-d'œuvre qui l'entouraient. Les bas-reUefs de l'entablement et les statues qui s'élevaient entre les colonnes
(lu péristyle étaient antiques; elles parurent à Théobald plus belles encore que celles des jardins. Mais le cardinal Tarracha à son admiration, et l'entraîna dans sa galerie. Cette galerie, située au premier étage du palais , le traversait dans toute sa longueur, et s'ouvrait sur une terrasse d'où Ton dominait la campagne de Rome. Ce qui frappa d'abord Théobald , en entrant dans ce noble musée , ce fut une somptueuse simplicité ; aucun ornement frivole ou étranger ne venait distraire l'attention qui se concentrait sur les tableaux de l'école flamande et italienne qui couvraient les murs , et sur les statues antiques qui s'élevaient entre les interstices des colonnes de porphyre disposées en deux rangs parallèles le long de la galerie. Au bas de ces statues , on avait inscrit l'époque et les lieux où elles avaient été découvertes. Théobald passait en revue ces chefs-d'œuvre en laissant échapper d'enthousiastes exclamations. Une
Uranie à figure rêveuse et virginale le retint longtemps en extase.
— Je n'ai ce marbre que depuis deux ans, lui ditlecardinal, je le rapportai d'Athènes, 011 j'étais allé faire faire des fouilles ; les bas-reliefs qui ornent mon palais ont été détachés du Parthenon ; j ai prodigué l'or aux Grecs , et les Grecs, esclaves et insouciants de leur gloire passée , m'ont laissé emporter ces reliques de l'antiquité. Le marquis de Saint-Pol écoutait avec un vif intérêt ce prince de l'Eglise qui avait passé les mers et parcouru des pays mahométans pour recueillir les images des dieux du paganisme ; il pensa que cet homme était possédé de la passion de Fart et du beau, et il ressentit pour lui une haute estime et une profonde sympathie. Alors, il lui parla avec effusion et entraînement, il lui développa ses idées physiologiques et poétiques, ^t, comme tous ses penchants se ressentaient de l'élévation de son intelHgence ,
le cardinal eut bientôt vu à nu son âme noble et élevée. Théobald avait parlé de l'art en spiritualiste ; le cardinal , avec son sourire fin et indiciblement railleur, lui répondit en homme accoutumé à des sensations vives , mais que les sentiments n'ont jamais pénétré.
— La jouissance, s'écriait-il, voilà la seule émotion réelle. Si la musique me charme, c'est qu'elle dilate mes sens ; si je suis en extase devant ces statues et ces tableaux, c'est que mes regards en sont flattés ; si j'aime les parfums des fleurs, la fraîcheur des eaux, le murmure des arbres, c'est que toutes ces choses me plongent dans un bien-être qui atténue pour moi les souflrances attachées à l'humanité. La jouissance^ voilà le but que nous devons nous fixer ici-bas ; les esprits d'élite cherchent avec choix et délicatesse les moyens de jouir; c'est à quoi jjai tendu, et à votre insu, jeune homme, c'est là ce que vous désirez vous-même. Détrompez*
VOUS cnpensant que votre âme est pour quelque chose dans le plaisir que vous éprouvez à contempler cette statue d'Uranie ; si elle était moins belle de formes, malgré son air rêveur et inspiré, vous passeriez indifférent devant elle : ce qui le prouve, c'est que si tout à coup une femme qui ressemblât à cette statue vous apparaissait, vous laisseriez \ idéal pour courir au vrai.
— Cette preuve est contre vous , s'écria le marquis de Saint-Pol; c'est que cette femme aurait réellement une âme, et que cette statue n'en a que l'expression.
— C'est que cette femme aurait vraiment de la vie, dit d'un ton railleur le cardinal, et que cette statue n'en a que l'apparence.
— Matérialiste ! murmura Théobald.
— Je ne suis qu'Italien, dit doucereusement le cardinal, et, dans notre pays, il ben vivere est une croyance. Mais laissons toutes ces dissertations de morale qui troublent et attristent votre
jeune cœur, bien qu'elles ne fassent que glisser sur le mien ; j'aime mieux vous procurer une jouissance en vous causant une surprise.
A ces mots , il prit sur le socle d'une statue une petite clochette d'or d'un travail précieux, qu'il agita trois fois, et, quelques minutes après, une porte de la galerie s'ouvrit, et laissa passer une jeune fille accompagnée d'une duègne. Théobald aperçut d'abord la duègne, car la jeune fille en voyant un étranger, cherchait à se cacher derrière elle.
La duègne était encore un type national qui s'est perdu en Italie ; son costume annonçait les principes qu'elle devait affecter : elle portait une ample jupe, recouverte d'une robe plus ample encore, qui se relevait sur ses hanches. Son vaste fichu de mousseline, à plis épais, couvrait entièrement ses épaules et son sein, et était surmonté d'une de ces hautes collerettes empesées à la Marie de Médicis, que Rubens a immortali-'
sées dans ses tableaux ; enfin, son bonnet de forme sévère et monastique, cachait en partie son visage, dont les yeux se dissimulaient encore sous des lunettes vertes. Cette vieille était une femme grande et sèche, arrondie par la masse de ses vêtements. Elle meii des lèvres minces, et un nez crochu qui allait joindre un menton affilé. — Approchez sans crainte, Phenaretta, dit le cardinal, d'une voix douce à la jeune fille ; M. le marquis de Saint-Pol sera charmé de voir la réalité de ma belle Uranie, Et il lui tendit galamment la main. La jeune fille recula d'un pas en rougissant, puis elle marcha d'un air résigné, sans lever les yeux. Théobald put alors la contempler, et il fut frappé de sa merveilleuse ressemblance avec la statue : c'était la même expression de grâce §i de beauté. On eût dit seulement que la jeune fille, qui paraissait humiliée de cette analogie, affectait à dessein un costume tout à fait opposé à la draperie grecque qui cou-
vrait rUranie : elle avait adopté les modes de France dans toute leur rigueur ; son corps frêle était entièrement caché sous les plis d une immense robe de damas orange qui balayait le sol et voilait ses jolis pieds ; cette robe décrivait une sorte de pyramide- dont la cîme était dessinée par une taille fine et moelleuse enserrée dans un corset de velours noir orné de nœuds de satin bleu. Ses cheveux bruns descendaient en boucles sur son front et sur ses épaules nues , et autour de son cou pendait une sorte de chapelet en graines noires , qui allait se perdre dans son sein. Elle avançait à pas lents et forcés, comme une jeune reine captive, et lorsqu'elle fut en face du marquis de Saint-Pol, elle leva dédaigneusement ses yeux noirs pleins de feu , de tristesse et de fierté , et dit en Italien :
— Me voilà !
Puis , se plaçant immobile contre le socle de la statue , elle pâlit , ferma les yeux et sa no-
ble tête ressembla plus que jamais à celle de l'Uranie.
— C'est miraculeux ! s'écria Théobald.
— Ce qui Test plus encore , ajouta le cardinal, c'est que Phenaretta est du même pays que la statue , et qu'elles m'ont été vendues toutes deux par le même Grec.
La jeune fille ouvrit les yeux, et jeta un regard haineux sur le cardinal.
Le marquis de Saint-Pol n'osait parler, il était ému de pitié et d'indignation.
— Retire-toi , Phenaretta , dit xizuglioni avec bonhomie, et prépare-toi à faire les honneurs de mon palais à ce noble étranger.
Elle repassa silencieuse comme elle était venue, et disparut sous la grande porte avec la duègne. *
— Et cette jeune fille vous a été vendue ! reprit douloureusement le marquis de Saint- Pol.
— Oui , par ses pauvres parents , à qui elle était à charge. Je fus frappé de sa singulière ressemblance avec l'Uranie ; il me sembla qu'il serait piquant d'amener' en Italie cette vierge grecque belle comme l'antique , et qui parlait la langue de Platon et d'Homère ; j'offris h son oncle quelques milliers de piastres , il me l'abandonna.
— Et quel sera l'avenir de cette jeune fille, dit avec instance le marquis de Saint-Pol. Le beau, dans la nature, devrait captiver le respect comme dans les arts : elle est digne, par ses charmes, d'occuper dans le monde un rang élevé.
— C'estàquoi je songe , répondit le cardinal, et déjà elle fait les honneurs de mon palais , dont elle sera bientôt maîtresse ''souveraine.
— - Vous lui en ferez l'abandon ?
— Non, jeune homme; je ne quitterai jamais Phenaretta.
— Je ne comprends point, murmura d*un air sombre le marquis de Saint-Pol.
Azuglioni sourit, et ce sourire révéla à Théobald tout un abîme de vice et de corruption. Ils se séparèrent , le marquis bouleversé d'avoir pénétré le cardinal , et celui-ci fort insoucieux de l'opinion que son hôte pouvait avoir de lui. Il y avait dans son cynisme une franchise et une bonne foi pleines d'assurance , qui bravaient tous les principes consacrés de la morale. Théobald erra dans les jardins , mais il ne rencontra pas Phenaretta; il ne la revit qu'à l'heure du souper (car on soupait alors en Italie comme en France). La jeune Grecque fît silencieusement les honneurs du somptueux banquet que le cardinal donnait au marquis. La contrainte qu'elle paraissait s'imposer pour remplir ce cérémonial lui donnait une animation qui la rendait plus belle encore : son teint était coloré , ses veux brillaient de tous
les feux du dédain et de rimpaiicnce , son sein se soulevait dans son corset de velours, ses mouvements étaient vifs et gracieux. Le cardinal était charmé; il la contemplait en voluptueux. Théobald, triste et préoccupé, osait à peine lui jeter un regard de respectueuse sympathie.
Le soir, Azuglioni fut mandé au Vatican? mais Phenaretta ne demeura pas seule avec le marquis : la duègne vint remplacer le cardinal. La jeune fille ne voulut pas porter plus longtemps sa chaîne humiliante devant un étranger; elle se retira , en regardant avec douleur et reconnaissance Théobald , qui avait respecté sa souffrance. Dans ce regard, il vit toute son âme il comprit que Phenaretta ne céderait jamais au cardinal , et qu'elle préférerait la mort à la honte.
11 passa la nuit dans une ardente insomnie. Il aimait Phenaretta ; c'était une âme de la trempe de la sienne , pure et élevée ; et quand deux
âmes pareilles se rencontrent; l'amour nait d'un premier contact. Phenaretta était d'ailleurs un être plein de poésie et d'étrangetés , et pour un esprit'exceptionnel, il faut cela en amour. Arracher Phenaretta au cardinal, l'emmener en France et la faire marquise de Saint-Pol , telle fut sa résolution ; il la conçut avec force , et se promit de l'exécuter sans hésitation.
Quand le jour parut, il se précipita dans les jardins ; l'air répandait avec prodigalité tous les parfums d'une matinée de mai, les eaux semblaient plus bleues que la veille, le ciel plus harmonieux ; il se sentit de nouveau amollir par cette asmosphère, et il désira Phenaretta de toute la puissance de son être; puis, pensant que cette ivresse pourrait nuire à la réussite de ses projets, il s'assit sur un banc de marbre vis-à-vis la cascade , et il cacha sa tête dans ses mains pour échapper à l'influence énervante de ces lieux. Un bruit de pas vint le tirer de sa
méditation ; c'était Phenaretta , suivie de la duègne ; Phenaretta, plus touchante encore que la veille, car son visage portait la trace des larmes.
II accourut vers elle sans hésiter.
— J'ai à vous parler , s'écria-t-il avec véhémence; nulle puissance humaine ne saurait m'en empêcher.
Etilcherchait à l'entraîner sous le bosquet de sycomores.
La duègne le regardait avec étonnement, sans cesser de suivre Phenaretta; il lui jeta une bourse pleine d'or, qu'elle examina avec la double sagacité rapace de ses yeux et de ses lunettes , puis , comme vaincue par cet argument , elle laissa aller la jeune fille»
Ils s'étaient compris.
— Vous voulez me délivrer , dit vivement Phenaretta , étreignant comme un appui le bras de Théobald ; ah ! vous êtes noble et bon. Vous
avez eu pitié de la pauvre fille vendue , vous avez compris qu elle était esclave sans être avilie.
— Oui , Phenaretta , vous serez libre ce soir. Mais comment êtes- vous tombée entre les mains de cet homme ? Comment vos parents vous ontils livrée pour dePor ?
— Mes parents ! je n'en avais plus. Celui que le cardinal a nommé mon onde n'était qu'un misérable serviteur à qui mon père m'avait confiée en mourant. Mon père était un de ces Grecs en trop petit nombre , dignes encore de représenter le plus grand peuple de l'antiquité ; ne pouvant consacrer sa haute intelligence à la gloire actuelle de sa malheureuse patrie , il s'efforçait , du moins , de sauver les vestiges de sa gloire passée de la barbarie des Mahométans. Il habitait une pauvre et chétive maison qui se dérobait humblement aux regards de nos oppresseurs ; cette maison , de si peu de valeur appa-
rente , renfermait des trésors incalculables: mon père avait réuni dans une galerie souterraine , que lui et moi connaissions seuls, des statues , des bas-reliefs , des bronzes, tous les objets les plus précieux de Fart antique. Une partie de cette galerie était consacrée à une bibliothèque remplie de manuscrits grecs recopiés sous le bas-empire. Homère, Aristote, Platon, Thucydide , tous nos poètes , nos philosophes et nos historiens de l'antiquité étaient là. Mon père me familiarisa de bonne heure avec eux ; c'est ainsi que j'appris cette belle langue grecque, aussi dégénérée de nosjoursquela nation dont ellefut l'idiome. Ma mère était morte en me donnant la vie; pendant sa grossesse, elle avait souvent passé de longues heures dans cette galerie souterraine, et y tandis que mon père lisait attentivement un manuscrit , ou qu'il restaurait un marbre brisé, elle aimait à rester en extase devant cette statue d'Uranie que vous avez vue chez le cardinal ; je
dus à cette contemplation la ressemblance qui vous a frappé.
Après avoir perdu ma mère , mon père avait concentré sur moi toutes ses affections; lui seul me donna des soins , et , lorsque je grandis, il m' éleva mystérieusement et me déroba à tous les regards. Je passais les journées avec lui dans la galerie souterraine; là, il m'initia à toutes les sciences , même à la science du mal : il me fit comprendre avec toute la tendresse et la délicatesse d'un père , les malheurs qui menaçaient une femme grecque lorsqu'elle était belle ; il me fit sentir l'avilissement de l'esclavage et l'horreur du sérail; il souleva pour moi avec douleur ce voile de l'innocence , cette ignorance du vice que nous avons en commençant la vie. Mais s'il me fit perdre des illusions en m'apprenant que le mal dominait ici-bas , et en me le montrant dans toute sa laideur , il me donna du moins la force et le pouvoir nécessaire pour le combattre
et le dominer, la force qui naît de la prescience, le pouvoir qui vient de la pureté. Ainsi , il nie révéla tout , et , par ses sublimes préceptes , il m'arma pour la lutte que j'aurais h soutenir.
J'avais quatorze ans lorsqu'il mourut ; je restai seule avec un vieux domestique qui nous avait servis assez fidèlement durant plusieurs années. Suivant la dernière volonté de mon père , je me fis passer pour la nièce de cet homme : il avait espéré ainsi mettre à couvert mon honneur , et dérober à la cupidité et au vandalisme des Turcs les trésors de cette galerie. Sous un gouvernement tyrannique, les petits ont moins à craindre que les grands , ils s'effecent aux regards de leurs oppresseurs.
Je vécus encore en paix pendant quelque temps , me livrant à Fétude et au souvenir de deuil que laissait en moi la mort de mon père.
Il m'avait été impossible de dérober à Zerlino , ce serviteur qui passait pour mon oncle , le
Secret de la galerie. Son ignorance l'empêcha d'abord d'apprécier la valeur des objets qu'elle renfermait ; mais lorsqu'après ses révélations indiscrètes, on lui eut fait comprendre au dehors le prix de ces trésors enfouis , sa cupidité s'éveilla , et, malgré mes larmes et mes prières , il dépeupla ce sanctuaire où mon père avait vécu , et vendit à des voyageurs ses marbres, ses bronzes et ses manuscrits. L'Uranie seule resta dans la galerie vide ; il n'avait pu me l'arracher : chaque fois qu'il venait l'offrir à un acheteur, j'accourais tout en larmes, j'étreignais dans mes bras ce marbre inanimé qu'avait aimé ma mère , et l'étranger, touché de ma douleur, n'osait s'en emparer. Le cardinal eut moins de pitié, ne pouvant me séparer de ce marbre , il nous comprit dans le même marché. Zeriino me livra pour deux mille piastres, et je fus emmenée en Italie parmi les débris glorieux de ma malheureuse patrie. D'abord , mon sort me parut assez doux ; la
cupidité de Zcrlino Tavait rendu cruel, et j'étais devenue , dans la maison de mon père , une esclave réduite à servir son serviteur ; le cardinal semblait s'étudier , au contraire , à me rendre la vie calme et poétique que mon père m'avait faite. Je pus , dans ce palais, me livrer à l'étude et aux arts que j'aimais ; j'y retrouvais des chefsd'œuvre semblables à ceux qui m'avaient entourée dans mon enfance; ici, tout reposait mon âme et flattait mes regards. L'esprit profond et plein de grâce du cardinal me rappelait parfois celui de mon père. Touchée de sa tendresse et de ses bontés , j'en étais venue à aimer comme un protecteur celui qui m'était d'abord apparu comme un tyran.
Je vivais dans cette sécurité , lorsque Faustina, cette duègne immonde qu'il enchaîne à mes pas , croyant trouver en moi une âme ignorante de la vie, essaya de me façonner au dessein du cardinal. C'est alors que je compris la
haute sagesse de mon père lorsqu'il m'avait initiée à la science du mal : mes yeux se dessillèrent soudain ; dès ce jour , le cardinal me fit horreur. Ma haine fut occulte , mais active : je résolus d'échapper à cet homme et de le déshonorer. Voilà six mois que cette fièvre de vengeanc/e me dévore , voilà six mois qu'elle est impuissante ; je n'ai pu le fuir , je n'ai pu me faire comprendre de ces vils Italiens qui viennent le visiter. Vous seul avez deviné mes tortures ; mais pourrez- vous me secourir ? Pourrez-vous ' me sauver de ce jour horrible où je n'aurai que la mort pour me soustraire au déshonneur. Les instructions de Faustina deviennent plus hardies ; elle ose me préciser les désirs du cardinal, elle ose, devant lui, vanter ma beauté. Oh! délivrez-moi de cet homme , ou je me tuerai pour le fuir.
Théobald avait écouté avec une profonde émotion le récit de la jeune fille.
— Ma vie est à vous, Phenaretla, lui dit-il en la pressant dans ses bras; ce soir, vous serez libre. Mais quand vous serez libre, m'aimerezvous? vous, si sublime, vous, si belle, vous, si forte, me trouverez-vous digne de cette divine intelligence, de ce génie, de ces charmes?
— Esclave, répondit lajeunefilleenversantdes larmes de reconnaissance, je vous aime comme le seul être vertueux qui, depuis la mort de mon père, me soit apparu .sur la terre; libre, je le sens, jevous aimerai comme cet idéal qui peuplait mes rêves avant que ma jeunesse n'eût été flétrie par le malheur.
Alors ils confondirent leur avenir ; puis, pour hâter leur bonheur, ils convinrent ensemble des moyens qui devaient faciliter leur fuite.
Une voix vint les interrompre ; c'était celle de la duègne, qui appelait Phenaretta. Phenaretta accourut, tremblante d'une crainte qui n'atteignit
point Théobald ; enivré par l'amour, il oubliait les entraves.
L'esprit fin de la jeune fille avait étudié le peuple d'Italie; elle avait pénétré la fausseté cauteleuse et emmiellée de ces êtres rampants qu'on appelle servitori, poignards à double tranchant qui frappent deux coups à la fois, pourvu qu'il y ait profit de chaque côté; elle pensa que la duègne l'avait déjà dénoncée au cardinal; mais une idée la raffermit, un bras fort prendrait sa défense, elle avait en Théobald un ami, un sauveur.
Le cardinal la demandait, elle prévit une crise en se rendant à cette entrevue ; mais elle ne recula point : elle sentait que le dénouement de son sort approchait.
Elle trouva le prince de l'Église à demi étendu sur une bergère où des fleurs et des amours étaient brodés en relief; cette bergère lui avait été envoyée de France par madame de Pompadour,
en retour d'un riche chapelet de pierreries. Ce meuble était le seul de fantaisie qui fut dans sa chambre ; elle était d'ailleurs décorée avec une magnifiques implicite, comme le reste de son palais : les peintures des plus grands maîtres, les marbres et les bronzes antiques en couvraient les parois ; des rideaux de soie blanche voilaient le jour qui y pénétrait, et Phenaretta, éblouie par le ciel éclatant qu'elle venait de quitter, fut se heurter, en entrant dans cet appartement mal éclairé, contre la bergère où était le cardinal ; Azuglionila saisit d'un bras fort ; elle poussa un cri ! mais lui rendant aussitôt sa liberté, il lui dit avec une grande douceur :
— Causons ; et il se leva pour faire entrer la lumière par la fenêtre ; puis, se plaçant vis-à-vis Phenaretta, il lui peignit sans hésitation, et en paroles pleines de grâces et de délicatesse la destinée impure et brillante qu'il voulait lui faire.
— Jamais 1... s'écria-t-elle en lui jetant un
regard d'imprécation. Il employa toutes les arguties de son esprit souple et corrompu ; il l'entoura comme le serpent de la Bible, dans les mille replis de sa logique infernale ; mais ce fut en vain : elle l'humilia par sa grandeur, et le foula aux pieds par son mépris. Ne pouvant l'obtenir, il osa lui offrir de la partager : il lui permit d'aimer ailleurs, pourvu qu'elle l'aimât lui aussi ! . . . La jeune fille, ne trouvant pas d'expression pour peindre son dégoût, cracha sur le camail du prêtre.
— Eh bien! j'abandonnerai cette pourpre que tu méprises ; j'ai assez de pouvoir pour me faire délier des ordres et pour devenir prince séculier : alors je serai ton époux, je te ferai princesse. Phenaretta, dis, le veux-tu?
— Jamais , répéta de nouveau la jeune fille ; et elle resta immobile devant lui, attendant son sort.
— C'est bien, dit le cardinal, sans émotion; vous êtes libre.
Le soir, le ciel était bleu et limpide ; la voie lactée se mirait dans le Tibre, la lune se suspendait en croissant sur une arche du Colysée, comme une auréole de martyr restée là après un combat de gladiateurs; Rome dormait; une barque seule avait glissé sur le vieux fleuve, et en avait troublé un instant le repos; mais elle était déjà loin : elle fuyait vers Civitta-Vecchia ; un batelier vigoureux la dirigeait au courant.
Phenaretta et Théobald étaient là, savourant une de ces heures de bonheur complet que Dieu jette à Thomme comme pour lui faire entrevoir le ciel. Phenaretta se sentait libre et aimée ; son cœur s'éveillait à l'amour, à ce sentiment qui remplit presque le videdel ame icibas ; elle était aimée par un être noble et pur qui venait de l'arracher à Tinfamie : cette pensée
lui donnait une joie naïve et sainte que la beauté de la nuit venait poétiser. Lui, avait trouvé en elle la personnification de tous ses désirs, la force unie à la beauté, le génie à la candeur. Ils se contemplaient silencieux , échangeant leur âme dans leur regard. Phenaretta abandonnait sa tête sur le sein de Théobald, elle murmurait le nom de son père, elle montrait le ciel et parlait de Dieu, puis, comme accablée par le poids de son bonheur, elle fermait les yeux et reposait en souriant. L'air froid de la nuit et l'humidité du fleuve l'avaient saisie ; Théobald l'enveloppa dans son manteau. Le batelier qui les conduisait se prêta à ce mouvement. Phenaretta sommeilla quelques instants, puis elle se réveilla et se plaignit du froid.
— Si vous m'en croyiez, signor, dit avecempressement le guide, vous feriez boire une gorgée de cette liqueur à la signorina ; elle la ré-
chaufferait plus vite que le manteau d'un pâtre des Abbruzes.
Phenaretta repoussa la gourde que lui tendait le batelier.
— Vous craignez de poser vos lèvres sur ce flacon d'osier, reprit-il avec une sorte de fierté blessée ; que le signor en essaie, et il verra que la liqueur qu'elle renferme vaut bien celle qu'on vous verse dans des coupes d'or.
Théobald prit la gourde, et, après y avoir goûté, il dit en souriant :
— Délicieux !
La jeune fille, imitant avec grâce le mouvement de son amant, plaça sa bouche rosée où il avait collé la sienne, et ellebutgaîment quelques gouttes de cette Uqueur, puis se posa de nouveau pour dormir. Mais son corps est plus froid , Théobald le sent se raidir dans ses bras, il appelle Roberto le batelier, et Roberto ne répond point; soupçonnant la vérité, il s'élance vers
lui le poignard à la main. Mais il retombe sans vie auprès de Phenarelta : le même froid le saisit, la même inertie l'accable. Dans un dernier mouvement, il parvient à poser ses lèvres sur celles de Phenaretta, et leurs vies s'échappent ainsi confondues. Alors Roberto revient à eux; il soulève leurs corps, et les précipite dans le Tibre.
Le bruit se répandit à Rome que Phenaretta avait péri dans le Tibre en s'enfuyant avec un jeune Français. Le cardinal réclama son corps; il le voulait seul , mais il ne put le désunir de celui de Théobald. Il fit élever dans ses jardins un mausolée somptueux où leurs restes furent ensevelis, et il plaça sur le monument la statue d'Uranie.